Skip to main content

Full text of "Discours sur l'histoire universelle suivi d'une table analytique"

See other formats


Google 



This is a digital copy of a book thaï was prcscrvod for générations on library shelves before it was carefully scanned by Google as part of a project 

to make the world's bocks discoverablc online. 

It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject 

to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books 

are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that's often difficult to discover. 

Marks, notations and other maiginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book's long journcy from the 

publisher to a library and finally to you. 

Usage guidelines 

Google is proud to partner with libraries to digitize public domain materials and make them widely accessible. Public domain books belong to the 
public and we are merely their custodians. Nevertheless, this work is expensive, so in order to keep providing this resource, we hâve taken steps to 
prcvcnt abuse by commercial parties, including placing lechnical restrictions on automated querying. 
We also ask that you: 

+ Make non-commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals, and we request that you use thèse files for 
Personal, non-commercial purposes. 

+ Refrain fivm automated querying Do nol send automated queries of any sort to Google's System: If you are conducting research on machine 
translation, optical character récognition or other areas where access to a laige amount of text is helpful, please contact us. We encourage the 
use of public domain materials for thèse purposes and may be able to help. 

+ Maintain attributionTht GoogX'S "watermark" you see on each file is essential for informingpcoplcabout this project and helping them find 
additional materials through Google Book Search. Please do not remove it. 

+ Keep it légal Whatever your use, remember that you are lesponsible for ensuring that what you are doing is légal. Do not assume that just 
because we believe a book is in the public domain for users in the United States, that the work is also in the public domain for users in other 
countiies. Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we can'l offer guidance on whether any spécifie use of 
any spécifie book is allowed. Please do not assume that a book's appearance in Google Book Search means it can be used in any manner 
anywhere in the world. Copyright infringement liabili^ can be quite severe. 

About Google Book Search 

Google's mission is to organize the world's information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps rcaders 
discover the world's books while helping authors and publishers reach new audiences. You can search through the full icxi of ihis book on the web 

at |http: //books. google .com/l 



Google 



A propos de ce livre 

Ceci est une copie numérique d'un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d'une bibliothèque avant d'être numérisé avec 

précaution par Google dans le cadre d'un projet visant à permettre aux internautes de découvrir l'ensemble du patrimoine littéraire mondial en 

ligne. 

Ce livre étant relativement ancien, il n'est plus protégé par la loi sur les droits d'auteur et appartient à présent au domaine public. L'expression 

"appartenir au domaine public" signifie que le livre en question n'a jamais été soumis aux droits d'auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à 

expiration. Les conditions requises pour qu'un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d'un pays à l'autre. Les livres libres de droit sont 

autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine et sont 

trop souvent difficilement accessibles au public. 

Les notes de bas de page et autres annotations en maige du texte présentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir 

du long chemin parcouru par l'ouvrage depuis la maison d'édition en passant par la bibliothèque pour finalement se retrouver entre vos mains. 

Consignes d'utilisation 

Google est fier de travailler en partenariat avec des bibliothèques à la numérisation des ouvrages apparienani au domaine public et de les rendre 
ainsi accessibles à tous. Ces livres sont en effet la propriété de tous et de toutes et nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine. 
Il s'agit toutefois d'un projet coûteux. Par conséquent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources inépuisables, nous avons pris les 
dispositions nécessaires afin de prévenir les éventuels abus auxquels pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des 
contraintes techniques relatives aux requêtes automatisées. 
Nous vous demandons également de: 

+ Ne pas utiliser les fichiers à des fins commerciales Nous avons conçu le programme Google Recherche de Livres à l'usage des particuliers. 
Nous vous demandons donc d'utiliser uniquement ces fichiers à des fins personnelles. Ils ne sauraient en effet être employés dans un 
quelconque but commercial. 

+ Ne pas procéder à des requêtes automatisées N'envoyez aucune requête automatisée quelle qu'elle soit au système Google. Si vous effectuez 
des recherches concernant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caractères ou tout autre domaine nécessitant de disposer 
d'importantes quantités de texte, n'hésitez pas à nous contacter Nous encourageons pour la réalisation de ce type de travaux l'utilisation des 
ouvrages et documents appartenant au domaine public et serions heureux de vous être utile. 

+ Ne pas supprimer l'attribution Le filigrane Google contenu dans chaque fichier est indispensable pour informer les internautes de notre projet 
et leur permettre d'accéder à davantage de documents par l'intermédiaire du Programme Google Recherche de Livres. Ne le supprimez en 
aucun cas. 

+ Rester dans la légalité Quelle que soit l'utilisation que vous comptez faire des fichiers, n'oubliez pas qu'il est de votre responsabilité de 
veiller à respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public américain, n'en déduisez pas pour autant qu'il en va de même dans 
les autres pays. La durée légale des droits d'auteur d'un livre varie d'un pays à l'autre. Nous ne sommes donc pas en mesure de répertorier 
les ouvrages dont l'utilisation est autorisée et ceux dont elle ne l'est pas. Ne croyez pas que le simple fait d'afficher un livre sur Google 
Recherche de Livres signifie que celui-ci peut être utilisé de quelque façon que ce soit dans le monde entier. La condamnation à laquelle vous 
vous exposeriez en cas de violation des droits d'auteur peut être sévère. 

A propos du service Google Recherche de Livres 

En favorisant la recherche et l'accès à un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le français, Google souhaite 
contribuer à promouvoir la diversité culturelle grâce à Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres permet 
aux internautes de découvrir le patrimoine littéraire mondial, tout en aidant les auteurs et les éditeurs à élargir leur public. Vous pouvez effectuer 
des recherches en ligne dans le texte intégral de cet ouvrage à l'adresse fhttp: //book s .google . coïrïl 



^^^^^m 



w 




X) 



V 



r 
r 



CHEFS-D'ŒUVRE 

LITTÉRAIRES 

DU XVTT" SIÈCLE 

COLLATIONNÊS SUR LES ÉDITIONS ORIGINALES 
ET PUBLIÉS PAR M. LEFÉVRE 



I*AKI8. — TYKKRAPIIIE DE FIRMIN DIDOT FHÈRKS. 
RIJE JACOB , 5tf. 



BOSSUET 



DISCOURS 



SUR 



17HIST01RE UNIVERSELLE 



SUIVI D'UNE TABLE ANALYTIQUE 




PARIS 



LIBKAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES 

mPRlMKURS DE l/lNSTITOT 

KUB JACOS, (lli 



M DCCC LV 



LI3. COW* 
LIBERMA 

S^EM8BR«| NOTICE 

SUR LES DIFFÉRENTES ÉDITIONS 

DU 

DISCOURS SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE, 

ET SÛR LES œRRECnONS ET ADDITIONS QUE L'AIJTEUR Y A FAITES '. 



Le Discours sur l'Histoire universelle fut publié dans les 
premiers mois de 1681 , à Paris , chez Sébastien Mabre-Cramoisy , 
en 1 vol. in-4'' de 561 pages. Le privilège du roi pour l'impression , 
daté du 1 1 février 1681, est accordé pour quinze ans. Cette édition, 
ornée de vignettes en taille-douce au commencement et à la fln du 
livre, est fort bien exécutée. On la contrefit en Hollande la même 
année. 

La seconde édition, qui n'est qu'une réimpression de la première, 
avec quelques corrections, parut en 1682 , chez le même Hbraire, 
en un vol. in- 12 de 639 pages. On a mis à la première et à la 
dernière page les mêmes vignettes, réduites, qu'à l'édition in-4°. Il 
se trouve des exemplaires de cette édition qui portent la date de 1691 , 
chez RouUand; mais le frontispice seul est changé. 

Le même RouUand obtint , le 2 septembre 1695 , un nouveau pri- 
vilège pour six ans , à compter du jour de la réimpression. La troi- 
sième édition, faite en vertu de ce privilège, fut mise au jour à la 
fin de mars 1700, en un vol. in-12 de 607 pages. On lit au frontis- 
pice : Troisième édition, revue par Fauteur. lia vignette de la pre- 
mière page a été seule conservée. 

* Cette ISolice est extraite de l'édiUon des Œuvres complètes de Bossuet, 
yersailles, IS15 à 1819, 43 vol. in-8<>. Ayant adopté le texte établi par les éditeurs 
de Versailles, nous reprodnisoQs leur Notice. Cette édition-ci est augmentée d'uno 
Dfotice biographique sur Bossuet , de Y analyse du Discours sur l'Histoire uni- 
verselle, par L.-S. Auger, et, pour la première fois, d'une Table analytique. Dans 
l'éditioa de Versailles, les Variantes sont à la fin du volume ; mais nous avons cm 
que leur place était, en notes, au bas du texte. (Lep....) 

— HIST. UNIV. • 



2 NOTICE SUR LES ÉDITIONS DU DISCOURS 

Cette édition est là dernière qui ait été donnée du vivant de Bos- 
suet, et qu'il ait revue. Elle diffère des précédentes en ce que la se- 
conde partie, qui n'a que treize chapitres dans les deux premières 
éditions, est divisée en trente chapitres dans la troisième. Le dernier 
chapitre de l'ouvrage a été aussi partagé en deux ; ce qui donne huit 
chapitres à la troisième partie , au lieu de sept qu'elle avait aupa- 
ravant. L'auteur, en revayant son livre, y corrigea plusieurs fautes 
de dates et de citations , retoucha le style en divers endroits , et y 
fit beaucoup d'additions , principalement sur l'inspiration des Livres 
saints. On a suivi cette édition dans la collection de ses OEuvres , 
Paris, 1743 et 1748, in-4*^, et dans les éditions faites séparément 
du Discours sur l'Histoire universelle, depuis 1707 jusqu'en 1741. 
Mais en 1753 les libraires de Paris , qui avaient le privilège de cet 
ouvrage, au lieu de continuer de le réimprimer d'après l'édition de 
1700, reprirent celle de 1681, et ont persisté à la suivre jusqu'à 
présent; et l'on y a omis les additions et les corrections faites par 
Bossuet dans la troisième. 

Mais l'abbé Ledieu , son secrétaire , nous apprend que dans les 
dernières années de sa vie l'évêque de Meaux ne cessait de revoir 
son ouvrage. Le fruit de ce dernier travail est un grand nombre 
d'additions importantes , qu'on a entièrement écrites de sa main , et 
dont le but est de mettre dans un nouveau jour les preuves de l'au- 
thenticité des Livres saints, et la liaison qu'ont entre eux l'Ancien 
et le Nouveau Testament. Le morceau le plus considérable est un 
chapitre entier, le xxix^ de la seconde partie , ayant pour titre : 
Moyen facile de remonter à la source de la religion , et d'en trou- 
ver la vérité dans son principe. 

Ces fragments étaient restés , jusqu'à nos jours, ensevelis dans un 
profond oubli. Ils furent imprimés pour la première fois sous le 
titre assez impropre de Variantes , et confondus avec les additions 
faites en 1700, à la fin de l'édition stéréotype d'Herhan, en 4 vol. 
in-18, Paris, 1806 ». Mais ce n'était point remplir le voeu de Dos- 

• Le même imprimeur publia la même année/en 2 vol. in-IS. une Continuatoii 
ilu Oiseours sur V Histoire universelte, qu'il donna comme l" ouvrage de Bossue». 



SUR L HISTOIRE UxMVEUSELfJ^:. 3 

suet, qui, bien évidemment, voulait qu'ils fussent insérés dans le 
corps du Discours, puisque, après chaque morceau, il a marqué 
les premiers mots qui commencent la phrase qui doit suivre im- 
médiatement. 

Pour nous conformer à son intention , nous avons exactement 
suivi le texte de la troisième édition * , en insérant , aux endroits 
indiqués dans le manuscrit, les différents passages ajoutés; ils 
se lient très-bien avec ce qui précède et ce qui suit , comme on peut 
le remarquer à la lecture. Cette insertion n'a exigé d'autres change- 
ments, dans le texte ancien, que la substitution d'un petit nombre 
de mots marqués par l'auteur même, et la suppression de quelques 
lignes concernant les Samaritains, dans la vii^ Époque; parce que 
Bossuet a réuni un peu plus bas, sous un même point de vue, 
tout ce qui concerne l'histoire de ce peuple. 

Enfin , désirant donner à cette édition toute l'exactitude possible , 
nous avons vérifié les dates mises en marge de la première partie , 
ce qui nous a donné lieu d'en rectifier plusieurs ; et partout où 
nous nous sommes aperçus que les années ne correspondaient pas 
aux événements , nous avons rétabli la correspondance en plaçant 
les dates vis-à-vis des faits auxquels elles se rapportent. Nous avons 
aussi confronté avec soin les passages cités , à l'exception de quel- 
ques rabbins et d'un très-petit nombre d'auteurs dont nous n'avons 



C'est une table chronologique qui commence au couronnement de l'empereur 
Charlemagne, et finit en 1661. Il est vrai que Bossuet avait rédigé, en tout ou en 
partie , cet abrégé d'histoire ; les manuscrits qui ont servi à l'impression, et où Von 
voit des pages entières et plusieurs corrections de sa main , ne permettent pas d'en 
douter. Hais il faut avouer aussi que ce n'est qu'un canevas informe , sur lequel 
le savant prélat se proposait de travailler quand il en aurait le temps, et qu'il no 
l'aurait jamais donné au public dans l'état où il est resté. 

Nous n'avons pas osé mettre cette Continuation à la suite du Discours sur l'His- 
toire universel te. On nous aurait reproché , avec raison , d'avoir placé un cquelettc 
auprès d'un corps plein de vie , de force , et de grâce. 

' Nous nous sommes permis de corriger uniquement un nombre inexact à la 
page 21 , ligne 29 *. Au lieu de Trente ans après, qu'on lit dans toutes les éditions, 
nous avons mis : Quarante ans après , afin que le texte fût d'accord avec les dates 
citées à la marge, et avec le livre des Juges , qui porte , chap. v, ^. 32 : Quieviiquo 
terra per quadraginta annos. 

* Dans cette édition cl, la correction su trouve page 3t;, ligne 2. 

1. 



4 NOTICE SUR LES EDIT, DU DISCOURS, ETC. 

pu avoir les livres. Eu général , tout est exact. Mais pour facihter la 
vérification , si quelqu'un était curieux de la faire , nous avons or- 
dinairement ajouté le chapitre, etc., quand Bossuet n'indiquait que 
le livre. Nous nous sommes servis , pour les Pères de FÉglise , des 
éditions des Bénédictins; pour Flav. Josèphe, de l'édition d'Ha- 
vercamp; et comme la division des livres et des chapitres n'est pas 
la même dans cette édition que dans les anciennes , nous avons cité 
les deux manières. Pour Eusèbe, on a suivi l'édition de Henri de 
Valois; pour Aristote, celle de Duval; pour Hérodote, celle de Lar- 
cher ; pour Denys d'Halicamasse , celle de Bellanger ; pour Diodore 
de Sicile, celle deXerrasson ; pour Polybe, l'édition yariorum ; pour 
Tacite, celle de Brotier : nous nous bornons à ces auteurs , qui sont 
ceux qui reviennent plus fréquemment. 



NOTICE SUR BOSSUET. 



Jacques-Bénigne Bossuet naquit à Dijon en 1G27 , d^une an- 
cienne famille de robe. Après ses premières études , il vint à Paris 
en 1642, et prit le bonnet de docteur, dans la maison de Navarre, 
en 1652. 11 fut fait chanoine de Metz, puis archidiacre, puis doyen 
du chapitre. Ce fut dans cette ville qu'il commença à montrer son 
talent pour la controverse. 11 réfuta le catéchisme de Paul Ferri , 
ministre protestant, et fit à Metz des missions et des conférences ec- 
clésiastiques. Étant venu à Paris en 1659, il commença à prêcher 
dans les chaires de la capitale, et ensuite à la cour. Il y parut plu- 
sieurs fois, de 1661 à 1669. L'attention du clergé et du gouvernement 
paraissait se porter principalement vers la conversion des protes- 
tants. Bossuet, qui avait étudié la controverse , eut la gloire de ren- 
dre le maréchal dé Turenne à la foi de ses pères. 

En 1 669, il fut nommé à Tévéché de Condom, et Tannée suivante 
le roi le choisit pour être précepteur du Dauphin. Le nouveau pré- 
lat ne crut point que les fonctions de cette place importante fussent 
compatibles avec le soin de son diocèse , et il donna la démission de 
son évêché , montrant ainsi son attachement aux règles de T Église et 
son respect pour la loi de la résidence. Dès lors il partagea son temps 
entre les soins de Téducation du Dauphin et des travaux utiles à 
toute rÉglise. Il tenait chez lui des conférences sur l'Écriture 
sainte. Il contribua à la retraite et à l'éclatante pénitence de ma- 
dame de LaValIière, et parvint à rompre quelque temps les liai- 
sons de Louis XIV avec madame de Montespan. En 1671 , parut 
V Exposition de la doctrine de F Église catholique .i composée, dès 
1668, en faveur de l'abbé de Dangeau; ouvrage qui avait produit 
sa conversion et celle du maréchal de Turenne , et qui , rédigé avec 
simplicité, clarté et modération, revêtu des approbations les plus 
imposantes, devint comme un bouclier contre lequel les protestants 
épuisèrent vainement leurs traits. Le talent de Bossuet ne parut pas 
moins dans la célèbre conférence qu'il eut avec le ministre Claude 



r> NOTICK SUR BOSSUET. 

en 1C78 , chez la comtesse de Roye; conférence qui fut suivie de l:i 
conversion de mademoiselle de Duras. 

L'éducation du Dauphin étant fmie , Tancien évéque de Condooi 
fut nommé évéque de Meaux en 1681 , et il 'garda ce siège jusqu'à 
sa mort. Chaque année de son épiscopat fut marquée par de grands 
travaux, des instructions, des services rendus à l'Église. On sait 
l'influence qu'il eut dans l'assemblée du clergé de 1682. Il rédigea 
les quatre articles arrêtés dans cette assemblée, et les défendit depuis 
par un ouvrage savant et étendu. 

En 1682, Bossuet publia le Traité de la Communion sous les 
deux espèces ; en 1688, V Histoire des Variations des Églises pro- 
testantes; en 1689 » V Explication de l'Apocalypse; puis successi- 
vement les Joertissements aux protestants , contre les réponses 
de Jurieu à V Histoire des yariations. Cette histoire , où la soli- 
dité et l'éloquence marchent de pair, peut être regardée comme le 
triomphe de l'art de raisonner. Jamais la controverse ne fut plus 
victorieuse. L'auteur manie son sujet avec une vigueur et une supé- 
rioritéqui mettent dans le plus grand jour la bonté de sa cause. Il pn- 
rut suscité pour montrer le vice de la réforme, et pour dessiller les 
yeux de ses partisans. Ses écrits devaient faire d'autant plus d'im- 
pression sur eux, qu'en même temps qu'il les réfutait avec tant de 
force , il en agissait envers eux avec indulgence et douceur. Ceux 
de son diocèse éprouvèrent sa protection. Il les garantit des exécu- 
tions militaires. On lui attribue des Instructions envoyées aux in- 
tendants en 1698, qui modifiaient en plusieurs points les ordonnan- 
ces antérieures, et qui défendaient toute contrainte ; et M . de Baus- 
set a cité dans son Histoire une lettre d'un ministre protestant , 
Dubourdieu, qui rend hommage à la modération et à la sagesse du 
savant prélat envers ceux de sa communion. 

Bossuet eut même quelque temps l'espérance de réunir à l'F^gliso 
une partie du troupeau égaré par les hérésiarques du seizième siècle. 
L'évéque de Neustadt, en Allemagne, avait commencé les négocia- 
tions, et le docteur Molanus, théologien luthérien, ne s'y montrait 
pas opposé. Bossuet lia une correspondance avec ce dernier, qui pn- 



NOTICE SUR BOSSUET. 7 

raissait y mettre de la droiture et de la-bonne foi. Le célèbre Leib- 
nitz entra aussi dans cette négociation, qui occupa beaucoup Tévé- 
que de Meaux, et qui n'eut pas le succès que son zèle et ses talents 
en avaient fait espérer. 

Ses soins contre le quiétisme furent plus heureux. H triompha de 
son illustre adversaire, et publia dans cette dispute un grand nom- 
bre d'écrits où l'on trouve cette sa^gacité , cette force et cette exacti- 
tude de doctrine qui font le caractère de son génie. 

Bossuet fut membre de l'assemblée du clergé de 1700. Il contri- 
bua plus que personne à faire condamner un grand nombre de pro- 
positions de morale relâchée, et de plus quatre. autres propositions 
qui tendaient à favoriser et à renouveler le jansénisme. Sur la fin 
de ses Jours, il commença un ouvrage sur Y Autorité des jugements 
ecclésiastiques et sur la soumission qui leur est due. Il n'a pu le 
terminer. Il écrivit aussi contre Dupin , et surtout contre Richard 
Simon , et contre sa version du Nouveau Testament. 

Ces grands travaux ne l'empêchaient pas de vaquer aux soins 
de son diocèse. Il y résidait habituellement, et ne s'en éloignait 
qu'à regret. Ses prédications, ses règlements , ses ordonnances , les 
catéchismes et les livres de prières et de piété qu'il a composés pour 
son troupeau , marquent combien il était attaché à ses devoirs. Il 
faisait de fréquentes visites pastorales , tenait des synodes annuels 
avec exactitude , prêchait dans les campagnes , et savait se mettre 
à la portée des esprits les plus faibles ; et ce prélat, qui avait étonné 
la cour de Louis XIV par la beauté de ses discours , et qui avait 
loué dignement les plus grands personnages de son temps dans ses 
Oraisons funèbres, ne dédaignait pas d'enseigner le catéchisme à des 
paysans. Il se relevait toutes les nuits pour prier. 

A la 6n, tant de travaux affaiblirent sa santé. Il était atteint de la 
pierre , et une maladie grave vint s'y joindre sur la fin de l'été de 
1703. Le danger diminua au bout de quelques jours. Mais, depuis 
c^ temps , Bossuet ne fit plus qu£ mener une vie languissante. Il 
souffrit avec patience ses infirmités, et il les adoucissait par la lec- 
ture et l'étude des saintes Écritures , qu'il avait toujours pris plaisir 



8 NOTICE SUR BOSSUET. 

à méditer. Il mit même à profit les intervalles que lui laissaient ses 
douleurs pour faire paraître trois lettres sur la prophétie d'isaîe , 
chapitre vu, Ecce Firgo concipiet, etc., et une explication du 
psaume xxi , que le P. de La Rue appelle le dernier soupir de son 
éloquence mourante. Une dernière crise Tenleva à Paris, où il s'était 
fait transporter pour être à portée des médecins. Il mourut le 1 2 
avril 1704 , dans les sentiments de résignation et de piété auxquels 
il 8*était si bien préparé par une vie consacrée à la gloire de Dieu et 
au service de FÉglise. I^e récit de ses derniers moments est un des 
morceaux .les plus intéressants de son Histoire y par M. de Bausset. 
C'est sans aucun fondement, ou plutôt c'est contre toute vraisem- 
blance , que des écrivains , empressés d'ôter à la religion ses plus 
illustres défenseurs, ont jeté quelques nuages sur les sentiments ou 
la conduite de Bossuet. Voltaire parle d'un prétendu contrat de ma- 
riage de ce grand évêque , et , content d'avoir mis en avant cette 
anecdote, il veut bien avoir Tair de douter du mariage. Depuis, on 
a été moins difficile, et on Ta donné comme un fait incontestable. 
L'académicien Burigny en avait montré la fausseté dans sa Fie de 
Bossuet. « Ce conte, dit-il, n'a ni vérité ni vraisemblance. Bossuet, 
« dès sa plus tendre jeunesse , mena une vie vraiment ecclésiasti- 
« que... Quant à ce qu'on a osé dire que Saint-Hyacinthe était son 
a fils , c'est une des plus grandes extravagances qu'on ait jamais pu 
» avancer. Saint-Hyacinthe était né à Orléans en 1684, d'un légitime 
« mariage. Les registres de l'église de Saint-Victor en font- foi. » 
M. de Bausset a pris la peine de réfuter encore mieux cette absur- 
dité dans son Histoire, Il a rassemblé , dans une longue note, tout 
ce qui a rapport à ce bruit semé par la malignité , et prouve que 
Bossuet était déjà prêtre lorsqu'il vit pour la première fois la de- 
moiselle Desvieux, qui n'avait alors que dix à onze ans; que lors- 
qu'elle fut en âge d'être mariée , Bossuet était déjà évêque , et que 
le contrat où il intervint était un contrat public de cautionnement 
revêtu des formes légales^ et nqn un contrat de mariage. Bossuet 
s'est peint dans ses écrits : on ne combat point avec tant d'ardeur 
et de persévérance pour des objets qui n'intéresseraient que mé- 



NOTICE SUR BOSSUET. î> 

diocrement ; et sa vie tout entière fut celle d*un prélat zélé pour la 
religion. 

On peut juger à quel point ses contemporains apprécièrent son 
mérite de son Vivant même, par ce témoignage éclatant que lui ren- 
dit La Bruyère, dans son discours de réception à T Académie fran- 
çaise : « Que dirai-je de ce personnage qui a fait parler si long- 
« temps une envieuse critique , et qui Ta fait taire ; qu'on admire 
<^ malgré soi , qui accable par le'grand nombre et par l'éminence de 
« ses talents ; orateur, historien, théologien , philosophe ; d*une rare 
« érudition , d'une plus rare éloquence , soit dans ses entretiens , 
« §oitdans ses écrits, soit dans la chaire; un défenseur de la reli- 
« gion, une lumière de l'Église : parlons d^avance le langage de la 
« postérité, un Père de l'Église? » 

L.-S. AUGER. 



ANALYSE 



DU 



DISCOURS SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 



Bossuet composa le Discours sur l'Histoire universelle pour 
le Dauphin , fils de Louis XIV , dont Téducation lui avait été 
confiée. Ce prince faible, inappliqué, en qui la double sou- 
mission de fils et de sujet eut le caractère d'une obéissance 
craintive , vécut et mourut au pied du trône , où il eût porté 
les qualités d'un honnête homme , et non celles d'un roi. Mais 
si Bossuet ne put rendre son élève digne du rang suprême, 
du moins ses efforts pour y réussir furent attestés par un chef- 
d'œuvre. — Fénelon fut doublement heureux. Instituteur du 
duc de Bourgogne, du fils même de l'élève de Bossuet, et 
chargé aussi de former en lui l'héritier du trône , il produisit 
aussi un ouvrage immortel , un ouvrage qui honore à jamais 
la France et lui-même; mais il avait travaillé bien plus effica- 
cement encore pour la gloire et pour le bonheur de son pays, 
en faisant passer toutes ses vertus dans l'âme de son disciple : 
la nation , qui eût été trop heureuse d'avoir ce jeune prince 
pour maître , répandit sur son tombeau des larmes dont Fé- 
nelon partageait avec lui l'honneur douloureux. Le résultat 
des deux éducations fut différent ; le caractère des deux ou- 
vrages qu'elles firent naître ne l'est guère moins. Le génie fier 
de Bossuet éclate dans le Discours sur r Histoire universelle ; 
l'âme tendre de Fénelon respire dans le Télémaque, 

L'aigle à l'œil perçant, au vol rapide et subUme, est l'em- 
blème ordinaire du génie de Bossuet; mais, de tous les ou- 
vrages de ce grand homme, le Discours sur V Histoire univer- 
selle est peut-être celui qui donne lieu à l'application la plus 
juste de cette comparaison. Aucun autre , en effet, n'offre un 
sujet si étendu ; dans aucun autre , l'auteur ne s'est placé à un 
î>oint de vue si élevé , n'a embrassé de ses regards un si vaste 
liorizon , enfin n'a pénétré si avant dans la profondeur des 



12 ANALYSE DU DISCOURS 

causes divines et humaines. C'est Tunivers entier, c'est la du- 
rée de tous les siècles, c'est rensemble de tous les événements 
qui ont rempli Tun et Tautre, que Bossuet va parcourir. La Re- 
ligion et la Politique sont les deux grands objets de son livre, 
qu'il divise en trois parties : la Suite des Temps , la Suite de 
la Religion, et les Empires. 

Dans la première partie , chronologiste savant et abréviateur 
sublime , il partage en un petit nombre d'époques les temps 
qui se sont écoulés depuis la naissance du monde jusqu'à ré- 
tablissement de l'empire de Charlemagne; et, dans ce tableau 
ainsi divisé , il place les principaux événements par lesquels 
furent marqués l'origine, le progrès, et la chute des princi- 
paux empires. 

Dans la seconde partie , Bossuet, historien et apologiste 
éloquent de la religion, la prend au berceau du monde , nous 
la montre fondée par le Dieu même qui venait de créer l'uni- 
vers, et traversant les siècles sans être jamais interrompue ni 
altérée, malgré l'idolâtrie , l'impiété , la persécution, les héré- 
sies, les défections, le faux zèle, les crimes commis en son 
nom; enfin malgré les efforts des temps, auxquels nulle insti- 
tution humaine n'a pu résister. Le peuple hébreu , nommé le 
peuple de Dieu, avait reçu le dépôt de cette religion, qui, per- 
fectionnée par Jésus-Christ, devait un jour s'étendre sur toute 
la terre : Bossuet, pénétrant dans les desseins de la Providence , 
au conseil de laquelle il semble avoir assisté , nous fait voir, 
dans les erreurs criminelles, dans les châtiments, dans la dis- 
persion même de ce peuple, autant de marques éclatantes de sa 
vocation divine; de même que, dans les rois, les conquérants 
étrangers qui furent ses vengeurs^ ou plus souvent ses fléaux, il 
nous montre d'aveugles instruments dont Dieu s'est servi, tan- 
tôt pour le châtier, tantôt pour le préserver de sa ruine. Ainsi , 
selon Bossuet , la religion est la fin pour laquelle toutes choses 
ont été créées; et, dans l'histoire de l'univers, la nation déposi- 
taire de cette religion forme un centre unique auquel viennent 
aboutir et se rattacher les révolutions de tous les empires , 
même de ceux que les circonstances locales et politiques ren- 
dent le plus étrangers en apparence à la destinée du peuple 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 13 

israélite. L'auteur se propose encore un autre objet : réunis- 
sant toutes les prédictions éparses dans les écrits des prophè- 
tes, il en compose Thistoire mystérieuse de la venue du 
Christ et de la conversion des Gentils 3 puis , écartant le voile 
symbolique dont elle est couverte , il nous fait admirer l'en- 
tier et manifeste accomplissement de ces anciens oracles, dans 
les faits miraculeux sur lesquels fut fondée la loi nouvelle. 

Dans la troisième partie de son discours , V aigle de Meaux 
descend des hauteurs du ciel , et vient s'abattre majestueuse- 
ment sur la terre. L'historien de la Providence divine consent 
à devenir celui de la sagesse et de la folie humaine : convaincu 
que les révolutions des empires ont été réglées d'avance par 
les décrets étemels, et qu'elles sont entrées nécessairement dans 
les desseins de Dieu sur son peuple choisi, il n'en reconnaît 
pas moins que ces grands changements ont eu des causes na- 
turelles dans les inclinations , les mœurs , en un mot le carac- 
tère des peuples, et celui des hommes extraordinaires qui ont 
été les auteurs de leur élévation , de leur abaissement ou de 
leur destruction. 

Pour nous faire suivre Tenchaînement de ces causes, Bos- 
suet va passer en revue les nations puissantes qui se sont dis- 
puté, qui se sont enlevé, qui ont obtenu les honmiages ou 
l'empire de la terre. L'Egypte paraît la première : nous ad- 
mirons la haute sagesse et l'immuable stabilité de ses lois, qui 
régnaient également sur le monarque et sur le sujet, de ses 
institutions qui commandaient à tous la vertu et le bonheur : 
nous admirons la douceur, la constance de ses penchants et de 
ses mœurs , fruit de l'heureuse uniformité de sa température -, 
ce frein qu'elle imposait aux vivants pour l'incorruptible équité 
des jugements qu'elle faisait subir aux morts; la pieuse magni- 
ficence de ses sépultures et de ses monuments funèbres; les 
merveilles de sa civilisation en tout genre ; enfin son amour 
éclairé pour les sciences et les arts qu'elle avait créés ou per- 
fectionnés , et qu'elle a transmis à tout le reste de la terre. Mais 
la loi de la mort existe pour les empires comme pour les hom- 
mes : affaiblie par des divisions intestines et par des atta- 
ques extérieures , la plus sage des nations devint la proie de 



14 ANALYSE DU DISCOURS 

Gainbyse , le plus insensé de tous les princes. Nous voyons 
passer ensuite les Assyriens , et les Perses , leurs vainqueurs : 
les premiers périssent par un excès d'orgueil; les autres, mal- 
gré leur courage et beaucoup d'estimables qualités, périssent 
à leur tour, victimes d'un luxe qui ne connaissait plus de me- 
sure. Les Grecs, qui vainquirent tant de fois les Perses, et 
Alexandre, qui détruisit leur empire, viennent figurer sur la 
scène '.du monde, d'où leur puissance a disparu depuis plus 
de vingt siècles, mais qui est encore tout rempli de leur gloire. 
Nos regards parcourent ces fameuses républiques de la Grèce, 
toutes passionnées pour leur liberté , mais animées chacune 
du désir de dominer sur les autres; se réunissant pour l'intérêt 
commun, mais se divisant quand le péril est passé, et finissant 
par subir le joug d'Alexandre , qui prélude par leur conquête 
à celle de l'univers. Enfin arrivent les Romains, les véritables 
maîtres du monde connu , ce peuple à qui l'amour de sa pa- 
trie et de sa liberté donna tant de vertus , et fit faire tant de 
prodiges. Ici Bossuet a trouvé une matière tout à fait digne de 
son génie. Il parle de la tactique et de la discipline des armées 
romaines en homme qui semble né pour le commandement, 
en homme qui, formé à l'art de la guerre, eût porté dans les 
combats le môme coup d'œil, la même intrépidité que ce Condé 
dont il a peint si éloquemment les victoires sur son tombeau. 
Mms c'est surtout en développant l'esprit et les maximes de la 
politique du sénat romain, qu'il fait éclater cette vive et profonde 
pénétration pour laquelle il n'y a ni mystères ni incertitudes , 
cette sublimité naturelle de langage qui se trouve portée d'elle- 
même au niveau des plus grands objets. On est présent aux 
délibérations les plus secrètes de cette compagnie fameuse par 
qui fut gouverné , durant sept cents ans , le peuple qui subju- 
gua l'univers. On la voit mêlant la prudence à la vigueur ; gar- 
dant un secret impénétrable sur les affaires dont la réussite 
en dépendait ; plaçant l'utilité publique au-dessus de tous les 
intérêts de fortune et de grandeur particuHère; ajoutant à ses 
charges pour diminuer celles du peuple; prononçant contre 
Rome elle-même dans les procès qu'elle avait intentés injus- 
tement à des nations voisines ; punissant dans les étrangers la 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 15 

trahison qui pouvait être utile aux Romains ; obligeant ceux- 
ci à tenir envers leurs ennemis les engagements les plus oné- 
reux; sachant pardonner le malheur qui n^avait pas la déso- 
béissance pour cause ^ et ne pardonnant point la victoire qui 
avait été achetée aux dépens de la discipline ; plus ferme, plus 
constante , moins traitable dans les grandes extrémités qu'au 
miUeu des succès ; ne désespérant jamais du salut de TÉtat dans 
les situations qui semblaient désespérées ; ne voulant alors ni 
recourir à l'artifice , de peur d'avouer que la force manquait 
au peuple romain, ni accepter des conditions, pour ne pas 
reconnaître qu'il était vaincu, et, par cette conduite sage- 
ment intrépide, étabUssant dans l'âme des autres nations, et 
dans l'âme des Romains eux-mêmes, l'opinion que les Romains 
étaient invincibles. Ils l'étaient en effet, et leurs divisions seu- 
les pouvaient triompher d'eux. Rome portait dans son sein la 
cause de sa ruine : c'était la jalousie perpétuelle du peuple 
contre le sénat , ou plutôt des plébéiens contre les patriciens : 
cette jalousie qu'entretenait l'amour de la hberté, et qui de- 
vait détruire la liberté même, sommeillait dans les temps de 
guerre et de danger, mais se réveillait avec une nouvelle force 
aussitôt qu'ils avaient disparu. Lorsque la république , étendue 
jusqu'aux bornes du monde, n'eut presque plus d'ennemis à 
combattre, elle tourna ses forces contre elle-même, et les 
perdit dans cet odieux conflit. Sylla profita de son affaiblis- 
sement, et, après avoir prouvé que le peuple romain pouvait 
souffrir un maître, il dédaigna de l'être plus longtemps. 
Bientôt César s'empara de l'autorité qu'il avait déposée , et il 
en fut puni; mais Auguste, qui en recueillit le sanglant héri- 
tage, rétendit par quelques victoires, et l'affermit par une. 
longue possession. Alors l'univers fut vengé, et le peuple-roi 
devint un peuple esclave. Le principe de l'anéantissement de 
la république avait été l'amour de la liberté poussé jusqu'à 
l'excès par le peuple ; le principe de la destruction de l'empire 
fut la licence des soldats , qui faisaient et défaisaient à leur gré 
les empereurs. A ce mode violent d'élection, qui engendrait 
les guerres civiles , succéda un système d'hérédité et d'asso- 
ciation qui ne les prévint pas , et qui , surchargeant TEtal 



16 ANALYSE DU DISC. SUR L'HIST. UNIVERS. 

d'empereurs et de Césars, l'accabla d'une dépense excessive, 
en désunit les diverses parties, et Touvrit pour ainsi dire, de 
toute part, à Tinvasion des barbares du Nord. Ainsi fut dé- 
membré cet empire colossal qui avait englouti tous les empires 
de Tunivers; et de ses débris ont été formés tous les royaumes 
que nous voyons subsister aujourd'hui. 

Tel est le vaste et magnifique tableau tracé dans la troi- 
sième et dernière partie du Discours sur V Histoire universelle. 
Cette partie suffit pour disculper Bossuet du reproche qu'on 
lui a fait de n'avoir été que l'historien du peuple juif. A la 
vérité, dans la Suite de la Religion, il rapporte tout à ce peuple 
et au divin dépôt qui lui était confié ; mais un évéque, instruisant 
l'héritier du roi très-chrétien ,'^ne devait-il pas envisager sous 
cet aspect les événements de l'histoire universelle? et nous- 
mêmes, sommes-nous placés au point de vue convenal)lc pour 
juger l'ouvrage, quand nous blâmons un pareil écrivain d'a- 
voir adopté un pareil système? 

L.-S. A. 



DISCOURS 



SITR 



L'HISTOIRE UNIVERSELLE, 



A MONSEIGNEUR LE DAUPHIN, 



rOUR EM'LlylKK I..4 SUITK DE 1,.\ ItKI.ICIH.M CT LhS CrlV.^UKMK^TS I»S l-Ml'mRS. 



AVANT-PROPOS. 

DESSEIN GÉNÉRAL I)E CET OUVRAGE : 

SA DIVISION EN TROIS PARTIES ' \ 

Quand rhistoire serait inutile aux autres hommes, 
il faudrait la faire lire aux princes. Il n'y a pas de 
meilleur moyen de leur découvrir ce que peuvent les 
passions et les intérêts, les temps et les conjonctures, 
les bons et les mauvais conseils. Les histoires ne sont 
composées que des actions qui les occupent, et tout 
semble y être fait pour leur usage. Si Texpérience 
leur est nécessaire pour acquérir cette prudence qui 
fait bien régner, il n'est rien de plus utile à leur ins- 
truction que de joindre aux exemples des siècles passés 
les expériences qu'ils font tous les jours. Au lieu qu'or- 
dinairement ils n'apprennent qu'aux dépens de leurs 
sujets et de leur propre gloire à juger des affaires dan- 
gereuses qui leur arrivent, par le secours de l'histoire 

* VARIANTE. Lapremihe édition porte seulement : D<\«sein général de 
coi ouvrago. 

LO-SS. — BIST. IMV. 2 



18 DISCOURS 

ils forment leur jugement, sans rien hasarder^ sur les 
événements passés. Lorsqu'ils voient jusqu'aux vices 
les plus cachés des princes, malgré les fausses louanges 
qu'on leur donne pendant leur vie, exposés aux yeux 
de tous les hommes, ils ont honte de la vaine joie que 
leur cause la flatterie, et ils connaissent que la vraie 
gloire ne peut s'accorder qu'avec le mérite. 

D'ailleurs il serait honteux, je ne dis pas à un prince, 
mais en général à tout honnête homme, d'ignorer le 
genre humain, et les changements mémorables que 
la suite des temps a faits dans le monde. Si l'on n'ap- 
prend de l'histoire à distinguer les temps, on repré- 
sentera les hommes sous la loi de nature, ou sous 
la loi écrite, tels qu'ils sont sous la loi évangélique ; 
on parlera des Perses vaincus sous Alexandre, comme 
on parle des Perses victorieux sous Cyrus ; on fera la 
Grèce aussi libre du temps de Philippe que du temps 
de Thémistocle ou de Miltiade ; le peuple romain aussi 
fier sous les empereurs que sous les consuls; l'Église 
aussi tranquille sous Dioclétien que sous Constantin; 
et la France , agitée de guerres civiles du temps de 
Charles IX et de Henri III, aussi puissante que du temps 
de Louis XIV, où, réunie sous un si grand roi, seule elle 
triomphe de toute l'Europe. 

C'est, Monseigneur, pour éviter ces inconvénients, 
que vous avez lu tant d'histoires anciennes et moder- 
nes. 11 a fallu, avant toutes choses, vous faire lire dans 
rÉcriture l'histoire du peuple de Dieu, qui fait le fon- 
dement de la religion. On ne vous a pas laissé ignorer 
l'histoire grecque ni la romaine ; et, ce qui vous était 
plus important, on vous a montré avec soin l'histoire 
de ce grand royaume, que vous êtes obligé de rendre 
heureux. Mais, de peur que ces histoires et celles que 
vous avez encore à apprendre ne se confondent dans 



SUR L'HISTOIRE UNrVERSELLE. 19 

voire esprit, il n'y a rien de plus nécessaire que de 
vous représenter distinctement, mais en raccourci, 
toute la suite des siècles. 

Cette manière d'histoire universelle est, à Tégard 
des histoires de chaque pays et de chaque peuple , ce 
qu^est une carte générale à Tégard des cartes particu- 
lières. Dans les cartes particulières vous voyez tout le 
détail d'un royaume, ou d'une province en elle-même : 
dans les cartes universelles vous apprenez à situer ces 
parties du monde dans leur tout; vous voyez ce que 
Paris ou rile-<ie-France est dans le royaume, ce que le 
royaume est dans TEurope, et ce que TEurope est dans 
l'univers. 

Ain^i les histoires particulières représentent la suite 
des choses qui sont arrivées à un peuple dans tout leur 
détail : mais afin de tout entendre, il faut savoir le rap- 
port que chaque histoire peut avoir avec les autres ; 
ce qui se fait par un abrégé où Ton voie comme 
d'un coup d'œil, tout l'ordre des temps. 

Un tel abrégé. Monseigneur, vous propose un grand 
spectacle. Vous voyez tous les siècles précédents se dé- 
velopper, pour ainsi dire, en peu d'heures devant vous : 
vous voyez comme les empires se succèdent les uns 
aux autres , et comme la religion, dans ses différents 
états, se soutient également depuis le commencement 
du monde jusqu'à notre temps. 

C'est la suite de ces deux choses, je veux dire celle 
de la religion et celle des empires , que vous devez im- 
primer dans votre mémoire; et, comme la religion et 
le gouvernement politique sont les deux points sur les- 
quels roulent les choses humaines, voir ce qui regarde 
ces choses renfermé dans un abrégé, et en découvrir 
imr ce moyen tout l'ordre et toute la suite, c'est com- 
prendre dans sa pensée tout ce qu'il y a de grand 



20 DISCOURS 

parmi les hommes, et tenir, pour ainsi dire, le fil de 
toutes les affaires de Tunivers: 

Comme donc, en considérant une carte universelle , 
vous sortez du pays où vous êtes né, et du lieu qui vous 
renferme , pour parcourir toute la terre habitable, que 
vous embrassez par la pensée avec toutes ses mers et 
tous ses pays; ainsi, en considérant Tabrégé chrono- 
logique, vous sortez des bornes étroites de votre âge, 
et vous vous étendez dans tous les siècles. 

Mais de même que, pour aider sa mémoire dans la 
connaissance des lieux, on retient certaines villes prin- 
cipales, autour desquelles on place les autres, chacune 
selon sa distance; ainsi, dans Tordre des siècles, il 
faut avoir certains temps marqués par quelque grand 
événement auquel on rapporte tout le reste. 

C'est ce qui s'appelle Époque, d'un mot grec qui 
signifie s'arrêter, parce qu'on s'arrête là pour consi- 
dérer comme d'un lieu de repos tout ce qui est arrivé 
devant ou après, et éviter par ce moyen les anachro- 
nismes, c'est-à-dire cette sorte d'erreur qui fait con- 
fondre les temps. 

Il faut d'abord s'attacher à un petit nombre d'épo- 
ques, telles que sont, dans les temps de l'histoire 
ancienne, Adam, ou la création; Noé, ou le déluge; 
la vocation d'Abraham, ou le commencement de l'al- 
liance de Dieu avec les hommes; Moïse, ou la loi 
écrite; la prise de Troie; Salomon, ou la fondation du 
temple; Romulus, ou Rome bâtie; Cyrus, ou le peuple 
de Dieu déhvré de la captivité de Babylone; Scipion, 
ou Carthage vaincue; la naissance de Jésus-Christ ; Cons- 
tantin, ou la paix de l'Église; Charlemagne, ou l'éta- 
blissement du nouvel empire. 

Je vous donne cet établissement du nouvel empire 
sous Charlemagne, comme la fin de l'histoire ancienne. 



..' 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 21 

parce que c'est là que vous verrez finir tout à fait 
Tancien empire romain. C'est pourquoi je vous arrête 
à un point si considérable de Thistoire universelle. 
La suite vous en sera proposée dans une seconde 
partie, qui vous mènera jusqu^au siècle que nous 
voyons illustré par les actions immortelles du roi votre 
père , et auquel Tardeur que vous témoignez à suivre 
un si grand exemple fait encore espérer un nouveau 
lustre. 

* Après vous avoir expliqué en général le dessein 
(le cet ouvrage, j'ai trois choses à faire pour en tirer 
toute l'utilité que j'en espère. 

Il faut, premièrement, que je parcoure avec vous les 
époques que je vous propose; et que, vous marquant 
en peu de mots les principaux événements qui doi- 
vent être attachés à chacune d'elles, j'accoutume votre 
esprit à mettre ces événements dans leur place, sans 
y regarder autre chose que l'ordre des temps. Mais 
comme mon intention principale est de vous faire ob- 
server, dans cette suite des temps, celle de la religion 
et celle des grands empires; après avoir fait aller en- 
semble, selon le cours des années, les faits qui regar- 
dent ces deux choses, je reprendrai en particulier, avec 
les réflexions nécessaires, premièrement ceux qui nous 
font entendre la durée perpétuelle de la religion, et 
enfin ceux qui nous découvrent les causes des grands 
changements arrivés dans les empires. 

Après cela, quelque partie de l'histoire ancienne que 
vous lisiez, tout vous tournera à profit. Il ne passera 
aucun fait dont vous n'aperceviez les conséquence^. 
Vous admirerez la suite des conseils de Dieu dans les 

' Dans la première édition , on lit, à la marges ces mots supprimés 
dans la troisième : Dessein de ce premier discours , qui est divisé en trois 
I>artics. 



22 DISCOURS SUR LHISTOIRE UNIVERSELLE. 

affaires de la religion : vous verrez aussi renchainemenl 
des affaires humaines; et par là vous connaîtrez avec 
combien de réflexion et de- prévoyance elles doivent 
être gouvernées. 



PREMIÈRE PARTIE. 



LES EPOQUES , OU LA SUITE DES TEMPS 



PREMIÈRE ÉPOQUE. 

ABAM^ OU LA CRÉATION. 

Premier âge du monde. 

La première époque vous présente d'abord Ans a»» 
un grand spectacle : Dieu qui crée le ciel et monde, j.-c! 
la terre par sa parole , et qui fait l'homme à 
son image. C'est par où conunence Moïse, le i i^* 
plus ancien des historiens , le plus sublime des 
philosophes, et le plus sage des législateurs. 

11 pose ce fondement tant de son histoire que 
de sa doctrine et de ses lois. Après il nous fait 
voir tous les hommes renfermés en un seul 
homme, et sa femme tirée de lui; la concorde 
des mariages et la société du genre humain 
établie sur ce fondement; la perfection et la 
puissance de rhomme, tant qu'il porte l'image 
de Dieu en son entier; son empire sur les ani- 
maux ; son innocence tout ensemble et sa félicité 
dans le Paradis, dont la mémoire s'est conser- 
vée dans l'âge d'or des poètes; le précepte di- 
vin donné à nos premiers parents; la malice 
de l'esprit tentateur^ et son apparition sous la 
forme du serpent; la chute d'Adam et d'Eve, 
funeste à toute leur postérité ; le premier homme 
justement puni dans tous ses enfants, et le 
genre humiain maudit de Dieu; la première 

■ Var. Édition de 1618 : Première partie de ce Discours. 
Lfjs é[juques. 



24 DISCOURS 

Ana Ans promesse delà rédemption, et la victoire fii- 

du dev. *■ '■ . 

inonde, j.-c. tuFe dcs Iiommes sur le démon qui les a per- 
dus. 

i2y 387Ô Là terre commence à se remplir, et les cri- 
mes s'augmentent. Caïn , le premier enfant d'A- 
dam et d'Eve, fait voir au monde naissantla pre- 
mière action tragique ; et la vertu commence 
dès lors à être persécutée par le vice *. Là pa- 
raissent les mœurs contraires des deux frères : 
l'innocence d'Abel, sa vie pastorale, et ses of- 
frandes agréables; celles de Caïn rejetées, son 
avarice, son impiété, son parricide, etla jalousie 
mère des meurtres; le châtiment de ce crime, 
la conscience du parricide agitée de continuelles 
frayeurs; la première ville bâtie par ce mé- 
chant, qui se cherchait un asile contre la haine 
et rhorreur du genre humain; Tinvention de 
quelques arts par ses enfants; la tyrannie des 
passions, et la prodigieuse malignité du cœur 
humain, toujours porté à faire le mal; la pos- 
térité de Seth fidèle à Dieu malgré cette dépra- 

9137 3017 vation; le pieux Hénoch miraculeusement tiré 
du monde , qui n'était pas digne de le possé- 
der ; la distinction des enfants de Dieu d'avec 
les enfants des hommes, c'est-à-dire de ceux 
qui vivaient selon l'esprit, d'avec ceux qui 
vivaient selon la chair; leur mélange et la cor- 
ruption universelle du monde; ta ruine des 
hommes résolue par un juste jugement de Dieu ; 
sa colère dénoncée aux pécheurs par son servi- 

i53fi 2i«8 teur Noé; leur impénitence, et leur endurcis- 

iH5« 2348 sèment puni enfin par le déluge ; Noé et sa fa- 

* (ion., IV, I , :j, i , 8. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 25 
raille réservés pour la réparation du genre hu- ^"» ^"" 

main. momie. J. C. 

Voilà ce qui s'est passé en 1656 ans. Tel est 
le commencement de toutes les histoires , où 
se découvre la toute-puissance, la sagesse et la 
bonté de Dieu : Tinnocence heureuse sous sa 
protection; sa justice à venger les crimes, et en 
même temps sa patience à attendre la conver- 
sion des pécheurs; la grandeur et la dignité de 
rhomme dans sa première institution ; le génie 
du genre humain depuis qu'il fut corrompu ; 
le naturel de la jalousie, et les causes secrètes 
des violences et des guerres , c'est-à-dire tous 
les fondements de la religion et de la morale. 

Avec le genre humain , Noé conserva les 
arts, tant ceux qui servaient de fondement à la 
vie humaine, et que les hommes savaient dès 
leur origine, que ceux qu'ils avaient inventés de- 
puis. Ces premiers arts que les hommes appri- 
rent d'abord, et apparemment de leur Créateur, 
sont l'agriculture *, l'art pastoral*, celui de se 
vêtir'*, et peut-être celui de se loger. Aussi ne 
voyons-nous pas le commencement de ces arts 
en Orient, vers les lieux d'où le genre humain 
s'est répandu. 

La tradition du déluge universel se trouve 
par toute la terre. L'arche, où se sauvèrent les 
restes du genre humain , a été de tout temps 
célèbre en Orient, principalement dans les 
lieux où elle s'arrêta après le déluge. Plu- 
sieurs autres circonstances de cette fameuse his- 
toire se trouvent marquées dans les annales et 

• Geii. I , 15; iiï , 17, 18, 10; IV, 2. — * Ibid. iv, 2. — 
•* Ibid. III, 21. 



26 DISCOURS 

Ans An» dans les traditions des anciens peuples ^ : les 

d»i dev, *• ••■ 

monde j. c. temps Conviennent^ et tout se rapporte, autant 
qu'on le pouvait espérer dans une antiquité si 
reculée. 

DEUXIÈME ÉPOQUE. 

NOÉ, ou LE DÉLUGE. 

Deuxième âge du monde. 

1656 2348 Près du délugc se rangent le décroissement 
u r>7 2347 de la vie humaine; le changement dans le vi- 
vre , et une nouvelle nourriture substituée aux 
fruits de la terre; quelques préceptes donnés à 
Noé de vive voix seulement; la confusion des 
17 >7 -2247 langues^ arrivée à la tour de Babel, premier 
monument de l'orgueil et de la faiblesse des 
hommes; le partage des trois enfants de Noé , 
et la première distribution des terres. 

La mémoire de ces trois premiers auteurs des 
nations et des peuples s'est conservée parmi les 
hommes. Japhet, qui a peuplé la plus grande 
partie de l'Occident, y est demeuré célèbre 
sous le nom fameux d'Iapet. Cham et son fils 
Chanaan n'ont pas été moins connus parmi les 
Égyptiens et les Phéniciens ; et la mémoire de 
Sem a toujours duré dans le peuple hébreu, 
qui en est sorti. 

Un peu après ce premier partage du genre 
humain, Nemrod, homme farouche, devient 

* Beros. Chald. Ilist. Chald. Hieron. -/Egypt. PhaBii. Hist. 
Muas. Nie. Damasc. lib. xcvi. Abyd. do Med. et Assyr. apud 
Jos. Antiq. Jud., 1. 1 , c. 4 , al. 5 , et 1. I , coiit. Apion : et Eu- 
seb. Praep. Ev. lib, ix , c. 11, 12. Plutarc. opiisc. IMusiie so- 
itrt. teri'. an aquat. Lu^ian. do Dca Syr. 



ii« Ans 
dev. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 21 

par son humeur violente le premier des conque- ^'" 
rants ; et telle est l'origine des conquêtes. Il "'«"<»<^- ^- < • 
établit son royaume à Babylone*, au même lieu 
où la tour avait été commencée, et déjà élevée 
fort haut , mais non pas autant que le souhai- 
tait la vanité humaine. Environ dans le même 
temps Ninive fut bâtie, et quelques anciens^ 
royaumes établis. Ils étaient petits dans ces pre- 
miers temps ; et on trouve dans la seule Egypte 
quatre dynasties ou principautés, celle de 
Thèbes, celle de Thin, celle de Memphis, et 
celle de Tanis : c'était la capitale de la basse 
Egypte. On peut aussi rapporter à ce temps le 
commencement des lois et de lapolice des Égyp- 
tiens; celui de leurs pyramides, qui durent en- 
core, et celui des observations astronomiques, m\ 'm^ 
tant de ces peuples que des Chaldéens. Aussi 
voit-on remonter jusqu'à ce temps, et paâ plus 
haut, les observations que les Chaldéens, c'est- 
à-dire, sans contestation, les premiers observa- 
teurs des askes, donnèrent dans Babylone à Cal- 
listhène pour Aristote '. 

Tout commence : il n'y a point d'histoire an- 
cienne où il ne paraisse, non-seulement dans 
ces premiers temps, mais encore longtemps 
après ', des vestiges manifestes de la nouveauté 
du monde. On voit les lois s'établir, les mœurs 
se polir, et les empires se former. Le genre hu- 
main sort peu à peu de l'ignorance; l'expé- 
rience l'instruit, et les arts sont inventés ou 



* Gen. X, 8, 9, 10, 11. — * Porpbyr. apud Simpl. iii 
libr. 11 Aristot. de Cœlo. — ^ Var. Èdilion de 1681 ; mais 
longtemps. 



Ans Ans 

du dev. 

monde. J. C. 



28 DISCOURS 

perfectionnés. A mesure que les hommes se 
multiplient, la terre se peuple de proche en 
proche : on passe les montagnes et les précipi- 
ces; on traverse les fleuves, et enfin les mers ; 
et on établit de nouvelles habitations. La terre, 
qui n'était au commencement qu'une forêt im- 
mense , prend une autre forme ; les bois abat- 
tus font place aux champs, aux pâturages, aux 
hameaux, aux bourgades, et enfin aux villes. On 
s'instruit à prendre certains animaux, à appri- 
voiser les autres, et à les accoutumer au ser- 
vice. On eut d'abord à combattre les bêtes farou- 
ches. Les premiers héros se signalèrent dans 
ces guerres. Elles firent inventer les armes, que 
les hommes tournèrent après contre leurs sem- 
blables : Nemrod, le premier guerrier et le pre- 
mier conquérant, est appelé dans TÉcriture 
sainte un fort chasseur*. Avec les animaux, 
rhomme sut encore adoucir les fruits et les plan- 
tes; il plia jusqu'aux métaux à son usage, et peu 
à peu il y fit servir toute la nature. Comme il 
était naturel que le temps fit inventer beaucoup 
de choses, il devait aussi en faire oublier d'au- 
tres, du moins à la plupart des hommes. Ces 
premiers arts que Noé avait conservés, et qu'on 
voit aussi toujours en vigueur dans les contrées 
où se fit le premier établissement du genre hu- 
main, se perdirent à mesure qu'on s'éloigna de 
ce pays . Il fallut, ou les rapprendre avec le temps, 
ou que ceux qui les avaient conservés les repor- 
tassent aux autres. C'est pourquoi on voit tout 
venir de ces terres toujours habitées, où les fon- 

' Gen. X, î). 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 29 
déments des arts demeurèrent en leur entier: et ^"" a»« 

- , ^ du dev. 

là même on apprenait tous les jours beaucoup "»"'*« J» ^• 
de choses importantes. La connaissance de Dieu 
et la mémoire de la création s'y conserva; mais 
elle allait s'affaiblissant peu à peu. Les anciennes 
traditions s'oubliaient et s'obscurcissaient; les 
fables, qui leur succédèrent, n'en retenaient 
plus que de grossières idées; les fausses divi- 
nités se multipliaient : et c'est ce qui donna lieu 
à la vocation d'Abraham. 

TROISIÈME ÉPOQUE. 

LA VOCATION d'aBRAUAM, OU LE COMMENCEMENT 
DU PEUPLE DE DIEU ET DE l'aLLIANCE. 

Troisième âge du monde. 

Quatre cent vingt-six ans après le déluge, com- 
me les peuples marchaient chacun en sa voie, et 
oubliaient celui qui les avait faits. Dieu , pour 
empêcher le progrès d'un si grand mal, au 
milieu de la corruption, commença à se sépa- 
rer un peuple élu. Abraham fut choisi pour 
être la tige et le père de tous les croyants. Dieu 
l'appela dans la terre de Chanaan , où il vou- 2083 1921 
lait établir son culte et les enfants de ce patriar- 
che, qu'il avait résolu de multiplier comme 
les étoUes du ciel et comme le sable de la mer. 
A la promesse qu'il lui fit de donner cette terre 
à ses descendants, il joignit quelque chose de 
bien plus illustre; et ce fut cette grande béné- 
diction qui devait être répandue sur tous les 
peuples du monde, en Jésus-Christ sorti de sa 
race. C'est ce Jésus-Christ qu'Abraham honore 



AiiA 
liii ilev 



30 DISCOURS 

^"* en la personne du grand pontife Melehisédech, 
monde, j. (.. q^ jg représente ; c'est à lui qu'il paie la dlme 
du butin qu'il avait gagné sur. les rois vaincus ; 
et c'est par lui qu'il est béni*. Dans des ri- 
chesses immenses^ et dans une puissance qui 
égalait celle des rois^ Abraham conserva les 
mœurs antiques : il mena toujours une vie 

simple et pastorale^ qui toutefois avait sa ma- 
gnificence que ce patriarche faisait paraître 
principalement en exerçant l'hospitalité envers 
tout le monde. Le ciel lui donna des hôtes; 
les anges lui apprirent les conseils de Dieu ; il 

2î4« 1866 y crut , et parut en tout plein de foi et de piété. 
De son temps, Inachus, le plus ancien de tous 
les rois connus par les Grecs, fonda le royaume 
d'Argos. Après Abraham, on trouve Isaac son 
fils, et Jacob son petit-fils, imitateurs de sa 
foi et de sa simplicité dans la même vie pasto- 
rale. Dieu leur réitère aussi les mêmes promes- 
ses qu'il avait faites à leur père, et les conduit 

22 ir, 1759 comme lui en toutes choses. Isaac bénit Jacob 
au préjudice d'Ésaû, son frère aîné ; et, trompé 
en apparence, en effet il exécuta les conseils de 
Dieu, et régla la destinée de deux peuples, 
Ésaû eut encore le nom d'Édom, d'où sont 
nommés les Iduméens, dont il est le père *. Ja- 
cob, que Dieu protégeait, excella en tout au- 
dessus d'Ésaû. Un ange, contre qui il eut un 
combat plein de mystères, lui donna le nom 
d 'Israël , d'où ses enfants sont appelés les Israé- 
lites. De lui naquirent les douze patriarches, 

' Hehr. vu, 1, 2, 3 et seq. — =* Var. Édition de IGSl : En 
•effet il exécute les conseils de Dieu. Jacob , etc. 



SUR L HISTOIRE UNIVERSELLE. 31 

pères des douze tribus du peuple hébreu : en- ^°* ^'^* 
tre autres Lévi, d'où devaient sortir les minis- "'®"*** ^' * • 
1res des choses sacrées; Juda, d'où devait sor- 
tir avec la race royale le Christ, Roi des rois et 
Seigneur des seigneurs; et Joseph, que Jacob 
aima plus que tous ses autres enfants. Là se dé- 
clarent de nouveaux secrets de la Providence 
divine. On y voit, avant toutes choses , Tinno- 
cence et la sagesse' du jeune Joseph toujours 
ennejnie des vices, et soigneuse de les répri- 
mer dans ses frères ; ses songes mystérieux et 
prophétiques; ses frères jaloux, et la jalousie 
cause pour la seconde fois d'un parricide ; la 
vente de ce grand homme; la fidélité qu'il 2276 1733 
garde à son maître, et sa chasteté admirable; 
les persécutions qu'elle lui attire; sa prison 2237 nn 
et sa constance; ses prédictions; sa délivrance 289 1716 2 
miraculeuse; cette fameuse explication des 
songes de Pharaon ; le mérite d'un si grand 
homme reconnu; son génie élevé et droit, 
et la protection de Dieu qui le fait dominer 
partout où il est; sa prévoyance , ses sages con- 2298 itos 
seils , et son pouvoir absolu dans le royaume 
de la basse Egypte; par ce moyen le salut de 
son père Jacob, et de sa fkmille. Cette famille 
chérie de Dieu s'établit ainsi dans cette partie 
de l'Egypte dont Tanis était la capitale, et 
dont les rois prenaient tous le nom de Pharaon. 
Jacob meurt; et un peu devant sa mort il 2315 icm 
fait cette célèbre prophétie, où, découvrant à 
ses enfants l'état de leur postérité, il découvre 
en particulier à Juda le temps du Messie qui de- 
vait sortir de sa race. La maison de ce patriar- 
che devient un grand peuple en peu de temps : 



32 DISCOURS 

Ans Ans cette Drodigieusc multiplication excite la jalon- 

ClO ClCV» p 

niondr, j. c sie dcs Egypticns ; les Hébreux sont injuste- 
2433 1571 ment haïs, et impitoyablement persécutés. Dieu 
fait naître Moïse leur libérateur, qu'il délivre 
des eaux du Nil, et le fait tomber entre les mains 
de la fille de Pharaon : elle l'élève comme son 
fils, et le fait instruire dans toute la sagesse des 
Égyptiens. En ces temps, les peuples d'Egypte 
s'établirent en divers endroits de la Grèce. La 
colonie que Cérops amena d'Egypte fonda douze 
villes , ou plutôt douze bourgs, dont il composa 
2448 1556 Ic royaumc d'Athènes, où il établit, avec les 
lois de son pays , les dieux qu'on y adorait. Un 
peu après , arriva le déluge de Deucalion dans 
la Thessalie, confondu par les Grecs avec le 
déluge universel ^ Hellen, fils de Deucalion, 
régna en Phthie, pays de la Thessalie, et donna 
son nom à la Grèce. Ses peuples , auparavant 
appelés Grecs, prirent toujours depuis le nom 
d'Hellènes, quoique les Latins leur aient con- 
servé leur ancien nom. Environ dans le même 
temps, Cadmus, fils d'Agénor, transporta en 
Grèce une colonie de Phéniciens, et fonda la 
ville de Thèbes dans la Béotie. Les dieux de 
Syrie et de Phénicie entrèrent avec lui dans 
la Grèce. Cependant Moïse s'avançait en âge. 
2473 1531 A quarante ans, il méprisa les richesses de la 
cour d'Egypte; et, touché des maux de ses frè* 
res les Israélites , il se mit en péril pour les 
soulager. Ceux-ci, loin de profiter de son zèle et 
de son courage, l'exposèrent à la fureur de Pha- 
raon, qui résolut sa perte. Moïse se sauva d'É- 

* Marm. Anind. sou .Era AU. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 33 

gypte en Arabie^ dans la terre de Madian, où ^j|* ^n* 
sa vertu, toujours seoourable aux oppressés, moûde. j. c 
lui fit trouver une retraite assurée. Ce grand 
homme, perdant Tespérance de délivrer son 
peuple, ou attendant un meilleur temps, avait 
passé quarante ans à paître les troupeaux de 
son beau-père Jéthro , quand il vit dans le dé- 
sert le buisson ardent , et entendit la voix du 
Dieu de ses pères, qui le renvoyait en Egypte 2513 1491 
pour tirer ses frères delà servitude. Là parais- 
sent rhumilité , le courage et les miracles de ce 
divin législateur; Tendurcissementde Pharaon, 
et les terribles châtiments que Dieu lui envoie; 
la Pàque, et le lendemain le passage de la mer 
Rouge ; Pharaon et les Égyptiens ensevelis dans 
les eaux, et Fentière délivrance des Israélites. 

QUATRIÈME ÉPOQUE. 

MOÏSE, ou LA LOI ÉCRITE.. 

Quatrième âge du monde. 

Les temps de la loi écrite commencent. Elle 2013 iioi 
fut donnée à Moïse k^O ans après la vocation 
d'Abraham, 856 ans après le déluge, et la 
même année que le peuple hébreu sortit d'E- 
gypte. Cette date est remarquable, parce qu'on 
s'en sert pour désigner tout le temps qui s'écoule 
depuis Moïse jusqu'à Jésus-Christ. Tout ce temps 
est appelé le temps de la loi écrite, pour le dis- 
tinguer du temps précédent , qu'on appeUe le 
temps de la loi de nature, où les hommes n'a- 
vaient pour se gouverner que la raison naturelle 
et les traditions de leurs ancêtres. 

BOS. — HI8T. CNIT. 5 



34 DISCOURS 

Ans Ans Dj^u doiic avaiit affranchi son peuple de la 

du dcv. , •» 1 1 • 

monde, j. c. tyrannie des Egyptiens pour le conduire en la 
terre où il veut être servi; avant que de Vy éta- 
blir, lui propose la loi selon laquelle il y doit 
vivre. Il écrit de sa propre main, sur deux tables 
qu'il donne à Moïse au haut du mont Sinaï, le 
fondement de cette loi, c'est-à-dire le Déca- 
logue , ou les dix commandements , qui con- 
tiennent les premiers principes du culte de Dieu 
et de la société humaine. 11 dicte au même Moïse 
les autres préceptes, par lesquels il établit le ta- 
bernacle, figure du temps futur*; Farche où 
Dieu se montrait présent par ses oracles , et où 
les tables de la loi étaient renfermées; l'éléva- 
tion d'Aaron , frère de Moïse ; le souverain sa- 
cerdoce , ou le pontificat, dignité unique don- 
née à lui et à ses enfants ; les cérémonies de leur 
sacre, et la forme de leurs habits mystérieux; 
les fonctions des prêtres, enfants d' Aaron ; celles 
des lévites , avec les autres observances de la 
religion; et , ce qu'il y a de plus beau , les rè- 
gles des bennes mœurs, la police et le gouver- 
nement de son peuple élu; dont il veut être 
lui-même le législateur. Voilà ce qui est mar- 
qué par Tépoque de la loi écrite. Après, on voit 
le voyage continué dans le désert ; les révoltes, 
les idolâtries, les châtiments, les consolations 
du peuple de Dieu^ que ce législateur tout- 
puissant forme peu à peu par ce moyen; le 
2552 1452 sacrc d'Éléazar, souverain pontife, et la mort 
de son père Aaron; le zèle de Phinées, fils d'É- 
léazar; et le sacerdoce assuré à ses descendants 

' Hebr. ix, 9, 13. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 35 

par une J>romesse particulière . Durant ces temps ^^^ -^^ 
les Égyptiens continuent rétablissement de monde, j.c. 
leurs colonies en divers endroits, principale- 
ment dans la Grèce, où Danatls, Égyptien, se 
fait roi d'Argos , et dépossède les anciens rois 
venus d^Inachus. Vers la fin des voyages du 2153 1451 
peuple de Dieu dans le désert, on voit com- 
mencer les combats , que les prières de Moïse 
rendent heureux. Il meurt, et laisse aux Israé- 
lites toute leur histoire , qu'il avait soigneuse- 
ment digérée dès Torigine du monde jusques 
au temps de sa mort. Cette histoire est continuée 
par Vordre de Josué et de ses successeurs. On la 
divisa depuis en plusieurs livres; et c'est de là 
que nous sont venus le livre de Josué, le livre 
des Juges, et les quatre livres des Rois. L'histoire 
que Hoïse avait écrite , et où toute la loi était 
renfermée , fut aussi partagée en cinq livres 
qu'on appelle Pentateuque, et qui sont le fonde- 
ment de la religion. Après la mort de Thomme 
de Dieu on trouve les guerres de Josué , la con- â->ï>9 i44> 
quête et le partage de la terre sainte, et les 
rébellions du peuple châtié et rétabli à diverses 
fois. Là se voient les victoires d'Othoniel, qui 2099 1540 
le délivre de la tyrannie de Ghusan, roi de Mé- 
sopotamie; et, quatre-vingts ans après, celle 2)79 1325 
d'Aod sur Églon, roi de Moab . Environ ce temps, 2682 1 322 
Pélops, Phrygien, fils de Tantale, règne dans 
le Péloponnèse , et donne son nom à cette fa- 
meuse contrée. Bel, roi des Chaldéens , reçoit 
de ces peuples les honneurs divins. Les Israé- 2699 1305 
lites ingrats retombent dans la servitude. Jabin, 
roi de Chanaan, les assujettit; mais Débora la 

prophétesse, qui jugeait le peuple, etBarac, 2719 1215 

3. 



36 DISCOURS 

d"u d^v ^^ d'Àbinoem, défont Sisara, général des ar-. 
monde, j.c. mécs dc cc Toi. Quarante ans après, Gédéon, 
victorieux sans combattre, poursuit et abat les 

2768 1236 Modianites. Abimélech, son fils, usurpe Fauto- 
rité par le meurtre de ses frères, Fexerce ty- 
ranniquement, et la perd enfin avec la vie. 

2817 1187 Jephté ensanglante sa victoire par un sacrifice 
qui ne peut être excusé que par un ordre se- 
cret de Dieu, sur lequel il ne lui a pas plu de 
nous rien faire connaître. Durant ce siècle , il 
arrive des choses très-considérables parmi les 
Gentils. Car, en suivant la supputation d'Héro- 
dote*, qui paraît la plus exacte , il faut placer 
en ces temps, 514 ans devant Rome , et du temps 

2737 1267 dc Débora, Ninus, fils de Bel, et la fondation 
du premier empire des Assyriens. Le siège en 
fut établi à Ninive, ville ancienne et déjà cé- 
lèbre * , mais ornée et illustrée par Ninus. Ceux 
qiii donnent 1300 ans aux premiers Assyriens 
ont leur fondement dans l'antiquité de la ville ; 
et Hérodote, qui ne leur en donne que 520, ne 
parle que de la durée de l'empire qu'ils ont com- 
mencé sous Ninus, fils de Bel, à étendre dans 
la haute Asie. Un peu après , et durant le règne 
de ce conquérant, on doit mettre la fondation 
ou le renouvellement de Tancienne ville de Tyr, 
que la navigation et ses colonies rendent si cé- 
lèbre'. Dans la suite, et quelque temps après 

2752 1252 Abimélcch, on trouve les fameux combats 
d'Hercule, fils d'Amphitryon , et ceux de Thé- 
sée, roi d'Athènes, qui ne fit qu'une seule ville 

* ïlerod. lib. i, c. 95. — * Gen. x , 11. — ^ Josue xix , 
29. Jaseph. Antiq. lib. viii, cap. ii. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 37 

des douze bourgs de Cécrops^ et donna une meil- Am Ana 
leure forme au gouvernement des Athéniens, monde, j.c. 
Durant le temps de Jephté ^ pendant que Sémi- 
ramis^ veuve de Ninus et tutrice de Ninyas, 
augmentait Tempire des Assyriens par ses con- 
quètes, la célèbre ville de Troie, déjà prise une 2820 i684 
fois par les Grecs, sous Laomédon, son troisième 
roi, fut réduite en cendre, encore par les 
Grecs, sous Priam, fils de Laomédon, après un 
siège de dix ans. 

CINQUIÈME ÉPOQUE. 

LA PRISE DE TROIE. 

Cette époque de la ruine de Troie, arrivée 2820 1184 
environ Fan 308 après la sortie d'Egypte, et 
1164> ans après le déluge, est considérable, 
tant à cause de l'importance d'un si grand évé- 
nement, célébré par les deux plus grands 
poètes de la Grèce et de l'Italie, qu'à cause 
qu'on, peut rapporter à cette date ce qu'il y a 
de plus remarquable dans les temps appelés 
fabuleux ou héroïques : fabuleux, à cause des 
fables dont les histoires de ces temps sont en- 
veloppées; héroïques, à cause de ceux que les 
poètes ont appelés les enfants des dieux, et les 
héros. Leur vie n'est pas éloignée de cette prise. 
Car du temps de Laomédon , père de Priam , 
paraissent tous les héros de la toison d'or, Ja- 
son , Hercule , Orphée , Castor et Pollux , et les 
autres qui sont connus * ; et du temps de Priam 
même, durant le dernier siège de Troie, on voit 

' Var. Édition d^ 1681 : qui Yous sont connus. 



38 DISCOURS 

Ans Ans Ics AcWlle , Ics kg^memnoUy lesMénélas, les 
moode. j! c. Ulyssc, Hcctor, Sarpédon, fils de Jupiter, Étiée, 
fils de Vénus, que les Romains reconnaisséïit 
pour leur fondateur, et tant d'autres, dont des 
familles illustres et des nations entières ont fait 
gioire de descendre. Cette époque est donc 
propre pour t^ssembler ce que les temps fabu- 
leux ont de plus certain et de plus beau. Hais ce 
qu'on voit dans l'histoire sainte est en toutes fa- 

2887 1177 çons plus remarquable : la force prodigieuse 

2888 1176 d*unSamson, et sa faiblesse étonnante; Héli, sou- 

verain pontife , vénérable par sa piété et malheu- 
reux par le crime de ses enfants; Samuel , juge 
irréprochable, et prophète choisi de Dieu pour 
29.9 1095 sacrer les rois; Satil, premier roi du peuple de 
Dieu, ses victoires , sa présomption à sacrifier 
sans les prêtres, sadésobéissance mal excusée par 
le prétexte de la religion , sa réprobation , sa 
chute funeste. En ce temps, Codrus, roi d'A- 
thènes^ se dévoua à la mort pour le salut de son 
peuple, et lui donna la victoire par sa mort. 
Ses ^feints, Médon et Nilée, disputèrent entre 
eux le royaume. A cette occasion , les Athéniens 
abolirent la royauté, et déclarerait Jupiter le 
seul roi du peuple d'Athènes. Us créèrent des 
gouverneurs ou présidents pei^tuels , mais 
sujets à rendre compte de leur administration. 
Ces magistrats furent appelés archontes : Mé- 
don , fils de Codrus , fut le premier qui exerça 
cette magistrature , et elle demeura longtemps 
dans sa famille. Les Athéniens répandirent leurs 
colonies dans cette partie de l'Asie Mineure qui 
fut appelée lonie. Les colonies Éoliennes se firent 
à peu près dans le même temps , et toute l'Asio 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 39 

Mineure se remplit de villes grecques. Après ^"j ^^^ 
Saûl parait un David, cet admirable berger, n»on4c. j.c. 
vainqueur du fier Goliath et de tous les enne- 
mis du peuple de Dieu ; grand roi, grand con- 
quérant, grand prophète, digne de chanter les 
merveilles de la toute-puissance divine; homme 
enfin selon le cœur de Dieu, comme il le nom-' 
me lui-même, et qui par sa pénitence a fait 2970 1031 
même tourner son crime à la gloire de son Créa- 
teur. A ce pieux guerrier succéda son fils Salo- 2990 10 u 
mon , sage , juste , pacifique , dont les mains 
pures de sang furent jugées dignes de bâtir le 
temple de Dieu, 2392 1012 

SIXIÈME ÉIH)QUE. 

SALOMON, OtJ LE TEMPLE ACHEVÉ. 

Cinquième âge du monde. 

Ce fut environ Tan 3000 du monde, le 488 
depuis la sortie d'Egypte, et, pour ajuster les 
temps de l'histoire sainte avec ceux de la pro- 
fane, 180 ans après la prise de Troie, 250 de- 
vant la fondation de Rome, et 1000 ans devant 
Jésus-Christ, que Salomon acheva ce merveil- 3x0 1003 
leux édifice. Il en célébra la dédicace avec une sooi um 
piété et une magnificence extraordinaires . Cette 
célèbre action est suivie des autres merveilles 
du règne de Salomon, qui finit par de honteuses 
faiblesses. U s'abandonne à Tamour des f ém- 
anes; son esprit baisse, son cœur s'affaiblit, et 
sa piété dégénère en idolâtrie. Dieu justement 
irrité, l'épargne en mémoire de David son ser- 
viteur; mais il ne voulut pas laisser son ingrati- 
tude entièrement impunie : il partagea son 



40 DISCOURS 

AM Ans royaume après sa mort, et sous son fils Roboam. 

monde j c. L'orgueil brutal de cejeune prince lui fit perdre 
^^ ^^ dix tribus , que Jéroboam sépara de leur Dieu 
et de leur roi. De peur qu'ils ne retournassent 
au roi de Juda, il défendit d'aller sacrifier au 
temple de Jérusalem, et il érigea ses veaux d'or, 
auxquels il donna le nom du dieu d'Israël, afin 
que le changement parût moins étrange. La 
même raison lui fit retenir la loi de Moïse, qu'il 
interprétait à sa mode ; mais il en faisait obser-^ 
ver presque toute la police , tant civile que re- 
ligieuse * ; de sorte que le Pentateuque demeura 
toujours en vénération dans les tribus séparées. 
Ainsi fut élevé le royaume d'Israël contre le 
royaume de Juda. Dans celui d'Israël triomphè- 
rent l'impiété et l'idolâtrie, LareUgion, souvent 
obscurcie dans celui de Juda, ne laissa pas de 
s'y conserver. En ces temps , les rois d'Egypte 
étaient puissante. Les quatre royaumes avaient 
été réunis sous celui de Thèbes. On croit que Sé- 
sostris, ce fameux conquérant des Égyptiens, 
est le Sésac roi d'Egypte, dont Dieu se servit 

aKfâsi 974 pour châtier l'impiété de Roboam. Dans le rè- 
gne d'Abiam, fils de Roboam, on voit la fa- 
meuse victoire que la piété de ce prince lui ob- 

3037 917 tint sur les tribus schismatiques. Son fils Asa, 
dont la piété est louée dans l'Écriture, y est 
marqué comme un homme qui songeait plus , 
dans ses maladies , au secours de la médecine 

aoio 924 qu'à la bonté de Dieu*. De son temps, Amri, 
roi d'Israël , bâtit Samarie , où il établit le siège 
de son royaume. Ce temps est suivi du règne 

' niReg., XII, 32. — * Var. Édition deitGi : la bonté de 
son Dieu. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 41 

admirable de Josapbat^ où fleurissent la piété^ ^^* ^JJ^* 
la justice , la navigation , et l'art militaire. Pen- "*»"***• •'• ^• 
dant qu'il faisait voir au royaume de Juda un 3090 su 
autre David ^ Âchab et sa femme Jézabel, qui 
régnaient en Israël , joignaient à l'idolâtrie de 
Jéroboam toutes les impiétés des Gentils. Ils pé- 310& 899 
rirent tous deux misérablement. Dieu^ qui avait 
supporté leurs idolâtries > résolut de venger sur 
eux le sang de Naboth qu'ils avaient fait mou- 
rir, parce qu'il avait refusé, comme l'ordonnait 
la loi de Moïse , de leur vendre à perpétuité 
l'héritage de ses pères. Leur sentence leur fut 3107 897 
prononcée par la bouche du prophète Élie. 
Achab fut tué quelque temps après , malgré les 
précautions qu'il prenait pour se sauver. Il faut 3112 892 
placer vers ce temps la fondation de Carthage, 
que Didon , venue de Tyr, bâtit en un lieu où , 
à l'exemple de Tyr, elle pouvait trafiquer avec 
avantage, et aspirer à l'empire de la mer. Il est 
malaisé de marquer le temps où elle se forma en 
république ; mais le mélange des Tyriens et des 
Africains fit qu'elle fut tout ensemble guerrière 
et marchande. Les anciens historiens, qui met- 
tent son origine devant la ruine de Troie, peu- 
vent faire conjecturer que Didon l'avait plutôt 
augmentée et fortifiée, qu'elle n'en avait posé 
les fondements. Les affaires changèrent de face 
dans le royaume de Juda. Athalie, fille d' Achab sue ses 
et de Jézabel, porta avec elle l'impiété dans la 
maison de Josaphat. Joram, fils d'un prince si 
pieux, aima mieux imiter son beau-père que son 
père. La main de Dieu fut sur lui. Son règne fut 3119 sse 
court, et sa fin fut affreuse . Au milieu de ces châ- 
timents. Dieu faisait des prodiges inouïs, même 



42 DISCOURS 

du* de"v ®^ faveur des Israélites , qu'il voulait rappeler 
rooude. j. c. à la pénitence. Ils virent > sans se convertir , les 
merveilles d'Élie et d'Elisée, qui prophétisè- 
rent durant les règnes d'Achab et de cinq de 
ses successeurs. En ce temps Homère fleurit^ , 
et Hésiode fleurissait trente ans avant lui. Les 
mœurs antiques qu'ils nous représentent, et les 
vestiges qu'ils gardent encore, avec beaucoup 
de grandeur, de Tancienne simplicité, ne ser^ 
vent pas peu ànous foire entendre les antiquités 
beaucoup plus reculées, et la divine simplicité 
de l'Écriture. Il y eut des spectacles effroyables 
3129 884 dans les royaumes de Juda et d'Israël. Jézabel 
fut précipitée du haut d'une tour par ordre de 
Jéhu. Il ne lui servit de rien de s'être parée : 
Jéhu la fit fouler aux pieds des chevaux. Il fit 
tuer Joram , roi d'Israël , fils d'Aehab : toute la 
maison d'Aehab fut exterminée, et peu s'en fal- 
lut qu'elle n'entraînât celle des rois de Juda 
dans sa ruine. Le roi Ochozias, fils de loram , 
roi de Juda, et d'Athalie, fut tué dans Samarie 
avec ses frères , comme allié et ami des enfants 
d'Aehab. Aussitôt que cette nouvelle fut portée 
à Jérusalem, Athalie résolut de faire mourir 
tout ce qui restait de la famille royale , sans 
épargner ses enfants, et de régner par la perte 
de tous les siens. Le seul Joas, fils d'Ochozias, 
enfant encore au berceau , fut dérobé à la fu- 
reur de son aïeule. Jézabeth, sœur d'Ochozias, 
et femme de Joïada, souverain pontife, le ca- 
cha dans la toaison de Dieu , et sauva ce pré- 
cieux reste de la maison de David. Athalie, qui 

* Marm. Arund. 



SUR LHISTOIRE UNIVERSELLE. 43 

le cmt tué avec tous les autres, vivait sans Ans ad» 
crainte. Lycurgue donnait des lois à Lacédé- monde, j.c. 
mone. Il est repris de les avoir faites toutes pour 
la gtreiTe , à l'exemple de Minos , dont il avait 
«uivi les institutions* , et d'avoir peu pourvu à 
. la modestie des femmes , pendant que , pour 
faire des soldats , il obligeait les hommes aune 
,vie si laborieuse et si tempérante. Rien ne re- 
muait en Judée contre Àthalie : elle se croyait 
aSetmie par un règne de six ans. Mais Dieu 
lui nourrissait un vengeur dans Tasile sacré de 
son temple. Quand il eut atteint Tâge de sept 3126 sts 
ans , Joïada le fit connaître à quelques-uns des 
principaux chefs de l'armée royale, qu'il avait 
soigneusement ménagés ; et , assisté des lévites , 
il sacra le jeune roi dans le temple. Tout le peu- 
ple reconnut sans peine Théritier de David et de 
Josaphat. Athalie, accourue au bruit pour dissi- 
per la oonjui^ation , fut arrachée de l'enclos du 
temple, et reçut le traitement que ses crimes mé- 
ritaient. Tant que Joïada vécut , Joas fit garder 
la loi deMoïse. Aprèslamortde ce saint pontife, 
corrompu par les flatteries de ses courtisans, il 
s'abandonna avec eux à Tidolâtrie. Le pontife 
Zacharie, fils de Joïada, voulut les reprendre ; 3i64 840 
et Joas, san« se souvenir de ce qu'il devait à son 
père , le fit lapider. La vengeance suivit de 
près. L'année suivante, Joas, battu par les Sy- aies 039 
riens , et tombé dans le mépris , fut assassiné 
par les siens ; et Amasias son fils , meilleur que 
lui, fut mis sur le trône. Le royaume d'Israël, 3179 «25 
abattu par les victoires des rois de Syrie et par 

' Plat., de Rep. lib. viii; de Leg, lib. i ; Arist, Polit, lib. 
II, c. 9. 



44 DISCOURS 

du* de°v ^^^ guerres civiles, reprenait ses forces sous 

modde. j. c. Jéroboam II, plus pieux que ses prédécesseurs. 

3194 810 Ozias, autrement nommé Azarias, fils d'Ama- 
sias, ne gouvernait pas avec moins de gloire le 
royaume de Juda. C'est ce fameux Ozias, frappé 
de la. lèpre, et tant de fois repris dans TÉcri- 
ture, pour avoir en ses derniers jours osé entre- 
prendre sur l'office sacerdotal, et, contre la 
défense de la loi , avoir lui-même offert de Fen- 
cens sur Tautel des parfums. Il fallut le séques- 
trer, tout roi qu'il était, selon la loi de Moïse; 
et Joatham, son fils, qui fut depuis son succes- 
seur, gouverna sagement le royaume. Sous le 
règne d'Ozias, les saints prophètes, dont les 
principaux en ce temps furent Osée et Isaïe, 
commencèrent à publier leurs prophéties par 
écrit* , et dans des livres particuliers, dont ils 
déposaient les originaux dans le temple, pour 
servir de monument à la postérité. Les prophé- 
ties de moindre étendue, et faites seulement de 
vive voix, s'enregistraientselonla coutume dans 
les archives du temple avec Thistoire du temps. 

3228 776 Lcs jcux Olympiqucs , institués par Hercule^ 
et longtemps discontinués, furent rétablis. De 
ce rétablissement sont venues les olympiades , 
par où les Grecs comptaient les années. A ce 
terme finissent les temps que Varron nomme fa- 
buleux , parce que jusqu'à cette date les histoi- 
res profanes sont pleines de confusion et de fa- 
bles, et commencent les temps historiques, où 
les affaires du monde sont racontées par des re- 
lations plus fidèles et plus précises. La première 
olympiade est marquée par la victoire de Co- 

* Osée 1,1; Is., i, l. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 45 
rèbe. Elles se renouvelaient tous les cinq ans , A"» ^°« 

* "^ do dev. 

et après quatre ans révolus. Là, dans Tassem- "»»"*«• J- c. 
blée de toute la Grèce, à Pise premièrement, 
et dans la suite à Élide, se célébraient ces fa- 
meux combats, où les vainqueurs étaient cou- 
ronna avec des applaudissements incroyables. 
Ainsi les exercices étaient en honneur, et la 
Grèce devenait tous les jours plus forte et plus 
polie. L'Italie était encore presque toute sau- 
vage. Les rois latins de la postérité d'Énée ré- 
gnaient à Albe. Phul était roi d'Assyrie. On le 
croit père de Sar danapale , appelé , selon la cou- 
tume des Orientaux, Sardan-Pul, c'est-à-dire 
Sardan , fils de Phul. On croit aussi que ce Phul, 
ou Pul , a été le roi de Ninive qui fit pénitence 
avec tout son peuple , à la prédication de Jonas. 
Ce prince, attiré par les brouilleries du royaume 3233 771 
d'Israël, venait l'envahir; mais, apaisé par 
Manahem, il l'affermit dans le trône qu'il venait 
d'usurper par violence, et reçut en reconnais- 
sance un tribut de mille talents. Sous son fils 
Sardanapale , et après Alcmaeon , dernier ar- 
chonte perpétuel des Athéniens, ce peuple, 
que son humeur conduisait insensiblement à 
l'État populaire, diminua le pouvoir de ses ma- 
gistrats, et réduisit à dix ans l'administration 
des archontes. Le premier de cette sorte fut 
Charops. Romulus et Rémus, sortis des anciens 
rois d'Albe parleur mère llia, rétablirent dans 
le royaume d'Albe leur grand-père Numitor, 
que son frère Amulius en avait dépossédé; et 
incontinent après ils fondèrent Rome, pendant 
que Joatham régnait en Judée. 



Ans Ans 

du dev. 

monde. J. C. 



46 DISCOURS 



SEPTIÈME ÉPOQUE. 



ROMULUS^ OU ROME FONDÉE. 

Cette ville ^ qui devait être la maîtresse de 
l'univers, et dans la suite le siège princij^al de 
3250 760 la religion^ fut fondée sur la fin delà troisième 
année de la sixième olympiade^ k30 ans envi- 
ron après la prise de Troie, de laquelle les Ro- 
An* An» malus croyaient que leurs ancêtres étaient sor^ 
Home. J. c' tis, et 753 ans devant Jésus-Christ. Romulus, 
1 nourri durement avec les bergers y et toujours 
dans les exercices de la guerre , consacra cette 
ville au dieu de la guerre, qu'on croyait son 

6 748 père * . Vers les temps de la naissance de Rome> 

arriva^ par la mollesse de Sardanapale, la chute 
du premier empire des Assyriens. Les Mèdes, 
peuple belliqueux^ animés par les discours d'Ar- 
bace, leur gouverneur, donnèrent à tous les 
sujets de ce prince efféminé l'exemple de le 
mépriser. Tout se révolta contre lui, et il périt 
enfin dans sa ville capitale, où il se vit contraint 
à se brûler lui-même avec ses femmes, ses eu- 
nuques et ses richesses. Des ruines de cet em- 
pire on voit sortir trois grands royaumes. Ar- 
bace ou Orbace, que quelques-uns appell^it 
Pharnace, affranchit les Mèdes, qui, après une 
assez longue anarchie, eurent des rois très-puis- 

7 747 sants. Outre cela, incontinent après Sardana- 

pale, on voit paraître un second royaume des As- 
syriens, dont Ninive demeura la capitale, et 
un royaume de Babylone. Ces deux derniers 

* Var. Édition de 1681 : qu'il disait son père. Cette faute 
est corrigée dans V édition de 1695. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 47 

royaumes ne sont pas inconnus aux auteurs ^°* ^^J 
profianes, et sont célèbres dans l'histoire sainte. *^°"** ^- ^ 
Le second royaume de Ninive est fondé par 
Thilgath ou Theglath, fils de Phalasar ^ appelé 
pour cette raison Theglathphalasar/à qui on 
donne aussi le nom de Ninus le Jeune. Bak- 
dan^ que les Grecs nomment Bél^is^ établit le 
royaume de Babylone^ où il est connu sous le 
nom de Nabonassar. De là Tère de Nabonas^ 
sar> célèbre chez Ptolomée et les anciens astro- 
nomes^ qui comptaient leurs années par le 
règne de ee. prince. Il est bon d'avertir ici que 
ce mot d'ère signifie un dénombrement d'an- 
nées commencé à un certain point que quelque 
grand événement fait remarquer. Achaz, roi u 7-10 
de Juda, impie et méchant^ pressé par Razin^ 
roi de Syrie, et par Phacée, fils de Romélias, 
roi d'Israël, au lieu de recourir à Dieu, qui lui 
suscitait ces ennemis pour le punir, appela 
Tbeglatbphalasar, premier roi d'Assyrie ou de 
Ninive, qui réduisit à l'extrémité le royaume 
d'Israôl, et détruisit tout à fait celui de Syrie : 
mms en même temps il ravagea celui de Juda, 
qui avait imploré son assistance. Ainsi les rois 
d'Assyrie apprirent le chemin de la terre sainte, 
et en résolurent la conquête. Us commencèrent 
par le royaume d'Israël, que Salmanasar, fils 
et successeur de Tbeglatbphalasar, détruisit 
entièi^m^nt. Osée, roi d'Israël, s'était fié au se- 33 721 
<sours de Sabacon, autrement nommé Sua ou 
Sotts, roi d'Ethiopie, qui avait envahi l'Egypte. 
Mais ce puissant conquérant ne put le tirer des 
mains de Salmanasar. Les dix tribus, où le 
culte de Dieu s'était éteint, furent transportées 



48 DISCOURS 

d«* d^ ^ Ninive, et, dispersées parmi les Gentils, s'y 
Rome. j. c. perdirent tellement, qu'on ne peut plus en dé- 
couvrir aucune trace, lien resta quelques-uns^ 
qui furent mêlés parmi les Juifs, et firent une 
petite partie du royaume de Juda. En ce temps 

39 715 arriva la mort de Romulus. Il fut toujours en 

guerre, et toujours victorieux ; mais, au milieu 
des guerres, il jeta les fondements de la religion 
et des lois. Une longue paix donna moyen à 

40 714 Numa, son successeur, d'achever l'ouvrage. 

Il forma la religion, et adoucit les mœurs fa- 
rouches du peuple romain. De son temps, les 
colonies venues de Corinthe , et de quelques 
autres villes de Grèce , fondèrent Syracuse en 
Sicile, Crotone, Tarente, et peut-être quelques 
autres villes dans cette partie de l'Italie, à qui 
de plus anciennes colonies grecques répandues 
dans tout le pays avaient déjà donné le nom 
de Grande-Grèce, Cependant Ézéchias, le plus 
pieux et le plus juste de tous les rois après Da- 

44 710 vid, régnait en Judée. Sennachérib, fils et suc- 
cesseur de Salmanasar, l'assiégea dans Jéru- 
salem avec une armée immense : elle périt en 
une nuit, par la main d'un ange. Ézéchias, dé- 
livré d'une manière si admirable, servit Dieu, 
avec tout son peuple, plus fidèlement que ja- 

56 698 mais. Mais après la mort de ce prince, et sous son 
fils Hanassès, le peuple ingrat oublia Dieu, et les 

67 687 désordres s'y multiplièrent. L'État populaire se 
formait alors parmi les Athéniens, et ilsconunen- 
cèrent à choisir les archontes annuels, dont le 
premier fut Créon. Pendant que l'impiété s'aug- 
mentait dans le royaume de Juda, la puissance 
des rois d'Assyrie, qui devaient en être les 



SUR L'HISTOIRI^ UNIVERSELLE. 4^ 

vengeurs, s'accrut sous Asaraddon, fils de Sen- ^J* J^* 
nachèrib. Il réunit le royaume de Babylone à '^"™* ••• < • 
celui de Ninive, et égala dans la grande Asie 
la puissance des premiers Assyriens ^ Les Mèdes 
commençaient aussi à se rendre considérables. 
Déjocès , leur premier roi , que quelques-uns 
prennent pour TArpbaxad nommé dans le livre 
de Judith*, fonda la superbe ville d'Ecbatane, 
et jeta les fondements d'un grand empire. Ife 
l'avaient mis sur le trône pour couronner ses 
vertus, et mettre fin aux désordres que l'anar- 
chie causait parmi eux^ Conduits par un si 
grand roi, ils se soutenaient contre leurs voisins, 
mais ils ne s'étendaient pas. Rome s'accrois- 
sait, mais faiblement. Sous TuUus Hostilius, 8.3 htl 
son 'troisième roi, et parle fameux combat des 

* Var. Après Assyriens , dans toutes les éditions originales 
on Ut ce qui suit ; Sous son règne , les Cutbéens , peuples d'As- 
syrie, depuis appelés Samaritains, furent envoyés pour ha- 
biter Samarie. Ceux-ci joignirent le culte de Dieu avec celui 
des idoles , et obtinrent d'Asaraddon un prêtre israélite , qui 
leur apprit le service du Dieu du pays , c'est-à-dire les obser- 
vances de la loi de Moïse. Dieu ne voulut pas que son nom fût 
entièr^nent aboli dans une terre qu'il avait donnée à son 
peuple, et il y laissa sa loi en témoignage. Mais leur prêtre 
ne leur donna que les livres de Moïse , que les dix tribus ré- 
voltées avaient retenus dans leur schisme. Les Écritures com- 
posées depuis parles prophètes qui sacrifiaient dans le temple, 
étaient détestées parmi eux ; et c'est pourquoi les Samari- 
tains ne reçoivent encore aujourd'hui que le Pentateuque. 

Pendant qu'Asaraddon et les Assyriens s'établissaient si 
puissamment dans la grande Asie, les Mèdes, etc. Voyez, 
page 3 de la Notice des éditions de cet ouvrage^ la raison de cette 
suppression. 

^ Var. Au lieu de que quelques-uns... de Judith, on lit 
dans Védition de 1681 : nommé Arphaxad dans l'Écriture. 

^ Herod., lib. 1, c. 96. 

BOSS. — IIIST. UNIT. 4 



50 DISCOURS 

Ah» Ans Horaccs et des Curiaces, Albe fut vaincue et 

de drv. ' 

Rome j. c. puisée \ SCS cltoycns, incorporés à la ville vic- 
torieuse, Tagrandirent et la fortifièrent. Romu^ 
lus avait pratiqué le premier ce moyen d'aug- 
menter la ville, où il reçut les Sabins et les 
autres peuples vaincus. Ils oubliaient leur dé- 
faite, et devenaient des sujets affectionnés. 
Rome, en étendant ses conquêtes, réglait sa 
milice; et ce fut sous TuUus Hostilius qu'elle 
commença à apprendre cette belle discipline 
qui la rendit, dans la suite, maltresse de Tu- 
w 670 nivers. Le royaume d'Egypte, affaibli par ses 
longues divisions, se rétablissait sous Psammi- 
tique. Ce prince, qui devait son salut aux Ioniens 
et aux Cariens, les établit dans TÉgypte, fer- 
mée jusqu'alors aux étrangers. A cette occasion 
les Égyptiens entrèrent en commerce avec les 
Grecs; et, depuis ce temps aussi, l'histoire d'E- 
gypte, jusque-là mêlée de fables pompeuses par 
l'artifice des prêtres, commence, selon Héro- 
dote *, à avoir de la certitude. Cependant les 
rois d'Assyrie devenaient de plus en plus re- 

97 657 doutables à tout l'Orient. Saosduchin, fils d'Asa- 

raddon, qu'on croit être le Nabuchodonosor 

98 660 du livre de Judith, défit en bataille rangée Ar- 

phaxad, roi des Mèdes, quel qu'il soit. Si ce n'est 
pas Déjocès lui-même, premier fondateur d'Ec- 
batane, ce peut être Phraorte ou Aphraarte, 
son fils, qui en éleva les murailles. Enflé de sa 
victoire, le superbe roi d'Assyrie entreprit' de 

' Herod., lib. ii, c. 154. 

^ Var. \Àqi%» 24 : qu*on croit... entreprit. ÊdiHott de 1G81 : 
appelé Nabuchodonosor dans le livre de Judith , défit en ba- 



SUR rHïSTOIRE UNIVERSELLE. 5! 

conquérir toute la terre. Dans ce dessein, il ^°* ^J»^* 
passa l'Euphrate^ et ravagea tout jusqu'en Ju- ^""•- '• ^• 
dée. Les Juifs avaient irrité Dieu, et s'étaient 
abandonnés à ridolàtrie, à l'exemple de Mauas- 
sès; mais ils avaient fait pénitence avec ce 
prince : Dieu 1^ prit aussi en sa protection. Les 
conquêtes de Nabuchodonosor et d'Holopberne, 
son général, furent tout à coup arrêtées par la 
main d'une femme. Déjocès, quoique battu par 
les Assyriens, laissa son royaume en état de 
s'accroître sous ses successeurs. Pendant que 
Phraorte, son fils, et Cyaxare, fils de Phraorte, 
subjuguaient la Perse, et poussaient leurs con- 
quêtes dans TAsie Mineure jusques aux bords 
de FHalis, la Judée vit passer le règne détes- 
table d'Amon, fils de Manassès; et Josias, fils lu C43 
d'Amon, sage dès l'enfance, travaillait à répa- ii3 mi 
rer les désordres causés par l'impiété des rois 
ses prédécesseurs* Rome, qui avait pour roi An- 
cas Martius, domptait quelques Latins sous sa 
conduite, et, continuant à se faire des citoyens 
de ses ennemis, elle les renfermait dans ses mu- 
railles. Ceux de Véies, déjà affaiblii!^ par Romu- 
lus, firent de nouvelles pertes. Ancus poussa 
ses conquêtes jusqu'à la mer voisine, et bâtit la 123 ^20 
ville d'Ostie, à l'embouchure du Tibre. En ce 
temps, le royaume de Babylone fut envahi par 
.Vabopolassar. Ce traître, que Chinaladan, au- 
trement Sarac, avait fait général de ses armées 
contre Cyaxare, roMes Hèdes, se joignit avec 
Astyage, fils de Cyaxare, prit Chinaladan dans 
Ninive, détruisit cette grande ville si longtemps 

taille rangée Arphaxad , roi des Modes. Enflé de ce succès, il 
entreprit , etc. 



52 DISCOURS 

d«* de"' ïï^^^tressç de rOrient, et se mit sur le trône de 

Romr. j.c. gQ^ moltre. Sous un prince si ambitieux^ Ba- 

bylone s'enorgueillit. La Judée^ dont Timpiété 

croissait sans mesure^ avait tout à craindre. 

130 624 Le saint roi Josias suspendit pour un peu de 
temps^ par son humilité profonde^ le châtiment 
que son peuple avait mérité; mais le mal s'aug- 

144 610 monta sous ses enfants. Nabuchodonosor 11^ 

1 47 607 plus terrible que son père Nabopolassar, lui suc- 
céda. Ce prince, nourri dans l'orgueil et tou- 
jours exercé à la guerre, fit des conquêtes pro- 
digieuses en Orient et en Occident ; et Babylone 
menaçait toute la terre de la mettre en servi- 
tude. Ses menaces eurent bientôt leur effet à 
l'égard du peuple de Dieu. Jérusalem fut aban- 
donnée à ce superbe vainqueur, qui la prit par 
trois fois: la première, au commencement de 
son règne, et à la quatrième année du règne 
de Joakim, d*où commencent les soixante-dix 
ans de la captivité de Babylone, marqués par 

ibb 599 le prophète Jérémie ' ; la seconde, sous Jécho- 
nias, ou Joachin, fils de Joakim; et la dernière, 

166 698 sous Sédéciâs, où la ville fut renversée de fond 
en comble, le temple réduit en cendre, et le 
roi mené captif à Babylone, avec Saraïa, sou- 
verain pontife, et la meilleure partie du peuple. 
Les plus illustres de ces captifs furent les pro- 
phètes Ézéchiel et Daniel. On compte aussi par- 
mi eux les trois jeunes hommes que Nabucho- 
donosor ne put forcer à adorer sa statue, ni les 
consumer parles flammes. La Grèce était floris- 
sante, et ses sept sagps se rendaient illustres. 

' Jerem., xxv, il, I2;xxix, 10. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 53 

Quelque temps devant la dernière désolation de ^^* *"• 
Jérusalem, Solon, l'un de ces jsept sages, don- ^^^^' \'^^ 
nait des lois aux Athéniens^ et établissait la 
liberté sur la justice; les Phocéens d'Ionie "6 573 
menaient à Marseille leur première colonie. 
Tarquin l'Ancien^ roi de Rome^ après avoir sub- 
jugué une partie de la Toscane^ et orné la ville 
de Rome par des ouvrages magnifiques^ ache- 
va son règne. De son temps, les Gaulois, con- 
duits par Bellovèse, occupèrent dans l'Italie 
tous les environs du ]PÔ, pendant que Ségovèse, ^^ 5^^« 
son frère, mena bien avant dans la Germanie 
un autre essaim de la nation. Servius TuUius, 
successeur de Tarquin, établit le cens, ou le dé- 
nombrement des citoyens distribués en certaines 
classes, par où cette grande ville se trouva réglée 
comme une famille particulière. Nabuchodo- 
nosor embellissait Bahylone, qui s'était enri- 
chie des dépouilles de Jérusalem et de l'Orient. 
EUe n'en jouit pas longtemps. Ce roi, qui l'avait 
ornée avec tant de magnificence, vit en mourant 
la perte prochaine de cette superbe ville *. Son 
fils Évilmerodac, que ses débauches rendaient 192 5^»2 
odieux, ne dura guère, et fut tué par Nériglis- 194 &61 
sor, son beau-firère, qui usurpa le royaume. 
Pisistrate usurpa aussi dans Athènes l'autorité 
souveraine, qu'il sut conserver trente ans du- 
rant parmi beaucoup de vicissitudes, et qu'il 
laissa même à ses enfants. Nériglissor ne put 
souffrir la puissance des Mèdes, qui s'agrandis- 
saient en Orient, et leur déclara la guerre. Pen- 
dant qu'Astyage, fils de Cyaxare 1, se préparait 

•'^byd. apud Euseb. Prœp. Ev., lib. ix, cap. 4t. 



54 DISCOURS 

An» \i»5 à la résistance, il mourut, et laissa cette auerrc 
Rome. .1. (.. à soutenir à Cyaxare II, son fils, appelé par Da- 
niel Darius le Mède. Celui-ci nomma- pour gé- 

195 509 néral de son armée Cyrus, fils de Mandane, sa 
sœur, et de Cambyse, roi de Perse , sujet à 
Fempire des Mèdes. La réputation de Cyrus, 
qui s'était signalé en diverses guerres sous As- 
tyage, son grand-père , réunit la plupart des 
rois d'Orient sous les étendards de Cyaxare. Il 

'2m 048 prit dani^ sa ville capitale Crésus, roi de Lydie, 

'2\\ ' 043 et jouit de ses richesses immenses : il dompta 

les autres alliés des rois deBabylone, et étendit 

sa domination non-seulement sur la Syrie, mais 

encore bien avant dans F Asie Mineure. Enfin, 

2 h; 033 il marcha contre Babylone : il la prit, et la sou- 
mit à Cyaxare, son oncle, qui, n'étant pas moins 
touché de sa fidélité que de ses exploits,Iui donna 
sa fille unique et son héritière en mariage. Dans 

217 037 le règne de Cyaxare, Daniel, déjà honoré, sous 
les règnes précédents, de plusieurs célestes vi- 
sions, où il vit passer devant lui en figures si 
manifestes tant de rois et tant d'empires, aj^rit, 
par une nouvelle révélation , ces septante fa- 
meuses semaines , où les temps du Christ et la 
destinée du peuple juif sont expliqués. C'était 
des semaines d'années, si bien qu'elles conte- 
naient quatre cent quatre-vingt-clix ans ; et cette 
manière de compter était ordinaire aux Juifs, 
qui observaient la septième année aussi bien 
que le septième jour avec un repos religieux. 

21 s 036 Quelque temps après cette vision, Cyaxare mou- 
rut, aussi bien que Cambyse, père de Cyrus; 
et ce grand homme, qui leur succéda, joignit 
le royaume de Perse, obscur jusqu'alors, ai\ 



SUR UHISTOIRE UNIVERSELLE. 55 

royaume des Mèdes, si fort augmenté par ses a^"^* ^jws 
conquêtes. Ainsi il fut maître paisible de tout iv.mcj t. 
rOrieni, et fonda le plus grand empire qui eût 
été dans le monde. Hais ce qu'il faui le plus 
remarquer pour la suite de nos époques, c'est 
que ce grand conquérant, dès la première an- 
née de son règne, donna son décret pour réta- 
blir le temple de Dieu en Jérusalem, et les Juifs 
dans la Judée. 

11 faut un peu s'arrêter en cet endroit, qui est 
le plus embrouillé de toute la chronologie an- 
cienne , par la difficulté de concilier l'histoire 
profane avec l'histoire sainte. Vous aurez sans 
doute. Monseigneur, déjà remarqué que ce que 
je raconte de, Cyrus est fort différent de ce que 
vous en avez lu dans Justin; qu'il ne parie 
point du second royaume des Assyriens, ni de 
ces fameux rois d'Assyrie et de Babylone, si cé- 
lèbres dans l'histoire sainte; et qu'enfin mon 
récit ne s'accorde guère avec ce que nous ra- 
conte cet auteur des trois premières monarchies, 
de celle des Assyriens, finie en la personne de 
Sardanapale, de celle des Hèdes, finie en la 
jiersonne d'Astyage, grand-père de Cyrus, et 
de celle des Perses, commencée par Cyrus et 
détruite par Alexandre. 

Vous pouvez joindre à Justin Diodore avec la 
plupart des auteurs grecs et latins, dont les 
écrits nous sont restés, qui racontent ces his- 
toires d'une autre manière que celle que j'ai 
suivie, comme plus conforme à l'Écriture. 

Mais ceux qui s'étonnent de trouver Fhistoire 
profane en quelques endroits peu conforme à 
Fhistoire sainte, devraient remarquer en même 



ac DISCOURS 

temps qu'elle s'accorde encore moins avec ellc^ 
même. Les Grecs nous ont raconté les actions de 
Cyrus en plusieurs manières différentes. Héro- 
dote en remarque trois, outre celle qu'il a sui- 
vie S et il ne dit pas qu'elle soit écrite par des 
auteurs plus anciens ni plus recevables que les 
autres. Il remarque encore lui-même * que la 
mort de Cyrus est racontée diversement, et qu'il 
a choisi la manière qui lui a paru la plus vrai- 
semblable, sans l'autoriser davantage. Xétto- 
phon , qui a été en Perse au service du jeune 
Cyrus, frère d'Artaxerxès nommé Hnémon, a 
pu s'instruire de plus près de la vie et de la 
mort de l'ancien Cyrus, dans les annales des 
Perses et dans la tradition de ce pays; et, pour 
peu qu'on soit instruit de l'antiquité, on n'hési- 
tera pas à préférer, avec saint Jérôme ', Xéno- 
phon, un si sage philosophe, aussi bien qu'un 
si habile capitaine, à Ctésias ^, auteur fabuleux, 
quela plupart des Grecs ont copié , comme Jus- 
tin et les Latins ont fait les Grecs ; et plutôt même 
qu'Hérodote, quoiqu'il soit très-judicieux. Ce 
qui me détermine à ce choix, c'est que l'histoire 
de Xénophon, plus suivie et plus vraisemblable 
eu elle-même , a encore cet avantage qu'elle est 
plus conforme à l'Écriture, qui par son anti- 
quité, et par le rapport des affaires du peuple 
juif avec celles de l'Orient, mériterait d'être 

• Herod., lib. i , c. %. — " Herod., lib. i , c. 214. — ^ Hier. 
iii Dan., cap v, tom. m , col. 1091 . 

^ Var. Page 55, ligne 30 : que j*ai suivie, comme plus con- 
forme.... à Ctésias, etc. Èdïiïon de 1681 : que j*ai suivie. Pour 
ce qui regarde Cyrus , les auteurs profanes ne sont point 
d'accord sur son histoire; mais j*ai cru devoir plutôt suivre 
Xénophon avec saint Jérôme que Ctésias , etc. 



SLR THISTOIRE UNIVERSFXLE. r>i 

préférée à toutes les histoires grecques, quand 
d'ailleurs on ne saurait pas qu'elle a été dictée 
par le Saint-Esprit. 

Quant aux trois premières monarchies, ce 
qu'en ont écrit la plupart des Grecs a paru dou- 
teux aux plus sages de la Grèce. Platon fait voir 
en général, sous le nom des prêtres d'Egypte, 
* que les Grecs ignoraient profondément les anti- 
quités •; et Aristote a rangé parmi les conteurs 
de fables' ceux qui ont écrit les Assyriaques. 

Cest que les Grecs ont écrit tard, et que, 
voulant divertir par les histoires anciennes la 
Grèce toujours curieuse, ils les ont composées 
sur des mémoires confus, qu'ils se sont conten- 
tés de mettre dans un ordre agréahle, sans se 
trop soucier de la vérité. 

Et certainement la manière dont on arrange 
ordinairement les trois premières monarchies 
est visiblement fabuleuse. Car, après qu'on a 
fait périr sous Sardanapale l'empire des Assy- 
riens, on fait paraître sur le théâtre les Mèdes , 
et puis les Perses; comme si les Mèdes avaient 
succédé à toute la puissance des Assyriens, et 
que les Perses se fussent établis en ruinant les 
Mèdes. 

Mais, au contraire, il parait certain' que 
lorsque Arbace révolta les Mèdes contre Sarda- 
napale , il ne fit que les affranchir, sans leur 
soumettre l'empire d'Assyrie. Hérodote distin- 
gue le temps de leur affranchissement d'avec 
celui de leur premier roi Déjocès *; et, selon la 

* Plat, in Tim. — * Aristot. Polit., lib. v, cap. 10. 
^ Var. Édition de 1681 : il est certain. 
^ llerod., lib. i, c. 9ft. 



68 DISCOURS 

supputation des plus habiles chronologistes ^ 
r intervalle entre ces deux temps doit avoir été 
environ de quarante ans. Il est d'ailleurs/ cons- 
tant, par le témoignage uniforme de ce grand 
historien et de Xénophon*, pour ne point ici 
parler des autres, que, durant les temps qu'on 
attribue à l'empire des Mèdes , il y avait en As- 
syrie des rois très-puissants que tout l'Orient 
redoutait, et dont Cyrus abattit l'empire par la 
prise de Babylone. 

Si donc la plupart des Grecs, et les Latins qui 
les ont suivis, ne parlent point de ces rois baby- 
loniens; s'ils ne donnent aucun rang à ce grand 
royaume parmi les premières monarchies dont 
ils racontent la suite; enfin, si nous ne voyons 
presque rien, dans leurs ouvrages, de ces fa- 
meux rois Teglathphalasar, Salmanasar, Senna- 
chérib, Nabuchodonosor, et de tant d'autres' si 
renommés dans l'Écriture et dans les histoires 
orientales , il le faut attribuer ou à l'ignorance 
des Grecs, plus éloquents dans leurs narra- 
tions que curieux dans leurs recherches, ou à 
la perte que nous avons faite de ce qu'il y avait 
de plus recherché et de plus exact dans leurs 
histoires. 

En effet, Hérodote avait promis une histoire 
particulière des Assyriens '*, que nous n'avons 
pas , soit qu'elle ait été perdue , ou qu'il n'ait 

» Var. Pageà7,lig. 29 : Hérodote... 11 est d'ailleurs, etc. Édi- 
tion de 1681 : Hérodote, suivi en cela par les plus habiles chro- 
nologistes , fait paraître leur premier roi Déjocès cinquante 
aiLs après leur révolte; et il est d'ailleurs, etc. 

=• Herod., lib. i; Xenophon., Cyrop. lib. v, vi , et<.. 

' Herod., lib. i, c. 106, 18'i. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 69 

pas eu le temps de la faire; et on peut croire 
d'un historien si judicieux qu'il n'y aurait pas 
oublié les rois du second empire des Assyriens, 
puisque même Sennachérib , qui en était Tun, 
se trouve encore nommée dans les livres que 
nous avons de ce grand auteur *, comme roi des 
Assyriens et des Arabes. 

Strabon^ qui vivait du temps d'Auguste, rap- 
porte* ce que Mégasthène, auteur ancien et voi- 
sin des temps d'Alexandre, avait laissé par 
écrit sur les fameuses conquêtes deNabuchodo- 
nosor, roi des Ghaldéens, à qui il fait traverser 
l'Europe, pénétrer. l'Espagne, et porter ses 
armes jusqu'aux colonnes d'Hercule. Élien 
nomme Tilgamus , roi d'Assyrie ', c'est-à-dire , 
sans difficulté , le Tilgath ou le Teglath de l'his- 
toire sainte; et nous avons, dans Ptolomée, un 
dénombrement des princes qui ont tenu les 
grands empires, parmi lesquels se voit une 
longue suite des rois d'Assyrie inconnus aux 
Gre<M3, et qu'il est aisé d'accorder avec l'histoire 
sacrée. 

Si je voulais rapporter ce que nous racontent 
les annales des Syriens, un Bérose, im Aby dé- 
nus, un. Nicolas de Damas, je ferais un trop 
long discours. Joseph et Eusèbe de Césarée 
nous ont conservé les précieux fragments de 
tous ces auteurs*, et d'une infinité d'autres 
qu'on avait entiers de leurs temps, dont le té- 
moignage confirme ce que nous dit l'Écriture 

' Herod., hb. ii, c. 141. — * Strab,,lib. xv, init. — 
5 i£lian., Uist. Anim-, lib. xii, c. 21. — ^ Joseph., Ant, 
lib. IX, c. ult, et lib. x, c. 11; lih. I ront. Apion. Kuseb., 
Praep. Evang. lib. ix. 



60 DISCOURS 

sainte touchaat les antiquités orientales ^ et en 
particulier touchant les histoires assyriennes. 

Pour ce qui est de la monarchie des Mèdes^ 
que la plupart des historiens profanes mettent 
la seconde dans le dénombrement des grands 
empires, comme séparée de celle des Perses, il 
est certain que TÉcriture les unit toujours en- 
semble; et vous voyez. Monseigneur, qu'outre 
l'autorité des Livres saints, le seul ordre des 
faits montre que c'est à cela qu'il s'en faut 
tenir. 

Les Mèdes avant Cyrus, quoique puissants et 
considérables, étaient effacés par la grandeur 
des rois de Babylone. Mais Cyrus ayant conquis 
leur royaume par les forces réunies des Mèdes 
et des Perses, dont il est ensuite devenu le 
maître par une succession légitime, comme 
nous l'avons remarqué après Xénophon, il pa- 
rait que le grand empire dont il a été le fonda- 
teur a dû prendre son nom des deux nations : 
de sorte que celui des Mèdes et celui des Perses 
ne sont que la même chose, quoique la gloire 
de Cyrus y ait fait prévaloir le nom des Perses. 

On peut encore penser qu'avant la guerre de 
Babylone, les rois des Mèdes, ayant étendu 
leurs conquêtes du côté des colonies grecques 
de l'Asie Mineure, ont été par ce moyen célèbres 
parmi les Grecs, qui leur ont attribué l'empire 
de la grande Asie , parce qu'ils ne connaissaient 
qu'eux de tous les rois d'Orient. Cependant les 
rois de Ninive et de Babylone, plus puissants, 
mais plus inconnus à la Grèce , ont été presque 
oubliés dans ce qui nous reste d'histoires grec- 
ques; et tout le temps qui s'est écoulé depuis 



SUR L HISTOIRE UNIVERSELLE. 61 

Sardanapale jusqu'à Cyrus a été donné aux 
Mèdes seuls. 

Ainsi 9 il ne faut plus tant se donner de peine 
à concilier en ce point Thistoire profane avec 
l'histoire sacrée. Car quant à ce qui regarde le 
premier royaume des Assyriens, FÉcriture 
n'en dit qu'un mot en passant, et ne nomme 
ni Ninus , fondateur de cet empire , ni , à la 
réserve de Phul, aucun de ses successeurs, 
parce que leur histoire n'a rien de commun 
avec celle du peuple de Dieu. Pour les seconds 
Assyriens, la plupart des Grecs ou les ont en- 
tièrement ignorés, ou, pour ne les avoir pas 
assez connus, ils les ont confondus avec les 
premiers. 

Quand donc on objectera ceux des auteurs 
grecs qui arrangent à leur fantaisie les trois pre- 
mières monarchies^ et qui font succéder les 
Mèdes à Tancien empire d'Assyrie, sans parler 
du nouveau, que l'Écriture fait voir si puissant, 
il n'y a qu'à répondre qu'ils n'ont point connu 
cette partie de l'histoire , et qu'ils ne sont pas 
moins contraires aux plus curieux et aux mieux 
instruits des auteurs de leur nation , qu'à l'É- 
criture. 

Et, ce qui tranche en un mot toute la diffi- 
culté, les auteurs sacrés, plus voisins parles 
temps et par les lieux des royaumes d'Orient , 
écrivant d'ailleurs l'histoire d'un peuple dont 
les affaires sont si mêlées avec celles de ces 
grands empires, quand ils n'auraient que cet 
avantage , pourraient faire taire les Grecs et les 
Latins, qui les ont suivis. 

Si toutefois on s'obstine à soutenir cet ordre 



62 DISCOURS 

célèbre des trois premières monarchies , et que, 
pour garder aux Mèdes seuls le second rang 
qui leur est donné, on veuille leur assujettir 
les rois de Babylone, en avouant toutefois quV 
près environ cent ans de sujétion ceux-ci se sont 
affranchis par une révolte ; on sauve en quelque 
façon la suite de Thistoire sainte, mais on ne 
s'accorde guère avec les meilleurs historiens 
profanes , auxquels l'histoire sainte est {dus fa- 
vorable, en ce qu'elle unit toujours Tempire 
des Mèdes à celui des Perses» 

Il reste encore à vous découvrir une des causes 
de l'obscurité de ces anciennes histoires : c'est 
que comme les rois d'Orient prenaient plusieurs 
noms, ou, si vous voulez, plusieurs titres > qui 
ensuite leur tenaient lieu de nom propre^ et 
que les peuples les traduisaient ou les pronon- 
çaient différemment, selon les divers idiomes 
de chaque langue, des histoires si anciennes, 
dont il reste si peu de bons mémoires, ont dû 
être par là fort obscurcies. La confusion des 
noms en aura sans doute beaucoup mis dans les 
choses mêmes et dans les personnes; et de là 
vient la peine qu'on a de situer dans l'histoire 
grecque les rois qui ont eu le nom d'Assuérus, . 
autant inconnu aux Grecs que connu aux Orien- 
taux. 

Qui croirait, en effet, que Cyaxare fût le même 
nom qu'Assuérus, composé du mot K%j , c'esWi- 
dire seigneur, et du mot Axarty qui revient 
manifestement à Axuérus, ou Assuérus? Trois 
ou quatre princes ont porté ce nom, quoiqu'ils 
en eussent encore d'autres. Ainsi il n'y a nul 
doute que Darîiis le Mèdene puisse avoir été un 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELf.E. 63 

Assuérus ou Cyaxare; et loul cadre à lui donner 
un de ces deux noms. Si on ^ n'était averti que 
Nabuchodonosor^ Nabucodrosor, et Nabocolas- 
sar, ne sont que le même nom ou que le nom du 
même homme^ on aurait peine à le croire; et 
cependant la chose est certaine. C'est un nom tiré 
de Nabo, un des dieux que Babylone adorait^ et 
qu'on insérait dans les noms des rois en diffé- 
rentes manières. Sargon* estSennachérib j Ozias 
est Azarias; Sédécias est Hathanias; Joacbas 
s'appelait aussi Sellum : on croit que Soûs ou Sua 
est le même que Sabacon^ roi d'Ethiopie : Asa- 
raddon ', qu'on prononce indifféremment Ésar- 
Haddon^u Asoriiaddan , est nommé Asénaphar 
par les Cuthéens ^ : on croit que Sardanapale 
est le même que quelques historiens ont nommé 
Sarac; et, par une bizarrerie dont on ne sait 
point rorigine, ce même roi se trouve nommé 
par lès Grecs Tonos-Concoléros. Nous avons déjà 
remarqué que ^ardanapale était vraisembla- 
blement Sardan , fils de Phul ou Pul. Mais qui 
sait si ce Pul ou Phul^ dont il est 'parlé dans 
l'histoire sainte '^, n'est pas le même que Phala- 
sar? Car une des manières de varier ces noms 
était de les abréger, de les allonger, de les ter- 
miner en diverses inflexions , selon le génie des 
langues. Ainsi Teglath-Phalasar, c'est-à-dire 

* Var. ; encore d'autres. Ainsi il n'y a nul doute... Si on , 
etc. ÈA\X\m^ d< 1681 : encore d'autres. Si on, etc. 

* Var. : est certaine. C'est un nom... Sargon, etc. Édition dp 
1681 : est certaine. Sargon, etc. 

* Var. Sellum : on croit... d'Ethiopie : Asaraddon , et(\ 
Édition d« 1681 : Sellum : Asaraddon, etc. 

< lEsdr.jiv, 2, 10. — 5 IV Reg., xv, 19. 1. Paralip , v, 2G. 



64 DISCOURS 

Teglath fils de Phalasar, pourrait être un des 
fils dePhul, qui, plus vigoureux que son frère 
Sardanapale, aurait conservé une partie de 
Tempire qu'on aurait ôté à sa maison. On pour- 
rait faire une longue liste * des Orientaux, dont 
chacun a eu, dans les histoires, plusieurs noms 
différents : mais il suffit d'être instruit en gé- 
néral de cette coutume. Elle n'est pas inconnue 
aux Latins , parmi lesquels les titres et les adop- 
tions ont multiplié les noms en tant de sortes. 
Ainsi le titre d'Auguste et celui d'Africain sont 
devenus les noms propres de César Octavien et 
des Scipions : ainsi les Nérons ont été Césars. 
La chose n'est pas douteuse , et une plus longue 
discussion d'un fait si constant est inutile *. 

' Pour ceux qui s'étonneront de ce nombre 
infini d'années que les Égyptiens se donnent 
eux-mêmes, je les renvoie à Hérodote, qui 
nous assure précisément , comme on vient de 
voir, que leur histoire n'a de certitude que de^ 
puis le temps de Psammitique*, c'est-à-dire six 
tV sept cents ans avant Jésus-Christ. Que si l'on 
se trouve embarrassé de la durée que le commun 
donne au premier empire des Assyriens, il n'y 
aqu'à se souvenir qu'Hérodote l'a réduite à cinq 
cent vingt ans*, et qu'il est suivi par Denys 
d'Halicarnasse , le plus docte des historiens, et 

* Var. Page 63, ligne 19 : les Cuthéens : on croit que... uiie 
longue liste, etc. Édition dé 1681 : les Cutbéens ; et, par une 
bizarrerie dont on ne sait point Torigine , Sardanapale se 
trouve nommé par les Grecs Tonos-Cohcoléros. On pourrait 
faire une grande liste, etc. 

^ Var. Édition de 1681 : vous est inutile. 

^ Var. Tout cet alinéa n'est pas dans la première édition, 

< Herod., lib. ii, c. Iji. — ^ Lib. i , c. 95. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 65 

par Âppien. Et ceux qui, après tout cela, se 
trouvent trop resserrés dans là supputation or- 
dinaire des années , pour y ranger à leur gré 
tous les événements et toutes les dates qu'ils 
croiront certaines , peuvent se mettre au large 
tant qu'il leur plaira dans la supputation des 
Septante , que l'Église leur laisse libre , pour y 
placer à leur aise tous les rois qu'on veut don- 
ner à Ninive, avec toutes les années qu'on at- 
tribue à leur règne; toutes les dynastie^ des 
Égyptiens , en quelque sorte qu'ils les veulent 
arranger; et encore toute l'histoire de la Chine, 
sans même attendre , s'ils veulent , qu'elle soit 
plus éclaircie. 

Je ne prétends plus, Monseigneur, vous em- 
barrasser, dans la suite, des difficultés de chro- 
nologie, qui vous sont très-peu nécessaires. 
Celle-ci était trop importante pour ne la pas 
éclaircir en cet endroit; et , après vous en avoir 
dit ce qui suffit à notre dessein , je reprends la 
suite de nos époques. 

HUITIÈME ÉPOQUE. 

€YRUS, ou LES JUIFS RÉTABLIS. 

Sixième âge du monde. Ans Ans 

de de?, 
_ . _ Rome. J, C 

Ce fut donc 218 ans après la fondation de 218 5S6 
Rome , 536 ans avant Jésus-Christ , après les 
soixante-dix ans de la captivité de Babylone , 
et la même année que Cyrus fonda l'empire des 
Perses , que ce prince, choisi de Dieu pour être 
le libérateur de son peuple et le restaurateur 
de son temple , mit la main à ce grand ouvrage . 

IIO68UET. ^ HIST. UNIT. 5 



G6 DISCOURS 

de' de"* Incontinent après la publication de son ordon- 

wome. j c. nçLDce, Zorobabel^ accompagné de Jésus fils de 

Josédec , souverain pontife , ramena les captifs , 

qUi rebâtirent l'autel, et posèrent les fondc- 

2J9 536 ments du second temple. Les Samaritains, ja- 
loux de leur gloire , voulurent prendre part à 
ce grand ouvrage ; et , sous prétexte qu'ils ado- 
raient le Dieu d'Israël, quoiqu'ils en joignissent 
le culte à celui de leurs faux dieux, ils prièrent 
Zorqbabel de leur permettre de rebâtir avec lui 
le temple de Dieu\ Hais les enfants de Juda, 
qui détestaient leur culte mêlé , rejetèrent leur 
proposition. Les Samaritains irrités traversèrent 
leur dessein par toute sorte d'artifices et de 
violences. Environ ce temps, Servius TuUius, 
après avoir agrandi la ville de Rome , conçut le 

221 533 dessein de la mettre en république. Il périt au 
milieu de ces pensées, par les conseils de sa fille 
et parle commandement de Tarquin le Superbe, 
son gendre. Ce tyran envahit le royaume, où 
il exerça .durant un long temps toute sorte de 
violences. Cependant l'empirp des Perses allait 
croissant : outre ces provinces immenses de lu 
grande Asie, tout ce vaste continent de l'Asie 

229 r»25 inférieure leur obéit; les Syriens et les Arabes 
furent assujettis; l'Egypte, si jalouse de ses 
lois, reçut les leurs. La conquête s'en fit par 

232 522 Cambyse, fils de Cyrus. Ce brutal ne survéci^t 
guère à Smerdis son frère, qu'un songe ambigu 
lui fit tuer en secret. Le mage Smerdis régna 
quelque temps sous le nom de Smerdis , frère 
de Cambyse : mais sa fourbe fut bientôt décou- 

« I Ksdr., IV, 2, 3. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 07 

verte. Les sept principaux seigneurs conjuré- "),"* ^"^ 
rent contre lui, et l'un d'eux fut mis sur le Ro"»eJ-^ 
trône. Ce fut Darius, fils d'Hystaspe, qui s'ap- 233 521 
pelait, dans ses inscriptions, le meilleur et le 
mieux fait de tous les hommes*. Plusieurs mar- 
ques le font reconnaître pour T Assuérus du livre 
d'Esther, quoiqu'on n' en convienne pas . Au com- 
mencement de son règne , le temple fut achevé, 
après diverses interruption? causées par les 
Samaritains^. Une haine irréconciliable se mit 
entre les deux peuples, et il n'y eut rien de 
plus opposé que Jérusalem et Samarie. C'est du 
temps de Darius que commence la liberté de 
Rome et d'Athènes, et la grande gloire de la 
.Grèce. Harmodius et Aristogiton, Athéniens, 241 513 
délivrent leur pays d'Hipparque , fils de Pisis- 
trate , et sont tués par ses gardes. Hippias, frère 
dHipparque, tâche en vain de se soutenir. Il 
est chassé : la tyranie des Pisistratides est en- 244 510 
tièrement éteinte . Les Athéniens affranchis dres- 
sent des statues à leurs libérateurs, et rétablis- 
sent rÉtat populaire. Hippias se jette entre les 
bras de Darius, qu'il trouva déjà disposé à en- 
treprendre la conquête de la Grèce, et n'a plus 
d'espérance qu'en sa protection. Dans le temps 
qu'il fut chassé , Rome se défit aussi de ses ty- 
rans. Tarquin le Superbe avait rendu par ses 245 509 
violences la royauté odieuse; Timpudicité de 
Sexte son fils acheva de la détruire. Lucrèce, 
déshonorée, se tua elle-même : son sang et les 
harangues d^ Brutus animèrent les Romains. 
Les rois furent bannis, et l'empire consulaire fut 



* llcrod., lib. iv, c. 91. — » I Esdr., v, vi. 

5. 



68 DISCOURS 

Ans Ans établi suivaiit les proîets de Servius Tullius : 

de dev. ■■■ ** 

Rome, j c. j^als il f ut bientôt affaibli par la jalousie du peu- 
ple. Dès le premier consulat ^ P. Valérius, con- 
sul, célèbre par ses victoires, devint suspect à 
ses citoyens; et il fallut, pour les contenter, 
établir la loi qui permit d'appeler au peuple, 
du sénat et des consuls, dans toutes les causes 
où il s'agissait de châtier un citoyen. Les Tar- 
quins chassés trouvèrent des défenseurs : les 
rois voisins regardèrent leur bannissement 
comme une injure faite à tous les rois; et 

'lii 50T Porsena, roi des Glusiens, peuples d'Étru- 
rie, prit les armes contre Rome. Réduite à 
l'extrémité, et presque prise, elle fut sauvée 
par la valeur d'Horatius Coclès. Les Romains 
firent des prodiges pour leur liberté : Scévola, 
jeune citoyen , se brûla la main qui avait man- 
qué Porsena ; Clélie , une jeune fille , étonna ce 
prince par sa hardiesse ; Porsena laissa Rome en 
paix, et les Tarquins demeurèrent sans res- 

254 500 source. Hippias, pour qui Darius se déclara, 
avait de meilleures espérances. Toute la Perse 
se remuait en sa faveur, et Athènes était me- 
nacée d'une grande guerre. Durant que Darius 

261 493 en faisait les préparatifs, Rome, qui s'était si 
bien défendue contre les étrangers, pensa pé- 
rir par elle-même : la jaloiISie s'était réveillée 
entre les patriciens et le peuple; la puissance 
consulaire , quoique déjà modérée par la loi de 
P. Valérius, parut encore excessive à ce peu- 
ple, trop jaloux de sa liberté. Il se retira au 
mont Aventin : les conseils violents furent inu- 
tiles ; le peuple ne put être ramené que par les 
paisibles remoutrances de Ménénius Agrippa ; 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. e» 

mais il fallut trouver des tempéraments, et \^ *°^" 
donner au peuple des tribuns pour le défendre ^^^^' •'• ^'• 
contre les consids. La loi qui établit cette nou- 
velle magistrature fut appelée la loi sacrée ; et 
ce fut là que commencèrent les tribuns du peu- 
ple. Darius avait enfin éclaté contre la Grèce. 
Son gendre Mardonius, après avoir traversé 
l'Asie , croyait accabler les Grecs par le nom- 
bre de ses soldats : mais Miltiade défit cette ar- 264 490 
mée immense dans la plaine de Marathon^ avec 
dix mille Athéniens. Rome battait tous ses en- 
nemis aux environs , et semblait n'avoir à crain- 
dre que d'elle-même. Coriolan, zélé patricien, 
et le plus grand de ses capitaines, chassé, mal- 
gré ses services , par la faction populaire , mé- 205 439 
dita la ruine de sa patrie, mena les Volsques 266 483 
contre elle, la réduisit à l'extrémité, et ne put 
être apaisé que par sa mère. La Grèce ne jouit 
pas longtemps du repos que la bataille de Mara- 
thon lui avait donné. Pour venger l'affront de 274 48o 
la Perse et de Darius, Xerxès, son fils et son suc- 
cesseur, et petit-fils de Cyrus par sa mère Atosse, 
attaqua les Grecs avec onze cent mille combat- 
tants (d'autres disent dix- sept cent mille), 
sans compter son armée navale de douze cents 
vaisseaux. Léonidas, roi de Sparte , qui n'avait 
que trois cents hommes, lui en tua vingt mille 
au passage des Thermopyles, et périt avec les 
siens. Par lès conseilsdeThémistocle, Athénien, 
Tannée navale de Xerxès est défaite la même an- 
née , près de Salamine. Ce prince repasse l'Hel- 
lespont avec frayeur; et, un an après, son ar- 
mée de terre, que Mardonius commandait, est 
taUlée en pièces auprès de Platée , par Pausa- 



70 DISCOURS 

Ana Ans qJ^s, Toi de Lacédémonc , et par Aristide , Athé- 

de dev. ' ' m. ' 

Rome. j. c. nieii , appelé le Juste. La bataille se donna le 

276 479 j^g^j.jj^ . ^4 jg g^^j, ^g ^g^ fameuse journée, les 

Grecs Ioniens, qui avaient secoué le joug des 
Perses, leur tuèrent trente miUe hommes dans 
la bataille de Mycale , sous la conduite de Léo- 
tychides. Ge général, pour encourager ses sol- 
dats, leur dit que Mardonius venait d'être défieût 
dans la Grèce. La nouvelle se trouva véritable, 
ou par un effet prodigieux de la renommée , ou 
plutôt par une heureuse rencontre; et tous les 
Grecs de l'Asie Mineure se mirent en liberté. 
Cette nation remportait partout de grands avan- 
tages ; et un peu auparavant les Carthaginois^ 
puissants alors , furent battus dans la Sicile, où 
ils voulaient étendre leur domination , à la sol- 
licitation des Perses. Malgré ce mauvais succès, 
ils ne cessèrent depuis de faire de nouveaux 
desseins sur une Ue si commode à leur assurer 
Tempire de la mer, que leur république affec- 
tait. La Grèce le tenait alors ; mais elle ne re- 

277 477 gardîtit que TOrient et les Perses. Pausanias ve- 

nait d'affranchir File de Chypre de leur joug, 

278 476 quand il conçut le dessein d'asservir son pays. 

Tous ses projets furent vains, quoique Xerxès 
lui promit tout : le traître fut trahi par celui 
qu'il aimait le plus, et son infâme amour lui 
2«o 474 coûta la vie. La même année , Xerxès fut tué 
par Artaban son capitaine des gardes* , soit que 
ce perfide voulût occuper le trône de son maî- 
tre , ou qu'il craignit les rigueurs d'un prince 
dont il n'avait pas exécuté assez promptement 

' Arist., Polit, lib. v, cap. 10. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 71 

les ordres cruels. Artaxerxe à la Longue-Main ^ ^"^^ ;^j'^' 
son fils , commença son règne , et reçut peu de '^"™*' ^- * • 
temps après une lettre de Thémistocle , qui , 28i 473 
proscrit par ses citoyens, lui offrait ses servi- 
ces contre les Grecs. Il sut estimer , autant qu'il 
devait, un capitaine si renommé, et lui fit un 
grand étal3lissement , malgré la jalousie des sa- 
trapes. Ce roi magnanime protégea le peuple 287 40/ 
juif* ; et dans sa vingtième année , que ses sui- 
tes rendent mémorable , il permit à Néhémias 
de rétablir Jérusalem avec ses murailles'. Ce 290 4'ji 
décret d' Artaxerxe diffère de celui de Cyrus, en 
ce que celui de Cyrus regardait le temple, et 
celui-ci est fait pour la ville. A ce décret prévu 
par Daniel, et marqué dans sa prophétie' , les 
quatre cent quatre-vinglKlix ans de ses semai- 
nes commencent. Cette importante date a de 
solides fondements. Le bannissement de Thémis- 
tocle est placé, dans la Chronique d'Eusèbe, 
à la dernière année de la 76* olympiade, qui 
revient à l'an 280 de Rome. Les autres chrono- 
logistes le mettent un peu au-dessous : la diffé- 
rence est petite , et les circonstances du temps 
assurent la date d'Eusèbe. Elles se tirent de 
Thucydide, historien très-exact; et ce grave 
auteur, contemporain presque , aussi bien que 
concitoyen de Thémistocle, liii fait écrire sa 
lettre au commencement du règne d*Arta«r 
xerxe*. Cornélius Nepos, auteur ancien, et ju^ 
dicieux autant qu'élégant, ne veut pas qu'on 
doute de cette date après l'autorité de Thucy- 

' I Esdr., VII, viii. — ' 1 Esdr., 1, 1; vi, 3. H Esdi'., 
Il , 1 , 2. — 3 Dan., IX, 25. — "^ Thucyd., lib. i. 



73 DISCOURS 

An« de" ^^^® * • rsdsonnement d'autant plus solide, qu'un 
Rome. j. c. autfc autcuF plus ancien encore que Thucydide 
s'accorde avec lui. C'est Charon de Lampsaque, 
cité par Plutarque'; et Plutarque ajoute luir 
même que les Annales, c'est-à-dire celles de Per- 
se, sont conformes à ces deux auteurs. Il ne les 
suit pourtant pas, mais il n'en dit aucune raison ; 
et les historiens qui commencent huit ou neuf 
ans plus tard le règne d'Artaxerxe , ne sont ni 
du temps , ni d'une si grande autorité. Il parait 
donc indubitable qu'il en faut placer le commen- 
cement vers la fin de la 76® olympiade, et ap- 
prochant de l'année 280 de Rome , par où la 
vingtième année de ce prince doit arriver vers 
la fin de la 81* olympiade, et environ l'an 300 
de Rome. Au resie, ceux qui rejettent plus bas 
le commencement d'Artaxerxe, pour concilier 
les auteurs , sont réduits à conjecturer que son 
père l'avait du moins associé au royaume quand 
Thémistocle écrivit sa lettre; et, en quelque fa- 
çon que ce soit, notre date est assurée. Ce fon- 
dement étant posé, le reste du compte est aisé 
à faire, et la suite le rendra sensible. Après le 
décret d'Artaxerxe ; les Juifs travaillèrent à ré- 
tablir leur ville et ses murailles , comme Daniel 
l'avait prédit'. Néhémias conduisit l'ouvrage 
avec beaucoup de prudence et de fermeté, au 
milieu de la résistance des Samaritains, des 
Arabes et des Ammonites. Le peuple fit un ef- 
fort, et Eliasib, souverain pontife, l'anima par 
son exemple. Cependant les nouveaux magis- 



' Corn. Nep. in Themist.. c. 9. — ^ piutarq. inTberaist. 
— ^ Dan., IX , 25. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 78 

trats qu'on avait donnés au peuple romain aug- ^j» ^■^* 
mentaient les divisions de la ville; et Rome^ Kome.j. c. 
formée sous des rois^ manquait des lois néces- 
saires à la bonne constitution d' une république . 
La réputation de la Grèce ^ plus célèbre encore 
par son gouvernement que par ses victoires, 
excita les Romains à se régler sur son exemple. 
Ainsi ils envoyèrent des députés pour recher- 302 452 
cher les lois des vill^ de Grèce^ et surtout celles 
d'Athènes ^ plus conformes à Fétat de leur ré- 
publique. Sur ce modèle^ dix magistrats abso- 303 451 
lus^ qu'on créa Tannée d'après sous le nom de 
décem virs^ rédigèrent les lois des Douze Tables^ 
qui sont le fondement du droit romain. Le 304 450 
peuple , ravi de l'équité avec laquelle ils les 
composèrent^ leur laissa empiéter le pouvoir 
suprême^ dont ils usèrent tyranniquement. Il 
se fit alors de grands mouvements par l'intem- 
pérance d'Appius Clodius^ un des décemvirs^ 305 449 
et par le meurtre de Virginie, que son père 
aima mieux tuer de sa propre main que de la 
laisser abandonnée à la passion d'Appius. Le 
sang de cette seconde Lucrèce réveilla le peuple 
romain, et les décemvirs furent chassés. Pen- 
dant que les lois romaines se formaient sous les 
décemvirs, Esdras, docteur de la loi, et Néhé- 
mias, gouverneur du peuple de Dieu nouvelle- 
ment rétabli dans la Judée, réformaient les 
abus, et faisaient observer la loi de Moïse, qu'ils 
observaient les premiers * . Un des principaux 
articles de leur réformation fut d'obliger tout 
le peuple, et principalement les prêtres, à 

* 1 Esdr., IX, X. IIËsdr.jXiii. Deut., xxiii, 3. 



74 DISCOURS 

"de* div q^*^^^'' l®s femmes étrangères qu'ils avaient 
Rome. j. (; épousées contre la défense de la loi. Esdras mit 
en ordre les Livres saints^ dont il fit une exacte 
révision , et ramassa les anciens mémoires du 
peuple de Dieu pour en composer les deux li- 
vres des Pai*alipomènes ou Chroniques, aux- 
quelles il ajouta Thistoire de son temps, qui fut 
achevée par Néhémias. C'est par leurs livres 
que se termine cette longue histoire que Moïse 
avait commencée, et que les auteurs suivants 
continuèrent sans interruption jusqu'au réta- 
blissement de Jérusalem. Le reste de Thistoire 
sainte n'est pas écrit dans la même suite. Pen- 
dant qu'Esdras et Néhémias faisaient la der- 
nière partie de ce grand ouvrage, Hérodote, 
que les auteurs profanes appellent le père de 
l'histoire, commençait à écrire. Ainsi les der- 
niers auteurs de Fhistoire sainte se rencontrent 
avec le premier auteur de l'histoire grecque ; 
et quand elle commence , celle du peuple de 
Dieu, à la prendre seulement depuis Abraham, 
enfermait déjà quinze siècles. Hérodote n'avait 
garde de parler des Juifs dans l'histoire qu'il 
nous a laissée; elles Grecs n'avaient besoin d'être 
informés que des peuples que la guerre, le 
commerce ou un grand éclat leur faisait connaî- 
tre. La Judée , qui commençait à peine à se re- 
lever de sa ruine, n'attirait pas les regards. Ce 
fut dans des temps si malheureux que la lan- 
gue hébraïque commença à se mêler de lan- 
gage chaldaïque, qui était celui de Babylone 
durant le temps que le peuple y fut captif; 
mais elle était encore entendue, du temps d'Es- 
dras, de la plus grande partie du peuple, comme 



SUB L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 75 

il parait par la lecture qu'il fit faire des livres 
de la loi « hautement et intelligiblement en 
« présence de tout le peuple , hommes et fem- 
a mes en grand nombre, et de tous ceux qui 
a pouvaient entendre, et tout le monde enten- 
a dait pendant la lecture *. » Depuis ce temps, 
peu à peu elle cessa d'être vulgaire*. Durant 
la captivité, et ensuite par le commerce qu'il 
fallut avoir avec les Chaldéens, les Juifs appri- 
rent la langue chaldaïque, assez approchante 
de la leur, et qui avait presque le même génie. 
Cette raison leur fit changer l'ancienne figure 
des lettres hébraïques, et ils écrivirent Thébreu 
avec les lettres des Chaldéens, plus usitées parmi 
eux , et plus aisées à former. Ce changement fut 
aisé entre deux langues voisines, dont les let- 
tres étaient de même valeur, et ne différaient 
que dans la figure . Depuis ce temps on ne trouve 
rÉcriture sainte panni les Juifs qu'en caractères 
ehaldalques. 

J'ai dit que l'Écriture ' ne se trouve parmi 
Jës Juifs qu'en ces caractères. Mais on a trouvé 
de nos jours, entre les mains des Samaritains, 

' Il Esdr., VIII, 3,6, 8. 

' Var. Au lieu de, page 74 , ligne 3 i : là langue hébraïque 
commença... d'être vulgaire, Y édition de iùSi porte seulement : 
la langue hébraïque cessa d'être vulgaire. 

^ Var. J'ai dit que l'Écriture, etc., jusque page 79, ligne 
ià , nous le voyons. Addition nouvelle. Dans les éditions an- 
térieures à celle de 1819, on lit seulement : qu'en caractères 
cbaldaïques : mais les Samaritains retinrent toujours Tan- 
cienne manière de l'écrire. Leurs descendants ont persévéré 
dans cet usage jusqu'à nos jours , et nous ont par ce moyen 
conservé le Pentateuque , qu'on appelle Samaritain , en an- 
ciens caractères hébraïques , tels qu'on les trouve dans les 
nrrédailles , et dans tous les monuments des siècles passés. 



Ans Ans 

du Ut . 

Rome. J. ( , 



76 DISCOURS 

ÀM» An* uij Pentateuque en anciens caractères hébraï- 

de dev. J. 

Rome. j. c. ques, tels qu'on les voit dans les médailles et 
dans tous les monuments des siècles passés. Ce 
Pentateuque ne diffère en rien de celui des 
Juifs ^ si ce n'est qu'il y a un endroit faliâifié en 
faveur du culte public, que les Samaritains 
soutenaient que Dieu avait établi sur la mon- 
tagne de Garizim près de Samarie, comme les 
Juifs soutenaient que c'était dans Jérusalem. 
Il y a encore quelques différences, mais légères. 
Il est constant que les anciens Pères , et entre 
autres Eusèbe et saint Jérôme, ont vu cet an- 
cien Pentateuque samaritain; et qu,'on trouve, 
dans celui que nous avons, tous les caractères 
de celui dont ils ont parlé. 

Pour entendre parfaitement les antiquités du 
peuple de Dieu, il faut ici en peu de mots faire 
l'histoire des Samaritains et de leur Pentateu- 

3029 975 que. Il faut pour cela se souvenir qu'après Sa- 
lomon, et en punition de ses excès, sous Ro- 

3080 924 boam , son fils Jéroboam sépara dix tribus du 
royaume de Juda, et forma le royaume d'Is- 
raël, dont la capitale fut Samarie. 

Ce royaume, ainsi séparé, ne sacrifia plus 
dans le temple de Jérusalem , et rejeta toutes 
les écritures faites depuis David et Salomon, 
sans se soucier non plus des ordonnances de 
ces deux rois , dont l'un avait préparé le temple, 
et l'autre l'avait construit et dédié. 

Rome fut fondée l'an du monde 3250; et 
trente-trois ans après, c'est-à-dire l'an du 
monde 3283 , les dix tribus schismatiques fu- 
rent transportées à Ninive, et dispersées parmi 
les Gentils. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 77 

Sous Asaraddon, roi d'Assyrie, les Cuthéens ^°' J^'; 
furent envoyés pour habiter Samarie ^ C'étaient ^«™« ^ ^• 
des peuples d'Assyrie, qui furent depuis appe- 
lés Samaritains. Ceux-ci joignirent le culte de 77 on 
Dieu avec celui des idoles, et obtinrent d' Asa- 
raddon un prêtre Israélite qui leur apprit le ser- 
vice du dieu du pays, c-est-à-dire les obser- 
vances de la loi de Moïse. Mais leur prêtre ne 
leur donna que les livres de Moïse dont les dix 
tribus révoltées avaient conservé la vénération, 
sans y joindre d'autres livres saints, pour les 
raisons que l'on vient de voir. 

Ces peuples ainsi instruits ont toujours per- 
sisté dans la haine que les dix tribus avaient 
contre lés Juifs; et lorsque Cyrus permit aux 
Juife de rétablir le temple de Jérusalem , les 219 535 
Samaritains traversèrent autant qu'ils purent, 
leur dessein ', en faisant semblant néanmoins 
d'y vouloir prendre part, sous prétexte qu'ils 
adoraient le Dieu d'Israël, quoiqu'ils en joi- 
gnissent le culte avec celui de leurs fausses di- 
vinités. 

Us persistèrent toujours à traverser les des- 
seins des Juifs lorsqu'ils rebâtissaient leur ville, 
sous la conduite de Néhémias ; et les deux na- 
tions furent toujours ennemies. 

On voit ici la raison pourquoi ils ne changè- 
rent pas, avec les Juifs, les caractères hébreux en 
caractères chaldaïques. Ils n'avaient garde d'i- 
miter les Juifs , non plus qu'Esdras leur grand 
docteur, puisqu'ils les avaient en exécration : 
c'est pourquoi leur Pentateuque se trouve écrit 

• IV Reg., \\u,n. 1 Esdr., iv, 2. — M Esdr., iv, 2 , 3. 



78 DISCOURS 

Ye* deV ^^ anciens caractères hébraïques, ainsi qu'il a 

Rome. . C. ^té dit. 

421 333 Alexandre leur permit de hàtir le temple de 
Garizim. Manassès, frère de Jaddus, souverain 
pontife des Juifs, qui embrassa le schisme 
des Samaritains, obtint la permission de bâtir 
ce temple ; et c'est apparemment sous lui qu'ils 
commencèrent à quitter le culte des faux dieux, 
ne différant d'avec les Juifs qu'en ce qu'ils le 
voulaient servir, non point dans Jérusalem, 
eomme Dieu lavait ordonné, mais sur le mont 
Garizim. 

On voit ici la raison pourquoi ils ont falsifié, 
dans leur Pentateuque, Tendroit où il est parlé 
de la montagne de Garizim, dans le dessein de 
montrer que cette montagne était bénite de 
Dieu et consacrée à son culte, et non pas Jéru- 
salem. 

La haine entre les deux peuples subsista tou- 
jours : les Samaritains soutenaient que leur 
temple de Garizim devait être préféré à celui 
de Jérusalem. La contestation fut émue devant 
Ptolomée Philométor, roi d'Egypte. Les Juifs, 
qui avaient pour eux la succession et la tradi- 
tion pianifeste, gagnèrent leur cause par un 
jugement solennel ^ 

587 167 Les Samaritains , qui durant la persécution 
d'Antiochus et des rois de Syrie, se joignirent 
toujours à eux contre les Juifs, furent subjugués 

(«i 130 par Jean Hircan, fils de Simon, qui renversa 
leur temple de Garizim, mais qui ne les put 
empêcher de continuer leur service sur la mon- 

* Jos.. Ant., lib. xiii , cap. 6 , al. 3. 



SUR L'HISTOmE UNIVERSELLE. 79 

tagne où il était Mti, ni réduire ce peuple opi- ^^^^ ^^^ 
niàtre à venir adorer dans le temple de Jérusa- '^'''"® •'• ^• 
lem. 

De là vient que, du temps de Jésus-Christ , 
on voit encore les Samaritains attachés au même 
culte, et condamnés par Jésus-Christ*. 

Ce peuple a toujours subsisté, depuis ce temps- 
là, en deux ou trois endroits de TOrient. Un de 
nos voyageurs Ta connu, et nous en a rapporté 
le texte du Pentateuque qu'on appelle Samari- 
tain, dont on voit à présent l'antiquité; et on 
entend parfaitement toutes les raisons pour les- 
quelles il est demeuré en l'état où nous le voyons. 

Les Juifs vivaient avec douceur sous l'auto- 
rité d'Artaxerxe. Ce prince, réduit par Cimon, 
fils de Miltiade, général des Athéniens, à faire 
une paix honteuse, désespéra de vaincre les 
Grecs par la force, et ne songea plus qu'à pro- 
fiter de leurs divisions. Il en arriva de grandes 
entre les Athéniens et les Lacédémoniens. Ces 
deux peuples , jaloux l'un de l'autre , partagè- 
rent toute la Grèce. Périclès, Athénien, com- 423 m 
mença la guerre du Péloponnèse , durant la- 
quelle Théramène, Thrasybule et Alcibiade, 
Athéniens, se rendent célèbres. Brasidas et Myn- 
dare, Lacédémoniens, y meurent en combat- 
tant pour leur pays. Cette guerre dura vingt- 
sept ans, et finit à l'avantage de Lacédémone, 
qui avait mis dans son parti Darius, nommé le 
Bâtard, fils et successeur d'Artaxerxe. Lysàn- 
dre, général de l'armée navale des Lacédémo- 
niens, prit Athènes, et en changea le gouver- 350 40* 

* Joaii., IV, 23. 



80 DISCOURS 

*"• i" nement. Mais la Perse s'aperçut bientôt qu'elle 
Rome. j. c. avait rendu les Lacédémoniens trop puissants. 

863 401 Ils soutinrent le jeune Cyrus dans sa révolte 
contre Ârtaxerxe^ son ainé^ appelé Mnémon à 
cause de son excellente mémoire, fils et succes- 
seur de Darius. Ce jeune prince, sauvé de la 
prison et de la mort par sa mère Parysatis, 
songe à la vengeance , gagne les satrapes par 
ses agréments infinis, traverse TAsie Mineure, 
va présenter la bataille au roi son frère dans le 
cœur de son empire , le blesse de sa propre 
main, et, se croyant trop tôt vainqueur, périt 
par sa témérité. Les dix mille Grecs qui le^r- 
vaient font cette retraite étonnante , où com- 
mandait à la fin Xénophon, grand philosophe 
et grand capitaine , qui en a écrit l'histoire . Les 
Lacédémoniens continuaient à attaquer Tem- 

308 306 pire des Perses, qu'Agésilas, roi de Sparte, fit 
trembler dans l'Asie Mineure : mais les divi- 
sions de la Grèce le rappelèrent en son pays. 
En ce temps la ville de Véies , qui égalait pres- 
que la gloire de Rome , après un siège de dix 
ans et beaucoup de divers succès, fut prise par 
les Romains, sous la conduite de Camille. Sa 
générosité lui fit encore une autre conquête. 

360 £94 Les Falisques, qu'il assiégeait, se donnèrent à 
lui, touchés de ce qu'il leur avait renvoyé leurs 
enfants, qu'un maître d'école lui avait livrés. 

, Rome ne voulait pas vaincre par des trahisons, 

ni profiter de la perfidie d'un lèxîhe , qui abu- 
sait de l'obéissance d'un âge innocent. Un peu 
après, les Gaulois Sénonois entrèrent en Italie, 
et assiégèrent Clusium. Les Romains perdirent 
contre eux la fameuse bataille d'Allia. Leur ville 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 81 
fut prise etbrûlée. Pendant qu'ils se défendaient ^"^ ^"'' 

■*■ ■* de drv. 

dans le Capitole, leurs affaires furent rétablies '^"'"*- ^ <• 
par Camille^ qu'ils avaient banni. Les Gaulois ^<*^ •^•"' 
demeurèrent sept mois maîtres de Rome ; et > 
appelés ailleurs par d'autres affaires , ils se re- 
tirèrent chargés de butin \ Durant les brouil- 
leries de la Grèce, Épaminondas, Thébain, se 383 371 
signala par son équité et par sa modération , 
autant que par ses victoires. On remarque qu'il 
avait pour règle de ne mentir jamais, même 
en riant. Ses grandes actions éclatent dans les 
dernières années de Mnémon et dans les pre- 
mières d'Ochus. Sous un si grand capitaine, les 
Thébains sont victorieux, et la puissance de 
Lacédémone est abattue. Celle des rois de Ma- 
cédoine commence avec Philippe, père d'A- 395 -.m 
lexandre le Grand. Malgré les oppositions d'O- , 
chus et d'Arsès son fils, rois de Perse, et mal- 
gré les difficultés plus grandes encore que lui 
suscitait dans Athènes Téloquence de Démo- 
sthène, puissant défenseur de la liberté, ce 
prince, victorieux durant vingt ans, assujettit 
toute la Grèce , où la bataille de Chéronée , qu'il 4i6 33? 
gagna sur les Athéniens et sur leurs alliés, lui 
donna une puissance absolue. Dans cette fa- 
meuse bataille, pendant qu'il rompait les Athé- 
niens, il eut la joie de voir Alexandre, à l'âge 
de dix-huit ans, enfoncer les troupes thébaines 
de la discipline d'Épaminondas, et entre autres 
la troupe Sacrée, qu'on appelait des Amis, 
qui se croyait invincible. Ainsi maître de la 
Grèce, et soutenu par un fils d'une si grande 



• Polyb., lU). 1,0. ft; lib. 11, (\ 18, 9.9.. 

BOSS. — IIIST. LNIV. G 



82 DISCOURS 



Aun 
de 



,t"v* espérance, il conçut de plus hauts desseins , et 
homr. j. c. ne médita rien moins que la ruine des Perses, 

417 337 contre lesquels il fut déclaré capitaine général. 
Mais leur perte était réservée à Alexandre. Au 

418 3sr, milieu des solennités d'un nouveau mariage, 
Philippe fut assassiné par Pausanias^ jeune 
homme de bonne maison ^ à qui il n'avait pas 
rendu justice. L'eunuque Bagoas tua^ dans la 
même année, Arsès, roi de Perse, et fit régner 

. à sa place Darius, fils d'Arsame, surnommé Co- 
domanus. Il mérite, par sa valeur, qu'on se 
range à l'opinion , d'ailleurs la plus vraisem- 
blable , qui le fait sortir de la famille royale. 
Ainsi deux rois courageux commencèrent en- 
semble leur règne , Darius fils d'Arsame , et 
Alexandre fils de Philippe. Ils se regardaient 
* d'un œil jaloux, et semblaient nés pour se dis- 
puter Tempire du monde. Mais Alexandre vou- 
lut s'affermir avant que d'entreprendre son ri- 
val. Il vengea la mort de son père; il dompta 
les peuples rebelles qui méprisaient sa jeu- 
nesse ; il battit les Grecs , qui tentèrent vaine- 

419 335 ment de secouer le joug; et ruina Thèbes, où 
il n'épargna que la maison et les descendants 
de Pindare, dont la Grèce admirait les Odes. 

420 334 Puissant et victorieux, il marche, après tant 

421 333 d'exploits, à la tête des Grecs contre Darius, qu'il 

423 331 défait en trois batailles rangées; entre triom- 

424 330 phant dans Babylone et dans Suse; détruit Per- 
427 327 sépolis, ancien siège des rois de Perse; pousse 
430 324 ses conquêtes jusqu'aux Indes, et vient mourir 

à Babylone, âgé de trente-trois ans. 
421 333 De son temps Manassès, frère de Jaddus 
souverain pontife, excita des brouilleries parmi 



SUR T;H1ST0TRR universelle. 83 

fes Juifs. Il avait épousé la fille de Snnîil)nllat, *"'* V'"' 
Samaritain, que Darius avait fait satrape de ce """'*^ '• < • 
pays. Plutôt que de répudier cette étrangère, 
à quoi le conseil de Jérusalem et son frère Jad- 
dus voulaient l'obliger, il embrassa le schisme 
des Samaritains. Plusieurs Juifs, pour éviter de 
pareilles censures, se joignirent à lui. Dès lors 
il résolut de bâtir un temple près de Samarie , 
sur la montagne de Garizim, que les Samari- 
tains croyaient bénite, et de s'en faire le pon- 
tife. Son beau-père, très-accrédité auprès de Da- 
rius, rassura de la protection de ce prince; et 
le»>fluites lui furent encore plus favorables. 
Alexandre s'éleva: Sanaballat quitta son maî- 
tre, et mena des troupes au victorieux durant 
le siège de Tyr. Ainsi il obtint tout ce qu'il -i'^-i 3:^2 
voulut ; le temple de Garizim fut bâti, et l'am- 
bition de Manassès fut satisfaite. Les Juifs ce- 
pendant, toujours fidèles aux Perses, refusè- 
rent à Alexandre le secours qu'il leur deman- 
dait. Il allait à Jérusalem, résolu de se venger; 
mais il fut changé à la vue du souverain pon- 
tife, qui vint au-devant de lui avec les sacrili- 
cateurs revêtus de leurs habits de cérémonie , 
et précédés de tout' le peuple habillé de blanc. 
On lui montra des prophéties qui prédisaient ses 
victoires : c'était celles de Daniel . Il accorda aux 
Juifs toutes leurs demandes , et ils lui gardè- 
rent la môme fidélité qu'ils avaient toujours 
gardée aux rois de Perse. 

Durant ses conquêtes, Rome était aux mains i2s,i2.»,43u 
avec les Samnitesses voisins, et avait une peine 
extrême â les réduire , malgré la valeur et la 
conduite de Papirius Cursor, le plus illustre de 



84 j)is(:()URS 

*^ de" ^^ généraux. Après la mort d'Alexandre , son 

Ronir. j. c empirc fut partagé. Perdiccas, Ptolomée fils de 

Lagus^ Antigonus^ Séleucus^ Lysimaque^ An- 

430 324 tipater et son fils Cassander^ en un mot tous ses 

capitaines , nourris dans la guerre sous un si 
grand conquérant, songèrent à s'en rendre 
430,436,438 maltrcs par les armes : ils immolèrent à leur 
ambition toute la famille d'Alexandre, son frère, 
sa mère, ses femmes, ses enfants, et jusqu'à 
ses sœurs : on ne vit que des batailles sanglantes 
et d'effroyables révolutions. Au milieu de tant 
de désordres, plusieurs peuples de l'Asie Mi- 
neure et du voisinage s'affranchirent, et for- 
mèrent les royaumes de Pont, de Bithynie et 
de Pergame. La bonté du pays les rendit en- 
suite riches et puissants. L'Arménie secoua aussi 
dans le même temps le joug des Macédoniens, 
et devint un grand royaume. Les deux Mithri- 
date, père et fils, fondèrent celui de Cappa- 
doce. Mais les deux plus puissantes monarchies 
qui se soient élevées alors furent celle d'Egypte 

431 323 fondée par Ptolomée fils de Lagus, d'où vien- 

nent les Lagides; et celle d'Asie ou de Syrie 
442 312 fondée par Séleucus, d'où viennent les Séleu- 
cides. Celle-ci comprenait, outre la Syrie, ces 
vastes et riches provinces de la haute Asie , qui 
composaient l'empire des Perses : ainsi tout l'O- 
rient reconnût la Grèce , et en apprit le langage. 
La Grèce elle-même était opprimée par les ca- 
pitaines d'Alexandre. La Macédoine, son ancien 
royaume, qui donnait des maîtres à l'Orient, 
était en proie au premier venu. Les enfants de 
Cassander se chassèrent les uns les autres de ce 
royaume. Pyrrhus, roi des Épirotes, qui en 



SUR L'HISTOIRE LiMVKRSELLE. 85 

avait occupé une partie, fut chassé par Démé- ^^' ^^* 
trius Poliorcète , fils d'Antigonus , qu'il chassa ^^^''' ^^ 
aussi à son tour : il est lui-même chassé encore 46o 294 
une fois par Lysimaque , et Lysimaque par Se- 465 2m 
leucus, que Ptolomée Céraunus, chassé d'É- 468 28k 
gypte par son père Ptolomée I, tua en traître 473 28 1 
malgré ses bienfaits. Ce perfide n'eut pas plu- 474 280 
tôt envahi la Macédoine, qu'il fut attaqué par 
les Gaulois, et périt dans un combat qu'il leur 470 279 
donna. Durant les troubles de l'Orient, ils vin- 
rent dans l'Asie Mineure, conduits par leur roi 
Brennus, et s'établirent dans la Gallo-Grèce ou 
Galatie , nommée ainsi de leur nom, d'où ils se 
jetèrent dans la Macédoine qu'ils ravagèrent, et 
firent trembler toute la Grèce. Mais leur armée 476 278 
périt dans l'entreprise sacrilège du temple de 
Delphes. Cette nation remuait partout, et par- 
tout elle était malheureuse. Quelques années de- 471 283 
vantraffaire de Delphes, les Gaulois d'Italie, que 
leurs guerres continuelles et leurs victoires fré- 
quentes rendaient la terreur des Romains , fu- 
rent excités contre eux par les Samnites, les 
Brutiens et les Étruriens ^ Us remportèrent d'a- 
bord une nouvelle victoire , mais ils en souil- 
lèrent la gloire en tuant des ambassadeurs. Les 
Romains indignés marchent contre eux, les dé- 
font, entrent dans leurs terres, où ils fondent 
une colonie, les battent encore deux fois, en 472 282 
assujettissent une partie, et réduisent l'autre à 
demander la paix. Après que les Gaulois d'O- 
rient eurent été chassés de la Grèce , Antigonus 477 277 
Gonatas , fils de Démétrius Poliorcète , qui ré- 

* Polyb., lib. Il, cap. 20. 



*"/i 



1/ I .'/ ) 



17» i 



Hh lil.VXilRS 

;;fiîiil *l«'|iiji*- 'loiJZ#; «n^ rlaii> ];i Civco. mais 
fort |M;ii (v'ftj«ïiliK*; «.'n valût sans [leiiie la Macé- 
'loine. Pyrrhus était ^Krcupé ailleurs. Chassé de; 
t'*t niyaufne . il espéni de contenter son anibi- 
Uon (Kir la cr>nquète'dc Tltalie ^ où il fut appelé 
|far les Tarentins. La bataille que les Romains 
v#;fiaient de gagner sur eux et sur les Samnites ne 
l*;ur laissiiit que cette ressource. 11 remporta 
rontre les Romains des victoires qui le ruinaient. 
Lrs éléphants de Pyrrhus les étonnèrent; mais 
Ir consul Fabrice fit bientôt voir aux Romains 
qu(î Pyrrhus pouvait être vaincu. Le roi et le 
consul semblaient se disputer la gloire de la 
p'nérosité, plus encore que celle des armes : 
Pyrrhus rendit au consul tous les prisonniers 
sans ranron, disant qu'il fallait faire la guerre 
jivec. le fer, et non point avec Fargent; et Fa- 
lu'ic(î renvoya au roi son perfide médecin, qui 
rtait venu lui offrir d'empoisonner son maître. 
Kn (Ts temps, la religion et la nation judaïque 
ronuneua» A éclater parmi les Grecs. Ce peu- 
ple . bien traité par les i»ois de Syrie, vivait 
Iranquiliement selon ses lois. Antiochus sur- 
nommé le l>ieu. petit-lils de Séleucus, lesré- 
[Kuidit dans l'Asie Mineure, doùils s^étendirent 
«lans la (îi»éoe, et jouii*ent i>artout des mêmes 
dix>its et de la même lilKU'té que les autres ci- 
toyens \ Ptolomée, lils de Lagus^les avait déjà 
iMablis en F.î^-ypte. Si>us son lils Ptolomée Phi- 
ladelphe. leurs Korituivs fuivnt tournées en 
;:i>v, ot ou \it jMraitiv cette célèbre vei-sion 
,«p|vliv 1.» \tn>ion «K> St*ptante. (Vêtait de sa- 

* ■ ■ ■ . v- ■ . 1.; \i: , . s 



SUR L'HISTOIRE UiMVERSELLK. 87 

-vants vieillards qu'Éléazar, souverain pontife, ^^^ ^^^"^* 
envoya au roi , qui les demandait. Quelques- ^"""'- ^- ^ • 
uns veulent qu'ils n'aient traduit que les cinq 
livres de la loi. Le reste des livres sacrés pour- 
rait, dans la suite, avoir été mis en grec pour 
Fusage des Juifs répandus dans l'Egypte et dans 
la Grèce *, où ils oublièrent non-seulement leur 
ancienne langue, qui était l'hébreu, mais en- 
core le chaldéen, que la captivité leur avait ap- 
pris. Us se firent un grec mêlé d'hébraïsmes, 
qu'on appelle le langage hellénistique : les 
Septante et tout le Nouveau Testament est écrit 
en ce langage. Durant cette dispersion des Juifs, . 
leur temple fut célèbre par toute la terre , et 
tous les rois d'Orient y présentaient leurs of- 
frandes. L'Occident était attentif à la guerre des 
Romains et de Pyrrhus, flnfin ce roi fut défait 479 27-, 
par le consul Curius, et repassa en Épire. 11 
n'y demeura pas longtemps en repos, et vou- 
lut se récompenser sur la Macédoine des mau- 
vais succès d'Italie. Antigonus Gonatas fut ren- 
fermé dans Thessalonique, et contraint d'aban- 480 27 1 
donner à Pyrrhus tout le reste du royaume. 11 . 
reprit cœur pendant que Pyrrhus , inquiet et 
anobitieux, faisait la guerre aux Lacédémoniens 482 272 
et aux Argiens. Les deux rois ennemis furent 
introduits dans Argos en même temps par deux 
cabales contraires, et par deux portes diffé- 
rentes. Il se donna dans la ville un grand com- 
bat : une mère, qui vit son fils poursuivi par 
Pyrrhus qu'il avait blessé^ écrasa ce prince d'un 
coup de pierre. Antigonus, défait d'un tel en- 

* Josf'pli., Antiq., lib. i , Proœm., et iib. xii , c. 2. 



88 DISCOURS 

^(îe drT "^"^^^ rentra dans la Macédoine, qui, après 
i\»nie.i. c, quelques changements, demeura paisible à sa 
famille. J^ ligue desAchéens Tempêcha de s' ac- 
croître. C'était le dernier rempart de la liberté 
de la Grèce, et ce fut elle qui en produisit les 
derniers héros avec AratusetPhilopœmen. Les 
Tarentins, que Pyrrhus entretenait d'espérance, 
appelèrent les Carthaginois après sa mort. Ce 
secours leur fut inutile : ils furent battus avec 
les Brutienset les Samnites leurs alliés. Ceux-ci, 
après soixante-douze ans de guerre continuelle, 
furent forcés à subir le joug des Romains. Ta- 
. rente les suivit de près ; les peuples voisins ne 
tinrent pas : ainsi tous les ancieps peuples d'I- 
talie furent subjugués. Les Gaulois, souvent bat- 
tus, n'osaient remuer. Après quatre cent quatre- 
vingts ans de guerre , les Romains se virent les 
maîtres en Italie , et commencèrent à regarder 
les affaires du dehors * : ils entrèrent en jalou- 
sie contre les Carthaginois, trop puissants dans 
leur voisinage par les conquêtes qu'ils faisaient 
dans la Sicile, d'où ils venaient d'entreprendre 
•sur eux et sur l'Italie, en secourant les Taren- 
tins. La république de Carthage tenait les deux 
côtes de la mer Méditerranée. Outre celle d'A- 
frique, qu'elle possédait presque tout entière, 
elle s'était étendue du côté d'Espagne par le 
détroit. Maltresse de la mer et du commerce, 
(îlle avait envahi les iles de Corse et de Sar- 
daigne. La Sicile avait peine à se défendre; et 
l'Italie était menacée de trop près pour ne pas 
4M) 201 craindre. De là les crnerrcs puniques, malgré 

' Pulyl)., lil). I, r. \'?.; lih. ii, r. \. 



SLR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 89 
les traités . mal observés de part et d'autre. La ^"^ i"^ 

■* *■ de dcv. 

première apprit aux Romains à combattre sur *^''"*- "*• ^ ' 
la mer. Ils furent maîtres d'abord dans un art 494 200 
qu'ils ne connaissaient pas ; et le consul Duilius, 
qui donna la première bataille navale, la gagna. 
Régulus soutint cette gloire, et aborda en Afri- 
que , où il eut à combattre ce prodigieux ser- 
pent, contre lequel il fallut employer toute son 
armée. Tout cède : Carthage, réduite à l'extré- 
mité, ne se sauve que par le secours de Xan- 
tippe, Lacédémonien. Le général romain est 
battu et pris; mais sa prison le rend plus il- 499 23-) 
lustre que ses victoires. Renvoyé sur sa parole, 
pour ménager l'échange des prisonniers, il 
vient soutenir dans le sénat la loi qui ôtait toute 
espérance à ceux qui se laissaient prendre , et 
retourne à une mort assurée. Deux épouvanta- 
bles naufrages contraignirent les Romains d'a- 
bandonner de nouveau l'empire de la mer 
aux Carthaginois. La victoire demeura long- 
temps douteuse entre les deux peuples, et les 
Romains furent prêts à céder : mais ils répa- 
rèrent leur flotte. Une seule bataille décida, et 
le consul Lutatius acheva la guerre. Carthage 
fut obligée à payer tribut, et à quitter, avec la 513 211 
Sicile, toutes les lies qui étaient entre la Sicile 
et l'Italie. Les Romains gagnèrent cette lie tout 
entière , à la réserve de ce qu'y tenait Hiéron , 
roi de Syracuse, leur allié*. Après la guerre 
achevée , les Carthaginois pensèrent périr par 
le soulèvement de leur armée. Ils l'avaient com- 
posée, selon leur coutume, de troupes étran- 

» PoInI»., lib. I , iMV; , 63 flib. n , «•. 1. 



90 DISCOURS 

de" de7 8<^^cs, qui se révoltèrent pour leur jMiye. Leur 
I orne j. c. eruelle domination fit joindre à ces troupes mu- 
tinées presque toutes les villes de leur empire; 
et Carthage, étroitement assiégée, était perdue, 
sans AmUcar surnommé Barcas. Lui seul avait 
soutenu la dernière guerre. Ses citoyens lui 
durent encore la victoire qu'ils remportèrent sur 

516 23» les rebelles : il leur en coûta la Sardaigne , que 
la révolte de leur garnison ouvrit aux Romains *. 
De peur de s'embarrasser avec eux dans une 
nouvelle querelle, Carthage céda malgré elle 
une lie si importante , et augmenta son tribut. 
Elle songeait à rétablir en Espagne son empire 

r>j4 230 ébranlé par la révolte : AmUcar passa dans cette 
province avec son fils Annibal, âgé de neuf 
ans, et y mourut dans une bataille. Durant 
neuf ans qu'il y fit la guerre , avec autant d'a- 
dresse que de valeur, son fils se formait sous 
' un si grand capitaine, et tout ensemble il con- 
cevait une haine implacable contre les Romains. 
Son allié Asdrubal fut donné pour successem* 
à son père. 11 gouverna sa province avec beau- 
coup de prudence, et y bâtit Carthage la Neuve, 
qui tenait TEspagne en sujétion. Les Romains 
étaient occupés dans la guerre contre Teuta, 
reine d^IUyrie , qui exerçait impunément la pi- 
raterie sur toute la côte. Enflée du butin qu'elle 
faisait sur les Grecs et sur les Épirotes, elle mé- 
prisa les Romains, et tua leur ambassadeur. Elle 

525 220 fut bientôt accablée ; les Romains ne lui laissè- 
'-'« rent qu'une petite partie de riUyrie, et gagnè- 
rent rile de Corfou, que cette reine avait usur- 

' IVlyb., lib. I, c. 79, S.i , 88. 



î>2<i 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. î)l 

pée. Ils se tirent alors respecter en Grèce par '^j'^" ^^"* 
une solennelle ambassade, et ce fut la première '^*""*" ' *• 
fois qu'on y connut leur puissance. Les grands 
progrès d'Asdrubal leur donnaient de la jalou- 
sie; mais les Gaulois d'Italie les empêchaient 
de pourvoir aux affaires de l'Espagne'. Il y 
avait quarante-cinq ans qu'ils demeuraient en 
repos. La jeunesse qui s'était élevée durant ce 
temps ne songeait plus aux pertes passées , et 
conmiençait à menacer Rome*. Les Romains, 
pour attaquer avec sûreté de si turbulents voi- 
sins, s^assurèrent des Carthaginois. Le traité fut 
conclu avec Asdrubal, qui promit de ne passer 
point au delà de l'Èbre. La guerre entre les Ro- 530 221 
mains et les Gaulois se fit avec fureur de part 
et d'autre : les Transalpins se joignirent aux 
Cisalpins ; tous furent battus. Concolitanus , un 
des rois gaulois, fut pris dans la bataille; Ané- 
roestus, un autre roi, se tua lui-même. Les Ro- 
mains victorieux passèrent le Pô pour la pre- 
mière fois, résolus d'ôter aux Gaulois les envi- 
rons de ce fleuve , dont ils étaient en possession 
depuis tant de siècles. La victoire les suivit par- 
tout : Milan fut pris; presque tout le pays fut 
assujetti. En ce temps Asdrubal mourut; çt An- 534 21) 
uibal, quoiqu'il n'eût encore que vingt-cinq 
ans, fut mis à sa place. Dès lors on prévit Li 
guerre. Le nouveau gouverneur entreprit ou- 
vertement de dompter l'Espagne, sans aucun 
respect des traités. Rome alors écouta les plaintes oan 2i'> 
de Sagonte son alliée. Les ambassadeurs ro- 
mains vont à Cartilage. Les Carthaiiinois réta- 

' Polyl)., lib. II, c n, TX. — '' Polyl)., lih. 11, c 2I. 



92 DISCOURS 

« 

Au. \n« blis n'étaient plus d'humeur à céder. La Sicile 

♦le dev. •■■ 

r.ome. j. c ravie de leurs mains , la Sardaigne injustement 
enlevée, et le tribut augmenté, leur tenaient 
au cœur. Ainsi la faction qui voulait qu'on 
abandonnât Annibal se trouva faible. Ce géné- 
ral songeait à tout. De secrètes ambassades l'a- 
vaient assuré des Gaulois d'Italie, qui, n'étant 
plus en état de rien entreprendre par leurs 
propres forces, embrassèrent cette occasion de 
se relever. Annibal traverse TÈbre, les Pyré- 
nées, toute la Gaule Transalpine, les Alpes, et 
tombe comme en un moment sur Tltalie. Les 
Gaulois ne manquent point de fortifier son ar- 
mée, et font un dernier effort pour leur liberté. 
Quatre batailles perdues font croire que Rome 
&36 218 allait tomber. La Sicile prend le parti du vain- 

537 217 queur . Hiéronyme , roi de Syracuse , se déclare 

538 216 contre les Romains : presque toute l'Italie les 
639 215 abandonne; et la dernière ressource de la ré- 
5 12 2 1 2 publique semble périr en Elspagne avec les deux 

Scipions. Dans de telles extrémités, Rome dut 
son salut à trois grands hommes. La constance 
de Fabius Maximus, qui, se mettant au-dessus 
des bruits populaires , faisait la guerre en re- 
540 214 traite, fut un rempart à sa patrie. Marcellus, 
542 212 qui fit lever le siège de Noie et prit Syracuse, 
donnait vigueur aux troupes par ses actions. 
Mais Rome, qui admirait ces deux grands 
hommes, crut voir dans le jeune Scipion quel- 
que chose de plus grand. Les merveilleux suc- 
cès de ses conseils confirmèrent l'opinion qu'on 
avait qu'il était de race divine, et qu'il conver- 
sait avec les dieux. A l'âge de vingt-quatre ans 
&i3 211 il entreprend d'aller en Espagne, où son père 



Aii« Ans 

de lier, 

Rome. J. i:. 

541 210 



SUR LHISTOIRE UNIVERSELLE. 93 

et son oncle venaient de périr : il attaque Car- 
thage la Neuve, comme s* il eût agi par inspi- 
ration^ et ses soldats l'emportent d'abord. Tous 
ceux qui le voient sont gagnés au peuple ro- 
main : les Carthaginois lui quittent l'Espagne : 
à son abord en Afrique, les rois se donnent à 543 201, 
lui : Carthage tremble à son tour, et voit ses ar- 55 1 203 
mées défaites : ÂnnibqJ, victorieux durant seize 
ans, est vainement rappelé, et ne peut défendre 
sa patrie : Scipion y donne la loi ; le nom d'A- or,2 202 
fricain est sa récompense : le peuple romain , 
ayant abattu les Gaulois et les Africains, ne 
voit plus rien à craindre, et combat doréna- 
vant sans péril. 

Au milieu de la première guerre punique , 
Théodote , gouverneur de la Bactrienne , enleva 
mille villes à Antiochus appelé le Dieu, fds 
d'Antiochus So ter, roi de Syrie. Presque tout 
VOrient suivit cet exemple. Les Parthes se révol- 
tèrent sous la conduite d'Arsace, chef de la 
maison des Arsacides, et fondateur d*un em- 
pire qui s'étendit peu à peu dans toute la haute 
Asie. 

Les rois de Syrie et ceux d'Egypte , acharnés 
les uns contre les autres, ne songeaient qu'à se 
rainer mutuellement , ou par la force , ou par 
la fraude. Damas et son territoire, qu'on appe- 
lait la Cœlé-Syrie*, ou la Syrie basse, et qui 
confinait aux deux royaumes, fut le sujet de 
leurs guerres; et les affaires de l'Asie étaient 
entièrement séparées de celles de l'Europe. 

Durant tous ces temps , la philosophie floris- 

' Var. Édition df 1681 : La Cœlc-Syrie, et qui, otc. 



50 1 200 



94 DISCOURS 



Ans A 



"J sait dans la Grèce. La secte des philosophes ita- 
Komr. j.c. Uq^^ieg^ ct cellc des ioniques^ la remplissaient 
de grands hommes, parmi lesquels il se mêla 
beaucoup d'extravagants, à qui la Grèce cu- 
rieuse ne laissa pas de donner le nom de philo- 
sophes. Du temps de Cyrus et de Cambyse, 
Pythagore commença la secte italique dans la 
Grande-Grèce, aux environs de Naples. A peu 
près dans le même temps. Thaïes, Milésien, foi - 
ma la secte ionique. De là sont sortis ces grands 
philosophes, Heraclite, Démocrite, Empédoclc, 
Parménides; Anaxagore, qui un peu avant la 
guerre du Péloponnèse fit voir le monde cons- 
truit par un esprit éternel; Socrate, qui un peu 
après ramena la philosophie à Tétude des bon- 
nes mœurs , et fut le père de la philosophie mo- 
rale; Platon, son disciple, chef de TAcadémie ; 
Aristote, disciple de Platon, et précepteur d'A- 
lexandre, chef des péripatéticiens ; sous les suc- 
cesseurs d'Alexandre, Zenon, nommé Cittien , 
d'une ville de l'ile de Chypre où il était né y 
chef des stoïciens; et Épicure, Athénien, chef des 
philosophes qui portent son nom, si toutefois 
on peut nommer philosophes ceux qui niaient 
ouvertement la Providence, et qui, ignorant ce 
que c'est que le devoir, définissaient la vertu 
par le plaisir. On peut compter parmi les plus 
grands philosophes Hippocrate , le père de la 
médecine , qui éclata au milieu des autres dans 
ces heureux temps de la Grèce. Les Romains 
avaient dans le même temps une autre espèce 
de philosophie , qui ne consistait point en dis- 
putes ni en discours , mais dans la frugalité , 
dans la pauvreté, dans les travaux de la vie 



SUR L'HISTOTRE UNIVERSELLE. 9.i 

rustique , et dans ceux de la guerre, où ils fai- ^,"* ^"j 
saient leur gloire de celle de leur patrie et du *'*^""*^ '• *- 
nom romain : ce qui les rendit enfin ninUres d«e 
ritalie et de Carthage. 

NEUVIÈME ÉPOQUE. 

SCIPION, OU CARTIIAGK VAINCUK. 

L'an 552 de. la fondation de Rome, environ r>n2 202 
250 ans après celle * de la monarchie des Perses, 
et 202 ans avant Jésus-Christ, Carthage fut as- 
sujettie aux Romains. Annibal ne laissait pas 
sous main de leur susciter des ennemis partout 
où il pouvait; mais il ne fit qu'entraîner tous 
ses amis anciens et nouveaux dans la ruine de 
sa patrie et dans la sienne. Par les victoires du 
consul Flaminius, Philippe, roi de Macédoine, 550 w^^ 
allié des Cathaginois, fut abattu; les rois de 
Macédoine réduits à l'étroit, et la Grèce affran- 559 iw 
chie de leur joug. Les Romains entreprirent 
de faire périr Annibal, qu'ils trouvaient encore 
redoutable après sa perte. Ce grand capitaine, 559 ii-, 
réduit à se sauver de son pays, remua l'Orient 
contre eux , et attira leurs armes en Asie . Par ses 
puissants raisonnements, Antiochus, surnommé .% : h»3 
le Grand , roi de Syrie , devint jaloux de leur 
puissance, et leur fit la guerre: mais il ne sui- 
vit pas, en la faisant, les conseils d'Annibal, 
qui l'y avait engagé. Battu par mer et par ferre, 
il reçut la loi que lui imposa le consul Lucius 
Scipio, frère de Scipion l'Africain , et il fut ren- 

» Vah. Édition de 1681 : Après la fondation do la monav- 
rhie. 



î)G DISCOURS 

Ans \ns fermé daDS le mont Taurus. Annibal, réfugié 
uome. j. c. chez Prusias, roi de Bitnyme, échappa au\ 

r.72 182 Romains par le poison. Us sont redoutés pir 
toute la terre, et ne veulent plus souffrir d'au- 
tre puissance que la leur. Les rois étaient obli- 
gés de leur donner leurs enfants pour otage de 
leur foi. Antiochus, depuis appelé Tlllustre ou 
Épiphanes, second fils d'Antiochus le Grand, 
roi de Syrie , demeura longtemps à Rome en 
cette qualité : mais, sur la fin du règne de Sé- 

578 176 leucus Philopator, son frère aîné, il fut rendu ; 
et les Romains voulurent avoir à sa place Dé- 
métrius Soter , fils du roi , alors âgé de dix ans. 

f.79 175 Dans ce contre-temps, Séleucus mourut; et An- 
tiochus usurpa le royaume sur son neveu. Les 
Romains étaient appliqués aux affaires de ht 
Macédoine , où Persée inquiétait ses voisins , et 
ne voulait plus s'en tenir aux conditions impo- 

581 \',3 sées au roi Philippe son père. 

Ce fut alors que commencèrent les persécu- 

583 171 tions du peuple de Dieu. Antiochus llllustre 
régnait comme un furieux : il tourna toute sa 
fureur contre les Juifs, et entreprit de ruiner 
le temple, la loi de Moïse, et toute la nation. 
L'autorité des Romains Tempécha de se rendre 
maître de l'Egypte, ils faisaient la guerre à 
Persée, qui, plus prompt à entreprendre qu'à 
exécuter , perdait ses alliés par son avarice , et 

586 168 ses armées par sa lâcheté. Vaincu par le consul 
Paul Emile, il fut contraint de se livrer entre 
ses mains. Gentius, roi de l'Illyrie, son allié, 
abattu en trente jours par le préteur Anicius, 
venait d'avoir un sort semblable. Le royaume 
de Macédoine , qui avait duré sept cents ans, cl 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 97 

avait près de deux cents ans donné des mat- aqs An» 
ires non-seulement à la Grèce ^ mais encore à Rome. j.cV 
tout rOrient, ne fut plus qu'une province ro- 
maine. Les fureurs d'Antiochus s'augmentaient 
contre le peuple de Dieu. On voit paraître alors 
la résistance de Mathatias, sacrificateur^ de la 
race de Phinées^ et imitateur de son zèle ; les 
ordres qu'il donne en mourant pour le salut de 58? i67 
son peuple ; les victoires de Judas le Machabée 588 lee 
son fils , malgré le nombre infini de ses enne- 
mis ; l'élévation de la famille des Asmonéens , 
ou des Machabées ; la nouvelle dédicace du tem- 589 i65 
pie , que les gentils avaient profané ; le gouver- 
nement * de Judas , et la gloire du sacerdoce 
rétablie ; la mort d'Antiochus, digne de son im- 590 i64 
piété et de son orgueil; sa fausse conversion 
durant sa dernière maladie^ et l'implacable 
colère de Dieu sur ce roi superbe. Son fils An- 
tiochus Eupator, encore en bas âge, lui suc- 
céda^ sous la tutelle de Lysias, son gouverneur. 
Durant cette minorité, Démétrius Soter, qui 
était en otage à Rome, crut se pouvoir réta- 
blir; mais il ne put obtenir du sénat d'être ren- 
voyé dans son royaume : la politique romaine 
aimait mieux un roi enfant 

Sous Antiochus Eupalor , la persécution du 591 les 
peuple de Dieu et les victoires de Judas le Ma- 
chabée continuent. La division se met dans le 592 162 
royaume de Syrie. Démétrius s'échappe de 
Rome; les peuples le reconnaissent; le jeune 
Antiochus est tué avec Lysias, son tuteur. Mais 
les Juifs ne sont pas mieux traités sous Démé- 

» Var. Edition de 1681 : Le pontificat. Faute corrigée dans 
la seconde édition. 

BOS. — HI8T. UNIV. 7 



98 DISCOURS 

U9 An. trius que sous ses prédécesseurs ; il éprouve le 

orne. j. c. même sort; ses généraux sont battus par Judas le 
Machabée ; et la main du superbe Nicanor^ dont 
il avait si souvent menacé le temple, y est atta- 

093 iGi chée. Mais un peu après , Judas , accablé par la 
multitude, fut tué en combattant avec une va- 
leur étonnante. Son frère Jonathas succède à sa. 
charge, et soutient sa réputation. Réduit à l'ex- 
trémité , son courage ne Tabandonna pas. Les 
Romains, ravis d'humilier les rois de Syrie, 
accordèrent aux Juifs leur protection ; et Tal- 
liance que Judas avait envoyé leur demander 
fut accordée, sans aucun secours toutefois : mais 
la gloire du nom romain ne laissait pas d'être un 
grand support au peuple affligé. Les troubles 
de la Syrie croissaient tous les jours. Alexan- 
dre Balas, qui se vantait d'être fils d'Antioehus 

600 154 rillustre , fut mis sur le trône par ceux d'Antio- 
che. Les rois d'Egypte, perpétuels ennemis de 
la Syrie , se mêlaient dans ses divisions pour en 
profiter. Ptolomée Philométor soutint Balas. 

C04 150 La guerre fut sanglante : Démétrius Soter y fut 
tué, et ne laissa, pour venger sa mort, que 
deux jeunes princes encore en bas âge, Démé- 
trius Nicator et Antiochus Sidétès. Ainsi l'usur- 
pateur demeura paisible, et le roi d'Egypte lui 
donna sa fille Cléop&tre en mariage. Balas, qui 
se crut au-dessus de tout, se plongea dans 
la débauche, et s'attira le mépris de tous ses 
sujets. 

C04 150 En ce temps, Philométor jugea le fameux 
procès que les Samaritains firent aux Juifs. Ces 
schismatiques , toujours opposés au peuple de 

587 167 Dieu, ne mancpiaient point de se joindre à leurs 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 99 

ennemis ; et, pour plaire à Antiochus Tlllustre, ^j;." -^^'^ 
leur persécuteur , ils avaient consacré leur ""™*- •*• ^ 
temple de Garizim à Jupiter Hospitalier * . Mal- 
gré cette profanation, ces impies ne laissèrent 
pas de soutenir quelque temps après , à Alexan- 
drie, devant Ptolomée Philométor, que ce tem- 
ple devait l'emporter sur celui de Jérusalem .Les 
parties contestèrent devantle roi, et s'engagèrent 
de part et d'autre , à peine de la vie , à justi- 
fier leurs prétentions par les termes de la loi 
de Moïse*. Les Juifs gagnèrent leur cause, et 
les Samaritains furent punis de mort, selon la 
convention. Le même roi permit à Onias , de 
la race sacerdotale , de bâtir en Egypte le tem- 
ple d'Héliopolis, sur le modèle de celui de Jé- 
rusalem' : entreprise qui fut condamnée par 
tout le conseil des Juifs, et jugée contraire à la 
loi. Cependant Carthage remuait , et souffrait 
avec peine les lois que Scipion l'Africain lui 
avait imposées. Les Romains résolurent sa perte 
totale, et la troisième guerre punique fut en- 
treprise. 

Le jeune Démétrius Nicator , sorti de l'enfance, eoe us 
songeait à se rétablir sur le trône de ses ancê- 
tres, et la moUesse de l'usurpateur lui faisait 
tout espérer. A son approche, Balasse troubla ; eos ne 
son beau-père Philométor se déclara contre lui, 
parce que Balas ne voulut pas lui laisser pren- 
dre son royaume : l'ambitieuse Cléopàtre, sa 
femme, le quitta pour épouser son ennemi; 
et il périt enfin de la main des siens , après la 
perte d*une bataille. Philométor mourut, peu 

* II Machab., vi, 2. Joseph., Ahtiq., lib. xii, c. 7, al. 5. - 
* Joseph., Anl., lib. xiii , c. 6 , al. 3. — ^ Ibid. 

7. 






100 DISCOURS 

W de" de jours après, des blessures qu'il y reçut; et 
Home. j. c. ig^ Syrie fut délivrée de deux ennemis. 

On vit tomber en ce même temps deux gran- 
des villes. Carthage fut prise et réduite en cen- 
dre par Scipion Émilien, qui confirma par 
cette victoire le nom d'Africain dans sa'maison , 
et se montra digne héritier du grand Scipion^ 
son aïeul. Corinthe eut la même destinée, et 
la république ou la ligue ^ des Achéens périt 
avec elle. Le consul Hummius ruina de fond en 
comble cette ville, la plus voluptueuse de la 
Grèce et la plus ornée. Il en transporta à Rome 
les incomparables statues, sans en connaître le 
prix. Les Romains ignoraientlesarts de laGrèce, 
et se contentaient de savoir la guerre , la poli- 
tique, et Fagriculture. 

Durant les troubles de Syrie , les Juifs se for- 
tifièrent : Jonathas se vit recherché des deux 
partis, et Nicator victorieux le traita de frère. 

610 144 II en fut bientôt récompensé. Dans une sédi- 

tion , les Juifs accourus le tirèrent d'entre les 
mains des rebelles. Jonathas fut comblé d'hon- 
neurs ; mais quand le roi se crut assuré, il re- 
prit les desseins de ses ancêtres, et les Juifs fu- 
rent tourmentés comme auparavant. 

Les troubles de Syrie recommencèrent : Dio- 
dote , surnommé Tryphon , éleva un fils de Râ- 
las qu'il nomma Antiochus le Dieu , et lui ser- 
vit de tuteur pendant son bas âge. L'orgueil 
de Démétrius souleva les peuples : toute la Syrie 

611 143 était en feu : Jonathas sut profiter de la con- 

joncture, et renouvela Talliance avec les Ro- 

' YiAR. Édition de 1681 : La république des Achéens. 



SUR L'BISTOIRE UNIVERSELLE. 101 

mains. Tout lui succédait, quand Tryphon, par ^»» j^^;j» 
un manquement de parole, le fit périr avec ses '^*»™«- '• ^• 
enfants. Son frère Simon , le plus prudent et le 
plus heureux des Machabées, lui succéda; et 
les Romains le favorisèrent , comme ils avaient 
fait ses prédécesseurs. Tryphon ne fut pas 
moins infidèle à son pupille Antiochus qu'il 
Favait été à Jonathas. Il fit mourir cet enfant 
par le moyen des médecins , sous prétexte de 
le îaive tailler de la pierre qu'il n'avait pas , 
et se rendit maître d'une partie du royaume. 
Simon prit le parti de Démétrius Nicator , roi 
légitime ; et , après avoir obtenu de lui la liberté 
de son pays, il la soutint par les armes contre 
le rebelle Tryphon. Les Syriens furent chassés 612 142 
de la citadelle qu'ils tenaient dans Jérusalem , 
et ensuite de toutes les places de la Judée. Ainsi 
les Juifs , affranchis du joug des gentils par la 
valeur de Simon , accordèrent les droits royaux 
à lui et à sa famille ; et Démétrius Nicator con- 
sentit à ce nouvel étahlissement. Là commence 
le nouveau royaume du peuple de Dieu , et la 
principauté des Asmonéens toujours jointe au 
souverain sacerdoce. 

En ces temps, l'empire des Parthes s'étendit 
sur la Bactrienne et sur les Indes , par les vic- 
toires de Mithridate, le plus vaillant des Arsa- 
cides. Pendant qu'il s'avançait vers l'Euphrate, 
Démétrius Nicator, appelé par les peuples de 613 u\ 
cette contrée que Mithridate venait de soumet- 
tre , espérait de réduire à l'obéissance les Par- 
thes, que les Syriens traitaient toujours de re- 
belles. Il remporta plusieurs victoires ; et , prêt 
à retourner dans la Syrie pour y accabler 



102 DISCOURS 

"de* de* Tryphon, il tomba dans un piège qu'un général 

uonic. j. c. <je Mithridate lui avait tendu: ainsi il demeura 

prisonnier des Parthes. Tryphon, qui se croyait 

assuré par le malheur de ce prince, se vit tout 

eu 140 d'un coup abandonné des siens. Ils ne pou- 
vaient plus souffrir son orgueil. Durant la pri- 
son de Démétrius , leur roi légitime, ils se don- 
nèrent à sa femme Cléopàtre et à ses enfants : 
mais il fallut chercher un défenseur à ces prin- 
ces encore en bas âge. Ce soin regardait natu- 
rellement Antiochus Sidétès, frère de Démé- 
trius : Cléopàtre le fit reconnaître dans tout le 
royaume. Elle fit plus : Phraate, frère et suc- 
cesseur de Mithridate , traita Nicator en roi, et 
lui donna sa fille Rodogune en mariage. En 
haine de cette rivale , Cléopàtre , à qui elle ôtait 
la couronne avec son mari, épousa Antio- 
chus Sidétès, et se résolut à régner par toute 
sorte de crimes. Le nouveau roi attaqua Try- 

ei5 139 phon : Simon se joignit à lui dans cette en- 
treprise; et le tyran, forcé dans toutes ses 
places, finit comme il le méritait. Antiochus, 
maître du royaume , oublia bientôt les services 
que Simon lui avait rendus dans cette guerre, 

619 135 et le fit périr. Pendant qu'il ramassait contre 
les Juifs toutes les forces de la Syrie , Jean Hyr- 
can, fils de Simon, succéda au pontificat de son 
père, et tout le peuple se soumit à lui. Il soutint 
le siège dans Jérusalem avec beaucoup de va- 
leur ; et la guerre qu'Antiochus méditait contre 
les Parthes , pour délivrer son frère captif, lui 
fit accorder aux Juifs des conditions suppor- 
tables. 

En môme temps que cette paix se conclut , 



Ans An.s 
du dev. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 103 

les Romains, qui commençaient à être trop ri- 
ches, trouvèrent de redoutables ennemis dans "**"***• ' * 
la multitude effroyable de leurs esclaves. Eu- 
nus, esclave lui-même, les souleva en Sicile ; et il 
fallut employer à les réduire toute la puissance 
romaine. 

Un peu après, la succession d'Attalus, roi de «21 iJi 
Pergame, qui fit par son testament le peuple 
romain son héritier, mit la division dans la ville. 
Les troubles des Gracques commencèrent. Le 
séditieux tribunat de Tibérius Gracchus, un 
des premiers hommes de Rome , le fit périr : 
tout le sénat le tua par la main de Scipion Na- 
sica, et ne vit que ce moyen d'empêcher la dan- 
gereuse distribution d'argent dont cet éloquent 
tribun flattait le peuple. Scipion Émili^n réta- 
blissait la discipline militaire; et ce grand 
homme, qui avait détruit Carthage, ruina en- 
core en Espagne Numance , la seconde terreur 
des Romains. 

Les Parthes se trouvèrent faibles contre Sidé- ^22 132 
tes: ses troupes, quoique corrompues par un luxe 
prodigieux, eurent un succès surprenant. Jean 
Hyrcan, qui Tavait suivi dans cette guerre 
avec ses Juifs, y signala sa valeur, et fit res- 
pecter la religion judaïque , lorsque Tarmée 
s'arrêta pour lui donner le loisir de célébrer 
un jour ^ de fête*. Tout cédait, et Phraate vit 
son empire réduit à ses anciennes limites ; mais, 
loin de désespérer de ses affaires , il crut que 
son prisonnier lui servirait à les rétablir , et à 

' Var. Édition de 1681 : De célébrer le jour au repos. 
* Nie. Damasc., apud Joseph., Ant., lib. xni,cap. 16, al. 8. 



!04 DISCOURS 

ad8 Aofl envahir la Syrie. Dans cette conjoncture, Dé- 
Rome. /. c. métrius éprouva un sort bizarre. Il fut souvent 
relâché, et autant de fois retenu, suivant que 
Tespérance ou la crainte prévalaient dans Tes- 
prit de son beau-père. Enfin un moment heu- 
reux, où Phraate ne vit de ressource que dans 
la diversion qu'il voulait faire en Syrie par son 

624 130 moyen , le mit tout à fait en liberté. A ce mo- 
ment le sort tourna : Sidétès, qui ne pouvait 
soutenir ses effroyables dépenses que par des 
rapines insupportables, fut accablé tout d'un 
coup par un soulèvement général des peuples , 
et périt avec son armée tant de fois victorieuse. 
Ce fut en vain que Phraate fit courir après 
Démétrius : il n'était plus temps; ce prince était 
rentré dans son royaume. Sa femme Cléopàtre, 
qui ne voulait que régner, retourna bientôt 
avec lui , et Rodogune fut oubliée. 

Hyrcan profita du temps : il prit Sichem aux 
Samaritains, et renversa de fond en comble le 
temple de Garizim , deux cents ans après qu'il 
avait été bâti par Sanaballat. Sa ruine n'empê- 
cha pas les Samaritains de continuer leur culte 
sur cette montagne ; et les deux peuples demeu- 

a25 129 rèrent irréconciliables. L'année d'après , toute 
ridumée , unie par les victoires d'Hyrcan au 
royaume de Judée , reçut la loi de Moïse avec 
la circoncision. Les Romains continuèrent leur 
protection à Hyrcan , et lui firent rendre les 
villes que les Syriens lui avaient ôtées. 

626 128 L'orgueil et les violences de Démétrius Nica- 
tor ne laissèrent pas la Syrie longtemps tran- 
quille. L^s peuples se révoltèrent. Pour entre- 
tenir leur révolte, l'Egypte ennemie leur donna 



SUR L'BISTOIRE UNIVERSELLE. 10 



rz 



un roi : ce fut Alexandre Zébina, fils de Balas. ^'" ^" 

' de dev. 

Démétrius fut battu ; et Cléopàtre, qui crut ré- ^**"*- •*• ^- 
gner plus absolument sous ses enfants que sous 
son mari , le fit périr. Elle ne traita pas mieux 
son fils aîné Séleucus, qui voulait régner mal- 63o 124 
gré elle. Son second fils, Antîochus appelé 
Grypus , avait défait les rebelles , et revenait 
victorieux : Cléopâtre lui présenta en cérémo- 633 121 
nie la coupe empoisonnée, que son fils , averti 
de ses desseins pernicieux, lui fit avaler. Elle 
laissa en mourant une semence étemelle de di- 
visions entre les enfants qu'elle avait eus des 
deux frères, Démétrius Nicatoret Antiochus Si- 
détès. La Syrie ainsi agitée ne fut plus en état 
de troubler les Juifs. Jean Hyrcan prit Samarie, 645 109 
et ne put convertir les Samaritains. Cinq ans 
après, il mourut. La Judée demeura paisible à 
ses deux enfants Aristobule et Alexandre Jan- 600 104 
née, qui régnèrent l'un après l'autre sans être 651 103 
.incommodés des rois de Syrie. 

Les Romains laissaient ce riche royaume se 
consumer par lui-même , et s'étendaient du côté 
de l'Occident. Durant les guerres de Démétrius 
Nicator et de Zébina, ils commencèrent à s'é- 629 125 
tendre au delà des Alpes; et Sextius, vainqueur 
des Gaulois nommés Saliens, établit dans la 63o 121 
ville d'Aix une colonie qui porte encore son 
nom. Les Gaulois se défendaient mal. Fabius 
dompta les Allobroges et tous les peuples voi- 631 123 
sins : et la même année que Grypus fit boire à 633 121 
sa mère le poison qu'elle lui avait préparé , la 
Gaule Narbonnaise , réduite en province, reçut . 
le nom de province romaine. Ainsi l'etopire ro- 
main s'agrandissait, et occupait peu à peu toutes 



lOG DISCOURS 

Ans \u$ |gg terres et toutes les mers du monde connu. 

de dcT. 

Rome. j. c. |||^g autout que la face de la république pa- 
raissait belle au dehors par les conquêtes ^ au- 
tant était^lle défigurée par Fambition désor- 
donnée de ses citoyens, et par ses guerres intes- 
tines. Les plus illustres des Romains devinrent 
les plus pernicieux au bien public. Les deux 
Gracques, en flattant le peuple , commencèrent 
des divisions qui ne finirent qu'avec la républi- 
que. Caïus, frère de Tibérius, ne put souffrir 
qu'on eût fait mourir un si grand homme d'une 
manière si tragique. Animé à la vengeance par 
des mouvements qu'on crut inspirés par l'om- 
bre de Tibérius, il arma tous les citoyens les 
uns contre les autres; et, à la veille de tout 
détruire, il périt d'une mort semblable à celle 
qu'il voulait venger. L'argent faisait tout à 
036,640,641 Romc. Jugurtha, roi de Numidie, souillé du 
meurtre de ses frères, que le peuple romain 
protégeait, se défendit plus longtemps par ses 

648 106 largesses que par ses armes; et Marins^ qui 
acheva de le vaincre, ne put parvenir au com- 
mandement qu'en animant le peuple contre la 
noblesse. 

651 103 Les esclaves armèrent encore une fois dans 
la Sicile, et leur seconde révolte ne coûta pas 
moins de sang aux Romains que la première. 

(52 102 Marius battit les Teutons , les Cimbres et les 
autres peuples du Nord, qui pénétraient dans 
les Gaules, dans l'Espagne et dans l'Italie. Les 
victoires qu'il en remporta furent une occasion 

ti.i 100 de proposer de nouveaux partages de terre : 
Métellus, qui s'y opposait, fut contraint de cé- 
der au temps; et les divisions ne furent étein- 



SUR L HISTOIRE UNIVERSELLE. 107 

tes que par le sang de Saturninus , tribun du ^"* ^^^ 
peuple. Pendant que Rome protégeait la Cappa- '^**™®- •'• ^• 
doce contre Hithridate , roi de Pont, et qu'un si eeo 94 
grand ennemi cédait aux forces romaines, avec ees ss 
la Grèce, qui était entrée dans ses intérêts, TI- ees se 
talie^ exercée aux armes par tant de guerres, eea 91 
soutenues ou contre les Romains ou avec eux , 
mit leur empire en péril par une révolte uni- 
verselle. Rome se vit déchirée dans les mêmes 
temps par les fureurs de Marins et de Sylla , 666,66? 

et suiVt 

dont Tun avait fait trembler le Midi et le Nord, 
et Tautre était le vainqueur de la Grèce et de 
TAsie. Sylla, qu'on nommait l'Heureux, le fut 672 82 
trop contre sa patrie , que sa dictature tyran- 
nique mit en servitude. Il put bien quitter vo- 675 79 
lontairement la souveraine puissance ; mais il 
ne put empêcher l'effet du mauvais exemple. 
Chacun voulut dominer. 

Sertorius , zélé partisan de Marins , se can- eso 74 
tonna dans l'Espagne , et se ligua avec Mithri- 681 73 
date. Contre un si grand capitaine, la force fut 
inutile ; et Pompée ne put réduire ce parti qu'en 
y mettant la division. Il n'y eut pas jusqu'à 
Spartacus, gladiateur, qui ne crût pouvoir aspi- 
rer au commandement. Cet esclave ne fit pas 
moins de peine aux préteurs et aux consuls que 
Hithridate en faisait à Lucullus. La guerre des 683 71 
gladiateurs devint redoutable à la puissance 
romaine : Crassus avait peine à la finir, et il fal- 
lut envoyer contre eux le grand Pompée. 

Lucullus prenait le dessus en Orient. Les Ro- ese 68 
mains passèrent l'Euphrate ; mais leur général , 
invincible contre l'ennemi, ne put tenir dans 
le devoir ses propres soldats. Mithridate, sou- 



108 DISCOURS 

^c' d^' ^^^^ battu, sans jamais perdre courage, se 
Rome. j. c. relevait ; et le bonheur de Pompée semblait né- 
cessaire à terminer cette guerre. Il venait de 
687 67 purger les mers des pirates qui les infestaient ^ 
depuis la Syrie jusqu'aux Colonnes d'Hercule, 
quand il fut envoyé contre Mithridate. Sa gloire 
parut alors élevée au comble. 11 achevait de 
soumettre ce vaillant roi ; l'Arménie, où il s'é- 
689 05 tait réfugié , Flbérie et l'Albanie , qui le soute- 
naient; la Syrie, déchirée par ses factions; la 
691 63 Judée, où la division des Asmonéens ne laissa 
à Hyrcan II, fils d'Alexandre Jannée, qu'une 
ombre de puissance ; et enfin tout l'Orient : 
mais il n'eût pas eu où triompher de tant d'en- 
nemis, sans le consul Cicéron, qui sauvait la 
ville des feux que lui préparait Catilina, suivi 
de la plus illustre noblesse de Rome. Ce redou- 
table parti fut ruiné par l'éloquence de Cicéron, 
plutôt que par les armes de C. Antonius , son 
collègue. 

La liberté du peuple romain n'en fut pas plus 
assurée. Pompée régnait dans le sénat, et son 
grand nom le rendait maître absolu de toutes 
696 et »., 58 les délibérations. Jules César, en domptant les 
Gaules, fit à sa patrie la plus utile conquête 
qu'elle eût jamais faite. Un si grand service le 
mit en état d'établir sa domination dans son 
pays. 11 voulut premièrement égaler et ensuite 
surpasser Pompée. 

Les immenses richesses de Crassus lui firent 
croire qu'il pourrait partager la gloire de ces 
deux grands hommes, comme il partageait leur 

700 54 autorité. Il entreprit témérairement la guerre 

701 53 contre les Parthes, funeste à lui et à sa patrie. 



SUR rmSTOIRE UNIVERSELLE. 109 

Les Arsacides vainqueurs insultèrent par de An. Ana 
cruelles railleries à l'ambition des Romains, et i^o™«- •'• ^• 
à Tavarice insatiable de leur général. Hais la 
honte du nom romain ne fut pas le plus mau- 
vais effet de la défaite de Crassus. Sa puissance 
contre-balançait celle de Pompée et de César, 
qu'il tenait unis comme malgré eux. Par sa 
mort y la digue qui les retenait fut rompue. Les 705 49 
deux rivaux , qui avaient en main toutes les for- 
ces de la république , décidèrent leur querelle ''o^ 48 
àPharsale par une bataille sanglante. César 
victorieux parut en un moment par tout Tuni- 
vers, en Egypte, en Asie, en Mauritanie, en 
Espagne : vainqueur de tous côtés, il fut re- 707 47 
connu comme maître à Rome et dans tout Tem- 708 46 
pire. Brutus et Cassius crurent affranchir leurs 709 45 
citoyens en le tuant comme un tyran , malgré 710 44 
sa clémence. 

Rome retomba entre les mains de Marc-An- 711 43 
toine, de Lépide , et du jeune César Octavien, 
petit-neveu de Jules César, et son fils par adop- 
tion ; trois insupportables tyrans, dont le trium- 
virat et les proscriptions font encore horreur 712 42 
en les lisant. Mais elles furent trop violentes 
pour durer longtemps. Ces trois hommes par- 
tagent Tempire. César garde Tltalie; et, chan- 
geant incontinent en douceur ses premières 
cruautés, il fait croire- qu'il y a été entraîné 
par ses collègues. Les restes de la république 
périssent avec Brutus et Cassius. Antoine et Cé- 
sar, après avoir ruiné Lépide , se tournent l'un ^is 36 
contre l'autre. Toute la puissance romaine se 722 \ 32 
met sur la mer. 

César gagne la bataille Actiaque ; les forces 723 



31 



110 DISCOURS 

Ans Ans (jg TÉgypte ct de l'Orient , qu'Antoine menait 
Kome. j. c. avcc lul , sont dissipées : tous ses amis Taban- 
donnent^ et même sa Cléopàtre , pour laquelle 
724 30 il s'était perdu. Hérode, Iduméen^ qui lui devait 
tout, est contraint de se donner au vainqueur, 
et se maintient par ce moyen dans la possession 
du royaume de Judée, que la faiblesse du vieux 
Hyrcan avait fait perdre entièrement aux Asmo- 
néens. Tout cède à la fortune de César : Alexan- 
drie lui ouvre ses portes ; l'Egypte devient une 
province romaine; Cléopâtre , qui désespère de 
la pouvoir conserver, se tue elle-même après 
727 27 Antoine : Rome tend les bras à César, qui de- 
meure, sous le nom d'Auguste et sous le titre 
730 24 d'empereur, seul maître de tout l'empire. Il 
732 22 dompte , vers les Pyrénées, les Cantal)res et les 
734 20 Asturiens révoltés; l'Ethiopie lui demande la 
paix; les Parthes épouvantés lui renvoient les 
étendards pris sur Grassus , avec tous les pri- 
sonniers romains; les Indes recherchent son 
739 15 alliance; ses armes se font sentir aux Rhètes oa 
742 12 Grisons, que leurs montagnes ne peuvent dé- 
747 7 fendre ; la Pannonie le reconnaît, la Germanie 
le redoute, et le Veser reçoit ses lois. Victorieux, 
par mer et par terre , il ferme le temple de Ja- 

753 nus. Tout l'univers vit en paix sous sa puissance, 

754 et Jésus-Christ vient au monde. 



SUR rfllSTOIRE UNIVERSELLK. l f 1 
DIXIÈME ÉPOQUE. 

NAISSANCE DE JÉSUS-CHRIST. 

Septième et dernier âge du monde. 

Nous voilà enfin arrivés à ces temps, tant dé- An» de i c. 
sirés par nos pères, de la venue du Messie. Ce ^ 
nom veut dire le Christ ou TOint du Seigneur ; 
et Jésus-Christ le mérite comme pontife, comme 
roi, et comme prophète. On ne convient pas 
de Tannée précise où il vint au monde , et on 
convient que sa vraie naissance devance de quel- 
ques années notre ère vulgaire , que nous sui- 
vrons pourtant avec tous les autres , pour une 
plus grande commodité. Sans disputer davan- 
tage sur Tannée de la naissance de Notre-Sei- 
gneur , il suffit que nous sachions qu'elle est 
arrivée environ Tan 4000 du monde. Les uns 
la mettent un peu auparavant, les autres un 
peu après , et les autres précisément en cette 
année : diversité qui provient autant de l'incer- 
titude des années du monde que de celle de la 
naissance de Notre-Seigneur. Quoi qu'il en soit, 
ce fut environ ce temps, mille ans après la dé- 
dicace du temple , et Tan 754 de Rome , que 
Jésus-Christ, fils de Dieu dans l'éternité, fils 
d'Abraham et de David dans le temps, naquit 
d'une vierge. Cette époque est la plus considé- 
rable de toutes, non-seulement par l'impor- 
tance d'un si grand événement, mais encore 
parce que c'est celle d'où il y a plusieurs siècles 
que les chrétiens commencent à compter leurs 
années. Elle a encore ceci de remarquable, 
qu'elle concourt à peu près avec le temps où 



1 f 2 DISCOURS 

Aiw de j. c. Rome retourne àTétat monarchique, sous l'em- 
pire paisible d'Auguste. 

Tous les arts fleurirent de son temps, et la poé- 
sie latine fut portée à sa dernière perfection par 
Virgile et par Horace, que ce prince n'excita 
pas seulement par ses bienfaits, mais encore en 
leur donnant un libre accès auprès de lui. 

La naissance de Jésus-Christ fut suivie de près 
de la mort d'Hérode. Son royaume fut partagé 
8 entre ses enfants, et le principal partage ne 
tarda pas à tomber entre les mains des Romains. 
Auguste acheva son règne avec beaucoup de 
gloire. 
34 Tibère, qu'il avait adopté, lui succéda sans 

contradiction, etTempire fut reconnu pour hé- 
réditaire dans la maison des Césars. Rome eut 
beaucoup à souffrir de la cruelle politique de 
Tibère ; le reste de Vempire fut assez tranquille. 
Germanicus, neveu de Tibère, apaisa les ar- 

16 mées rebelles, refusa Tempire, battit le fier 
Arminius, poussa ses conquêtes jusqu'à l'Elbe; 

17 et s'étant attiré, avec l'amour de tous les peu- 
19 pies, la jalousie de son oncle, ce barbare le fit 
28 mourir ou de chagrin ou par le poison. A la 
30 quinzième année de Tibère, saint Jean-Baptiste 

parait ; Jésus-Christ se fait baptiser par ce di- 
vin précurseur; le Père éternel reconnaît son 
Filsbien-aimé par une voix qui vient d'en haut : 
le Saint-Esprit descend sur le Sauveur, sous la 
figure pacifique d'une colombe ; toute la Tri- 
nité se manifeste. Là commence, avec la soixante- 
dixième semaine de Daniel, la prédication de 
Jésus-Christ. Cette dernière semaine était la 
plus importante et la plus marquée. Daniel Ta- 



Si 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 113 

Tait séparée des autres, comme la semaine oii ^"* '^ '• ^^ 
Talliance devait être confirmée , et au milieu 
de laquelle les anciens sacrifices devaient per- 
dre leur vertu*. Nous la pouvons appeler la 
semaine des mystères. Jésus-Christ y établit sa 
mission et sa doctrine par des miracles innom- 
brables^ et ensuite par sa mort. Elle arriva la 
quatrième année de son ministère, qui fut aussi 
la quatrième année de la dernière semaine de 
Daniel; et cette grande semaine se trouve, de 
cette sorte, justement coupée au milieu pai* 
cette mort. 

Ainsi le compte des semaines est aisé à taire, 
ou plutôt il est tout fait. 11 n'y a qu'à ajouter à 
quatre cent cinquante-trois ans qui se trouve- 
ront depuis Tan 300 de Rome, et le vingtième 
d'Artaxerxe, jusqu'au commencement de Tère 
vulgaire, les trente ans de cette ère qu on voit 
aboutir à la quinzième année de Tibère , et au 
baptême de Notre-Seigneur ; il se fera de ces 
deux sommes quatrecent quatre-vingt-trois ans : 
des sept ans qui restent encore pour en achever 
quatre cent quatre-vingt-dix , le quatrième , qui 
fait le milieu, est celui où Jésus-Christ est mort ; 
et tout ce que Daniel a prophétisé est visible- 
ment renfermé dans le terme qu'il s'est pres- 
crit. On n'aurait pas môme besoin de tant do 
justesse; et rien ne force à prendre dans cette 
extrême rigueur le milieu marqué par Daniel. 
Les plus difficiles se contenteraient de le trou- 
ver en quelque point que ce fut entre les deux 
extrémités : ce que je dis, afin que ceux qui 



' Dan., IX, î>7. 

BOSS. — niST. L.MV. 



114 DISCOURS 

Aiii d« j. c. croiraient avoir des raisons pour mettre un peu 
plus haut ou un peu plus bas le commence- 
ment d'Artaxerxe, ou la mort de Notre-Sei- 
gneur, ne se gènentpas dans leur calcul; et que 
ceux qui voudraient tenter d'embarrasser une 
chose claire^ par des chicanes de chronologie^ 
se défassent de leur inutile subtilité. 

Voilà ce qu'il faut savoir pour ne se point 
embarrasser des auteurs profanes, et pour en- 
tendre autant qu'on en a besoin les antiquités 
judaïques. Les autres discussions de chronolo- 
gie sont ici fort peu nécessaires. Qu'il faille 
mettre de quelques années plus tôt ou plus tard 
la naissance de Notre-Seigneur, et ensuite pro- 
longer sa vie un peu plus ou un peu moins, 
c'est une diversité qui provient autant des in- 
certitudes des années du monde que de celles 
de Jésus-Christ. Et, quoi qu'il en soit, un lec- 
teur attentif aura déjà pu reconnaître qu'elle 
ne fait rien à la suite ni à l'accomplisse- 
ment des conseils de Dieu. Il faut éviter les 
anachronismes qui brouillent l'ordre des af- 
faires, et laisser les savants disputer des 
autres. 

Quant à ceux qui veulent absolument trouver 
dans les histoires profanes les merveilles de la 
vie de Jésus-Christ et de ses apôtres, auxquels 
le monde ne voulait pas croire, et qu'au con- 
traire il entreprenait de combattre de toutes ses 
forces , comme une chose qui le condamnait , 
nous parlerons ailleurs de leur injustice. Nous 
verrons aussi qu'il se trouve dans les auteurs 
profanes plus de vérités qu'on ne croit, favo- 
rables au christianisme : et je donnerai seule- 



SUR LWSTOIRE UNIVERSELLE. ifS 

ment ici pour exemple Féclipse arrivée au cru- ^"'' •*' ' ' 
cifiement de Notre-Seigneur *. 

Les ténèbres qui couvrirent toute la face de 
la terre en plein midi^ et au moment que Jésus- 
Christ fut crucifié *, sont prises pour un€ éclipse 
ordinaire par les auteurs païens , qui ont re- 
marqué ce mémorable événement*. Mais les pre- 
miers chrétiens^ qui en ont parlé aux Romains 
comme d'un prodige marqué non^seulement 
par leurs auteurs^ mais encore par les registres 
publics * , ont fait voir que ni au temps de la 
pleine lune où Jésus^hrist était mort, ni dans 
toute Tannée où cette éclipse est observée, il 
ne pouvait en être arrivé aucune qui ne fût 
surnaturelle. Nous avons les propres paroles 
de Phlégon, affranchi d'Adrien, citées dans un 
temps où son livre était entre les mains de tout 
le monde, aussi bien que les Histoires syriaques 
de Thallus, qui Ta suivi ; et la quatrième an- 
née de la 202* olympiade , marquée dans les 
Annales de Phlégon, est constamment "^ celle 
de la mort de Notre-Seigneur. 

Pour achever les mystères, Jésus-Christ sort 
du tombeau le troisième jour ; il apparaît à ses 
disciples; il monte aux cieux en leur présence; 
il leur envoie le Saint-Esprit; TÉglise se forme; 
la persécution commence; saint Etienne est la- 
pidé; saint Paul est converti. 

' Var. Page 114, ligne 8 : Voilà ce qu'il faut savoir... de 
Notre-Seigneur. Addition nouvelle. 

» Matth., XXV, 45. — ^ Phleg., xiii. Olymp. Thall. Hist. 3. 
— 4 Tertull., Apol., c. 21. Orig., cont. Gels., lib. ii, n. 33; 
tora. I, p. 414; et Tract., xxxv, inMatth., ii. 134; tom. m, 
p. 923. Euseb. et Hieron., in Chron. Jul. Afric. ibid. 

^ Var. Édïlion de 1A81 : est c^lle, otc. 



8 



116 DISCOURS 

Ans de j. c. ^jjj p^|j appès, Tibère meurt. Caligula^ son 
37 petit-neveu , son fils par adoption et son suc- 
cesseur, étonne Tunivers par sa folie cruelle et 

40 brutale : il se fait adorer, et ordonne que sa sta- 
tue soit placée dans le temple de Jérusalem. 
Chéréas délivre le monde de ce monstre. 

41 Claudius règne, malgré sa stupidité. 11 est 
« déshonoré par Messaline, sa femme, qu'il re- 
49 demande après l'avoir fait mourir. On le rema- 
60 rie avec Agrippine, fille de Germanicus. 

Les apôtres tiennent le concile de Jérusalem * ; 
où saint Pierre parle le premier, comme il fait 
partout ailleurs. Les getitils convertis y sont af- 
franchis des cérémonies de la loi. La sentence 
en est prononcée au nom du Saint-Esprit et de 
rÉglise. Saint Paul et saint Barnabe portent le 
décret du concile aux Églises, et enseignent 
aux fidèles à s'y soumettre '. Telle fut la forme 
du premier concile. 

Le stupide empereur déshérita son fils Bri- 
&4 tannicus, et adopta Néron, fils d' Agrippine. En 
récompense, elle empoisonna ce trop facile 
mari. Mais l'empire de son fils ne lui fut pas 
moins funeste à elle-même qu'à tout le reste de 
^m^^e^' la république. Corbulon fit tout l'honneur de 
ce règne par les victoires qu'il remporta sur 
les Parthes et sur les Arméniens. 

66 Néron commença dans le même temps la 
guerre contre les Juifs, et la persécution contre 
les chrétiens. C'est le premier empereur qui ait 

67 persécuté l'Église. 11 fit mourir à Rome saint 
Pierre et saint Paul. Mais comme dans le même 

' Act, XV. — * Act.,xvi, 4. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 1I7 

temps il persécutait tout le genre humain, on ^"» •*«•'• ^' 
se révolta contre lui de tous côtés : il apprit 68 
que le sénat Tavait condamné, et se tua lui- 69 
même. Chaque armée fit un empereur : la que- 
relle se décida auprès de Rome, et dans Rome 
même, par d'effroyables combats. Galba, Othon 
et Vitellius y périrent : l'empire affligé se re- 
posa sous Vespasien. Mais les Juifs furent ré- 70 
duits à l'extrémité : Jérusalem fut prise et brû- 
lée. Tite, fils et successeur de Vespasien, donna 79 
au monde une coiu»te joie; et ses jours, qu'il 
croyait perdus quand ils n'étaient pas marqués 
de quelque bienfait , se précipitèrent trop vite. 
On vit revivrg Néron en la personne de Domi- 
tieii. 

La persécution se renouvela. Saint Jean, sorti 
de rhuile bouillante , fut relégué dans TUe de 93 
Patmos, où il écrivit son Apocalypse. Un peu 
après, il écrivit son ÉvangUe, âgé de quatre- ^ 
vingt-dix ans , et joignit la qualité d'évangé- 
liste à celle d'apôtre et de prophète. 

Depuis ce temps les chrétiens furent toujoiu»s 
persécutés , tant sous les bons que sous les mau- 
vais empereurs. Ces persécutions se faisaient, 
tantôt par les ordres des empereurs et par la 
haine particulière des magistrats, tantôt par 
le soulèvement des peuples, et tantôt par des 
décrets prononcés authentiquement dans le sé- 
nat sur les rescrits des princes , ou en leur pré- 
sence. Alors la persécution était plus univer- 
selle et plus sanglante; et ainsi la haine des 
infidèles , toujours obstinée à perdre TÉglise , 
s'excitait de temps en temps elle-même à de 
nouvelles fureurs. C'est par ces renouvelle- 



w 



•.»7 



118 DISCOURS 

A»n dr .1. c. nients de violeoce que les historiens ecclé- 
siastiques comptent dix persécuticHis sous dix 
empereurs. Dans de si longues souffrances ^ 
les chrétiens ne firent jamais la moindre sé- 
dition. Farmi tous les fidèles, les évèques 
étaient toujours les plus attaqués. Parmi toutes 
les Églises' TÉglise de Rome fut persécuté^ 
avec le plus de violence ; et les papes confir- 
mèrent souvent* par leur sang TÉvangile 
qu'ils annonçaient à toute la terre. 

Domitien est tué : Tempire commence à res- 
pirer sous Nerva. Son grand ège ne lui permet 
pas de rétablir les affaires; mais^ pour faire 
durer le repos public ^ il choisit Trajan pour 

9» son successeur. L'empire , tranquille au dedans 
et triomphant au dehors^ ne cesse d'admirer 
un si bon prince. Aussi avait-il pour m,axime 
qu'il fallait que ses citoyens le trouvassent tel 
qu'il eût voulu trouver Fempereur, s'il eût été 

!^^ simple citoyen. €e prince dompta les Daces et 
Décébalc^ leur roi; étendit ses conquêtes en 
\ixi Orient; d(Hina un roi aux Parthes, et leur fit 
craindre la puissance romaine : heureux que 
l'ivrognerie et ses infâmes amours^ vices si dé- 
plorables dans un si grand prince , ne lui aient 
rien fait entreprendre contre la justice. 

A des temps si avantageux pour la républi* 
que, succédèrent ceux d'Adrien, nièlés de bien 
et de mal. Ce prince maintint la discipline mi- 

12^ litaire, vécut lui-même militairement et avec 

i2n l)eaucoup de frugalité, soulagea les pi*ovinces , 

' Var. Édition de 1081 : Et titMit43 pupes conrirmt'Limt pas 
leur sang, ♦'U. 



u.K lie 



117 
120 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE, li9 

ûl fleurir les arts et la Grèce, qui en était la ^"*** *^" 
mère. Les Barbares furent tenus en crainte par 126 
ses armes et par son autorité. Il rebâtit Jérusa- tao 
lem, à qui il donnason nom^ et c'est de laque lui 
vient le nom d'iËlia; mais il en bannit les Juifs, 
toujours rebelles à Tempire . Ges opiniâtres trou- 1^5 
vèrant en lui un impitoyable vengeur. Il dés- 
honora par ses cruautés et par ses amours 
monstrueuses un règne si éclatant. Son infâme 131 
Antinous, dont il fit un dieu, couvre de honte 
toute sa vie. L'empereur sembla réparer ses 
fautes, et rétablir sa gloire effacée, en adoptant 
Antonin le Pieux, qui adopta Maro-Aurèle lo las 
Sage et le Philosophe. 

En ces deux princes paraissent deux beaux 139, 161 
caractères. Le père, toujours en paix, est tou- 
jours prêt dans le besoin à faire la guerre ; le 
fils est toujours en guerre, toujours prêt à don- 
ner la paix à ses ennemis et à l'empire. Son père 
Antonin lui avait appris qu'il valait mieux sau- 
ver un seul citoyen que de défaire mille enne- 
mis. Les Parthes et les Marcomans éprouvé- 162 
rent la valeur de Maro-Aurèle : les derniers 160 
étaient des Germains que cet empereur achevait 
de dompter quand il mourut. Par la vertu iso 
des deux Antonin , ce nom devint les délices 
des Romains. 

La gloire d'un si beau nom ne fut efliacée 
ni par la mollesse de Lucius Verus, jfrère 
de Marc-Aurèle et son collègue dans Teinpire, 
ni par les brutalités de Commode son ffls et 
son successeur. Celui-ci, indigne d'avoir un tel 
père, en oublia les enseignements et les exem- 
ples. Le sénat et les peuples le détestèrent; ses 



! 20 DISCOURS 

Anvdr I. c. pi^jg assidus courtisans et sa maitresse le fii'ent 
*^- mourir. Son successeiy Pertinax, vigoureux 
^^^ défenseur de la discipline militaire, se vit im- 
molé à la fureur des soldats licencieux, qui 
Vavaient un peu auparavant élevé malgré lui 
à la souveraine puissance. 

L'empire, mis à Tencan par Tarmée, trouva 
un acheteur. Le jurisconsulte Didius Julianos 
hasarda ce hardi marché; il lui en coûta la vie. 
194, loô, Sévère, Africain, le fit mourir, vengea Perti- 
nax, passa de TOrient en Occident, triompha 
207, 200 en Syrie , en Gaule et dans la Grande-foetagne. 
Rapide conquérant , il égala César par ses vic- 
toires ; mais il n'imita pas sa clémence. Il ne put 
208 mettre la paix parmi ses enfants. Bassien ou 
211, 212 Caracalla son fils atné, faux imitateur d'Alexan- 
dre, aussitôt après la mort de son père tua 
son frère Géta, empereur comme lui, dans le 
sein de Julie leur mère commune, passa sa 
vie dans la cruauté et dans le carnage, et s'at- 
tira à lui-môme une mort tragique. Sévère lui 
avait gagné le cœur des soldats et des peuples, 
en lui donnant le nom d'Antonin; mais U n'en 
218 sut pas soutenir la gloire. Le Syrien Hélioga- 
bale, ou plutôt Alagabale, son fils., ou du 
moins réputé pour tel , quoique le nom d'An- 
tonin lui eût donné d'abord le cœur des soldats 
et la victoire surMacrin, devint aussitôt après, 
par ses infamies, Thorreur du genre humain, 
'-^-iîi et se perdit lui-même. Alexandre Sévère, fils 
de l9amée, son parent et son successeur, vécut 
trop peu pour le bien du monde. 11. se plaignait 
d'avoir plus de peine à contenir ses soldats 
qu'à vaincre ses ennemis. Sa mère, qui le gou- 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 121 

vernait , fut cause de sa perte , comme elle l'a- ^'" '^^ ^- ^' 
vait été de sa gloire . Sous lui Artaxerxe^ Persien , 
tua son maître Artaban , dernier roi des Par- 23;j 
thés, et rétablit Fera pire des Perses en Orient. ^3. 

En ces temps, TÉglise encore naissante rem- 
plissait toute la terre ^ ; et non-seulement l'O- 
rient où elle avait commencé, c'est-à-dire la 
Palestine, la Syrie, TÉgypte, TAsie Mineure, et 
la Grèce, mais encore dans TOccident, outre 
ritalie, les diverses nations des Gaules, toutes 
les provinces d'Espagne, TAfrique, la Ger- 
manie, la Grande-Bretagne dans les endroits 
impénétrables aux armes romaines ; et encore 
hors de l'empire, TArménie, la Perse, les Indes, 
les peuples les plus barbares, les Sarmates, les 
Daces, les Scythes, les Maures, les Gétuliens, 
et jusqu'aux lies les plus inconnues. Le sang 
de ses martyrs la rendait féconde. Sous Trajan, 
saint Ignace, évêque d'Antioche, fut exposé aux 
bétesfarouches. Maro-Aurèle, malheureusement i"^ 
prévenu des calomnies dont on chargeait le 
christianisme, fit mourir saint Justin le philo- 
sophe, et l'apologiste de la religion chrétienne. i^a 
Saint Polycarpe , évéque de Smyrne , disciple i67 
de saint Jean, à l'âge de quatre-vingts ans fut 
condamné au feu sous le même j)rince. Les 177 
saints martyrs de Lyon et devienne endurèrent 
des supplices inouïs, à l'exemple de saint 
Photin', leur évèque, âgé de quatre-vingi-dix 
ans. L'Église gallicane remplit tout l'univers 
de sa gloire. Saint Irénée, disciple de saint 202 
Polycarpe, et successeur de saint Photin, imita 

* TcrtuU., adv. Jud., c. 7. Apolog.,e. 37. — 'OuPotlnn. 



122 DISCOURS 

Ans df r. c. g^jj prédécesseur, et mourut martyr sous Sé- 
vère y avec un grand nombre de fidèles de sob 
église. 

Quelquefois la persécution se ralentissait. 
Dans une extrême disette d'eau, que Marc-Au- 
174 rèle souffrit en Germanie, une légion chrétienne 
obtint une pluie capable d'étancher la soif de 
son armée, et accompagnée de coups de foudre 
qui épouvantèrent ses ennemis. Le nom de Fou- 
droyante fut donné ou confirmé à la légion par 
ce miracle. L'empereur en fut touché, et écrivit 
au sénat en faveur des chrétiens. A la fin, ses 
devins lui persuadèrent d'attribuer à ses dieux 
et à ses prières un miracle que les païens ne 
s'avisaient pas seulement de souhaiter. 

D'autres causes suspendaient ou adoucis- 
saient quelquefois la persécution pour un peu 
de temps : mais la superstition, vice que Marc- 
Aurèle ne put éviter, la haine publique, et les 
calomnies qu'on imposait aux chrétiens, pré- 
valaient bientôt. La fureur des païens se r^u- 
mait, et tout l'empire ruisselait du sang des 
martyrs. La doctrine accompagnait les souf- 
frances. 
2iî> Sous Sévère, et un peu après, Tertullien, 

prêtre de Carthage, éclaira l'Église par ses 
écrits, la défendit par une admirable Apolo- 
gétique, et la quitta enfin aveuglé par une or^ 
gueilleuse sévérité , et séduit par les visions du 
faux prophète Montanus. A peu près dans le 
même temps , le saint prêtre Clément Alexan- 
drin déterra les antiquités du paganisme, pour 
le confondre. Origène, fils du saint martyr 
Léonide, se rendit célèbre par toute l'Église dès 



SUR L'HISTOIRE UMVEUSELLE. 123 

sa première jeunesse^ et enseigna de grandes Ausdej. <. 
vérités, qu'il mêlait de beaucoup d'erreurs. 
Le philosophe Ammonius fit servir à la religion 
la philosophie platonicienne, et s'attira le res- 
pect même des païens. 

C^^ndant les Valentiniens, les Gnostiques, 
et d'autres sectes impies, combattaient l'Évan- 
gile par de fausses traditions : saint Irénée leur 
oppose la tradition et Tautorité des églises apos- 
toliques, surtout de celle de Rome, fondée par 
les apôtres saint Pierre et saint Paul, et la prin- 
cipale de toutes^ . TertuUien fait la même chose ' . 
L'Église n'est ébranlée ni par les hérésies, ni 
par les schismes, ni par la chute de ses docteurs 
les plus illustres. La sainteté de ses mœurs est 
si éclatante, qu'elle lui attire les louanges de 
ses ennemis. 

Les affaires de l'empire se brouillaient d'une 
terrible manière. Après la mort d'Alexandre, 230 
le tyran Maximin, qui l'avait tué, se rendit le 
maître, quoique- de race gothique. Le sénat lui 
opposa quatre empereurs, qui périrent tous 
en moins de deuxans. Parmi eux étaient les deux 
Gordien père et fils, chéris du peuple romain. 236,237,238 
Le jeune Gordien leur fils , quoique dans une 
extrême jeunesse il montrât une sagesse con- 
sommée, défendit à peine contre les Perses 
l'empire affaibli par tant de divisions. Il avait ^^- 
repris sur eux beaucoup de places importantes. 
Mais Philippe, Arabe, tua un si bon prince; et, ^^* 
de peur d'être accablé par deux empereurs, 



* Iren., adv. Ilfer., lib. m, rap. 1 , ?, :j. — ' 'Do Pncsc. 
ddv. Hier., r. 36. 



124 DISCOURS 

Ansdej. c. q^, [q g^nut élut Tun après lautre, il fit une 
paix honteuse avec Sapor, roi de Perse. C'est 
le premier des Romains qui ait abandonné par 
traité quelques terres de l'empire. On dit qu'il 
embrassa la religion chrétienne dans un temps 
où tout à coup il parut meilleur; et il est vrai 
qu'il fut favorable aux chrétiens. En haine de 
249 cet empereur, Dèce, qui le tua, renouvela 
la persécution avec plus de violence que ja- 
mais*. 

L'Église s'étendit de tous côtés, principale- 
ment dans les Gaules ' ; et l'empire perdit bien- 
tôt Dèce, qui le défendait vigoureusement. 
251 Gallus et Volusien passèrent bien vite : ÉmilieoL 
254 ne fit que paraître : la souveraine puissance f irt 
donnée à Valérien, et ce vénérable vieillard y 
monta par toutes les dignités. 11 ne fut cruel 
257 qu'aux chrétiens . Sous lui, le pape saint Etienne, 
20b et saint Cyprien, évèque de Carthage, malgré 
25t> toutes leurs disputes, qui n'avaient point rompu 
la communion, reçurent tous deux la même 
couronne. L'erreur de saint Cyprien , qui reje- 
tait le baptême donné par les hérétiques, ne 
nuisit ni à lui ni à l'Église. La tradition du 
saint-siége se soutint, par sa propre force, 
contre les spécieux raisonnements et contre 
l'autorité d'un si grand homme, encore que 
d'autres grands hommes défendissent la même 
doctrine. Une autre dispute fit plus de mal. 
'-^'^^ Sabellius confondit ensemble les trois per- 
sonnes divines, et ne connut en Dieu qu'une 

' Euseb., Ilist. eccl., lib. vi , c. 39. — » Greg. Tur., Hist 
Franc, lib. i, c. 28. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 125 

seule personne sous trois noms. Cette nouveauté ^"»*** ^ ^• 
étonna rËglise ; et saint Denis ^ évèque d'Ale- 
xandrie , découvrit au pape saint Sixte II les 
erreurs de cet hérésiarque *. Ce saint pape sui- 
vit 4e près au martyre saint Etienne, son pré- 
décesseur : il eut la tête tranchée, et laissa un 
plus grand combat à soutenir à son diacre saint 
Laurent. 

C'est alors qu'on voit commencer l'inonda- 
tion des barbares. Les Bourguignons et d'autres 258,259,200 
peuples germains, les Goths, autrefois appelés 
les Gètes, et d'autres peuples qui habitaient 
vers le Pont-Euxin et au delà du Danube, entrè- 
rent dans l'Europe : l'Orient fut envahi par les 
Scythes asiatiques et par les Perses. Ceux-ci 
défirent Valérien, qu'ils prirent ensuite par 
une infidélité ; et, après lui avoir laissé achever 
sa vie dans un pénible esclavage, ils l'écorchè- 
rent, pour faire servir sa peau déchirée de 
monument à leur victoire. Gallien, son fils et 2f,i 
son collègue, acheva de tout perdre par sa 
mollesse. Trente tyrans partagèrent l'empire. 

Odenat, roi de Palmyre, ville ancienne, dont 204 
Salomon est le fondateur, fut le plus illustre 
de tous : il sauva les provinces d'Orient des 
mains des barbares, et s'y fit reconnaître. Sa 
femme Zénobie marchait avec lui à la tète des 
armées, qu'elle commanda seule après sa mort, 
et se rendit célèbre par toute la terre pour 
avoir joint la chasteté avec la beauté , et le sa- 
voir avec la valeur. Claudius II, et Aurélien 268 
après lui, rétablirent les affaires de l'empire. 270 

' Euseb., nist. eccl., lib. vu , c. c. 



126 DISCOURS 

Al» de j. c. Pendant qu'ils abattaient lesGoths avec les Ger- 
mains par des victoires signalées^ Zénobie con- 
servait à ses enfants les conquêtes de leur père. 
Cette princesse penchait au judaïsme. Pour l'at- 
tirer^ Paul de Samosate^ évèque d'Antioçhe^ 
homme vain et inquiet^ enseigna son opinion 
judaïque sur la personne de Jésus-Christ^ qu'il 
ne faisait qu'un pur homme ^ Après une lon- 
gue dissimulation d'une si nouvelle doctrine^ 
il fut convaincu et condamné au concile d'An- 

273 tioche. La reine Zénobie soutint la guerre ooc 

274 tre Aurélien, qui ne dédaigna pas de triompher 
d'une femme si célèbre. Parmi de parpétoels 
combats, il sut faire garder aux gens degoerce 
la discipline romaine, et montra qu'en suivant 
les aniûens ordres et Tancienne frugalité, on 
pouvait faire agir de grandes armées au dedans 
et au dehors , sans être à charge àFempire. 

Les Francs commençaient alors à se faire 
craindre •. C'était une ligue de peuples ger- 
mains, qui habitaient le long du Rhin. Leur 
nom montre qu'ils étaient unis par Tambour de 
la liberté. Aurélien les avait battus étant parti- 
culier, et les tint en crainte étant empereur. 
Un tel prince se fit haïr par ses actions sangui- 

275 naires. Sa colère trop redoutée lui causa la 
mort. Ceux qui se croyaient en péril le prévin- 
rent, et son secrétaire menacé se mit à la tête 
de la conjuration. L'armée, qui le vit périr par 
la conspiration de tant de chefs, refusa d'élire 

* Euseb., Hist. eccl., lib. vu , c. 27, et seq. Athan., deSj- 
nod., n. 26, 43; tom. i,p. 739, 757, etc. Theodor., H»Tr. 
Fab. lib. u, c. 8. Nicepb., lib. vi, c. 27. — * Hist. Aug. Au- 
rel., c. 7. Flor., c. 2. Prob., c. 11 , 12. Firm., etc., c. 13. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 127 

un empereur, de peur de mettre sur le trône ^"' ''*' ' ^• 
un des assassins d'Aurélien; et le sénat, rétabli 
dans son ancien droit, élut Tacite. Ce nouveau 
prince était vénérable par son âge et par sa 
vertu; mais il devint odieux par les violences 
d'un parent à qui il donna le commandement 
de l'armée, et périt avec lui, dans une sédition, 
le sixième mois de son règne. Ainsi son éleva- i?7<i 
tion ne fit que précipiter le cours de sa vie. 
Son frère Florien prétendit Tempire par droit 
de succession, comme le plus proche héritier. 
Ce droit ne fut pas reconnu : Florien fut tué , 
etProbus forcé par les soldats à recevoir l'em- 
pire, encore qu'il les menac&t de les faire vi- 
vre dans Tordre. 

Tout fléchit sous un si grand capitaine : les 277 
Germains et les Francs, qui voulaient entrer 27h 
dans les Gaules, furent repoussés ; et en Orient, 280 
aussi bien qu'en Occident, tous les barbares 
respectèrent les armes romaines. Un guerrier 
si redoutable aspirait à la paix, et fit espérer 
à l'emph^e de n'avoir plus besoin de gens de 
guerre. L'armée se vengea de cette parole, et '^^-2: 
de la règle sévère que son empereur lui faisait 
garder. Un moment après, étonnée de la vio- 
lence qu'elle exerça sur un si grand prince , 
elle honora sa mémoire, et lui donna pour 
successeur Carus, qui n'était pas moins zélé 
que lui pour la discipline. Ce vaillant prince 283 
vengea son prédécesseur, et réprima les bar- 
bares, à qui la mort de Probus avait rendu 
le courage. Il alla en Orient combattre les Per- 
ses avec Numérien son second fils , et opposa 
aux ennemis , du côté du Nord , son fils aîné 



1 28 DISCOURS 



Ain i\e j. r 



Carinus, qu'il fit césar. Celait la seconde di- 
gnité , et le plus proche degré pour parvenir 
à Fempire. Tout TOrient trembla devant Ca- 
rus : la Mésopotamie se soumit; les Perses 
divisés ne purent lui résister. Pendant que tout 
lui cédait^ le ciel Tarrêta par un coup de fou- 
dre. A force de le pleurer, Numérien fut prêt 
à perdre les yeux. Que ne fait dans les cœurs 
Fenvie de régner? Loin d'être touché de ses 

284 maux, son beau-père Aper le tua ; mais Dio- 
clétien vengea sa mort, et parvint enfin à l'em- 
pire, qu'il avait désiré avec tant d'ardeur. 

285 Carinus se réveilla^ malgré sa mollesse, et battit 
Dioclétien ; mais en poursuivant les fuyards il 
fut tué par un des siens, dont il avait corrompu 
la femme. Ainsi l'empire fut défait du plus 
violent et du plus perdu de tous les hommes. 

Dioclétien gouverna avec vigueur, mais avec 
une insupportable vanité. Pour résister à tant 
d'ennemis, qui s'élevaient de tous côtés au de- 

28r, dans et au dehors , il nomma Haximien empe- 
reur avec lui , et sut néanmoins se conserver 
Fautorité principale. Chaque empereur fit un 

201 césar. Constantius Chlorus et Galérius furent 
élevés à ce haut rang. Les quatre princes sou- 
tinrent à peine le fardeau de tant de guerres. 
Dioclétien fuit Rome qu'il trouvait trop libre, 

'^'■^7 et s'établit à Nicomédie, où il se fit adorer, à la 
mode des Orientaux. Cependant les Perses, 
vaincus par Galérius, abandonnèrent aux Ro- 
mains de grandes provinces et des royaumes 
entiers. Après de si grands succès, Galérius ne 
veut plus être sujet, et dédaigne le nom de 
césar. Il commence par intimider Maximieu.' 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 129 

Une longue maladie avait fait baisser Tesprit ^"* «^^ •'• c- 
de Dioclétien, et Galérius^ quoique son gen- 
dre, le força de quitter Tempire *. Il fallut que 
Haxîmien suivit son exemple. 

Ainsi l'empire vint entre les mains de Cons- 
tantius Chlorus et de Galérius ; et deux nouveaux 304 
césars. Sévère et Maximin, furent créés en 
leur place par les empereurs qui se déposaient. 
Les Gaules , l'Espagne et la Grande-Bretagne 
furent heureuses, mais trop peu de temps, sous 
Constantius Chlorus. Ennemi des exactions, et 
accUsé par là de ruiner le fisc, il montra qu'il 
avait des trésors immenses dans la bonne vo- 
lonté de ses sujets. Le reste de l'empire souffrait 
beaucoup sous tant d'empereurs et tant de cé- 
sars: les officiers se multipliaient avec les prin- 
ces; les dépenses et les exactions étaient in- 
finies. 

Le jeune Constantin, fils de Constantius 
Chlorus, se rendait illustre' : mais il se trouvait 
entre les mains de Galérius. Tous les jours cet 
empereur, jaloux de sa gloire, l'exposait à de 
nouveaux périls. Il lui fallait combattre lesbétes 
farouches par une espèce de jeu : mais Galérius 
n'était pas moins à craindre qu'elles. Constan- 
tin, échappé de ses mains, trouva son père 
expirant. En ce temps, Maxencc, fils de Haxi- soe 
mien et gendre de Galérius, se fit empereur à 
Rome, malgré son beau-père; et les divisions 
intestines se joignirent aux autres maux de 
l'État. L'image de Constantin, qui venait de 

' Euseb., Hist. eccl., lib. viii, cap. 13; Orat. Const. ad 
Sanct cœt. 26 ; Lact., de Mort. Persec., c. 17, 18. — * Lact,, 
ib., c. 24. 

BOilS. — UIST. UMV. 9 



1 30 DISCOURS 

Ans de .1 c succédcp i\ soD [)ère, portée à Rome^ selon la 
coutume, y fut rejetée par lesordres deMaxence.. 
La réception des images était la forme ordinaire 
de reconnaître les nouveaux princes. On se pré- 
3(»7 pare à la guerre de tous côtés. Le césar Sévère, 
que Galérius envoya contre Maxence, le fit 
trembler dans Rome*. Pour se donner de l'ap- 
pui dans sa frayeur, il rappela son père Maxi- 
mien. Le vieillard ambitieux quitta sa retraite, 
où il n'était qu'à regret, et tâcha en vain de 
retirer Dioclétien, son collègue, du jardin qu'il 
cultivait à Salone. Au nom de Maximien, em- 
pereur pour la seconde fois , les soldats de Sé- 
vère le quittent. Le vieil empereur le fait tuer; 
et en même temps, pour s'appuyer contre Ga- 
lérius, il donne à Constantin sa fille Fauste. Il 
fallait aussi de Tappui à Galérius après la mort 
de Sévère ; c'est ce qui le fit résoudre à nommer 
Licinius empereur* : mais ce choix piqua Maxi- 
min , qui , en qualité de césar, se croyait plus 
proche du suprême honneur. Rien ne put lui 
persuader de se sonjmettre à Licinius, et il se 
rendit indépendant dans l'Orient. Il ne restait 
presque à Galérius que FUlyrie, où il s'était 
retiré après avoir été chassé d'Italie. 
Le reste de l'Occident obéissait à Maximien, 



à son fils Maxence, et à son gendre Constantin; 
mais il ne voulait non plus, pour compagnons 
de l'empire, ses enfants que les étrangers. Il 
lâcha de chasser de Rome son fils Maxence, qui 
le chassa lui-même. Constantin, qui le reçut 

' Lact., de Mort. Persec., c. 26, 27. — * I-act., ibid., 

C. 28, 29, 30, 3! , 32. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. I3i 

dans les Gaules^ ne le' trouva pas moins perfide. ^'»* <** •'• ^• 
Après divers attentats^ Haximien fit un dernier 
complot , où il crut avoir engagé sa fille Fauste 
contre son mari. Elle le trompait; et Maximien, 
qui pensait avoir tué Constantin en tuant Teunu- 
gue qu^on avait mis dans son lit, fut contraint 
de se donner la mort A lui-même. Une nouvelle 312 
guerre s'allume; et Maxertce, sous prétexte de 
veïigfer son père, se déclare contre Constantin, 
qui marche à Rome avec ses troupes *. En même 
temps, il fait renverser les statues de Maxi- 
mien: celles de Dioclétien, qui y étaient jointes, 
curent le même sort. Le repos de Dioclétien fut 
troublé de ce mépris ; et il mourut quelque 
temps après, autant de chagrin que de vieil- 
lesse. 

En ces temps , Rome, toujours ennemie du 
christianisme, fit un dernier effort pour Téteinr 
dre, et acheva de l'établir. Galérius, marqué 
par les historiens comme Fauteur de la dernière 
persécution*, deux ans devant qu'il eût obligé 
Bioclétien à quitter l'empire , le contraignit à 302 
faire ce sanglant édit qui ordonnait de persé- 
cuter les chrétlensplus violemment que jamais. 
Maximien, qui les haïssait, et n'avait jamais 
cessé de les tourmenter, animait les magistrats 
et les bourreaux : mais sa violence , quelque 
extrême qu'elle fût, n'égalait point celle de 
Maximin et de Galérius. On inventait tous les 
jours de nouveaux supplices. La pudeur des 
vierges chrétiennes n'était pas moins attaquée 

' Lact., de Mort. Persec., cap. 42, 43. — * Euseb. , Hist. 
eccl., lib. VIII , c. 16 ; De vita Constant., lib. I, c. 57 ; Lact., 
ib»^., c. 9 et seq. 

9. 



132 DISCOURS 

Ans de j. c. q^g [^^jj» fQ[^ Qh rccherchait les livres sacrés 
avec des soins extraordinaires^ pour en abolir 
la mémoire; et les chrétiens n'osaient les avoir 
dans leurs maisons^ ni presque les lire. Ainsi, 
après trois cents ans de persécution^ la haine 
des persécuteurs devenait plus &pre. Les chré- 
tiens les lassèrent par leur patience. Les peu- 
ples, touchés de leur sainte vie, se conver- 
tissaient en foule. Galérius désespéra de les 

31 1 pouvoir vai ncre . Frappé d'une maladie extraor- 
d inaire, il révoqua ses édits, et mourut de la 
mort d'Antiochus, avec une aussi fausse péni- 

312 tence. Maximin continua la persécution : mais 
Constantin le Grand, prince sage et victorieux, 
embrassa publiquement le christianisme. 

ONZIÈME ÉPOQUE. 

CONSTANTIN, OU LA PAIX OK l'ÉGLISE. 

Cette célèbre déclaration de Constantin arriva 
Tan 312 de Notre-Seigneur. Pendant qu'il as- 
siégeait Maxence dans Rome , une croix lumi- 
neuse lui parut en Tair devant tout le monde , 
avec une inscription qui lui promettait la vic- 
toire : la même chose lui est confirmée dans 
un songe. Le lendemain , il gagna cette célèbre 
bataille qui défit Rome d'un tyran, et TÉglise 
d'un persécuteur. La croix fut étalée comime la 
défense du peuple romain et de tout l'empire. 

313 Un peu après, Maximin fut vaincu par Lici- 
nius, qui était d'accord avec Constantin; et 
il fit une fin semblable à celle de Galérius. La 
paix fut donnée à l'Église. Constantin la com- 



SUR L HISTOIRE UNIVERSELLE. 133 

bla d'honneurs*. La victoire le suivit partout^ ^'**'*^ •'• ^* 
et les barbares furent réprimés , tant par lui 
que par ses enfants. Cependant Lioinius se 315 
brouille avec lui, et renouvelle la persécution. 
Battu par mer et par terre, il est contraint de 324 
quitter l'empire, et enfin de perdre la vie. 

En ce temps, Constantin assembla à Nicée en 32'> 
Bithynie le premier concile général , où trois 
cent dix«-huit évéques, qui représentaient toute 
rÉglise^ condamnèrentle prêtre Arius, ennemi 
de la divinité du Fils de Dieu , et dressèrent le 
Symbole où la consubstantialité du Père et du 
Fils est établie. Les prêtres de TÉglise romaine, 
envoyés par le pape saint Silvestre , précédèrent 
tous les évéques dans cette assemblée; et un 
ancien auteur grec * compte parmi les légats 
du saint-siége le célèbre Osius^ évêque de Gor- 
doue, qui présida au concile. Constantin y prit 
sa séance, et en reçut les décisions comme un 
oracle du ciel. Les ariens cachèrent leurs er- 
reurs, et rentrèrent dans ses bonnes grâces 
en dissimulant. 

Pendant que sa valeur maintenait Tempire au^ 
dans une souveraine tranquillité, le repos dans 
sa famille fut troublé par les artifices de Fauste 
sa femme. Crispe, fils de Constantin , mais d'un 
autre mariage, accusé par cette marâtre de 
l'avoir voulu corrompre , trouva son père in- 
flexible. Sa mort fut bientôt vengée. Fauste, 
convaincue, fut suffoquée dans le bain. Mais 
Constantin, déshonoré par la malice de sa 

* Var. Édition de 1681 : La combla d'honneurs et de biens. 
' Gel. Cyzic. Hist. Conc. Nie, lib. 11, cap. 6, 27; Conc, 
Labb., tom. 11 , col. 108, 227. 



1 34 DISCOURS 

Ans de j. c femme, reçut en même temps beaucoup d'hon- 
neur par la piété de sa mère. Elle découvrit, 
dans les ruines de Tancienne Jérusalem, la 
vraie croix, féconde en miracles. Le saint sé- 
pulcre fut aussi trouvé. La nouvelle ville de 
Jérusalem, qu'Adrien avait fait bâtir; la grotte 
où était né le Sauveur du monde , et tou3 les 
saints lieux, furent ornés de temples superbe 
330 par Hélène et par Constantin. Quatre ans 
après, l'empereur rebâtit Byzance , qu'il ap- 
pela Constantinople, et en fit le second siège 
de l'empire. 

L'Église, paisible sous Constantin, fut cruel- 
lement affligée en Perse. Une infinité de mar- 

336 tyrs signalèrent leur foi. L'empereur t&cha en 
vain d'apaiser Sapor, et de l'attirer au christia- 
nisme. La protection de Constantin ne donna 
aux chrétiens persécutés qu'une favorable re- 

337 traite. Ce prince, béni de toute l'Église, mourut 
plein de joie et d'espérance, après avoir par- 
tagé l'empire entre ses trois fils, Constantin, 
Constance et Constant. Leur concorde fut bien- 

340 tôt troublée. Constantin périt dans la guerre 
qu'il eut avec son frère Cohstant pour les limi- 
tes de leur empire. Constance et Constant ne 
furent guère plus unis. Constant soutint la foi 
de Nicée , que Constance combattait. Alors TÉ- 
glise admira les longues souffrances de saint 
Athanase, patriarche d'Alexandrie et défen- 
seur du concile de Nicée. Chassé de son*siég€ 
par Constance, il fut rétabli canoniquement 

341 par le pape saint Jules I, dont Constant appuya 
le décret *. Ce bon prince ne dura guère. Le 

* SocT., llist.cccles.,lib. n, c. 15; Sozim., lib, m, c. 8. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 135 

tyran Magnence le tua par trahison : mais tôt ^"' ^"^ ^- ^ 
après ^ vaincu par (Constance ^ il se tua lui- 351 
même. 

Dans la bataille où ses affaires furent ruinées^ 353 
Valens , évéque arien , secrètement averti par 
scsamis^ assura Constance que 1 -armée du tyran 
était en fuite, et fit croire au faible empereur 
qu'il le savait par révélation. Sur cette fausse 
révélation. Constance se liVre aux ariens. Les 
évoques orthodoxes sont chassés de leurs sièges ; 
toute rÉglise est remplie de confusion et de 
trouble.; la constance du pape Libère cède aux 
ennuis de Texil; les tourments font succomber 
le vieil Osius , autrefois le soutien de TÉglise. 357 
Le concile de Rimini, si ferme d'abord, fléchit 359 
à la fin par surprise et par violence : rien ne 
se fait dans les formes; Tautorité de l'empereur 
est la seule loi : mais les ariens, qui font tout 
par là, ne peuvent s'accorder entre eux, et 
changent tous les jours leur symbole ; la foi de 
Nicée subsiste; saint Àthanase et saint Hilaire, 
évèque de Poitiers, ses principaux défenseurs, 
se rendent célèbres par toute la terre. 

Pendant que l'empereur Constance, occupé 
des affaires de l'arianisme, faisait négligem- 
ment celles de l'empire, les Perses remportèrent 
de grands avantages. Les Allemands et les 357,358,309 
Francs tentèrent de toutes parts l'entrée des 
Gaules : Julieû, parent de l'empereur, les arrêta 
et les battit. L'empereur lui-même défit les 
Sarmates, et marcha contre les Perses. Là pa- 36o 
rait la révolte de Julien contre l'empereur, son 36 1 
apostasie, la mort de Constance, le règne de 
Julien, son gouvernement équitable , et le nou- 



1 36 DISCOURS 

Ans de j. c. ycRu gcnrc dc persécution qu'il fit souffrir à 
rÉglise. Il en entretint les divisions; il exclut 
les chrétiens non-seulement des honneurs, 
mais dçs études; et, en imitant la sainte disci- 
pUne de rÉglise , il crut tourner contre elle ses 
propres armes. Les supplices furent ménagés, 
et ordonnés sous d'autres prétextes que ùelui 
de la religion. Les chrétiens demeurèrent fidè- 
les à leur empereur : mais la gloire, qu'il eher- 

36a chait trop , le fit périr ; il fut tué dans la Perse, 
où il s'était engagé témérairement. Jovien, son 

364 successeur, zélé chrétien, trouva les affaires 
désespérées, et ne vécut que pour conclure une 
paix honteuse. 
366 « 37\ Après lui, Valentinien fit la guerre en grand 
capitaine : il y mena son fils Gratien dès sa pre- 
mière jeunesse, maintint la discipline militaire, 
battit les barbares, fortifia les frontières de 
Vempire, et protégea en Occident la foi de Ni- 
cée. Valons son frère, qu'il fit son collègue, la 
persécutait en Orient; et, ne pouvant gagner 
ni abattre saint Basile et saint Grégoire de Na- 
zianze, il désespérait de la pouvoir vaincre. 
Quelques ariens joignirent de nouvelles erreurs 
aux anciens dogmes de la secte, Aërius, prêtre 
arien, est noté dans les écrits des saints Pères 
comme l'auteur d'une nouvelle hérésie % pour 
avoir égalé la prêtrise à l'épiscopat, et avoir 
jugé inutiles les prières et les oblations que 
toute l'Église faisait pour les morts. Une troi- 
sième erreur de cet hérésiarque était de comp- 
ter parmi les servitudes de la loi l'observance 

' Epiph., lib. m, haer. lxxv; tom. i, p. 906; Aug., 
hier. LUI ; tom. viii , col. 18. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 137 

de certains jeûnes marqués^ et de vouloir que ^"» ^^ •'• c- 
le jeûne fût toujours libre. Il vivait encore 
quand saint Épiphane se rendit célèbre par son 
Histoire desJbérésies^ où il est réfuté avec tous 
les autres. Saint Martin fut fait évèque de Tours^ 375 
et remplit tout Tunivers du bruit de sa sainteté 
et de ses miracles^ durant sa vie et après sa mort. 
Yalentinien mourut après un discours violent 
qu'il fit aux ennemis de Tempire; son impé- 
tueuse colère^ qui le faisait redouter des autres^ 
lui fut fatale à lui-môme. Son successeur Gra- 
tienvit sans envie l'élévation de son jeune frère 
Yalentinien II, qu'on fit empereur, encore qu'il 
n'eûtque neuf ans. Sa mère Justine, protectrice 
des ariens, gouverna durant son bas âge. 

On voit ici en peu d'années de merveilleux 
événements : la révolte des (îoths contre Valens ; 
ce prince quitter les Perses pour réprimer les 377 
rebelles ; Gratien accourir à lui après avoir rem- 378 
porté une victoire signalée sur les Allemands. 
Valens, qui veut vaincre seul, précipite le com- 
bat, où il est tué auprès d'Andrinople : les Goths 
victorieux le brûlent dans un village où il s'é- 
tait retiré. Gratien, accablé d'affaires, associe 379 
à l'empire le grand Théodose, et lui laisse l'O- 
rient. Les Goths sont vaincus : tous les barbares 
sont tenus en crainte; et, ce que Théodose n'es- 
timait pas moins, les hérétiques macédoniens, 
qui niaient la divinité du Saint-Esprit, sont 
condamnés au concile de Coni^tantinople. Il ne sei 
s'y trouva que l'Église grecque : le consente- 
ment de tout l'Occident, et du pape saint Da- 
mase, le fit appeler second concile général. 

Pendant que Théodose gouvernait avec tant 



133 DISCOURS 

An» de j. c ^Q force et tant de succès, Graticn, qui n'était 

pas moins vaillant ni moins pieux, abandonne 

383 de ses troupes, toutes composées d'étrangers , 

fut immolé au tyran Maxime. L'Église ^t l'em- 

386, 387 pire pleurèrent ce bon prince. Le tyran régna 
dans les Gaules , et sembla se contenter de ce 
partage. L'impératrice Justine publia, sous le 
nom de son fils, des édits en faveur de l'aria- 
nisme. Saint Ambroise, évoque de Milan, ne 
lui opposa que la saine doctrine, les prières 
et la patience, et sut, par de telles armes, 
non-seulement conserver à l'Église les basi- 
liques que les hérétiques voulaient occuper, 
mais encore lui gagner le jeune empereur. Ce- 
pendant Maxime remue ; et Justine ne trouve 
rien de plus fidèle que le saint évoque, qu'elle 
traitait de rebelle. Elle l'envoie au tyran, que 
ses .discours ne peuvent fléchir. Le jeune Va- 
lentinien est contraint de prendre la fuite avec 
sa mère. Maxime se rend maître à Rome, où il 
rétablit les sacrifices des faux dieux, par com- 
plaisance pour le sénat, presque encore tout 
388 païen. Après qu'il eut occupé tout l'Occident, 
et dans le temps qu'il se croyait le plus paisible. 
Théodose, assisté des Francs, le défit dans la 
Pannonie, l'assiégea dans Aquilée, et le laissa 
tuer par ses soldats. Maître absolu des deux 
empires, il rendit celui d'Occident à Valenti- 
nien, qui ne le garda pas longtemps. Ce jeune 
prince éleva et abaissa trop Arbogaste, un ca- 
pital ne des Francs, vaillant, désintéressé, mais 
capable de maintenir par toute sorte de crimes 
le pouvoir qu'il s'était acquis sur les troupes. 
Il éleva le tyran Eugène, qui ne savait que dis- 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 139 

courir, et tua Valentinien . qui ne voulait plus ^"* **** •'• ^• 
avoir pour maître le superbe Franc, Ce coup 392 
détestable fut fait dans les Gaules, auprès de 
Vienne. Saint Ambroise , que le jeune empereur 
avait mandé pour recevoir de lui le baptême, 
déplora sa perte, et espéra bien de son salut. Sa 
mort ne demeura pas impunie. Un miracle vi- 
sible donna la victoire à Théodose sur Eugène^ 
et sur les faux dieux dont ce tyran avait réta- 
bli le culte. Eugène fut pris : il fallut le sacri- 394 
fier à la vengeance publique, ^t abattre la. ré- 
bellion par sa mort. Le fier Àrbogaste se tua 
lui-même, plutôt que d'avoir recours à la dé- 
mence du vainqueur, que tout le reste des re- 
belles venait d'éprouver. 

Théodose, seul empereur, fut la joie et Tad- 
miration de tout l'univers. Il appuya la reli- 
gion ; il fit taire les hérétiques; il abolit les 
sacrifices impurs des païeils; il corrigea la mol- 
lesseet réprimales dépenses superflues. Il avoua 390 
humblement ses fautes, et il en fit pénitence. 
Il écouta saint Ambroise, célèbre docteur de 
l'Église, qui le reprenait de sa colère, seul vice 
d'un si grand prince. Toujours victorieux , ja- 
mais il ne fit la guerre que par nécessité. Il 
rendit les peuples heureux, et mourut en 395 
paix, plus illustre par sa foi que par ses vic- 
toires. 

De son temps, saint Jérôme, prêtre retiré 386, 38? 
dans la sainte grotte de Bethléem, entreprit 
des travaux immenses pour expliquer l'Écriture, 
en lut tous les interprètes , déterra toutes les 
histoires saintes et profanes qui la peuvent 
éclaircir, et composa, sur l'original hébreu, la 



140 - DISCOURS 

Ans de j. c. yersioii dc la Bible que toute TÉglise a reçue 
sous le nom de Vulgale. 

L'empire^ qui paraissait invincible sous Théo* 
dose^ changea tout à coup sous ses deux fils. 
Arcade eut TOrient, et Honorius TOccident : 
tous deux gouvernés par leurs ministres^ ils 
firent servir leur puissance à des intérêts par- 

?. 5 ticuliers. Rufin et Eutrope^ successivement fa- 
voris d'Arcade^ et aussi méchants rnuqueTaii- 

399 tre^ périrent bientôt; et les «iffaires n'en allè- 
rent pas mieux sous un prince faible* Sa femme 
403, 404 Ëudoxe lui fitpersécuter saint Jean Chrysostome^ 
patriarche de Constantinople^ et la lumière de 
l'Orient. Le pape saint Innocent, et tout TOcci- 
dent, soutinrent ce grand évèque contre Théo- 
phile, patriarche d'Alexandrie, ministre des 
406 et suiv. violences de l'impératrice. L'Occident était 
troublé par l'inondation des barbares. Rada- 
gaise, Gothet païen, ravagea l'Italie. Les Van- 
dales, nation gothique et arienne, occupèrent 
une partie de la Gaule , et se répandirent dans 
l'Espagne. Alaric, roi des Visigoths, peuples 
ariens, contraignit Honorius à lui abandonner 
ces grandes provinces déjà occupées par les 
Vandales. Stilicon, embarrassé de tant de bar- 
bares, les bat, les ménage, s'entend et rompt 
avec eux , sacrifie tout à son intérêt , et con- 
serve néanmoins l'empire qu'il avait dessein 
d'usurper. 

408 Cependant Arcade mourut, et crut l'Orient 
si dépourvu de bons sujets , qu'il mit son fils 
Théodose, âgé de huit ans, sous la tutelle d'Is- 
degerde, roi de Perse. Mais Pulchérie, sœur 
du jeune empereur, se trouva capable des 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 141 

grandes affaires. L'empire de Théodose se sou- ^"^ *** •'• ^• 
tint par la prudence et par la piété de cette 
princesse. 

Celui d'Honorius semblait proche de sa ruine. 
Il fit mourir Stilicon ^ et ne sut pas remplir la 
place d'un si habile ministre. La révolte de 409 
Constantin , la perte entière de la Gaule et de 
l'Espagne^ la prise et le sac de Rome par les ar- 410 
mes d'Âlaric et des Visigoths^ furent la suite 
de la mort de Stilicon. Ataulphe^ plus furieux 
qu'Alaric^ pilla Rome de nouveau^ et il ne son- 
geait qu'à abolir le nom romain; mais^ pour 
le bonheur de Tempire, il prit Placidie, sœur 
de l'empereur. Cette princesse captive, qu'il 
épousa y l'adoucit. Les Goths traitèrent avec les 
Romains^ et s'établirent en Espagne ^ en se ré- 413 
servantdanslesGaules les provinces qui tiraient 414, 415 
vers les Pyrénées. Leur roi Vallia conduisit sa- 
gement ces grands desseins. L'Espagne montra 
sa constance ; et sa foi ne s'altéra pas sous la 
domination de ces ariens. 

Cependant les Bourguignons^ peuples ger- 
mains , occupèrent le voisinage du Rhin , d'où 
peu à peu ils gagnèrent le pays qui porte en- 
core leur nom. Les Francs ne s'oublièrent pas : 
résolus de faire de nouveaux efforts pour s'ou- 420 
vrir les Gaules^ ils élevèrent à la royauté Phara- 
mond^ fils de Marcomir; et la monarchie de 
France^ la plus ancienne et la plus nd^le de 
toutes celles qui sont au monde ^ commença 
sous lui. 

Le malheureux Honorius mourut sans en- 
fants, et sans pourvoir à Tempire. Théodose 424 
nomma empereur son cousin Valentinien III , 



142 DISCOURS 

Ans de j. c. fi]g j^ Placidle et de Constance , son second 
mari, et le mit durant son bas âge sous la tu- 
telle de sa mère, à qui il donna le titre d'impé- 
ratrice. 
411, 413 En ces temps , Célestius et Pelage nièrent le 
péché originel, et la grâce par laquelle nous 
sommes chrétiens. Malgré leurs dissimulations, 
.416 les conciles d'Afrique le» condamnèrent. Les 
417 papes saint Innocent et saint Zozime, que le 
pape saint Célestin suivit depuis , autorisèrent 
la condamnation, et retendirent par tout l'uni- 
vers. Saint Augustin confondit ces dangereux 
hérétiques, et éclaira toute l'Église par ses ad^ 
mirables écrits. Le même Père, secondé de saint 
Prosper son disciple, ferma la bouche aux de- 
mi-pélagiens, qui attribuaient le commence- 
ment de la justification et de la foi aux seules 
forces du libre arbitre. 

Un siècle si malheureux à l'empire, et où il 
s'éleva tant d'hérésies, ne laissa pas d'être heu- 
reux au christianisme. Nul trouble ne l'ébranla, 
nnlle hérésie ne le corrompit, L'Église, féconde 
en grandshommes, confondit toutes leserreurs. 
Après les persécutions. Dieu se plut à faire 
éclater la gloire de ses martyrs : toutes les 
histoires et tous les écrits sont pleins des mira*- 
clés que leur secours imploré, et leurs tombeaux* 
406 honorés, opéraient par toute la terre ^ Vigi- 
lance, qui s'opposait à des sentiments si reçus, 
réfuté par saint Jérôme, demeura sans suite. 
La foi chrétienne s'affermissait, et s'étendait 

* Hier. cont. Vigil., t. iv, part. ii, col. 282 et seq.; Gennad., 
de Script, eccl. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. t43 

tous les jours. Mais Tempire d'Occident n'en ^"* ^'^ ^- ^• 
pouvait plus. Attaqué par tant d'ennemis, il 
fut encore affaibli par les jalousies de ses gé- 
néraux. Par les artifices d'Aétius, Boniface, 
comte d'Afrique , devint suspect à Placidie. Le 427 
comte maltraité fit venir d'Espagne Genséric 
et les Vandales, que les Goths en chassaient, 
et se repentit trop tard de les avoir appelés. 
L'Afrique fut 6tée à l'empire. 

L'Église souffrit des maux infinis par la vio- 
lence de ces ariens, et vit couronner une infi- 
nité de martyrs. Deux furieuses hérésies s'éle- 429 
vèrent : Nestorius, patriarche de Constantino- 
pie, divisa la personne de Jésus-Christ; et vingt 
ans après, Eutychès, abbé, en confondit les 
deux natures. Saint Cyrille , patriarche d'A- 430 
lexandrie, s'opposa à Nestorius, qui fut con- 
damné par le pape saint Célestin. Le concile 431 
d'Éphèse, troisième général, en exécution de 
cette sentence, déposa Nestorius, et confirma 
le décret de saint Célestin, que les évoques du 
concile appellent leur père dans leur défini- 
tion*. La sainte Vierge fut reconnue pour mère 
de Dieu, et la doctrine de saint Cyrille fut célé- 
brée par toute la terre. Théodose, après quel- 
ques embarras, se soumit au concile, et bannit 
Nestorius. Eutychès, qui ne put combattre 448 
cette hérésie qu'en se jetant dans un autre ex- 
cès, ne fut pas moins fortement rejeté. Le 
pape saint Léon le Grand le condamna et le ré- 
futa tout ensemble, par une lettre qui fut révé- 
rée dans tout l'univers. Le concile de Chalcé- 451 

' Part. IlConc. Eph. act. I. Sent, depos. Nestor., tom. m, 
Conc. Lab., col. 533. 



144 DISCOURS 

Ans de j. c. doinc , quatrième général, où ce grand pape 
tenait la première place, autant par sa doctrine 
que par Tautorité de son siège, anathématisa 
Eutychès, et Dioscore, patriarche d'Alexan- 
drie, son protecteur. La lettre du concile à saint 
Léon fait voir que ce pape y présidait par ses lé- 
gats, comme le chef à ses membres \ L'empe^ 
reur Marcien assista lui-même à cette grande 
assemblée, à l'exemple de Constantin, et en re- 
çut les décisions avec le même respect. Un peu 
auparavant , Pulchérie l'avait élevé à l'empire 
en l'épousant. Elle fut reconnue pour impéra- 
trice après la mort de son frère, qui n'avait 
point .laissé de fils. Mais il fallait donner un 
maître à l'empire : la vertu de Marcien lui pro- 
cura cet honneur. Durant le temps de ces deux 
conciles, Théodoret, évèque de Cyr, se rendit 
célèbre et sa doctrine serait sans tache, si les 
écrits violents qu'il publia contre saint Cyrille 
n'avaient eu besoin de trop grands éclaircisse- 
ments. Il les donna de bonne foi, et fut compté 
parmi les évèques orthodoxes. 

Les Gaules commençaient à reconnaître les 
Francs. Aétius les avait défendues contre Pha- 
ramondet contre Clodion le Chevelu : mais 
Mérovée fut plus heureux, et y fit un plus so- 
lide étabhssement , à peu près dans le même 
temps que les Anglais, peuples saxons, occupè- 
rent la Grande-Bretagne. Ils lui donnèrent leur 
nom, et y fondèrent plusieurs royaumes. 

Cependant les Huns , peuples des Palus-Méo- 
tides, désolèrent tout l'univers avec une ar- 

* Kelafc. S. Syn. Cbalc. ad Léon. Conc. part, m; tom. iv, 
col. 837. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. H5 

mée immense, sous la conduite d'Attila leur Anad^j. c 
roi, le plus affreux de tous les hommes. Aétius, 
qui le défit dans les Gaules, ne put rempêcher 
de ravager l'Italie. Les lies de la mer Adriati- 4r^ 
que servirent de retraite à plusieurs contre sa 
fureur, Venise s'éleva au milieu des eaux. Le 
pape saint Léon, plus puissant qu'Aétius et que 
les armées romaines, se fit respecter par ce roi 
barbare et païen , et sauva Rome du pillage : 
mais elle y fut exposée bientôt après , par les 
débauches de son empereur Vaientinien.Maxi- 45.', a^a 
me, dont il avait violé la femme, trouva le 
moyen de le perdre, en dissimulant sa douleur, 
et se faisant un mérite de sa complaisance. Par 
ses conseils trompeurs, l'aveugle empereur fit 
mourir Aétius, le seul rempart de l'empire. 
Maxime, auteur du meurtre, en inspire la ven- 
geance aux amis d'Aétius, et fait tuer l'empe- 
reur. Il monte sur le trône par ces degrés, et 
contraint l'impératrice Eudoxe , fille de Théo- 
dose le Jeune , à l'épouser. Pour se tirer de ses 
mains, elle ne craignit point de se mettre en 
celles de Genseric. Rome est en proie au bar- 
bare : le seul saint Léon l'empêche d'y mettre 
tout à feu et à sang : le peuple déchire Maxime, 
et ne reçoit dans ses maux que cette triste con- 
solation. 

Tout se brouille en Occident : on y voit plu- 
sieurs empereurs s'élever, et tomber presque 
en même temps. Majorien fut le plus illustre. 
Avitus soutint mal sa réputation, et se sauva par 45a 
un évêché. On ne put plus défendre les Gaules 457 
contre Mérovée, ni contre Childéric son fils : 
mais le dernier pensa périr par ses débauches. 

BOSS. — HIST. UNIV. 10 



ng discours 

Aiu.drj. c. j^i ses sujets le chassèrent, un fidèle ami qui 
458 lui resta le fit rappeler. Sa valeur le fit craindre 
465 de ses ennemis, et ses conquêtes s'étendirent 
bien avant dans les Gaules. L'empire d'Orient 
474 était paisible sous Léon Thracien, successeur 
4.5 de Marcien , et sous Zenon, gendre et succès- 
47G seur de Léon. La révolte de Basilisque, bien- 
tôt opprimé, ne causa qu'une courte inquié- 
tude à cet empereur; mais l'empire d'Occident 
périt sans ressource. Auguste qu'on nomme 
Augustule, fils d'Oreste, fut le dernier empe- 
reur reconnu à Rome; et incontinent après il 
fut dépossédé par Odoacre, roi des Hérules. 
C'étaient des peuples venus du Pont-Euxin, 
dont la domination ne fut pas longue. 

En Orient, l'empereur Zenon entreprit de se 
signaler d'une manière inouïe. Il fut le premier 
des empereurs qui se mêla de régler les ques- 
tions de la foi. Pendant que les demi-euty chiens 
482 s'opposaient au concile de Chalcédoine, il pu- 
blia contre le concile son Hénotique , c'est-à- 
dire son décret d'union, détesté par les catho- 
J«i liques, et condamné par le pape Félix III. Les 
Hérules furent bientôt chassés de Rome par 
490, 401 Théodoric, roi des Ostrogoths, c'est-à-dire Goths 
orientaux, qui fonda le royaume d'Italie, et 
laissa, quoique arien, un assez libre exercice à 
4^2 la religion catholique. L'empereur Anastase la 
troublait en Orient. Il marcha sur les pas de 
Zenon, son prédécesseur, et appuya les héréti- 
4^3 ques. Par là il aliéna les esprits des peuples, et 
ne put jamais les gagner, même en ôtant des 
impôts fâcheux. L'Italie obéissait à Théodoric. 
Odoacre, pressé dans Rnvenne, tâcha de se 



SUR UHISTOIRE UNIVERSELLE. H7 

sauver par un iraiié que Théodoric n'observn *""'' ^ <•• 
pas ; et les Hérule^ furent contraints de tout 
abandonner. Théodoric , outre l'Italie , tenait 
encore la Provence. De son temps , saint Benoit, -liu 
retiré en Italie dans un désert, commençait^ 
dès ses plus tendres années, à pratiquer les 
saintes maximes dont il composa depuis cette 
belle règle que tous les moines d'Occident re- 
çurent avec le même respect que les moines 
d'Orient ont pour celle de saint Basile. 

Les Romains achevèrent de perdre les Gaules 
par les victoires de Clovis, fils de Childéric. Il 
gagna aussi sur les Allemands la bataille de Toi- 4.rj 
biac, par le vœuqu'ilfitd'embrasserla religion 
chrétienne, à laquelle Glotilde sa femme ne ces- 
sait de le porter. Elle était de la maison des rois 
de Bourgogne, et catholique zélée, encore que sa 
famille et sa nation fût arienne. Clovis, instruit 
par saint Vaast,futbaptiséàReims, avec ses Fran- 
çais, par saint Remy, évèque de cette ancienne 
métropole. Seul de tous les princes du monde, 
il soutint la foi catholique , et mérita le titre do 
tré$-chrétien à ses successeurs. Par la bataille où 
il tua de sa propre main Alaric, roi des Visi- 
goths, Tolose ^ et l'Aquitaine furent jointes à ^'(^ 
son royaume. Mais la victoire des Ostrogoths so? 
l'empêcha de tout prendre jusqu'aux Pyré- ^os 
nées, et la fin de son règne ternit la gloire des 510 
commencements. Ses quatre enfants partagè- 
rent le royaume, et ne cessèrent d'entreprendre 
les uns sur les autres. Anastase mourut frappé 
du foudre. 



' Aujourd'hui Toulous(3. {ÉtVd. de Vers.) 

10. 



148 DISCOURS 

Ans de j. c. JusUii , de bossc naissance, mais habile et très- 
si» catholique , fut fait empereur par le sénat. Il se 
soumit, avec tout son peuple, aux décrets du 
pape saint Hormisdas, et mit fin aux troubles 

526 de l'Église d'Orient. De son temps, Boëce^ 
homme célèbre par sa doctrine aussi bien que 
par sa naissance, et Symmaque son beau-père, 
tous deux élevés aux charges les plus éminen- 
tes, furent immolés aux jalousies de Théodoric, 
qui les soupçonna sans sujet de conspirer contre 
l'État • Le roi, troublé de son crime, crut voir la 
tète de Symmaque dans un plat qu'on lui servait, 
et mourut quelque temps après. Âmalaisonte, sa 
fille, et mère d'Atalaric, qui devenait roi par la 
mort de son aïeul, est empêchée par les Goths 
de faire instruire le jeune prince comme méri^ 
tait sa naissance; et, contrainte de l'abandon- 
ner aux gens de son âge, elle voit <ju'il se perd 
sans pouvoir y apporter de remède. 

527 L'année d'après, Justin mourut, après ayoir 
associé à l'empire son neveu Justinien, dont le 
long règne est célèbre par les travaux de Tri- 
bonien , compilateur du droit romain , et par 
les exploits deBélisaire et de l'eunuque Narsès. 
Ces deux fameux capitaines réprimèrent les 

529,530, eic. Perscs, défirent les Ostrogothset les Vandales, 

533, 534 rendirent à leur maître l'Afrique, l'Italie et 

562, 653 Rome : mais l'empereur, jaloux de leur gloire, 

sans vouloir prendre part à leurs travaux, les 

embarrassait toujours plus qu'il ne leur donnait 

d'assistance. 

Le royaume de France s'augmentait. Après 

une longue guerre, Childebert etClotaire, en- 

532 fants de Clovis, conquirent le royaume de Bout- 



Ans de .1. C 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. H9 

gogne, et en môme temps immolèrent à leur 
ambition les enfants mineurs de leur frère Clo- 
domir, dont ils partagèrent entre eux le 
royaume. Quelque temps après, et pendant que 
Bélisaire attaquaitsi vivemait les Ostrogoths, ce 
qu^ils avaient dans les Gaules fut abandonné 
aux Français. La France s'étendait au delà du 
Rhin ; mais les partages des princes , qui fai- 
saient autant de royaumes, l'empêchaient d'être 
réunie sous une même domination. Ses prin- 
cipales parties furent la Neustrie , c'est-à^-dire 
la France occidentale; et l'Austrasie, c'est-à-<lire 
la France orientale. 

La même année que Rome fut reprise par 553 
Narsès, Justinien fit tenir à Constantinople le 
cinquième concile général, qui confirma les 
précédents, et condamna quelques écrits favo- 
rables à Nestorius. C'est ce qu'on appelait les 
trois Chapitres, à cause des trois auteurs, déjà 
morts il y avait longtemps, dont il s'agissait 
alors. On condamna la mémoire et les écrits de 
Théodore , évêque de Mopsueste , une lettre 
d'Ibas, évêque d'Édesse; et, parmi les écrits 
de Tliéodoret, ceux qu'il avait composés con- 
tre saint Cyrille. Les livres d'Origène, qui 
troublaient tout l'Orient depuis un siècle, fu- 
rent aussi réprouvés. Ce concile, commencé 
avec de mauvais desseins, eut une heureuse 
conclusion, et fut reçu du saint-siége, qui s'y 
était opposé d'abord. 

Deux ans après le concile, Narsès, qui avait sss 
ôté ritalie aux Goths, la défendit contre les 
Français, et remporta une pleine victoire sur 
Bucelin , général des troupes d'Austrasic. Mal- 



150 DISCOURS 

An*df .1. r,. gré tous ces avantages, l'Italie ne demeura 

f>cH guère aux empereurs. Sous Justin II, neveu de 
Justin ien, et après la mort de Narsès, le royaume 
de Lombardie fut fondé par Alboïn. U prit Mi- 
lan et Pavie : Rome et Ravenne se sauvèrent à 
570 r,7L peine de ses mains, et les Lombards firent souf- 
frir aux Romains des maux extrêmes. Rome fut 

-^ V mal secourue par ses empereurs, que les Avares, 
nation scytbique, les Sarrasins^ peuples d'Ara- 
bie, et les Perses plus que tous les autres^ tour- 
mentaient de tous côtés en Orient. Justin> qui 
ne croyait que lui-même et ses passions^ fut 
toujours battu par les Perses et par leur roi 
Chosroès. tl se troubla de tant de pertes, jus- 
qu'à tomber en frénésie. Sa fenuna Sopbie sou- 

5TO tint Fempire. Le malheureux prince revinttrop 
tard à son bon sens, et reconnut en mourant la 

s»o malice de ses flatteurs. Après lui, Tibère U, 
qu'il avait nommé empereur, réprima les enne- 
mis , soulagea les peuples, et s'enrichit par ses 
aumônes. Les victoires de Maurice Cappadocien, 
général de ses armées , firent mourir d^ dépit 

^31 le superbe Chosroès. Elles furent récompensées 

f^yi de l'empire, que Tibère lui donna en mourant, 
avec sa fille Constantine. 

En ce temps, rambitieuselfrédégx)nde> temme 
du roi Chilpéric 1, mettait toute la France en 
combu3tion , et ne cessait d'exciter des guerres 
cruelles entre les rois français. 

Au milieu des malheurs de TltaHe, et pen- 
dant que Home était affligée d'une peste épou- 

s^ny vantable, saint Grégoire le Grand fut élevé, 
malgré lui, sur le siège de saint Pierre. Ce 
grand pape apaise la peste par ses prières;. 



SUR L'HISTOIRK UMVERSELLK. 151 

instruit les empereurs, et tout ensemble leur ^"««^^J ^' 
fait rendre l'obéissance qui leur est due; con- 
sole l'Afrique, et la fortifie; confirme en Espa- 
gne les Visigotbs convertis de Tarianisme, et 
Recarède le Catholique, qui venait de rentrer 
au sein de l'Église; convertit l'Angleterre; 
réforme la discipline dans la France, dont il 
exalte les rois, toujours orthodoxes, au-dessus 
de tousles rois de la terre ; fléchit les Lombards ; 
sauve Rome et l'Italie , que les empereurs ne 
pouvaient aider; réprime l'orgueil naissant des 
patriarches de Constantinople; éclaire toute 
l'Église par sa doctrine; gouverne l'Orient et 
l'Occident avec autant de vigueur que d'humi- 
litéj et donne au monde un parfait modèle du 
gouvernement ecclésiastique^ 

L^histoire de l'Église n'a rien de plus beau ûî>7 
que l'entrée du saint moine Augustin dgCns le 
royaume de Kent avec quarante de ses compa- 
gnons, qui, précédés de la croix et de l'image 
du grand roi notre Seigneur Jésus-Christ, fai- 
saient des vœux solennels pour la conversion de 
l'Angleterre*. Saint Grégoire, qui les avait en- 
voyés, les instruisait par des lettres véritable- 
ment apostohques, et apprenait à saint Augustin 
à trembler parmi les miracles continuels que 
Dieu faisait par son ministère ' . Berthe, princesse 
de France , attira au christianisme le roi Edhil- 
bert, son mari. Les rois de France et la reine 
Brunehaut protégèrent la nouvelle mission. Les 
évoques de France entrèrent dans cette bonne 

' Beda, Hist. angl., lib. i , cap. 25. — * Gregor., lib. ix , 
opist. Lviii; nunc lib. xi, ind. 4, cp. xxviii, tom. ii, col. 
1 1 in 



152 DISCOURS 

Aiwdei. (. oeuvre, cl ce furent eux qui, par Tordre du 

<()i pape, sacrèrent saint Augustin. Le renfort que 

Hoi saint Grégoire envoya au nouvel évêque pi-o- 
duisit de nouveaux fruits; et l'Église anglicane 
prit sa forme. L'empereur Maurice^ ayant 
éprouvé la fidélité du saint pontife , se corrigea 
par ses avis , et reçut de lui cette louange si 
digne d'un prince chrétien, que la bouche des 
hérétiques n'osait s'ouvrir de son temps. Un si 
pieux empereur fit pourtant ime grande faute. 

w)i Un nombre infini de Romains périrent entre 
les mains des barbares, faute d'être rachetés à 
un écu par tète. On voit, incontinent après, les 
remords du bon empereur; la prière qu'il fait 
à Dieu de le punir en ce monde plutôt qu'en 

w>2 l'autre ; la révolte de Phocas, qui égorge à ses 
yeux toute sa famille; Maurice tué le dernier, 
et ne disant autre chose , parmi tous ses maux, 
que ce verset du Psalmiste : « Vous êtes juste, 
« 6 Seigneur! et tous vos jugements sont 
c( droits\» Phocas, élevé à l'empire par une 
action si détestable, tâcha de gagner les peuples 
en honorant le saint-siége, dont il confirma 

w)« les privilèges. Mais sa sentence était prononcée. 

fio Héraclius, proclamé empereur par l'armée 
d'Afrique, marcha contre lui. Alors Phocas 
éprouva que souvent les débauches nuisent plus 
aux princes que les cruautés; et Photin, dont 
il avait débauché la femme, le livra à Héraclius, 
qui le fit tuer. 

La France vit un peu après une tragédie bien 
plus étrange. La reine Brunehaut, livrée à Clo- 

614 taire IT, fut immolée à l'ambition de ce prince : 

* Pàal. cxviii , 137. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 153 

sa mémoire fut déchirée ; et sa vertu, tant louée ^"^ ''*' ^ ^• 
par le pape saint Grégoire, a peine encore à se 
défendre. 

L'empire cependant était désolé. Le roi de 
Perse Chosroès II, sous prétexte de venger 
Maurice, avait entrepris de perdre Phocas. 11 
poussa ses conquêtes sous Héraclius. On vit 
Fempereur battu, et la vraie croix enlevée par 62u à &m 
les infidèles; puis, par un retour admirable, 
Héraclius cinq fois vainqueur ; la Perse pénétrée 
parles Romains, Chosroès tué par son fils, et 
la sainte croix reconquise. 

Pendant que la puissance des Perses était si 
bien réprimée, un plus grand mal s'éleva contre 
Tempire et contre toute la chrétienté. Mahomet ^22 
s'érigea en prophète parmi les Sarrasins; il fut 
chassé de la Mecque par les siens. A sa fuite 
commence là fameuse hégire, d'où les maho- 
métans comptent leurs années. Le faux pro- 
phète donna ses victoires pour toute marque de 
sa mission. U soumit en neuf ans toute l'Arabie, 
de gré ou de force, et jeta les fondements de 
l'empire des califes. 

A ces maux se joignit l'hérésie des monothé- ^29 
lites, qui, par une bizarrerie presque inconce- 
vable, en reconnaissant deux natures en Notre- 
Seigneur, n'y voulaient reconnaître qu'une 
seule volonté. L'homme, selon eux, n'y vou- 
lait rien, et il n'y avait en Jésus-Christ que la 
seule volonté du Verbe. Ces hérétiques ca- 
chaient leur venin sous des paroles ambiguës : 
un faux amour de la paix leur fit proposer qu'on 
ne parlât ni d'une ni de deux volontés. Ils im- 
posèrent par ces artifices au pape Honorius f, 



ivaii 



loi DISCOURS 



Ans de .F. (.. 



qui entra avec eux dans un dangereux ména- 
gement^ et consentit au silence^ où le mensonge 
639 et la vérité furent également supprimés. Pour 
comble de malheur, quelque temps après , 
lempereur Héraclius entreprit de décider la 
question de son autorité, et proposa son Ecthèse, 
ou Exposition, favorable aux monothélites : mais 
les artifices des hérétiques furent enfin décou- 
040 verts. Le pape Jean IV condamna TEcthèse. 
b48 Constant, petit-4ils d'Héraclius, soutint Tédit de 
C49 son aïeul par le sien, appelé Type. Le saint- 
siège et le pape Théodore s'opposent à cette 
entreprise : le pape saint Martin I assemble le 
concile de Latran, où il anathématise le Type 
et les chefs des monothélites. Saint Maxime , 
célèbre par tout l'Orient pour sa piété et pour 
sa doctrine, quitte la cour infectée de la nou- 
velle hérésie, reprend ouvertement les empe- 
reurs qui avaient osé prononcer sur les questions 
de la foi, et souffre des maux infinis pour lare- 
650 ligion catholique. Le pape, traîné d'exil en exil, 
664 et toujours durement traité par l'empereur, 
meurt enfin parmi les souffrances sans se plain- 
dre, ni se relâcher de ce qu'il doit à son minis- 
tère. 

Cependant la nouvelle Église an^cane, for- 
tifiée par les soins des papes Bonitace V et Ho- 
norius, se rendait illustre par toute la terre. 
Les miracles y abondaient avec les vertus, 
comme dans les temps des apôtres; et il n'y 
avait rien de plus éclatant que la sainteté de 
(.27 ses rois. Edwin embrassa, avec tout son peuple, 
la foi qui lui avait donné la victoire sur ses en- 
o;i4 ncmis,. et convertit ses voisins. Oswalde servit 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 156 

d'interprète aux prédicateurs de TÉvangile; et, ^•"' '^^ '• •^• 
renommé par ses conquêtes, il leur préféra la 
gloire d'être chrétien. LesMerciens furent con- «or> 
vertis parle roi de Northu mberland Oswi n : leu rs 
voisins et leurs successeurs suivirent leurs pas, 
et leurs bonnes œuvres furent immenses. Tout 
périssait en Orient. Pendant que les empereurs 
se consument dans des disputes de religion, et 
inventent des hérésies, les Sarrasins pénètrent 634, «35 
l'empire ; ils occupent la Syrie et la Palestine; <'^<5 
la sainte cité leur est assujettie ; la Perse leur «37 
est ouverte par ses divisions , et ils prennent 
ce grand royaume sans résistance. Ils entrent <;i7 
en Afrique, en état d'en faire bientôt une de 
leurs provinces : l'Ile de Chypre leur obéit; et 613 
ils joignent, en moins de trente ans, toutes ces 
conquêtes à celles de Mahonvet. 

L'Italie, toujours malheureuse et abandon- 
née, gémissait sous les armes des Lombards. 
Constant désespéra de les chasser, et se résolut 
à ravager ce qu'il ne put défendre. Plus cruel 
que les Lombards mêmes , il ne vint à Rome que 
pour en piller les trésors ; les églises ne s'en ecs 
sauvèrent pas : il ruinalaSardaigne et la Sicile; 
et, devenu odieux à tout le monde, il périt de 
la main des siens. Sous son fils Constantin Po- ees 
gonat , c'est-à-dire le Barbu , les Sarrasins s'em- 
parèrent de la Cilicie et de la Lycie. Constanti- ^n 
nople fitôsiégée ne fut sauvée que par un miracle . ^^^i 
Les Bulgares, peuples venus de l'embouchure 
du Volga, se joignirent à tant d'ennemis dont 
l'empire était accablé, et occupèrent cette par- *'^'^ 
tie de la Thracc appelée depuis Bulgarie, qui 
était l'ancienne Mysie. L'Église anglicane en- 




156 DISCOURS 

Ans de .1. c. fantaît de nouvelles Églises ; et saint Wilfrid, 
évêque d'York^ chassé de son siège, convertit 
la Frise. 

Toute rÉglise reçut une nouvelle lumière par 

680 le concile de Constantinople, sixième général^ 
où le pape saint Âgathou présida par ses légats^ 
et expliqua la foi catholique par une lettre 
admirable. Le concile frappa d'anathème un 
évêque célèbre par sa doctrine, un patriarche 
d'Alexandrie, quatre patriarches de Constan- 
tinople , c'est-à-dire tous les auteurs de la secte 
des monotliélites, sans épargner le pape Hono- 
rius, qui les avait ménagés. Après la mort 
d'Agathon, qui arriva durant le concile, le 
pape saint Léon II en confirma les décisions^ 
et en reçut tous les anathèmes. Constantin Po- 
gonat, imitateur du grand Constantin et de 
Marcien , entra au concile , à leur exemple ; et 
comme il y rendit les mêmes soumissions, il y 
fut honoré des mêmes titres d'orthodoxe, de 
religieux, de pacifique empereur, et de restau- 

(i83 rateur de la religion. Son fils Justinien II lui 

686 succéda , encore enfant. De son temps , la foi 
s'étendait et éclatait vers le Nord. Saint Kilien, 
envoyé par le pape Conon , prêcha TÉvangile 

t)8o dans la Franconie. Du temps du pape Serge, 
Ceadual, un des rois d'Angleterre, vint recon- 
naître en personne FÉglise romaine, d'où la foi 
avait passé en son ile; et, après avoir reçu le 
baptême par les mains du pape , il mourut selon 
qu'il l'avait lui-même désiré. 

La maison de Clovis était tombée dans une 
faiblesse déplorable : de fréquentes minorités 
avaient donné occasion de jeter les princes dans 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 157 

une mollesse dont ils ne sortaient point étant *»»<*« Jc. 
majeurs. De là sort une longue suite de rois 
fainéants qui n'avaient que le nom de roi , et 
laissaient tout le pouvoir aux maires du palais. 
Sous ce titre. Pépin Héristel gouverna tout, et «93 
éleva sa maison à de plus hautes espérances. 
Par son autorité, et après le martyre de saint 695 
Vigbert, la foi s'établit dans la Frise, que la 
France venait d'ajouter à ses conquêtes. Saint 
Swibert, saint Willebrod, et d'autres hommes 
ai)ostoliques, répandirent l'Évangile dans les 
provinces voisines. 

Cependant la minorité de Justinien s'était 
heureusement passée : les victoires de Léonce 
avaient abattu les Sarrasins, et rétabli la gloire 
de l'empire en Orient. Mais ce vaillant capitaine, ^^* 
arrêté injustement et relâché mal à propos, 
coupa le nez à son maître, et le chassa. Ce re- f'^« 
belle souffrit un pareil traitement de Tibère, 
nonrmié Absimare, qui lui-même ne dura guère, 
Justinien rétabli fut ingrat envers ses amis; et, 702 
en se vengeant de ses ennemis, il s'en fit de plus 
redoutables, qui le tuèrent. Les images dePhi- 
lippique, son successeur , ne furent pas reçues 
dans Rome, à cause qu'il favorisait les monotlié- 741 
lites, et se déclarait ennemi du concile sixième. 
On élut à Constantinople Anastase 11, prince ca- '^^ 
tholique, et on creva les yeux à Philippique. 

En ce temps , les débauches du roi Roderic 
ou Rodrigue firent livrer l'Espagne aux Maures : 
c'est ainsi qu'on appelait les Sarrasins d'Afrique. 
Le comte Julien, pour venger sa fille, dont 
Roderic abusait, appela ces infidèles. Us vien- 
nent avec des troupes immenses ; ce roi périt; 



f58 DISCOURS 



Ans- de .1. 



715 



7 le. 



18 



^" l'Espagne est soumise , et Tempire des Goths y 
est éteint. L'Eglise d'Espagne fut mise alors c\ 
une nouvelle épreuve; mais comme elle s'était 
conservée sous les ariens^ les mahométans ne 
purent Tabattre. Ils la laissèrent d'abord avec 
assez de liberté; mais^ dans les siècles suivants^ 
il fallut soutenir de grands combats ; et la chas-* 
teté eut ses martyrs , aussi bien que la foi, sons 
la tyrannie d'une nation aussi brutale qu'infi- 
dèle. 

L'empereur Anastase ne dura guère. L'armée 
força Théodose III à prendre la pourpre. Il fallut 
combattre : le nouvel empereur gagna la ba- 
taille, et Anastase fut mis dans un monastère. 

Les Maures, maîtres de l'Espagne, espéraient 
s'étendre bientôt au delà des Pyrénées; mais 
Charles Martel, destiné à les réprimer, s'était 
élevé en France, et avait succédé, quoique bâ- 
tard , au pouvoir de son père Pépin Héristel , 
qni laissa TAustrasie à sa maison comme une 
espèce de principauté souveraine, et le com- 
mandement en Neustrie par la charge de maire 
du palais. Charles réunit tout par sa valeur. 

Les affaires d'Orient étaient brouillées. Léon 
Isaiirien , préfet d'Orient, ne reconnut pas Théo- 
dose, qui quitta sans répugnance l'empire, 
qu'il n'avait accepté que par force, et, retiré 
à Éphèse, ne s'occupa plus que des véritables 
grandeurs. 

Les Sarrasins reçurent de grands coups du- 
rant l'empire de Léon. Ils levèrent honteuse- 
ment le siège de Constantinople. Pelage, qui se 
cantonna dans les montagnes d'Asturie avec ce 
qu'il y avait de plus résolu parmi les Goths, -^ 



SUR L'HISTOmE UNIVERSELLE. 159 

après une victoire signalée^ opposa à ces infi- '^"' '•♦' J^» 
dèles un nouveau royaume , par lequel ils de- 
vaient un jour être chassés de l'Espagne. Malgré 
les efforts etTarmée immense d'Abdérame, leur 
général, Charles Martel gagna sur eux la fa- t^s 
meuse bataille de Tours. Il y périt un nombre 
infini de ces infidèles; et Abdérame lui-même 
y demeura sur la place. Cette victoire fut suivie 
d'autres avantages, par lesquels Charles arrêta 
les Maures, et étendit le royaume jusqu'aux 
Pyrénées. Alors les Gaules n'eurent presque 
rien qui n'obéit aux Français , et tous recon- 
naissaient Charles Martel. Puissant en paix, en 
guerre, et maître absolu du royaume , il régna 
sous plusieurs rois , qu'il fit et défit à sa fan- 
taisie, sans oser prendre ce grand titre. La ja- 
lousie des seigneurs français voulait être ainsi 
trompée. 

La religion s'établissait en Allemagne. Le 723 
prêtre saint Boniface convertit ces peuples , et 
en fut fait évèque par le pape Grégoire II, qui 
l'y avait envoyé. 

L'empire était alors assez paisible; mais Léon 
y mit le trouble pour longtemps. Il entreprit de ^20 
renverser, comme des idoles, les images de Jé- 
sus-Christ et de ses saints. Comme il ne put at- 
tirera ses sentiments saint Germain, patriarche 
de Constantinople, il agit de son autorité; et, 
après une ordonnance du sénat , on lui vit d'a- 
bord briser une image de Jésus-Christ, qui était 
posée sur la grande porte de l'église de Constan- 
tinople. Ce fut par là que commencèrent les vio- 
lences des iconoclastes, c'est-à-dire des brise- 
images. Les autres images que les empereurs, les 



.i 



Ans (If J. C 



100 DISCOURS 

évoques etlousleslidèlesavaient érigées, depuis 
lapaixde FÉglise, dans les lieux publicsel parti- 
culiers, furent aussi almttues. A ce spectacle, le 
peuple s'émut. Les statues de l'empereur furent 
renversées en divers endroits. Il se crut outragé 
en sa personne : on lui reprocha un semblable 
outrage qu'il faisait à Jésus-Christ et à ses saints^ 
et que , de son aveu propre , Tinjure faite à 
rimage retombait sur l'original. L'Italie passa 
encore plus avant : l'impiété de l'empereur fut 
cause qu'on lui refusa les tributs ordinaires. 
Luitprand, roi des Lombards, se servit du même 
prétexte pour prendre Ravenne, résidence des 
exarques. On nommait ainsi les gouverneurs 
que les empereurs envoyaient en Italie. Le pape 
Grégoîne II s'opposa au renversement des ima- 
ges; mais en même temps il s'opposait aux en- 
nemis de l'empire, et tâchait de retenir les 
730 peuples dans l'obéissance. La paix se fit avec 
les lombards, et l'empereur exécuta son décret 
contre les images plus violemment que jamais. 
Mais le célèbre Jean de Damas lui déclara qu'en 
nualiére de religion il ne connaissait de décrets 
({lie ceux de TÉglise, et souffrit beaucoup. 
L'empereur chassa de son siège le patriarche 
saint Germain, qui mourut en exil, âgé de qua- 
tre-vingt-dix ans. 
r.i\i, 740 Un peu après, les Lombards reprirent les 
armes; et, dans les maux qu'ils faisaient souf- 
frir au peuple romain, ils ne furent retenus 
que par l'autorité 4© Charles Martel^ dont le 
pape Grégoire 11 avait imploré l'assistance. 

Le nouveau royaume d'Espagne, qu'on ap- 
l>clait dans ces premiers temps le royaume 



SUR THISTOIRE UNIVERSELLE. 161 . 

d'Orviède, s'augmentait parles victoires et par '^"' ^^ ^ ^ 
la conduite d'Alphonse, gendre de Pelage, qui, 
à Texèmple deRecarède, dont il était descendu, 
prit le nom d.e Catholique. 

, Léon mourut, et laissa Tempire, aussi bien ?ti 
que rÉglise, dans une grande agitation. Arta- 
bazé, préteur d'Arménie, se fit proclamer em- 
pereur, au lieu de Constantin Copronyme , fils 
de Léon, et rétablit les images. 

Après la mort de Charles Martel, Luitprand 
menaça Rome de nouveau : l'exarchat de Ra- 
vennefut en péril,, et Tltalicdut son salut à la 
prudence du pape saint Zacharie. Constantin, 
embarrassé dans l'Orient, ne songeait qu'à s'é- 742 
tablir ; il battit Artabaze , prit Constant! nople , 743 
et la remplit de supplices. 

Les deux enfants de Charles Martel , Carlo- 747 
man et Pépin, avaient succédé à la puissance 
de leur père ; mais Carlomàn, dégoûté du siè- 
cle, au milieu de sa grandeur et de ses victoires, 
embrassa la vie monastique. Par ce moyen, son 
frère Pépin réunit en sa personne toute la puis- 
sance. Il sut la soutenir par un grand mérite, 
et prit le dessein de s'élever à la royauté. Childé- 752 
rie, le plus misérable de tous les princes, lui en 
ouvrit le chemin, et joignit à la qualité de fai- 
néant celle d^insensé. Les Français, dégoûtés de 
leurs fainéants , et accoutumés depuis tant de 
temps à la maison de Charles Martel, féconde en 
grands hommes, n'étaient plus embarrassés que 
du serment qu'ils avaientprêté à Childéric. Sur 
la réponse du pape Zacharie, ils se crurent li- 
bres, et d'autant plus dégagés du serment qu'ils 
avaient prêté à leur roi , que lui et ses devan- 

BO68. — HI8T. «NIV. <l 



162 DISCOURS 

An*d« j. c. ciers semblaient, depuis cent ans, avoir re- 
noncé au droit qu'ils avaient de leur comman- 
der, en laissant attacher tout le pouvoir à la 
charge de maire du palais. Ainsi Pépin fut mis 
sur le trône , et le nom de roi fut réuni avec 
l'autorité. 

753 Le pape Etienne III trouva dans le nouveau 
roi le même zèle que Charles Martel avait eu 
pour le sainl^siége contre les Lombards. Après 
avoir vainement imploré le secours de l'empe- 

754 reur, il se jeta entre les bras des Français. Le roi 
le reçut en France avec respect, et voulut être 
sacré et couronné de sa main. En même temps 
il passa les Alpes, délivra Rome et Te^iltarchat de 
Ravenne, et réduisit Astolphe, roi des Lom- 
bards, à une paix équitable. Cependant l'em- 
pereur faisait la guerre aux images. Pour s'ap- 
puyer de Fautorité ecclésiastique , il assembla 
xm nombreux concile à Constantinople. On n'y 
vit pourtant point paraître, selon la coutume, 
ni les légats du saint-siége, ni les évéques ouïes 
légats des autres sièges patriarcaux ^ Dans ce 
concile, non-seulement on condamna comme 
idolâtrie tout Thonneur rendu aux images en 
mémoire des originaux, mais encore on y con- 
damna la sculpture et la peinture comme des 
arts détestables'. C'était l'opinion des Sarrasins, 
dont on disait que Ijéon avait suivi les conseils 
quand il renversa les images. Une parut pour- 
tant rien contre les reliques. Le concile de Copro- 
nyme ne défendit pas de les honorer, et il frappa 
d'anathème ceux qui refusaient d'avoir recours 

' Conc. Nie. II, act. vi; tom. vu, Concil., col. â95. — 
=• Ibid., Dcfin. Pseudosyn. C. P., col. 458, 506. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 168 

aux prières de la sainte Vierge et des saints ^ ^"'^* ' ^• 
Les oatho]iq[ues ; persécutés pour l'honneur 
qu'ils rendaient aux images^ répondaient à 
re](Apereurqu'ils aimaient mieux endurer toute 
sorte d^extrémités y que de ne pas honorer Jé- 
sus-Christ jusque dans son ombre. 

Cependant t^pin repassa les Alpes y et châtia ?&& 
riufidële Astolphê^ qui refusait d'exécuter le 
tmifë de paix. L'Église romaine ne reçut jamais 
un plus beau don que celui que lui fit alors ce 
pieux prince. Il lui donna les villes reconqui- 
ses sur les Lombards^ et se moqua de Copro- 
nyme qui les redemcmdait^ lui qui n'avait pu 
les défendre. Depuis ce temps , les empereurs 
furent peu reconnus dans Rome : ils y devin- 
rent méprisables parleur faiblesse^ et odieux 
par leurs erreurs. Pépin y fut regardé comme 
pMteeteur du peuple romain et de l'Église ro- 
maine. Cette qualité devint comme héréditaire 
à $A maison et aux rois de France. 

Charlemagne , fils de Pépin , la soutint avec 772 
autant de courage que de piété. Le pape Adrien 
eut recours à lui contre Didier^ roi des Lom- 
bards, qui avait pris plusieurs villes, et mena- 
çait toute l'Italie. Charlemagne passa les Alpes. 773 
Tout fléchit : Didier fut livré : les rois lombards, 774 
ennemis de Rome et des papes, furent détruits : 
Charlemagne se fit couronner roi d'Italie, et 
prit le titre de roi des Français et des Lom- 
bards. En même temps il exerça dans Rome 
même l'autorité souveraine , en qualité de pa- 
trice, et confirma au saint-siége les donations 
du roi son père. Les empereurs avaient peine 

* ïbid. Pseudosyn. C. P. Can. x et xi ; col. 523 , 527. 

H. 



1 64 DISCOURS 

Anj de j. c. ^ résister aux Bulgares , et soutenaient vaine- 
ment contre Charlemagne les Lombards dépos- 
sédés. 

La querelle des images durait toujours. 
Léon IV ^ fils de Copronyme, semblait d'abord 
s'être adouci; mais il renouvela la persécution 
aussitôt qu'il se crut le maître. Il mourut bien- 

780 tôt. Son fils Constantin; âgé de dixans^ lui suc- 
céda^ et régna sous la tutelle de l'impératrice 
Irène, sa mère. Alors les choses commencèrent 

784 à changer de face. Paul, patriarche ' de Gons- 
tantiriople, déclara, sur la fin de sa vie, qu'il 
avait combattu les images contre sa conscience, 
et se retira dans un monastère, où il déplora, 
en présence de l'impératrice, le malheur- de 
l'Église de Constantinople séparée des quatre 
sièges patriarcaux, et lui proposa la célébration 
d'un concile imiversel comme Tunique reirïède 
d'un si grand mal. Taraise, son successeur, 
soutint que la question n'avait pas été jilgèe 
dans l'ordre , parce qu'on avait commencé par 
une ordonnance de l'empereur, qu'un concile 
tenu contre les formes avait stdvie; au lieu 
qu'en matière de religion, c'est au concile à 
commencer, et aux empereurs à appuyer le 
jugement dé l'Église. Fondé sur cette raiâon, 
il n'accepta le patriarcat qu'à condition qu'on 

787 tiendrait le concile universel : il fut commencé 
à Constantinople, et continué à Nicée. Le pape 
y envoya ses légats ; le concile dés iconoclastes 
fut condamné : ils sont détestés comme gens 
qui, à l'exemple des Sarrasins, accusaient les 
chrétiens d'idolâtrie. On décida que lesiâiages 
seraient honorées en mémoire et pour Tamour 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 165 

des originaux^ ce qui s'appelle, dans le concile, ^"* *** ^' ^ 
culte relatif, adoration et salutation honoraire, 
qu'on oppose au culte suprême^ et à Vadoration 
de latrie, ou d'entière sujétion, que le concile 
réserve à Dieu seul *. Outre les légats du saint- 
siège , et la présence du patriarche de Cons- 
tantinople, il y parut des légats des autres 
si^es patnarcaux opprimés alors par les infi- 
dèles. Quelque^uns leur ont contesté leur mis- 
sion ; mais ce qui n'est pas contesté^ c'est que, 
loin de les désavouer, tous ces sièges ont ac- 
cepté le- concile sans qu'il y paraisse de contra^ 
diction, et il a été reçu par toute l'Église. 

Les Français, environnés d'idolÀtres ou de 
nouveaux chrétiens dont ils craignaient de 
brouiller les idées, et d'ailleurs embarrassés 
du terme équivoque d'adoration, hésitèrent 
longtemps. Parmi toutes les images, ils ne 
voulaient rendre d'honneur qu'à celle de la 
Cîroix, absolument différente des figures, que 
les païens croyaient pleines de divinité. Ils con- 
servèrent pourtant en lieu honorable , et même 
^ans les églises, les autres images, et détesté- 
:i*ent les iconoclastes. Ce qui resta de diversité 
^16 fit aucun schisme. Les Français connurent 
«nfin que les Pères de Nicée ne demandaient 
;pour les images que le même genre de culte, 
^utes proportions gardées, qu'ils rendaient 
«ux->mi^es aux reliques, au livre de l'Évan- 
^le , et & la croix ; et ce concile fut honoré par 
toute la chrétienté sous le nom de septième 
concile général. 

* Gonc. Nie. II , act. vu ; lom, vu , Goncil., col. ô55. 



166 DISCOURS 

Ans de j c. Aûisi BOUS avoiis vu les sept conciles géné- 
raux^ queFOrientetrOccident^ TÉglise grecque 
et l'Église latine^ reçoivent avec une égale ré- 
vérence. Les empereurs convoquaient ces gran- 
des assemblées par l'autorité souveraine qu'ils 
avaient sur tous les évoques^ ou du moins sur 
les principaux, d'où dépendaient tous les au- 
tres, et qui étaient alors sigets de l'empire. 
Les voitures publiques leur étaient fournies 
par l'ordrç des princes. Ils ass^xiblaient les 
condies en Orient, où ils faisaient leur résiden- 
ce, et y envoyaient ordinairement des commis- 
saires ponr ipaintenir l'ordre. Les évèques. ainsi 
assemblés portaient avec eux l'autorité du Saint- 
Esprit^ et la tradition des Églises. Dès l'origine 
du christianisme, il y avait trois sièges prin- 
cipaux, qui précédaient tous les autrea : celui 
de Rome, celui d'Alexandrie, et celui d'Àntio* 
che. Le concile de Nieée avait approuvé que l'é- 
vèque de la cité sainte eût le même rang ^ Le 
second ^t le quatrième concile élevèrent le siège 
de Constantinople, et voulurent qu'il fût le se- 
cond'. Ainsi il se fit cinq sièges, ^ue dans la 
suite des temps on appela patriarcaux. La pré- 
séance leur était donnée dans le concile. Entre 
ces sièges, le siège de Rome était toujours Tè- 
ga^dé comme le premier, et le concile de Ni- 
cée régla les autres sur celui-là'. Il y avait auussi 
des évèques métropolitains qui étaient les cheiGs 
des provinces, et qui précédaient les autres 
évèques. On commença assez tard à les appeler 

' Conc. Nie. Can. vu ; tom^ii Conc, col. 31. — * Conc. 
C. P. 1. Can. lïi, ibid.,col. 948. Conc. Chalced. Can. xxviii ; 
• lora. I, col, 769. — ^ Conc. Nie. Can. vi; iibi sup. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 167 

archevêques; mais leur autorité n'en était pas ^"* *^* •'• ^• 
moins reconnue. Quand le concile était formée 
on proposfidt TÉcriture sainte ; on lisait les pas- 
sages des anciens Pères témoins de la k^dition : 
c^était la tradition qui interprétait TÉcriture : 
on croyiût que son vrai sens était celui dont les 
siècles passés étaient convenus^ et nul ne croyait 
avœr droit de Texpliqu^ autrement. Ceux qui 
refusaient de se soumettre aux décisions du con- 
cile étaient frappés d'anathème. Après avoir 
expliqué la foi^ on réglait la discipline ec- 
clésiastique^ et on dressait les canons^ c'est- 
^tre les règles de l'Église. On croyait que la 
foi de changeait jamais^ et qu'encore que la 
disci{^ne pût recevoir divers changements^ 
sekm les temps et selon les lieux^ il Mlait ten- 
dre, autant qu'on pouvait^ à une parfaite imi- 
tation de l'antiquité. Au reste ^ les papes n'as- 
sistèrent que par leurs légats aux premiers 
conciles généraux; mais ils en approuvèrent 
expressément la doctrine^ et il n'y eut dans 
l'Église qu'une seule foi. 

Constantin et Irène firent religieusement exé- ^s^ 
cuter les décrets du septième concile : mais le 
reste de leur conduite ne se soutint pas. Le jeune 
prince^ à qui sa mère fit épouser une femme 
qu'il n'aimait points s'emportait à des amours 
dés^onnètes; étalas d'obéir avei^lément à une 
mère si impérieuse, il tâchait de l'éloigner des 
affaires, où elle se maintenait malgré lui. 

Alphonse le Chaste régnait en Espagne. La 793 
continence perpétuelle que garda ce prince lui 
mérita ce beau titre , et le rendit digne d'af- 
franchir TEspagne de l'infâme tribut de cent 



168 DISCOURS 

Ans de j. c. fiHes, quc son. oncle Mauregat avait accordé aux 
Maures. Soixante et dix mille de ces infidèles 
tués dans une bataiUe , avec Mugait leur gé- 
néral^ firent voir la valeur d'Alphonse. 

Constantin t&chait aussi de se signaler contre 
les Bulgares; mais les succès ne répondaient 
pas à son attente. Il détruisit à la fin tout le 
pouvoir d'Irène; et, incapable.de se gouver- 
ner lui-même autant que de souffrir Tempire. 
d'autrui, il répudia sa femme Marie, pour 
épouser Théodote, qui était à elle. Sa mère iiv. 
ritée fomenta les troubles que causa un si grand 
scandale. Constantin périt par ses artifices. Elle 
gagna le peuple en modérant les impôts , et 
mit dans ses intérêts les moines avec le clergé 
par une piété apparente* Enfin elle fut recon- 
nue seule impératrice. 

Les Romains méprisèrent ce gouvernement , 
et se tournèrent à Charlemagne, qui subjuguait 
les Saxons, réprimait les Sarrasins, détruisait 
les hérésies, protégeait les papes, attirait au 
christianisme les nations infidèles, rétablissait 
les sciences et la discipline ecclésiastique, as- 
semblait de fameux conciles où sa profonde 
doctrine était admirée, et faisait ressentir n.on-^ 
seulement à la France et à Tltalie , mais encore 
à l'Espagne S à l'Angleterre, à la Germanie, 
et partout, les effets de sa piété et de sa justice. 

' Vaïi. Édition de 1681 : Mais à TEspagiic, 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 169 

DOUZIÈME ÉPOQUE. 

CUARLEMAGNE^ OU L'ÉTABLISSEMENT DU NOUVEL EMPIRE. 

En fin^ Tan 800 de Notre-Seigneur, ce grand protecteur 
de Rome et dé l'Italie, ou, pour mieux dire, de toute l'É- 
glise et de toute la chrétienté, élu empereur par les 
Romains sans qu'il y pens&t, et couronné par le pape 
Léon m, qui avait porté le peuple romain à ce choix, 
devînt le fondateur du nouvel empire et de la grandeur 
temporelle du saint-sîége. 

Voilà, Monseigneur, les douze époques que j'ai suivies 
dans cet abrégé. J'ai attaché à chacune d'elles les faits 
principaux qui en dépendent. Vous pouvez maintenant, 
sans beaucoup dé peine, disposer, selon Tordre des 
temps, les grands événements de l'histoire ancienne, et 
les ranger pour ainsi dire chacun sous son étendard. 

Je n'ai pas oublié, dans cet abrégé, cette célèbre divi- 
sion * que font les chronologistes de la durée du monde 
en sept âges. Le commencement de chaque ège nous 
sert d'époque : si j'y en mêle quelques autres, c'est 
afin que les choses soient plus distinctes, et que Tcàrdre 
des temps se développe devant vous avec moins de con- 
fusion. 

Quand je vous parle de l'ordre des temps, je ne pré- 
tends pas. Monseigneur, que vous vous chargiez scru- 
puleusement de toutes les dates, encore moins que vous 
entriez dans toutes les disputes des chronologistes, où 
le plus souvent il ne s'agit que de peu d'années. La chro- 
nologie conténtieuse, qui s'arrête scrupuleusement à 
ces minuties, a son usage sans doute; mais elle n'est 

' Var. Édition de 1681 ; Célèbre distinction ; faute corrigée dans h se- 
conde cdition. 



170 DISCOURS 

pas votre objet, et sert peu à éclairer Tesprit d'un ^and 
prince. Je n'ai point voulu raffiner sur cette discussion 
des temps; et, parmi les calculs déjà faits, j'ai suivi 
celui qui m'a paru le plus vraisemblable, sans m'en- 
gager à le garantir. 

Que dans la supputation qu'on fait des années, de- 
puis le temps de la création jusqu'à Abraham, il faille 
suivre les Septante, qui font le monde plus vieux, ou 
l'bébreu, qui le fait plus jeune de plusieurs siècles; en- 
core que l'autorité de l'original hébreu semble devoir 
l'emporter, c'est une chose si indifférente en elle-même, 
que rÉg1ise> qui a suivi avec saint Jérôme la supputation 
de l'hébreu dans notre Vulgate, a laissé ceUe des 
Septante dans son Martyrologe. En effet, qu'importe à 
l'histoire de diminuer ou de multiplier des siècles vi- 
des, où, aussi bien. Ton n'a rien à raconter? N'est-ce 
pas assez que les temps où les dates sont importantes 
aient des caractères fixes, et que la distribution en soit 
appuyée sur des fondements certains? Et quand même 
dans ces temps il y aurait de la dispute pour quelques 
années, ce ne serait presque jamais un embarras. Par 
exemple, qu'il faille mettre de quelques années plus 
tôt ou plus tard, ou la fondation de Rome, ou la nais- 
sance de Jésus-Christ : vous avez pu reconnaître que 
cette diversité ne fait rien à la suite des histoires, ni à 
l'accomplissement des conseils de Dieu. Vous devez 
éviter les anachronismes qui brouillent l'ordre des af- 
faires, et laisser disputer des autres entre les savants. 

Je ne veux non plus charger votre mémoire du compte 
des olympiades, quoique les Grecs, qui s'en servent, 
les rendent nécessaires à fixer les temps. Il faut savoir 
ce que c'est, afin d'y avoir recours dans le besoin : 
mais, au reste, il suffira de vous attacher aux dates 
que je vous propose comme les plus simples et les [dus 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 171 

suivies^ qui sont celles du monde jusqu'à Rome, celles 
de Rome jusqu'à Jésus-Christ, et celles de Jésus-Christ 
dans toute la suite. 

Hais le vrai dessein de cet abrégé n'est pas de- vous 
expliquer Tordre des temps, quoiqu'il soit absolument 
nécessaire pour lier lioutes les histoires, et en montrer 
le rapport. Je vous ai dit. Monseigneur, que mon prin- 
cipal objet est de vous faire considérer, dans l'ordre 
des temps , la suite du peuple de Dieu et celle des grands 
empires. 

Ces deux choses roulent ens^nMe dans ce grand 
mouvoment des ^èdes, où diles ont pour ainsi dire un 
même cours : mais il est besoin , pour les bi«n enten- 
dre^ de les détacher quelquefois l'une de l'autre, et de 
considérer tout ce qui convient à chacune d'elles. 



SECONDE PARTIE*. 



LA SCITE DE LA RELIGION. 



CHAPITRE P. 

La création, et les premiers temps. 

La religion' et la suite du peuple de Dieu, consi- 
dérée de cette sorte , est le plus grand et le plus utile 
de tous les objets qu'on puisse proposer aux hommes. 
Il est beau de se remettre devant les yeux les états dif- 
férents du peuple de Dieu, sous la loi de nature et sous 
les patriarches; sous Moïse et sous la loi écrite; sous 
David et sous les prophètes; depuis le retour de la cap- 
tivité jusqu'à Jésus-Christ, et enfin sous Jésus-Christ 
mème^ c'est-à-dire sous la loi de grâce et sous l'Évan- 
gile; dans les siècles qui ont attendu le Messie, et dans 
ceux où il a paru; dans ceux où le culte de Dieu a. été 
réduit à un seul peuple, et dans ceux où, conformément 
aux anciennes prophéties, il a été répandu par toute la 
terre; dans ceux enfin où les hommes, encore infirmes 
et grossiers, ont eu besoin d'être soutenus par des ré- 
compenses et des châtiments temporels; et dans ceux 
où les fidèles, mieux instruits, ne doivent plus vivre 
que par la foi, attachés aux biens éternels, et souffrant, 
dans l'espérance de les posséder, tous les maux qui 
peuvent exercer leur patience. 

Assurément, Monseigneur, on ne peut rien concevoir 
qui soit plus digne de Dieu, que de s'être premièrement 
choisi un peuple qui fût un exemple palpable de son 

* Var. Édition de 1681 : Seconde partie de ce discours. 
^ Dans la première édition le mot Chapitre est omis partout. 
^ Var. Édition de 1681 : Surtout la religion, ot-o. 



SUR THISTOIRE UNIVERSELLE. 173 

éternelle providence; nn peuple dont la bonne ou la 
mauvaise fortune dépendit de la piété, et dont Tétat 
rendit témoignage à la sagesse et à la justice de celui 
qui le gouvernait. C'est par où Dieu a commencé, et 
c'est ce qu'il a fait voir dans le peuple juif. Mais ajprès 
avoir établi par tant de preuves sensibles ce fondement 
immuable, que lui seul conduit à sa volonté tous les 
événements de la vie présente, il était temps d'élever 
les hommes à de plus hautes pensées, et d'envoyer Jé- 
sus-Christ, à qui il était réservé de découvrir au nouyeali 
peuple, ramassé de tous les peuples du monde , les se- 
crets de la vie future i 

Vous pourrez suivre aisément l'histoire dé ces deux 
peuples, et remarquer comme Jésus-Christ fait l'union 
de Tun et de l'autre, puisque, ou attendu ou donné, il 
a été dans tous les temps la consolation et l'espérance 
des enfants de Dieu. 

Voilà donc la religion toujours uniforme, ou plutôt 
toujours la mém0 dès l'origine du monde : on y a tou- 
jours reconnu le même Dieu comme auteur, et le même 
Christ' comme sauveur du genre humain. 

Ainsi vous verrez qu'il n'y à rien dé plus ancien parmi 
leé hoinmes que la religion que vous professez, et que 
ce n'est pas sans raison que vos ancêtres ont mis leur 
plus grande gloire à en être les protecteurs. 

Quel témoignage n'est-ce pas de sa vérité, de voir que 
dans les temps où les histoires profanes n'ont à nous 
conter que des fables, ou tout au plus des faits confus et 
à demi oubliés, l'Écriture, c'est-à-dire, sans contesta- 
tion, le plus ancien livre qui soit au monde, nous ra- 
mène par tant d'événements précis, et par la suite même 
des choses, à leur véritable principe, c'est-à-dire à Dieu, 
qui a tout fait; et nous marque si distinctement la créa- 
tion de l'univers, celle de l'homme en particulier, le 



174 DISCOURS 

bonheur de son premier état, les causes de ses misères 
et de ses faiblesses, la corruption du monde et le dé- 
luge, l'origine des arts et celle des nations, la distribu- 
tion des terres, enfin la propagation du genre humain, 
et d'autres faits de même importance dont les histoires 
humaines ne parlent qu'en confusion, et nous obligent 
à chercher ailleurs les sources certaines! 

Que si l'antiquité de la religion lui donne tant d'auto^ 
rite, sa suite, continuée sans interruption et sans alté- 
ration durant tant de siècles, et malgré tant d'ob6ta<^ 
survenus^ fait voir manifestement que fat maîn de Dieu 
\si soutient. 

Qu'y a-t-il de jdus merveilleux que de la voir toujours 
subsister sur les mêmes fondements dès les commence- 
ments du monde, sans que ni l'idolâtrie et l'im^été 
qui Tenvironnaient de toutes parts, ni les tyrans qui 
Font persécutée , ni les hérétiques et les infidèles qui 
ont t&ché de la corrompre, nilesl&ches qui Font trahie, 
ni ses sectateurs indignes qui l'ont déshonorée par leurs 
crimes, ni enfin la longueur du temps, qui seule suffit 
pour abattre toutes les choses humaines, aient jamais 
été capables, je ne dis pas de l'éteindre, mais de l'altérer? 

Si maintenant nous venons à considérer quelle idée 
cette religion, dont nous révérons l'antiquité, nous 
donne de son objets c'estâ-dire du premier être, nous 
avouerons qu'elle est au-dessus de toutes les pensées 
humaines, et digne d'être regardée comme venue de 
Dieu même. 

Le Dieu qu'ont toujours servi les Hébreux et les chré- 
tiens n'a rien de commun avec les divinités pleines 
d'imperfection, et même de vice, que le reste du monde 
adorait. Notre Dieu est un, infini, parfait, seul digne 
de venger les crimes et de couronner la vertu, parce 
qu'il est seul la sainteté même. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 175 

11 est infiniment au-dessus de cette cause^ première et 
de ce premier moteur que les philosophes ont connu^ 
sans toutefois Fadorer. deux d'entre eux qui ont été le 
plus loin nous ont proposé un Dieu qui^ trouvant une 
matière étemelle et existante par elle-même aussi bien 
que lui^ Fa mise en œuvre ^ et Ta façonnée comme un 
artisan vulgaire^ contraint dans son ouvrage par cette 
matière et par ses dispositions qu'il n'a pas faites; sans 
jamais pouvoir comprendre que si la matière est d'elle- 
même ^ elle n'a pas' dâ attendre sa perfection d'une 
main étrangère ; et que si Dieu est infini et parfait , il 
n'a eu besoin ^ pour faire tout ce qu'il voulait^ que de 
lui-même et de sa volonté toute-puissante. Hais le Dieu 
de nos pères ^ le Dieu d'Abraham^ le Dieu dont Moïse 
nous a écrit les merveilles^ n'a pas seulement arrangé 
le monde ; il l'a fait tout entier dans sa matière et dans 
sa forme. Avant qu'il eûit donné l'être, rien ne l'avait 
que lui seul. 11 nous est représenté comme celui qui 
fait tout^ et qui fait tout par sa parole^ tsmt à cause qu'il 
fait tout par raison^ qu'à cause qu'il fait tout sans peine^ 
et que pour faire de si grands ouvrages il ne lui en 
coûte qu'un seul mot^ c'estrà-dire qu'il ne lui en coûte 
que de le vouloir. 

Et pour suivre l'histoire de la création , puisque nous 
l'avons commencée ; Moïse nous a enseigné que ce puis- 
sant architecte^ à qui les choses coûtent si peu^ a voulu 
les faire à plusieurs reprises^ et créer l'univers en six 
jours ^ pour montrer qu'il n'agit pas avec une nécessité 
ou par une impétuosité aveugle^ comme se le sont ima- 
giné quelques philosophes. Le soleil jette d'un seul 
coup^ sans se retenir, tout ce qu'il a de rayons; mais 
Dieu , qui agit par intelligence et avec une souveraine 
liberté, applique sa vertu où il lui plaît, et autant qu'il 
lui plaît : et comme, en faisant le monde par sa parole. 



176 DISCOURS 

il montre que rien ne le peine; en le faisant à plusieurs 
reprises, il fait voir qu'il est le maître de sa matière, 
de son action, de toute son entreprise, et qu'il n'a, en 
agissant, d'autre règle que sa volonté, toujours droite 
par elle-même. 

Cette conduite de Dieu nous fait voir aussi que tout 
sort immédiatement de sa main. Les peuples et les phi- 
losophes qui ont cru que la terre mêlée avec l'eau, et 
aidée, si vous le voulez, de la chaleur du soleil, avait 
produit d'elle-même par sa propre fécondité les plantes 
et les animaux, se sont trop grossièrement trompés. 
L'Écriture nous a fait entendre que les éléments sont 
stériles, si la parole de Dieu ne les rend féconds. Ni la 
terre, ni l'eau, ni Tair, n'auraient jamais eu les plantes 
ni les animaux que nous y voyons, si Dieu, qui en avait 
fait et préparé la matière, ne l'avait encore formée par 
sa volonté toute-puissante, et n'avait donné à chaque 
chose les semences propres pour se multiplier dans 
tous les siècles. 

Ceux qui voient les plantes prendre leur naissance et 
leur accroissement par la chaleur du soleil, pouiraieçt 
croire qu'il en est le créateur. Mais rÉcriture nous fait 
voir la terre revêtue d'herbes et de toute sorte de plantes 
avant que le soleil ait été créé, afin que nous concevions 
que tout dépend de Dieu seul. 

Il a plu à ce grand ouvrier de créer la lumière, avant 
mèmç que de la réduire à la forme qu'il lui adonnée 
dans le soleil et dans les astres; parce qu'il voulait nous 
apprendre que ces grands et magnifiques luminaires, 
dont on nous a voulu faire des divinités, n'avaient par 
eux-mêmes ni la matière précieuse et éclatante dont ils 
ont été composés, ni la forme admirable à laquelle nous 
les voyons réduits. 

Enfin , le récit de la création , tel qu'il est fait par 



SUR LHlSTOmt: UNIVERSKLLE. 177 

Moïse, nous découvre ce grand secret de la vé^it<llJle 
philosophie, qu'en Dieu seul réside la fécondité et la 
puissance absolue. Heureux, sage, tout-puissant, seul 
suffisant à lui-même, il agit sans nécessité comme il 
agit sans besoin; jamais contraint ni embarrassé par 
sa matière dont il fait ce qu'il veut, parce qu'il lui a 
donné par sa seule volonté le fond de son être. Par ce 
droit souverain, il la tourne, il la façonne, il la meut 
sans peine : tout dépend immédiatement de lui; et si, 
selon l'ordre établi dans la nature, une chose dépend 
de Tautre, par exemple, la naissance et Taccroissement 
des plantes, de la chaleur du soleil, c'est à cause que ce 
même Dieu , qui a fait toutes les parties de l'univers, a 
voulu les lier les unes aux autres, et faire éclater sa 
sagesse par ce merveilleux enchaînement. 

Mais tout ce que nous enseigne l'Écriture sainte sur 
la création de l'univers, n'est rien en comparaison de ce 
qu'elle dit de la création de l'homme. 

Jusqu'ici Dieu avait tout fait en commandant : « Que 
c< la lumière soit; que le firmament s'étende au milieu 
a des eaux; que les eaux se retirent; que la terre soit 
i( découverte, et qu'elle germe; qu'il y ait de grands 
« luminaires qui partagent le jour et la nuit; que les oi- 
« seaux et les poissons sortent du sein des eaux; que la 
c< terre produise les animaux selon leurs espèces diffé- 
« rentes*. » Mais quand il s'agit de produire l'homme. 
Moïse lui fait tenir un nouveau langage : c( Faisons 
« l'homme, dit-il*, à notre image et ressemblance. » 

Ce n'est plus cette parole impérieuse et dominante ; • 
c'est une parole plus douce, quoique non moins efficace. 
Dieu tient conseil en lui-même ; Dieu s'excite lui-môme, 
comme pour nous faire voir que l'ouvrage qu'il va en- 



» Gen., 1,3, etx:. — » Ibid., 20. 

BOSS. — IIIST. LMV. \2 



178 DISCOURS 

treprendre surpasse tous les ouvrages qu'il avait faits 
jusqu'alors. 

Faisans Vhx^mme, Dieu parle en lui-même ; il parle 
à quelqu'un qui fait comme lui, à quelqu'un dont 
rhomme est la créature et Tirnage : il parle à un autre 
lui-même; il parle à celui par qui toutes choses ont été 
faites, à celui qui dit dans son Évangile : ce Tout ee que 
« le Père fait, le Fils le fait semblablement *. » En parlant 
à son Fils , ou avec son Fils , il parle en même temps avec 
l'Esprit tout-puissant, égal et coéternel à l'un et à 
l'autre. 

C'est une chose inouïe dans tout le langage de l'Écri- 
ture, qu'un autre que Dieu ait parlé de lui-même en 
nombre pluriel : Faisons. Dieu même, dans l'Écriture, 
ne parle ainsi que deux ou trois fois, et ce langage ex- 
tpaordinaire commence à paraître lorsqu'il s'agit de 
créer l'homme. 

Quand Dieu change de langage, et en quelque façon 
de conduite, ce n'est pas qu'il change en lui-même; 
mais il nous montre qu'il va commencer, suivant des 
conseils éternels, un nouvel ordre de choses. 

Ainsi l'homme, si fort élevé au-dessus des autres créa- 
tures dont Moïse nous avait décrit la génération , est pro- 
duit d'une façon toute nouvelle. La Trinité commence à 
se déclarer, en faisant la créature raisonnable dont les 
opérations intellectuelles sont une image imparfaite de 
ces éternelles opérations par lesquelles Dieu est fécond 
en lui-même. 

La parole de conseil dont Dieu se sert marque que la 
créature qui va être faîte est la seule qui peut agir par 
conseil et par intelligence. Tout le reste n'est pas moins 
extraordinaire. Jusque-là nous n'avions point vu, dans 

' Joan., V, 19. 



SUR L HISTOIRE UNIVERSELLE. I7i) 

rinsloire de la Genèse , le doigt de Dieu appliqué sur une 
matière corruptible. Pour former le corps de Thomme, 
lui-même i»*en<l de la terre * ; et cette terre , arrangée 
sous une telle main ^ reçoit la plus belle figure qui eût ^ 
encore paru dans le monde. L'homme a la taille droite^ 
la tête éLevée ^ les regards tournés vers le ciel : et cette 
con formation > qui lui est particulière^ lui montre son 
origine et le lieu où il doit tendre'. 

Gd;te attentLcm particulière^ qui parait en Dieu quand 
il fait rhomme^ nous montre qu'il a pour lui un égard 
particulier^ quoique d'ailleurs tout soit conduit immé- 
diatement par sa sagesse. 

Mais la manière dont il produit Tàme est beaucoup 
plus merveilleuse : il ne la tire point de la matière ^ il 
l'inspire d'en haut ; c'est un souffle de vie qui vient de 
lui-même. 

Quand il créa les bètes^ il dit : « Que l'eau produise 
m les poissons ; » et il créa de cette sorte les monstres 
marins, et toute àme vivante et mouvante qui devait 
remplir les eaux. Il dit encore : « Que la terre produise 
« toute àme. vivante , les bêtes à quatre pieds y et les 
«reptiles*. » 

C'est ainsi que devaient naître ces énies vivantes d'une 
vie brute et bestiale, à qui Dieu ne donne pour toute ac- 
tion que des mouvements dépendants du corps. Dieu les 
tire du sein des eaux et de la terre : mais cette ^yme dont 
la vie devait être une imitation de la sienne, qui devait 
vivre comme lufde raison et d'intelligence, quilui devait 
être unie en le contemplant et en l'aimant, et qui pour 
cette raison était faite à son image , ne pouvait être tirée 

» Gcii., H, 7. 

' Var. Édition de 1G81 : Qui ait. 

^ L'homme... il doit tendre. Ceci n'est pas dans la première èdit'wu. 

4 Ciiin.y I, w, 2\. 

«2. 



180 DISCOURS 

de la matière. Dieu, en façonnant la matière^ peut Inen 
former un beau corps ; mais^ en quelque sorte qu'il la 
tourne et la façonne, jamais il n'y trouvera son image 
et sa ressemblance. L'âme faite à son image , et qui peut 
être heureuse en le possédant, doit être produite par une 
nouvelle création : elle doit venir d'en haut ; et c'est ce 
que signifie ce soufflede vie ^, que Dieu tire de sa bouche. 

Souvenons-nous que Moïse propose aux hommes char- 
nels, par des images sensibles, des vérités pures et intel- 
lectuelles. Ne croyons pas que Dieu souffle à la manière 
des animaux; ne croyons pas que notre àme soit un air 
subtil, ni une vapeur déliée. Le souffle que Dieu inspire, 
et qui porte en lui-même l'image de Dieu , n'est ni air 
ni vapeur. Ne croyons pas que notre âme soit une por- 
tion delà nature divine, comme l'ont rêvé quelques phi- 
losophes. Dieu n'est pas un tout qui se partage. Quand 
Dieu aurait des parties, elles ne seraient pas faites; car 
le Créateur, l'être incréé ne serait pas composé de créa- 
tures. L'âme est faite , et tellement faite , qu'elle n'est 
rien de la nature divine ; mais seulement une chose faite à 
l'image et ressemblance de la nature divine; une chose 
qui doit toujours demeurer unie à celui qui l'a formée : 
c'est ce que veut dire ce souffle divin , c'est ce que nous 
représente cet esprit de vie. 

Voilà donc l'homme formé. Dieu forme encore de lui 
la compagne qu'il lui veut donner. Tous les hommes 
naissent d'un seul mariage, afin d'être à jamais, quelque 
dispersés et multipliés qu'ils soient, une seule et même 
famille. 

Nos premiers parents, ainsi formés, sont mis dans ce 
jardin déhcieux qui s'appelle le Paradis : Dieu se devait 
à lui-même de rendre son image heureuse. 

* Gen., Il, 7. 



SUR L HISTOIRE UNIVERSELLE. 181 

11 donne uh précepte à l'homme , pour lui faire sentir 
qu'il a un maître ; un précepte attaché à une chose sen- 
sible, parce que Thonmie était fait avec des sens ; un pré- 
cepte aisé, parce qu'il voulait lui rendre la vie commode 
tant qu'elle serait innocente. 

L'homme ne garde pas un commandement d'une si 
facile observance : il écoute l'esprit tentateur, et il s'é- 
coute lui-même , au lieu d'écouter Dieu uniquement ; 
sa perte est inévitable; mais il la faut considérer dans 
son origine aussi bien que dans ses suites. 

Dieu avait fait au commencement ses anges, esprits 
purs et séparés de toute matière. Lui, qui ne fait rien 
que de bon, les avait tous créés dans la sainteté; et ils 
pouvaient assurer leur félicité en sexionnant volontaire- 
ment à leur Créateur. Mais tout ce qui est tiré du néant 
est défectueux. Une partie de ces anges se laissa séduire 
à l'amour-propre. Malheur à la créature qui se plaît en 
elle-même, et non pas en Dieu! elle perd en un mo- 
ment tous ses dons. Étrange effet du péché ! ces esprits 
lumineux devinrent esprits de ténèbres : ils n'eurent 
plus de lumières qui ne se tournassent en ruses mali- 
cieuses. Une maligne envie prit en eux la place de la 
charité ; leur grandeur naturelle ne fut plus qu'orgueil ; 
leur félicité fut changée en la triste consolation de se 
faire des compagnons dans leur misère; et leurs bien- 
heureux exercices, au misérable emploi de tenter les 
hommes. Le plus parfait de tous, qui avait aussi été 
le plus superbe , se trouva le plus malfaisant, comme le 
plus malheureux. L'homme , que Dieu avait mis un peu 
GU-dessous des anges^, en l'unissant à un corps, devint à 
un esprit si parfait un objet de jalousie : il voulut l'en- 
traîner dans sa rébellion, pour ensuite l'envelopper 

« Psal., VIII, 6. 



!82 DISCOURS 

clans sa perte. Les créatures spirituelles avaient, comme 
Dieu même , des moyens sensibles pour communiquer 
avec l'homme , qui leur était semblable dans sa partie 
principale. Les mauvais esprits ^ dont Dieu voulait se 
servir pour éprouver la fidélité du genre humain^ n'a- 
vaient pas perdu le moyen d'entretenir ce commerce 
avec notre nature^ non plus qu'un certain empire qui 
leur avait été donné d'abord sur la créature corporelle. 
Le démon usa de ce pouvoir contre nos premiers pa- 
rents. Dieu permit qu'il leur parlât sous la forme d*un 
serpent, comme la plus convenable à représenter la ma- 
lignité avec le supplice de cet esprit malfaisant, ainsi 
qu'on le verra dans la suite. Il ne craint point de leur 
faire horreur sous cette figure. Tous les animaux avaient 
été également amenés aux pieds d'Adam pour en rece- 
voir un nom convenable , et reconnaître le souverain 
que Dieu leur avait donnée Ainsi aucun des animaux 
ne causait de l'horreur à l'homme, parce que, dans l'é- 
tat où il était, aucun ne lui pouvait nuire. 

Écoutons maintenant comment le démon lui parla, et 
pénétrons le fond de ses artifices. Il s'adresse à Eve , 
comme à la plus faible : mais en la personne d'Èv^yil 
parle à son mari aussi bien qu'à elle : « Pourquoi Dieu 
vous a-t-il fait cette défense^? » S'il vous a faits raison- 
nables, vous devez savoir la raison de tout : ce fruit 
n'est pas un poison; « vous n'en mourrez pas \ » Voilà 
par où commence l'esptit de révolte. On raisonne sur le 
précepte , et l'obéissance est mise en doute, a Vous serez 
comme des dieux*, » libres et indépendants, heureux 
en vous-mêmes , sages par vous-mêmes : « vous saurez 
le bien et le mal ; » rien ne vous sera impénétrable. C'est 
imr ces motifs que l'esprit s'élève contre l'ordre du Créa-^ 

' Gen il, 1 >, 2\ — ■ Ilid., m, 1. — * Ibid , \. — * Ibid., 5.. ^ 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 183 

tear, et au-dessus de la règle. Eve, à demi gagnée, 
regarda le fruit, dont la beauté promettait un goût ex- 
cellent^. Voyant que Keu avait uni en l'homme l'esprit 
et le corps, elle crut qu'en faveur de l'homme il pour- 
rait bien encore avoir attaché aux plantes des vertus 
surnaturelles, et des dons intellectuds aux objets sen- 
sibles. Après avoir mangé de ce beau fruit, eUe en pré- 
senta elle-même à son mari. Le voilà dangereusement 
attaqué. L'exemple et la complaisance fortifient la tenta- 
tion : il entre dans les sentiments du tentateur si bien 
secondé; xme trompeuse curiosité, une flatteuse pensée 
d'orgueil , le secret plaisir d'agir de soi-même et selon 
ses propres pensées, l'attire et l'aveugle; il veut faire 
une dangeimise épreuve de sa liberté , et il goûte avec 
le fruit défendu la pernicieuse douceur de contenter son 
esprit : les sens mêlent leur attrait à ce nouveau charme ; 
il les suit , il s'y soumet , et il s'en fait le captif, lui qui 
en était le maître. 

En même temps tout change pour lui. La terre ne lui 
rit plus comme auparavant ; il n'en aura plus rien que 
par un travail opiniâtre : le ciel n'a plus cet air serein ; 
les animaux, qui lui étaient tous, jusqu'aux plus odieux 
et aux plus farouches, un divertissement innocent, 
prennent pour lui des formes hideuses : Dieu , qui avait 
tout fait pour son bonheur, lui tourne en un moment 
tout en supplice. 11 se fait peine à lui-même, lui qui s'é- 
tait tant aimé. La rébellion de ses sens lui fait remar- 
quer en lui je ne sais quoi de honteux*. Ce n'est plus ce 
premier ouvrage du Créateur, où tout était beau ; le pé- 
ché a fait un nouvel ouvrage qu'il faut cacher. L'homme 
ne peut plus supporter sa honte , et voudrait pouvoir 
la couvrir à ses propres yeux. Mais Dieu lui die vient en- 

» Gen., 111,6. — ' Ibid., 7. 



184 DISCOURS 

core plus insupporlalJe. Ce grand Dieu, qui Tavait fait 
à sa ressemblance, et qui lui avait donné des sens comme 
un secours nécessaire à son esprit, se plaisait à se mon- 
trer à lui sous une forme sensible : l'homme ne peut plus 
souffrir sa présence. Il cherche le fond des forêts S pour 
se dérobera celui qui faisait auparavant tout son bon- 
heur. Sa conscience Taccuse avant que Dieu parle. Ses 
malheureuses excuses achèvent de le confondre. Il faut 
qu'il meure : le remède d'immortalité lui est ôté ; et une 
mort plus affreuse, qui est celle de l'àme, lui est figurée 
par cette mort corporelle à laquelle il est condamné. 

Mais voici notre sentence prononcée dans la sienne. 
Dieu, qui avait résolu de récompenser son obéissance 
dans toute sa postérité , aussitôt qu'il 's'est révolté le 
condamne, et le frappe , non-seulement en sa personne, 
mais encore dans tous ses enfants , comme dans la plus 
vive et la plus chère partie de lui-même : nous sommes 
tous maudits dans notre principe, notre naissance est 
gâtée et infectée dans sa source. 

N'examinons point ici ces règles terribles de la justice 
divine, par lesquelles la race humaine est maudite dans 
son origine. Adorons lesjugements de Dieu, qui regarde 
tous les hommes comme un seul homme dans celui dont 
il veut tous les faire sortir. Regardons-nous aussi comme 
dégradés dans notre père rebelle , comme flétris à ja- 
mais par la sentence qui le condamne , comme bannis 
avec lui, et exclus du Paradis où il devait nous faire 
naître. 

Les règles de la justice humaine nous peuvent aider 
H entrer dans les profondeurs de la justice divine, dont 
elles sont une ombre : mais elles ne peuvent pas nous 
découvrir le fond de cet abîme. Croyons que la justice 

• (j<'u., III , s 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 185 

caussi bien que la miséricorde de Dieu ne veulent pas 
être mesurées sur celles des hommes, et qu'elles ont 
toutes deux des effets bien plus étendus et bien plus in- 
times. 

Mais pendant que les rigueurs de Dieu sur le genre 
humain nous épouvantent , admirons comme il tourne 
nos yeux vers un objet plus agréable, en nous décou- 
vrant notre délivrance future dès le jour de notre 
perte *. Sous la figure du serpent', dont le rampement 
tortueux était une vive image des dangereuses insinua- 
tions et des détours fallacieux de Tesprit malin. Dieu fait 
voir à Eve, notre mère, le caractère odieux, et tout en- 
semble le juste supplice de son ennemi vaincu. Le ser- 
pent devait être le plus haï de tous les animaux , comme 
le démon est la plus maudite de toutes les créatures. 
Comme le serpent rampe sur sa poitrine, le démon, jus- 
tement précipité du ciel où il avait été créé , ne se peut 
plus relever. La terre , dont il est dit que le serpent se 
nourrit, signifie les basses pensées que le démon 
nous inspire : lui-même il ne pense rien que de bas, 
puisque toutes ses pensées ne sont que péché. Dans Ti- 
nimitié éternelle entre toute la race humaine et le dé- 
mon, nous apprenons que la victoire nous sera donnée, 
puisqu'on nous y montre une semence bénite par la- 
quelle notre vainqueur' devait avoir la tête écrasée, 
c'est-à-dire devait voir soji orgueil dompté, et son em- 
pire abattu par toute la terre. 



' Var. Vers un objet... notre perte. Sous etc. Édition de i681 : A un 
objet plus agréable. Sous , etc. 

' Gen., m, 14, 15. 

^ Var. Ligne 12 : à Eve, notre mère... notre vainqueur. Addition nou- 
velle» au l'teti de laquelle on Usait auparavant : à Eve, notre mère , son 
ennemi vaincu , et lui montre cette semonce bénile par laquelle son 
vainqueur, etc. 



180 WSCOURS 

Cette semence bénite était Jésus^hrist^ fils d'une 
vierge ; ce Jésus-Christ en qoi seul Adam n'avait point 
péché , parce qu'il devait sortir d'Adam d'une manière 
divine^ conçu non de l'homme^ mais du Saint-Esprit. 
C'était donc* par ce divin germe, ou par la femme qui 
le produirait, selon les diverses leçons de ce passage, 
que la perte du genre humain devait être réparée , et 
la puissance ôtée au prince du monde , qui ne irowot 
rien du sien en Jéms-Christ *. 

Mais avant que de nous donner le Sauveur, il fallait 
que le genre humain connût par une longue expérience 
le besoin qu'il avait d'un tel secours. L'homme fut donc 
laissé à lui-môme, ses inclinations se corrompirent, ses 
débordements allèrent à l'excès, et l'iniquité couvrit 
toute la face de la terre. 

Alors Dieu médita une vengeance dont il voulut que 
le souvenir ne s'éteignit jamais parmi les hommes : 
c'est celle du déluge universel, dont, en effet, la mé- 
moire dure encore dans toutes les nations, aussi bien 
que celle des crimes qui l'ont attiré. 

Que les hommes ne pensent plus que le monde va 
tout seul , et que ce qui a été sera toujours conune de 
lui-même. Dieu , qui a tout fait , et par qui tout subsiste , 
va noyer tous les animaux avec tous les hommes, c'est^ 
à-dire qu'il va détruire la plus belle partie de son ou- 
vrage. 

Il n'avait besoin que de lui-même pour détruire ce 
qu'il avait fait d'une parole : mais il trouve plus digne 
de lui de faire servir ses créatures d'instrument à sa 
vengeance ; et il appelle les eaux pour ravager la terre 
couverte de crimes. 

* Var. C'était donc, et le reste, jusqu'à la fin de Calinéa, manque dans 
la première édition. 
^ Joan., XIV, 30. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 187 

Il s'y trouva pourtant un homme juste. Dieu, avant 
que de le sauver du déluge des eaux^ l'avait préservé 
par sa grâce du déluge de l'iniquité. Sa famille fut ré- 
servée pour repeupler la terre, qui n'allait plus être 
qu'une immense solitude. Par les soins de cet homme 
juste. Dieu sauve les animaux, afin que Thomme en- 
tende qu'ils sont faits pour lui, et qu'il s'en serve pour 
la gloire de leur Créateur \ 

* Il fait plus; et, comme s'il se repentait d'avoir exer- 
cé sur le genre humain une justice si rigoureuse, il 
promet solennellement de n'envoyer jamais de déluge 
pour inonder toute la terre : et il daigna faire ce traité 
non-seulement avec les hommes , mais encore mec tous 
les animaux W,nt de la terre que de Vair ', pour montrer 
que sa providence s'étend sur tout ce qui a vie. L'arc-en- 
ciel parut alors : Dieu en choisit les couleurs si douces 
et si agréablement diversifiées sur un nuage rempli 
d'une bénigne rosée, plutôt que d'une pluie incom- 
mode, pour être un témoignage éternel que les pluies 
qu'il enverrait dorénavant ne feraient jamais d'inonda- 
tion universelle. Depuis ce temps, l'arc-en-ciel parait 
dans les célestes visions comme un des principaux or^ 
nements du trône de Dieu *, et y porte une impression 
de ses miséricordes. 

Le monde se renouvelle, et la terre sort encore une 
fois du sein des eaux : mais, dans ce renouvellement, 
il demeure une im{H[*ession étemelle de la vengeance di- 
vine. Jusqu'au déluge toute la nature était plus forte et 
plus vigoureuse : par cette immense c[uantité d'eaux 



' Var. Au lieu de ; et qu'il serve pour la gloire de leur Créateur , Pé- 
dition de 1681 porte ; et soumis à son empire par leur Créateur. 
3 Cet alinéa est une addition, nouvelle. 
^ Gen., IX ,9, 10, etc. - ^ Ezech., i, 28. Apocal., iv, 3. 



188 DISCOURS 

que Dieu amena sur la terre, et par le long séjour qu'el- 
les y firent, les sucs qu'elle enfermait furent altérés; 
Tair chargé d'une humidité excessive fortifia les prin- 
cipes de la corruption ; et la première constitution de 
l'univers se trouvant affaiblie , la vie humaine , qui se 
poussait jusqùes à près de mille ans , se diminua peu à 
peu : les herbes et les fruits n'eurent plus leur première 
force , et il fallut donner aux hommes une nourriture 
plus substantielle dans la chair des animaux *. 

Ainsi devaient disparaître et s'effacer peu à peu les 
restes de la première institution ; et la nature changée 
avertissait l'homme que Dieu n'était plus le même pour 
lui depuis qu'il avait été irrité par tant de crimes. 

Au reste, cette longue vie des premiers hommes, 
marquée dans les annales du peuple de Dieu , n'a pas 
été inconnue aux autres peuples, et leurs anciennes 
traditions en ont conservé la mémoire *. La mort qui 
s'avançait fit sentir aux hommes une vengeance plus 
prompte; et comme tous les jours ils s'enfonçaient de 
plus en plus dans le crime, il fallait qu'ils fussent aussi, 
pour ainsi parler , tous les jours plus enfoncés dans leur 
supplice. 

Le seul changement des viandes leur pouvait maiv 
quer combien leur état allait s'empirant, puisqu'en de- 
venant plus faibles ils devenaient en même temps plus 
voraces et plus sanguinaires. 

Avant le temps du déluge, la nourriture que les 
hommes prenaient sans violence dans les fruits qui 
tombaient d'eux-mêmes , et dans les herbes qui aussi 
bien séchaient si vite , était sans doute quelque reste de 
la première innocence, et de la douceur à laquelle nous 

• Gen., IX, 3. — ^ Maneth. Beros. Hestiac. Nie Damas, étal, apud 
Joseph., Ant., lib., i, v. 4, al. 3. Ilosiod., Op. et Dies. 



SUR L'HISÏOÏRR UNIVERSELLE. 189 

étions formés. Maintenant^ pour nous nourrir^ il faut 
répandre du sang, malgré Thorreur qu'il nqus cause 
naturellement ; et tous les raffinements dont nous nous 
servons pour couvrir nos tables suffisent à peine à nous 
déguiser les cadavres qu'il nous faut manger pour nous 
assouvir. 

Mais ce n'est là que la moindre partie de nos mal- 
heui*s. La vie déjà raccourcie s'abrège encore par les 
violences qui s'introduisent dans le genre humain. 
L'homme, qu'on voyait dans les premiers temps épar^ 
gner la vie des bêtes, s'est accoutumé à n'épargner plus 
la vie de ses semblables. C'est en vain que Dieu défen- 
dit, aussitôt après le déluge, de verser le sang humain ; 
en vain, pour sauver quelque vestige de la première 
douceur de notre nature , en permettant de manger la 
chair des bêtes, il en avait réservé le sang *. Les meur- 
tres se multiplièrent sans mesure. Il est vrai qu'avant 
le déluge Gain avait sacrifié son frère à sa jalousie*. La- 
mech , sorti de Gain , avait fait le second meurtre ' ; et 
on peut croire qu'il s'en fit d'autres après ces damna- 
bles exemples. Mais les guerres n'étaient pas encore in- 
ventées. Ge fut après le déluge que parurent ces rava- 
geurs de provinces, que Ton a nommés conquérants, 
qui, poussés par la seule gloire du commandement, 
ont exterminé tant d'innocents. Nemrod, maudit reje- 
ton de Gham maudit par son père, commença à faire 
la guerre seulement pour s'établir un empire *. Depuis 
ce temps l'ambition s'est jouée, sans aucune borne, 
de la vie des hommes : ils en sont venus à ce point de 
s'entretuer sans se haïr : le comble de la gloire et le 
plus beau de tous les arts a été de se tuer les uns les 
autres, 

' Gen., IX, -î. — > Ibid., iv, 8. — ^ Ihiil., r,\. — ^ Ihid., x, 9. 



190 DISCOURS 

* Cent ans ou environ après le déluge, Dieu frappa 
le genre humain d'un autre fléau par la division des 
langues. Dans la dispersion qui se devait faire de la 
famille de Noé par toute la terre habitable y c'était en- 
core un lien de la société , que la langue qu'avaient 
parlée les premiers hommes , et qu'Adam avait apprise 
à ses enfants^ demeurât commune. Mais ce reste de l'an- 
cienne concorde périt à la tour de Babel : soit que les 
enfants d'Adam^ toujours incrédules^ n'eussent pas 
donné assez de croyance à la promesse de Dieu qui les 
avait assurés qu'on ne verrait plus de déluge, et qu'ils 
se sment préparé un refuge contre un semblable acci- 
dent dans la solidité et dans la hauteur de ce superbe 
édifice j ou qu'ils n'aient eu pour objet que de r^idre 
leur nom immortel par ce grand ouvrage , avant que 
de se séparer, ainsi qu'il est marqué dans la Genèse'; 
Dieu ne leur permit pas de le porter, comme ils l'espé- 
raient, jusqu'aux nues; ni de menacer, pour ainsi dire, 
le ciel par l'élévation de ce hardi bâtiment; et il mit la 
confusion parmi eux, en leur faisant oublier leur pre- 
mier langage. Là donc ils commencèrent à se diviser en 
langues et en nations. Le nom de Babel, qui signifie 
confusion , demeura à la tour, en témoignage de ce dé- 
sordre, et pour être un monument éternel au genre hu- 
main , que l'orgueil est la source de la division et du 
trouble parmi les hommes. 

Voilà les commencements du monde, tels que l'his- 
toire de Moïse nous les représente : commencements 
heureux d'abord, pleins ensuite de maux infinis ; par 
rapport à Dieu qui fait tout, toujours admirables; tels 
enfin que nous apprenons, en les repassant dans noire 
esprit, à considérer Tunivers et le genre humain tou- 

' Cet alinéa est une addition nouvel le i 
^ fiun., XI, 4 , 7. 



SUR LHISTOIRE UNIVERSELLE. lî>l 

jours sous la main du Créateur, tiré du néant pai* sa pa- 
role , conservé par sa bonté , gouverné par sa sagesse , 
puni par sa justice^ délivré par sa miséricorde, et tou- 
jours assujetti à sa puissance. 

Ce n'est pas ici Tunivers tel que Font conçu les phi- 
losophes; formé, selon quelques-uns, par un concours 
f<M*tuit des premiers corps ; ou qui, selon les plus sages, 
a fourni sa matière à son auteur; qui par conséquent 
n'en dépend, ni dans le fond de son être, ni dans son 
premier état , et qui l'astreint à certaines lois que lui- 
même ne peut violer. 

Moïse et nos anciens pères, dont HoTse a recueilli les 
traditions, nous donnent d'autres pensées. Le Dieu qu'il 
nous a montré a bien une autre puissance : il peut faire 
et défaire ainsi qu'il lui plaît ; il donne des lois à la na- 
ture, et les renverse quand il veut. 

Si pour se faire connaître, dans le temps que la plu- 
part des hommes l'avaient oublié , il a fait des miracles 
étonnants, et a forcé la nature à sortir de ses lois les 
jdus constantes, il a continué par là à montrer qu'il en 
était le maître absolu, et que sa volonté est le seul lien 
qui entretient l'ordre du monde. 

C'est justement ce que les hommes avaient oublié : la 
stabilité d'un si bel ordre ne servait plus qu'à leur per- 
suader que cet ordre avait toujours été, et qu'il était de 
soi-même; par où ils étaient portés à adorer ou le moade 
en général, ou les astres, les éléments, et enfin tous 
ces grands corps qui le composent. Dieu donc a témoi- 
gné au genre humain une bonté digne de lui , en ren- 
versant dai^ des occasions éclatantes cet ordre, qui non- 
seulement ne les frappait plus, parce qu'ils y étaient 
accoutumés, mais encore qui les portait, tant ils étaient 
aveuglés, à imaginer hors de Dieu Téternité et l'indé- 
pendance. 



102 DISCOURS. 

L'iiisloire du peuple de Dieu , attestée par sa propre 
suite, et par la religion tant de ceux qui l'ont écrite 
que de ceux qui l'ont conservée avec tant de soin, a 
gardé comme dans un fidèle registre la mémoire de ces 
miracles, et nous donne par là l'idée véritable de l'em- 
pire suprême de Dieu , maître tout-puissant de ses créa- 
tures, soit pour les tenir sujettes aux lois générales qu'il 
a établies, soit pour leur en donner d'autres quand il 
juge qu'il est nécessaire de réveiller par quelque coup 
surprenant le genre humain endormi. 

Voilà le Dieu que Moïse nous a proposé dans ses écrits 
comme le seul qu'il fallait servir; voilà le Dieu que les 
patriarches ont adoré avant Moïse ; en un mot, le Dieu 
d'Abraham, d'Isaac et de Jacob; à qui notre père Abra- 
ham a bien voulu immoler son fils unique ; dont Mel- 
chisédech, figure de Jésus-Christ, était le pontife; à qui 
notre père Noé a sacrifié en sortant de l'arche; que le 
juste Abel avait reconnu en lui offrant ce qu'il avait de 
plus précieux; que Seth, donné à Adam à la place d'A- 
bel , avait fait connaître à ses enfants , appelés aussi les 
enfants de Dieu; qu'Adam même avait montré à ses 
descendants comme celui des mains duquel il s'était vu 
récemment sorti, et qui seul pouvait mettre fin aux 
maux de sa malheureuse postérité. 

La belle philosophie que celle qui nous donne des 
idées si pures de l'auteur de notre être ! la belle tradi- 
tion que celle qui nous conserve la mémoire de ses œu- 
vres magnifiques ! Que le peuple de Dieu est saint, puis- 
que, par une suite non interrompue depuis l'origine 
du monde jusqu'à nos jours, il a toujours conservé une 
tr^idition et une philosophie si sainte ! 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 193 

CHAPITRE II. 

Abraham et les patriarches. 

Mais comme le peuple de Dieu a pris sous le patriar- 
che Abraham im-e forme plus réglée , il est nécessaire , 
Monseigneur^ de vous arrêter im peu sur ce grand 
homme. 

Il naquit environ trois cent cinquante ans après le 
déluge, dans un temps où la vie humaine, quoique ré- 
duite à des bornes plus étroites, était encore très-lon- 
gue. Noé ne faisait que de mourir; Sem, son fils aîné, 
vivait encore ; et Abraham a pu passer avec lui presque 
toute sa vie. 

Représentez-vous donc le monde encore nouveau, et 
encore pour ainsi dire tout trempé des eaux du déluge, 
lorsque les hommes, si près do Torigine des choses, 
n'avaient besoin , pour connaître l'unité de Dieu et le 
service qui lui était dû , que de la tradition qui s'en 
était conservée depuis Adam et depuis Noé; tradition 
d'ailleurs si conforme aux lumières de la raison , qu'il 
semblait qu'une vérité si claire et si importante ne pût 
jamais être obscurcie ni oubliée parmi les hommes. Tel 
est le premier état de la religion , qui diu:e jusqu'à Abra- 
ham, où, pour connaître les grandeurs de Dieu, les 
hommes n'avaient à consulter que leur raison et leur 
mémoire. 

Hais la raison était faible et corrompue ; et à mesure 
qu'on s'éloignait de l'origine des choses, les hommes 
brouillaient les idées qu'ils avaient reçues de leurs an- 
cêtres. Les enfants, indociles ou mal-appris, n'en vou- 
laient plus croire leurs grands-pères décrépits, qu'ils 
ne connaissaient qu'à peine après tant de générations; 
le sens humain abruti ne pouvait plus s'élever aux 

B068. — BIST. VNIV. 13 



194 DISCOURS 

choses intellectuelles; et les hommes ne voulant plus 
adorer que ce qu'ils voyaient y l'idolâtrie se répandait 
par tout Tunivers. 

L'esprit qui avait trompé le premier homme goûtait 
alors tout lé fruit de sa séduction^ et voyait Teffet en- 
tier de cette parole : «c Vous serez comme des dieux. » 
Dès le moment qu'il la proféra , il songeait à confondre 
en rhomme Fidée de Dieu avec celle de la créature, et 
à diviser un nom dont la majesté consiste à être incom- 
municable. Son projet lui réussissait. Les hommes, en- 
sevelis dans la chair et dans le sang , avaient pourtant 
conservé une idée obscure de la puissance divine , qui 
se soutenait par sa propre force^ mais qui^ brouillée avec 
les images venues par leurs sens, leur faisait adorer 
toutes les choses où il paraissait quelque activité et quel- 
que puissance. Ainsi le soleil et les astres, qui se faisaient 
sentir de si loin , le feu et les éléments , dont les effets 
étaient si imiversels, furent les premiers objets de l'ado- 
ration publique. Les grands rois, les grands conqué- 
rants qui pouvaient tout sur la terre, et les auteurs des 
inventions utiles à la vie humaine, eurent bientôt après 
les honneurs divins. Les hommes portèrent la peine de 
s'être soumis à leurs sens : les sens décidèrent de 
tout, et firent, malgré la raison, tous les dieux qu'on 
adora sur la terre. 

Que l'homme parut alors éloigné de sa première insti- 
tution, et que l'image de Dieu y était gâtée I Dieu pou- 
vait-il l'avoir fait avec ces perverses inclinations qui se 
déclaraient tous les jours de plus en plus? et cette pente 
prodigieuse qu'il avait à s'assujettir à toute autre chose 
qu'à son seigneur naturel, ne montrait-elle pas trop vi- 
siblement la main étrangère par laquelle l'œuvre de 
Dieu avait été si profondément fidtérée dans l'esprit hu- 
main , qu'à peine pouvait-on y en reconnaître quelque 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 195 

trace? Poussé par cette aveugle impression qui le do- 
minait, il s'enfonçait dans Tidolàtrie^ sans que rien le 
pût retenir. Un si grand mal fiaisait des progrès étranges. 
De peur qu'il n'infeciAt tout le genre humain^ et n'étei- 
gnit tout à fait la connaissance de Dieu^ ce grand Dieu 
appela d'en haut son serviteur Abraham, dans la famille 
duquel il voulait établir son culte, et conserver l'an- 
cienne o^yance tant de la création de l'univers que de 
la providence particulière avec laquelle il gouverne les 

choses humaines. 

« 

Abraham a toujours été célèbre dans l'Orient, Ce n'est 
pas seulement les Hébreux qui le regardent comme leur 
père I les Iduméens se glorifient de la même origine. Is- 
mael, iSls d'Abraham, est connu parmi les Arabes comme 
celui d'où ils sont sortis ^ La circoncision leur est de* 
meurëe comme la mai^e de leur origine , et ils l'ont 
reçue de tout temps , non pas au huitième jour, à la ma-- 
nière des luifo, mais à treize ans, comme rÉcriture nous 
a[^end qu'elle fut donnée à lewt père Ismaël * : cou- 
tume qui dure encore parmi les mahométans. D'autres 
peuples arabes se ressouviennent d'Abraham et de Gé- 
tura, et ce sont les mêmes que l'Écriture fait sortir de 
ce mariage^. Ce pairiarche était Chaldéen; et ces peu- 
ples , renommés pour leurs observations astronomiques, 
ont compté Abraham comme un de leurs plus savants 
observateurs *. Les historiens de Syrie Tout fait roi de 
Damas, quoique étranger et venu des environs de Ba- 
byloœ ; et ils racontent qu'il quitta le royaume de Damas 
pour s^établir dans le pays des Chananéens , depuis ap- 



* Gen., XVI , xvii. — » Jbid., xvii , 25 ; Joseph., Ant., lib. i , cap. 13, 
al. lî. — 3n)id.,xxv; Alex. Polyh., apudJos., Ant., lib. i, cap. 16, 
al. 15. — 4 Beros., Hecat., Eupol., Alex. Polyh. et al. apnd Jos., Ant. lib. 
I, cap. 8, al. 7;etEuseb.,PraBp. Ev.,lib.,ix,r. 16, 17, 18, 19, 20, etc. 



1 90 DISCOURS 

pelé Judée *. Mais il vaut mieux remarquer ce que This- 
toire du peuple de Dieu nous rapporte de ce grand 
homme. Nous avons vu qu'Abraham suivait le genre de 
vie que suivirent les anciens hommes^ avant que tout 
l'univers eût été réduit en royaumes. Il régnait dans sa 
famille ^ avec laquelle il embrassait eette vie pastorale 
tant renommée pour sa simplicité et son innocence; ri- 
che en troupeaux ; en esclaves et en argent^ mais sans 
terres et sans domaine '; et toutefois il vivait dans on 
royaume étranger^ respecté; et indépendant comme on 
prince '^ Sa piété et sa droiture protégée de Dieu lui at- 
tirait ce respect. Il traitait d'égal avec les rois qui re- 
cherchaient son alliance; et c'est de là qu'est venue l'an- 
cienne opinion qui l'a lui-même fait roi. Quoique sa vie 
fût simple et pacifique^ il savait faire la guerre^ mais 
seulement pour défendre ses alliés opprimés ^. Il les dé- 
fendit et les vengea par une victoire signalée : il leur 
rendit toutes leurs richesses reprises sur leurs ennemis^ 
sans réserver autre chose que la dlme qu'il offrit à Dieu^ 
et la part qui appartenait aux troupes auxiliaires qu'il 
avait menées au combat. Au reste , après un si grand 
service^ il refusa les présents des rois avec une magna- 
nimité sans exemple^ et ne put souf&ir qu'aucun homme 
se vantât d'avoir enrichi Abraham. Il ne voulait rien 
devoir qu'à Dieu qui le protégeait, et qu'il suivait seul 
avec une foi et une obéissance parfaite. 

Gilidé par cette foi , il avait quitté sa terre natale pour 
venir au pays que Dieu lui montrait. Dieu qui l'avait ap- 
pelé , et qui l'avait rendu digne de son alliance , la con- 
clut à ces conditions. 

Il lui déclara qu'il serait le Dieu de lui et de ses en- 

. ^ Nie. Damas., lib., iv ; Ilist. univ. in Ëxcerpfc. Yales., p. 49 i ; et ap. 
Jos., Ant., lib. i, c. 8; et Euseb., Prœp. Ev., lib. ix, cap. 16. — * Gen., 
XIII , etc. — ^ Ibid., xiv, xxi , 22 , 27 ; xxiii , C. — ^ Ibid., xiv. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 19^7 

fants S c'eslrà-dire qu'il serait leur protecteur, et qu'ils 
le serviraient comme le seul Dieu créateur du ciel et de 
la terre. 

Il lui promit une terre ( ce fut celle de Chanaan ) pour 
servir de demeure fixe à sa postérité, et de siège à la 
religion». 

n n'avait point d'enfants , et sa femme Sara était sté- 
rile. Dieu lui jura par soi-même, et par son étemelle 
vérité, que de lui et de cette femme naîtrait une race qui 
égalerait les étoiles du ciel et le sable de la mer,'. 

Mais voici l'article le plus mémorable de la promesse 
divine. Tous les peuples se précipitaient dans Tidolàtrie. 
Dieu promit au saint patriarche qu'en lui et en sa se- 
mence toutes ces nations aveugles , qui oubliaient leur 
Créateur, seraient bénites *, c'est-à-dire rappelées à sa 
connaissance, où se trouve la véritable bénédiction. 

Par cette parole Abraham est fait le père de tous les 
croyants, et sa postérité est choisie pour être la source 
d'où la bénédiction doit s'étendre par toute la terre. 

En cette promesse était enfermée la venue du Messie 
tant de fois prédit à nos pères, mais toujours prédit 
comme celui qui devait être le Sauveur de tous les Gen- 
tils et de tous les peuples du monde. 

Ainsi ce germe béni , promis à Èye , devint aussi le 
germe et le rejeton d'Abraham. 

Tel est le fondement de l'alliance ; telles en sont les 
conditions. Abraham en reçut la marque dans la circon- 
cision * , cérémonie dont le propre effet était de marquer 
que ce saint homme appartenait à Dieu avec toute sa 
famille. 

Abraham était sans enfants quand Dieu commença à 

• » Gen., xiiy XVII. — * Ibid. — ^ Ibid., xu, 2; xv, ^i , o ; xvii, 10. 
— ^ Ibid!, XII, 3 ; xviu, 18. — ^ ibid., xvii. 



108 DisœuRS 

bénir sa race. Dieu le laissa plusieurs années sans lui 
en donner. Après il eut Ismaël^ qui devait être père 
d'un grand peuple y mais non pas de ce peuple élu , tant 
promis à Âbrahaia ^ Le père du peuple élu devait sor^ 
tir de lui et de sa femme Sara^ qui était stérile. Enfin ^ 
treize ans après Ismaël^ il vint^ cet enfant tant désiré : 
il fut nommé Isaac * , c'est-à-dire ris , enfsint de j<»e^ en- 
fant de miracle, enfant de promesse, qui marque par 
sa naissance que les vrais enfants de Dieu naissent de la 
grâce. 

n était déjà grand, ce bénit enfant, et dans un Age 
où son père pouvait espérer d'en avoir d'autres en&nts, 
quand tout à coup Dieu lui commanda de l'immoler '. À 
quelles épreuves la foi est-elle exposée 1 Abraham mena 
Isaac àla montagne que Dieu lui avait mcmtrée, et il allait 
sacrifier ce fils en qui seul Dieu lui promettait de le rendi*e 
père et de son peuple et du Messie. Isaac présentait le sein 
à Tépée que son père tenait toute prête à frapper. Dieu, 
content de Tobéissance du père et du fils , n'en demande 
pas davantage. Après que ces deux grands hommes ont 
donné au monde une image si vive et si belle de Fobla- 
tion volontaire de Jésus-Christ , et qu'ils ont goûté en 
esprit les amertumes de sa croix , ils sont jugés vraiment 
dignes d'être ses ancêtres. La fidélité d'Abraham fait que 
Dieu lui confirme toutes ses promesses *, et bénit de nou- 
veau non-«seulement sa famille, mais encore par sa fa- 
mille toutes les nations de l'univers. 

En effet, il continua sa protection à Isaac son fils, et 
à Jacob son petit-fils. Us furent ses imitateurs, attachés 
comme lui à la croyance ancienne , à l'ancienne manière 
de vie qui était la vie pastorale, à l'ancien gouverne- 

' Gen.,xii, XV, 2; XVI, 3, 4; xvii, 20; xxi, 13. — * lbid^,xxi, 2, 
3. —J Ibid., XXII. — ^ Ibid., xxii, 18. 



SUR LHISTOIRE UNIVERSELLE. 190 

ment du genre huinain^ où chaque père de famille était 
prince dans sa maison. Ainsi^ dans les changements qui 
s'introduisaient tous les jours parmi les hommes^ la sainte 
antiquité revivait dans la religion et dans la conduite 
d'Abraham et de ses enfants. 

Aussi Dieu réitéra-t-il à Isaac et à Jaeob les mêmes 
promesses qu'il avait faites à Abraham*; et comme il 
s'était appelé le Dieu d'Abraham ^ il prit encore le nom 
de Dieu d'Isaac et de Dieu de Jacob. 

Sous sa protection^ ces trois grands hommes commen- 
cèrent à demeurer dans la terre de Chanaan^ mais 
comme des étrangers^ et sans y posséder un pied de terre *, 
jusqu'à ce que la famine attira Jacob en Egypte , où ses 
enfants multipliés devinrent bientôt un grand peuple ^ 
comme t)ieu l'avait promis. 

Au reste ^ quoique ce peuple^ que Dieu faisait naître 
dans son alliance^ dût s'étendre par la génération^ et 
que la bénédiction dût suivre le sang^ ce grand Dieu 
ne laissa pas d'y marquer l'élection de sa grâce. Car, 
après avoir choisi Abraham du milieu des nations, parmi 
les enfants d'Abraham il choisit Isaac , et des deux ju- 
meaux d'Isaac il choisit Jacob, à qui il donna le nom 
d'Israël. 

' La préférence de Jacob fut marquée par la solen- 
nelle bénédiction qu'il reçut d'Isaac, par surprise en 
apparence, mais en effet par une expresse disposition 
de la sagesse divine. Cette action prophétique et mysté- 
rieuse avait été préparée par un oracle dès le temps 
que Rebecca, mère d'Ésaû et de Jacob, les portait tous 
deux dans son sein. Car cette pieuse femme, troublée du 
combat qu'elle sentait entre ses enfants dans ses en- 

' GeiL, XXV, 1 1 ; xxvi , 4 ; xxviii ,14. — " Act., vu , 5. 
^ Tout cet alinéa est une addition noxivelle. 



200 DISCOURS 

trailles^ consulta Dieu, de qui elle reçut cette réponse : 
tt Vous portez deux peuples dans votre sein, et Falné 
<i sera eussujetti au plus jeune. » En exécution de cet 
oracle, Jacob avait reçu de son frère la cession de son 
droit d'aînesse, confirmée par serment ^ ; et Isaac, en le 
bénissant, ne fit que le mettre en possession de ce droit, 
que le ciel lui-même lui avait donné. La préférence des 
Israélites enfants de Jacob, sur les Iduméens enfants 
d'Ésaû, est prédite par cette action, qui marque aussi la 
préférence future des Gentils , nouvellement appelés à 
Talliance par Jésus-Christ, au-dessus de l'ancien peuple. 

Jacob eut douze enfants , qui furent les douze patriar- 
ches auteurs des douze tribus. Tous devaient entrer 
dans Talliatice : mais Juda fut choisi parmi tous ses frè- 
res pour être le père des rois du peuple * saint, et le père 
du Messie tant promis à ses ancêtres. 

Le temps devait venir que, dix tribus étant retranchées 
du peuple de Dieu pour leur infidélité, la postérité d'A- 
braham ne conserverait son ancienne bénédiction, c'est- 
à-dire la religion, la terre de Chanaan, et l'espérance 
du Messie, qu'en la seule tribu de Juda, qui devait don- 
ner le pom au reste des Israélites, qu'on appela Juifs, 
et à tout le pays, qu'on nomma Judée. 

Ainsi l'élection divine parait toujours, même dans ce 
peuple charnel, qui devait se conserver par la propa- 
gation ordinaire. 

Jacob vit en esprit le secret de cette élection ^' Comme 
il était prêt à expirer, et que ses enfants, autour de son 
lit, demandaient la bénédiction d'un si bon père. Dieu 
lui découvrit l'état des douze tribus quand elles seraient 
dans la terre promise : il l'expliqua en peu de paroles, 

' Gen., XXV, 22, 23, 32. 

* Var. Édition de 1081 : Le père des rois d'Israël. 

^ Gen., XI IX. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 201 

et ce peu de paroles renferment des mystères innon^ 
brables. 

Quoique tout ce qu'il dit des frères de Juda soit ex- 
primé avec une magnificence extraordinaire , et ressente 
un homme transporté hors de lui-même par l'esprit de 
Dieu; quand il vient à Juda^ il s'élève encore plus haut : 
c< Juda^ dit-il ^^ tes frères te loueront; ta main sera sur 
a le cou de tes ennemis ; les enfants de ton père se pros- 
« terneront devafat toi. Juda est un jeune lion. Mon fils^ 
a tu es allé au butin; tu t'es reposé comme un lion et 
« conune une lionne. Qui osera le réveiller? Le sceptre 
« ( c'estA-dire Tautorité) ne sortira point de Juda^ et on 
a verra toujours des capitaines et des magistrats , ou des 
«juges nés de ça race, jusqu'à ce que vienne celui qui 
a doittètre envoyé, et qui sera l'attente des peuples; » 
ou, comme porte une autre leçon qui peut-être n'est pas 
moins ancienne, et qui au fond ne diffère pas de celle- 
ci , a jusqu'à ce que vienne celui à qui les choses sont 
a réservées, » et le reste comme nous venons de le rap- 
porter. 

La suite de la prophétie regarde à la lettre la contrée 
que la tribu de Juda devait occuper dans la terre sainte. 
Mais les dernières paroles que nous avons vues, en quel- 
que façon qu'on les veuille prendre, ne signifient autre 
chose que celui qui devait être l'envoyé de Dieu, le mi- 
nistre et l'interprète de ses volontés, l'accomplissement 
de ses promesses, et le roi du nouveau peuple, c'est-à- 
dire le Messie, ou l'Oint du Seigneur. 

Jacob n'en parle expressément qu'au seul Jnda, dont 
ce Messie devait naître : il comprend, dans la destinée 
de Juda seul, la destinée de toute la nation, qui après 
sa dispersion devait voir les restes des autres tribus réu- 
nis sous les étendards de Juda. 

' Gen., XLix, 8. 



202 DISCOURS 

Tous les termes de la prophétie sont clairs : il n'y a 
que le mot de sceptre que l'usage de notre langue nous 
pourrait faire prendre pour la seule royauté; au lieu 
que^ dans la langue sainte^ il signifie^ en général^ la 
puissance^ l'autorité ^ la magistrature. Cet usage du mot 
de sceptre se trouve à toutes les pages de l^riture : 
il parait même manifestement dans la prophétie de 
Jacob ^ et le patriarche veut dire qu'aux jours du Messie 
toute autorité cessera dans la maison de Juda; ce qui 
emporte la ruine totale d'un État. 

Ainsi les temps du Messie sont marqués ici par un 
double changement. Parle premier^ le royaume de Juda 
et du peuple juif est menacé de sa dernière ruine. Par 
le second^ il doit s'élever un nouveau royaume^ non 
pas d'un seul peuple^ mais de tous les peuples^ dont le 
Messie doit être le chef et l'espérance. 

Dans le style de l'Écriture, le peuple juif est appelé 
en nombre singulier, et par excellence, le peuple, ou 
le peuple de Dieu * ; et quand on trouve les peuples * , ceux 
qui sont exercés dans les Écritures entendent les autres 
peuples , qu'on voit aussi promis au Messie dans la pro- 
phétie de Jacob. 

Cette grande prophétie comprend en peu de paroles 
toute l'histoire du peuple juif, et du Christ qui lui est 
promis. Elle marque toute la suite du peuple de Dieu^ 
et l'effet en dure encore. 

Aussi ne prétends-je pas vous en faire un commen- 
taire : vous n'en aurez pas besoin, puisqu'en remarquant 
simplement la suite du peuple de Dieu, vous verrez le 
sens de l'oracle se développer de lui-même, et que les 
seuls événements en seront les interprètes. 

Ms-, Lxv, etc.; Roin.,x,2l. — Ms., ii, 2, 3; xlix, 6, 18;u, 4, 5,6tc. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 203 

CHAPITRE lU. 

91 oiso , la loi écrite, et riutrodaction du peuple dans la terre promise. 

Après la mort de Jacob ^ le peuple de Dieu demeura 
en Egypte jusqu'au temps de la mission de Molse^ c'est-à- 
dire environ deux cents ans. 

Ainsi il se passa quatre cent trente ans avant que Dieu 
donnât à son peuple la terre qu'il lui avait promise. 

Il voulait accoutumer ses élus à se fier à sa promesse^ 
assurés qu'elle s'accomplit tôt ou tard^ et toujours dans 
les temps marqués par son étemelle providence. 

Les iniquités des Amorrhéens, dont il leur voulait don- 
ner et la terre et les dépouilles ^ n'étaient pas encore^ 
comme il le déclare à Abraham ^ ^ au comUe où U les 
attendait pour les livrer à la dure et impitoyable ven- 
geance qu'il voulait exercer sur eux par les mains de 
son peuple élu. 

11 fallait donner à ce peuple le temps de se multi- 
plier, afin qu'il fût en état de remplir la terre qui lui 
était destinée*, et de l'occupa par force, en extermi- 
nant ses habitants maudits de Dieu. 

Il voulait qu'ils éprouvassent en Egypte une dure et 
insupportable captivité, afin qu'étant délivrés par des 
prodiges inouïs, ils aimassent leur libérateur, et célé- 
brassent éternellement ses miséricordes. 

Voilà l'ordre des conseils de Dieu, tels que lui-même 
nous les a révélés, pour nous apprendre à le craindre, 
à l'adorer, à l'aimer, à l'attendre avec foi et patience. 

Le temps étant arrivé, il écoute les cris de son peuple 
cruell^Qient affligé par les Égyptiens, et il envoie Moïse 
pour délivrer ses enfants de leur tyrannie. 

' Gen., XV, 16. — ^ Ibid. 



204 DISCOURS 

Il se fait connaître à ce grand homme plus qu'il n'a- 
vait jamais fait à aucun homme vivant. Il lui apparaît 
d'une manière également magnifique et consolante * : 
il lui déclare qu'il est celui qui est. Tout ce qui est de- 
vant lui n'est qu'une ombre. « Je suîj, dit-il ^ celui qui 
suh* : l'être et la perfection m'appartiennent à moi 
seul. y> Il prend un nouveau nom^ qui désigne Tètre et 
la vie en lui comme dans leur source ; et c'est ce grand 
nom de Dieu^ terrible ^ mystérieux , incommunicable, 
sous lequel il veut dorénavant être servi. 

Je ne vous raconterai pas en particulier les plaies de 
rÉgypte, ni l'endurcissement de Pharaon, ni le passage 
de la mer Rouge, ni la fumée, les éclairs, la trompette 
résonnante , le bruit effroyable qui parut au peuple sur 
le mont Sinal. Dieu y gravait de sa main, sur deux tar 
blés de pierre, les préceptes fondamentaux de la reli- 
gion et de la société : il dictait le reste à Moïse à haute 
voix. Pour maintenir cette loi dans sa vigueur, il eut 
ordre de former une assemblée vénérable de septante 
conseillers * , qui pouvait être appelée le sénat du peu- 
ple de Dieu, et le conseil perpétuel de la nation. Dieu 
parut publiquement, et fit publier sa loi en sa présence, 
avec une démonstration étonnante de sa majesté et de 
sa puissance.- 

Jusque-là Dieu n'avait rien donné par écrit qui pût 
servir de règle aux hommes. Les enfants d'Abraham 
avaient seulement la circoncision, et les cérémonies qui 
raccompagnaient, pour marque de l'alliance que Dieu 
avait contractée avec cette race élue. Ils étaient séparés, 
par cette marque, des peuples qui adoraient les fausses 
divinités : au reste , ils se conservaient dans l'alliance 
de Dieu par le souvenir qu'ils avaient des promesses 

' Exod., m. — ' Ibid., 14. — ^ Ibid., xxiv, et Num., xi. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 205 

faites à leurs pères, et ils étaient connus comme un 
peuple qui servait le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de 
Jacob. Dieu était si fort oublié , qu'il fallait le discerner 
par le nom de ceux qui avaient été ses adorateurs, et 
dont il était aussi le protecteur déclaré. 

Il ne voulut* point abandonner plus longtemps à 
la seule mémoire des hommes le mystère de la religion 
et de son alliance. Il était temps de donner de plus fortes 
barrières à Tidolàtrie, qui inondait tout le genre hu- 
main, et achevait d'y éteindre les restes de la lumière 
naturelle. 

L'ignorance et Taveuglement s'étaient prodigieuse- 
ment accrus depuis le temps d'Abraham. De son temps, 
et un peu après » la connaissance de Dieu paraissait en- 
core dans la Palestine et dans l'Egypte. Melchisédech, 
roi de Salem , était le pontife du Dieu très-haut , qui a 
fait, le ciel et la terre^. Abimélech, roi de Gérare, et son 
successeur de même nom, craignaient Dieu, juraient 
en son nom, et admiraient sa puissance '. Les menaces 
de ce grand Dieu étaient redoutées par Pharaon, roi 
d'Egypte* : mais, dans le temps de Moïse, ces nations 
s'étaient perverties. Le vrai Dieu n'était plus connu en 
Egypte comme le Dieu de tous les peuples de l'univers, 
mais comme le Dieu des Hébreux^. On adorait jusqu'aux 
bètes et jusqu'aux reptiles®. Tout était dieu, excepté 
Dieu même; et le monde, que Dieu avait fait pour ma- 
nifester sa puissance, semblait être devenu un temple 
d'idoles. Le genre humain s'égara jusqu'à adorer ses 
vices et ses passions, et il ne faut pas s'en étonner : il 
n'y avait point de puissance plus inévitable ni plus ty- 
rannique que la leur. L'homme, accoutumé à croire 

■ Var. Édition de 1681.: Ce grand Dieu no voulut. 
* Gen., XIV, 18, 19. — ^ Ibid., xxi, 22, 23 ; xxvi, 28, 29. — < lUid., 
XII, 17, 18. — ^Exod., v, 1, 2, 3; IX, 1, etc. —^ Ibid.,viii, 26. 



206 DISCOURS 

divin tout ce qui était puissant^ comme il se sentait en- 
traîné au vice par une force invincible^ crut aisément 
que cette force était hors de lui, et s'en fit bientôt un 
dieu. C'est par là que Tamour impudique eut tant d'au- 
tels, et que des impuretés qui font horreur commen- 
cèrent à être mêlées dans les sacrifices ^ 

La cruauté y entra en même temps. L'homme coupa- 
ble, qui était troublé par le sentiment de son mme, et 
regardait la Divinité comme ennemie, crut ne poiavoîr 
Tapaiser par les victimes ordinaires. Il fallut verser lé 
sang humain avec celui des bêtes; une aveugle frayeur 
poussait les pères à immoler leurs enfants, et à les brû- 
ler à leurs dieux au lieu d'encens. Ces sacrifices étaient 
communs dès le temps de Moïse , et ne faisaient qu'une 
partie de ces horribles iniquités des Amorrhéens^ d<Hit 
Dieu commit la vengeance aux Israélites. 

Mais ils n'étaient pas particuliers à ces peuples. On 
sait que dans tous les peuples du monde, sans en ex- 
cepter aucun, les hommes ont sacrifié leurs semUa- 
bles*; et il n'y a point eu d'endroit sur la terre où on 
n'ait servi de ces tristes et affreuses divinités , dont la 
haine implacable pour le genre humain exigeait de telles 
victimes. 

Au milieu de tant d'ignorances, l'homme vint àadorer 
jusqu'à l'œuvre de ses mains. 11 crut pouvoir renfetmer 
l'esprit divin dans ses statues; et il oublia si profondé- 
ment que Dieu l'avait fait, qu'il crut à son tour pouvoir 
faire un Dieu. Qui le pourrait croire, si Texpérience ne 
nous faisait voir qu'une erreur si stupîde et si brutale 
n'était pas seulement la plus universelle, mais enccNce 

' Levit., XX, 2 , 3. — ' Herod., lib. ii, c. 107 ; Cœs., de Bell. Gall., 
lib. VI, cap. 15 ; Diod., lib. i, sect i, n. 32 ; lib. v, n. 20 ; nin., Hist, nai» 
lib. XXX, cap. 1 ; Athen., lib. xiii ; Poiph., de Abstin., lib. ii, § 3; Jorn., 
do reb. G€?t., c. 49, et<!. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 507 

la plus enracinée et la plus incorrigible parmi les hom- 
mes? Ainsi il faut reconnaître^ à la confusion du genre 
humain y que la première des vérités^ celle que le monde 
prêche^ celle dont l'impression est la plus puissante^ 
était la plus éloignée de la vue des hommes. La tra- 
dition qui la conservait dans leurs esprits , quoique 
claire encore^ et assez présente^ si on y eût été attentif^ 
était prête à s'évanouir : des fables prodigieuses^ et 
aussi pleines d'impiété que d'extravagance^ prenaient 
sa place. Le moment était venu où la vérité^ mal gardée 
dans la mémoire des hommes^ ne pouvait plus se con- 
server sans être écrite ; et Dieu ayant résolu d'ailleurs 
de former son peuple à la vertu par des lois plus ex- 
presses et en plus grand nombre^ il résolut en même 
temps de les donner par écrit. 

Moïse fut appelé à cet ouvrage. Ce grand honune re- 
cueillit l'histoire des siècles passés; celle d'Adam, celle 
de Noé, celle d'Abraham, celle d'Isaac, celle de Jacob, 
ceUe de Joseph, ou plutôt celle de Dieu même et de ses 
faits admirables. 

n ne lui fallut pas déterrer de loin les traditions de 
ses ancêtres. Il naquit cent ans après la mort de Jacob. 
Les vieillards de son temps avaient pu converser plu- 
sieurs années avec ce saint patriarche : la mémoire de 
Joseph et des merveilles que Dieu avait faites par ce grand 
ministre des rois d'Egypte était encore récente. La vie 
de trois ou quatre hommes remontait jusqu'à Noé, qui 
avait^vn les enfants d'Adam, et touchait, pour ainsi par- 
ler, à l'origine des choses. 

Ainsi les traditions anciennes du genre humain, et 
celles de la famille d'Abraham , n'étaient pas malaisées 
à recueillir; la mémoire en était vive : et il ne faut pas 
s'étonner si Moïse, dans sa Genèse, parle des choses 
arrivées dans les premiers siècles comme de choses 



208 DISCOURS 

constantes^ dont même on voyait encore, el dans les 
peuples voisins, et dans la terre de Chanaan, des mo- 
numents remarquables. 

Dans le temps qu'Abraham, Isaac et Jacob avaient ha- 
bité cette terre, ils y avaient érigé partout des monu- 
ments des choses qui leur étaient arrivées. On y mon- 
trait encore les lieux où ils avaient habité; les puits 
qu'ils avaient creusés dans ces pays secs, pour abreuver 
leur famille et leurs troupeaux; les montagnes où ils 
avaient sacrifié à Dieu, et où il leur était apparu; les 
pierres qu'ils avaient dressées ou entassées pour servir 
de mémorial à la postérité; les tombeaux où reposaient 
leurs cendres bénites. La mémoire de ces grands hom- 
mes était récente, non-seulement dans tout le pays, mais 
encore dans tout TOrient, où plusieurs nations célèbres 
n'ont jamais oublié qu'elles venaient de leur race. 

Ainsi, quand le peuple hébreu entra dans la terre 
promise, tout y célébrait leurs ancêtres; et les villes et 
les montagnes, et les pierres mêmes, y parlaient de ces 
hommes merveilleux, et des visions étonnantes par les- 
quelles Dieu les avait confirmés dans l'ancienne et vé- 
ritable croyance. Ceux qui connaissent tcmt soit peu les 
antiquités savent combien les premiers temps étaient 
curieux d'ériger et de conserver de tels monuments^ et 
combien la postérité retenait soigneusement les occa- 
sions qui les avaient fait dresser. C'était une des ma- 
nières d'écrire l'histoire : on a depuis façonné et poli 
les pierres; et les statues ont succédé, après les colon- 
nes, aux masses grossières et solides que les premiers 
temps érigeaient. 

On a même de grandes raisons de croire que, dans la 
lignée où s'est conservée la connaissance de Dieu, on 
conservait aussi par écrit des mémoires des anciens 
temps; car les hommes n'ont jamais été sans ce soin. Du 



SUR L HISTOIRE UNIVERSELLE. 209 

moins est-il assuré qu'il se faisait des cantiques que les 
pères apprenaient à leurs enfants; cantiques qui, se 
chantant dans les fêtes et dans les assemblées, y per- 
pétuaient la mémoire des actions les plus éclatantes 
des siècles passés. 

De là est née la poésie, changée dans la suite en plu- 
sieurs formes, dont la plus ancienne se conserve encore 
dans les odes et dans les cantiques, employés par tous 
les anciens , et encore à présent par les peuples qui n'ont 
pas Tusage des lettres , à louer la Divinité et les grands 
hommes. 

Le style de ces cantiques, hardi, extraordinaire, na- 
turel toutefois, en ce qu'il est propre à représenter la 
nature dans ses transports, qui marche pour cette rai- 
son par de vives et impétueuses saillies, affranchi: des 
liaisons ordinaires que recherche le discours uni, ren- 
fermé d'ailleurs dans des cadences nombreuses qui en 
augmentent la force, surprend l'oreille, saisit l'imagi- 
nation , émeut le cœur, et s'imprime plus aisément dans 
la mémoire. 

Parmi tous les peuples du monde, celui où de tels 
cantiques ont été le plus en usage a été le peuple de 
Dieu. Moïse en marque un grand nombre*, qu'il dé- 
signe par les premiers vers, parce que le peuple savait 
le reste. Lui-môme en a fait deux de cette nature. Le 
premier* nous met devant les yeux le passage triom- 
phant de la mer Rouge, et les ennemis du peuple de 
Dieu, les uns déjà noyés, et les autres à demi vaincus 
par la terreur. Par le second ^ , Moïse confond l'ingra- 
titude du peuple , en célébrant les bontés et les merveil- 
les de Dieu. Les siècles suivants Tout imité. C'était Dieu 
et ses œuvres merveilleuses qui faisaient le sujet des 

* Num., XXI, !'i , 17, «8, '?J, Ac, — » Kxod., xv. — ^ Deut., xxxw. 

BOSS — UIST. LMV. 14 



210 DISCOURS 

odes qu'ils ont composées : Dieu les inspirait lui-même; 
et il n'y a proprement que le peuple de Dieu où la poésie 
soit venue par enthousiasme. 

Jacob avait prononcé dans ce langage mystique les 
oracles qui contenaient la destinée de ses enfants^ afin 
que chaque tribu retint plus aisément ce qui la touchait, 
ei apprll à louer celui qui n'était pas moins magnifique 
dans ses prédictions que fidèle à les accomplir. 

Voilà les moyens dont Dieu s'est servi pour conserver 
jusqu'à Moïse la mémoire des choses passées. Ce grand 
homme , instruit par tous ces moyens, et élevé au-dessus 
par le Saini-Esprit, a écrit les œuvres de Dieu avec une 
exactitude et une simplicité qui attire la croyance et 
l'admiration, non pas à lui, mais à Dieu même. 

Il a joint aux choses passées, qui contenaient l'origine 
et les anciennes traditions du peuple de Dieu, les mer- 
veilles que Dieu faisait actuellement pour sa délivrance. 
De cela il n'allègue point aux Israélites d'autres témoins 
que leurs yeux. Moïse ne leur conte point des choses qui 
se soient passées dans des retraites impénétrables et 
dans des antres profonds : il ne parle point en l'air; 
il particularise et circonstancié toutes choses, comme 
un homme qui ne craint point d'être démenti. U fonde 
toutes leurs lois et toute leur république sur les mer- 
veilles qu'ils ont vues. Ces merveilles n'étaient rien 
moins que la nature changée tout à coup, en différentes 
occasions, pour les délivrer, et pour punir leurs enne- 
mis : la mer séparée en deux, la terre entr'ouverte , un 
pain céleste, des eaux abondantes tirées des rochers 
par un coup de verge, le ciel qui leur donnait un si- 
gnal visible pour marquer leur marche, et d'autres mi- 
racles semblables qu'ils ont vus durer quarante ans. 

Le peuple d'Israël n'était pas plus intelligent ni plus 
subtil que les autres peuples, qui, s'étant livrés à leurs 



SUR L HISTOIRE UNIVERSELLE. 211 

sens, ne pouvaient concevoir un Dieu invisible : au con- 
traire y il était grossier et rebelle autant ou plus qu'auci^n 
autre peuple. Mais ce Dieu, invisible dans sa nature, se 
rendait t^emeat sensible par de eontinuels nairaçles, et 
Moïse \^ iiioulquait avec tant de force, qu'à la fin ce 
peuple ehari^cl se laissa toucher de Vidée si pure d'un 
Dieu qui faisait tout par sa parole, d'un Dieu qui n'était 
qu'espçit^ qw raison et intelligence. 

De cett€ sorte", pendant que F idolâtrie, si fort aug- 
mentée depuis Abraham, couvrait toute la face de la 
terre, la seule postérité de ce patriarche en était exempte . 
Leurs ennemis leur rendaient ee témoignage; et les 
peufdes où la vérité de la tradition n'était pas encore 
tout à £ût éteinte s'écriaient avec ëtonnement ^ : « On ne 
« voit point d'idole en Jacob; on n'y voit point de pré- 
« sagesf superstitieux; on n'y voit point de divinations 
« ni de sortilèges : c'est un peuple qui se fie au Seigneur 
« son Dieu, dont la puissance est invincible. » 

Pour imprimer dans les esprits l'unité de Dieu, et la 
parfaite uniformité qu'il demandait dans son culte. Moïse 
répète souvent* que dans la terre promise ce Dieu 
unique choisirait un lieu dans lequel seul se feraient les 
fêtes, les sacrifices, et tout le service public. En atten- 
dant ce lieu désiré, durant que le peuple errait dans le 
désert. Moïse construisit le Tabernacle, temple porta- 
tif, où les enfants d'Israël présentaient leurs vœux au 
Dieu qui avait fait le ciel et la terre , et qui ne dédaignait 
pas de voyager, pour ainsi dire , avec eux , et de les con- 
duire. 

Sur ce principe de religion, sur ce fondement sacré , 
était bâiie toute la loi ; loi sainte , juste , bienfaisante , 
lionnête, sage, prévoyante et simple, qui lif^it la so- 

' Num., xxiii ,21, 22, 23. — ^ Deut., \ii,xiv,xv, xvi, xvii, etc. 

u. 



212 DISCOURS 

ciolé des hommes entre eux par la sainte société de 
riiomme avec Dieu. 

A ces saintes institutions il ajouta des cérémonies ma- 
jestueuses, des fêtes qui rappelaient la mémoire des mi- 
racles par lesquels le peuple d'Israël avait été délivré; 
et, ce qu'aucun autre législateur n'avait osé faire, des 
assurances précises que tout leur réussirait tant qu'ils 
vivraient soumis à la loi; au lieu que leur désobéissance 
serait suivie d'une manifeste et inévitable vengeance *. Il 
fallait être assuré de Dieu pour donner ce fondement à 
ses lois ; et l'événement a justifié que Moïse n'avait pas 
parlé de lui-même. 

Quant à ce grand nombre d'observanees dont il a 
chargé les Hébreux, encore que maintenant elles nous 
paraissent superflues, elles étaient alors nécessaires pour 
séparer le peuple de Dieu des autres peuples, et servaient 
comme de barrière à l'idolâtrie, de peur qu'elle n'en- 
traînât ce peuple choisi avec tous les autres. 

Pour maintenir la religion et toutes les traditions du 
peuple de Dieu, parmi les douze tribus une tribu est 
choisie , à laquelle Dieu donne en partage , avec les dî- 
mes et les oblations, le soin des choses sacrées. Lévi et 
sçs enfants sont eux-mêmes consacrés à Dieu comme la 
dîme de tout le peuple. Dans Lévi, Aaron est choisi 
pour être souverain pontife, et le sacerdoce est rendu 
héréditaire dans sa famille. 

Ainsi les autels ont leurs ministres, la loi a ses défen- 
seurs particuliers ; et la suite du peuple de Dieu est jus- 
tifiée par la succession de ses pontifes, qui va sans inter- 
ruption depuis Aaron , le premier de tous. 

Mais ce qu'il y avait de plus beau dans cette loi, 
c'est qu'elle préparait la voie à une loi plus auguste, 

' Deut., XXVII, xxvfii, etc. 



SUR LUJSTOlttE UNIVERSELLE. 2U 

moins chargée de cérémonies, et plus féconde en vertus. 

Moïse, pour tenir le peuple dans l'attente de cette loi, 
leur confirme la venue de ce grand prophète qui devait 
sortir d'Abraham , d'Isaac, et de Jacob. « Dieu, dit-il ' , 
a vous suscitera, du milieu de votre nation et du nom- 
« bre de vos frères, un prophète semblable à moi : écou- 
te te^le. » Ce prophète semblable à Moïse, législateur 
comme lui, qui peui-il être, sinon le Messie, dont la doc- 
trine devait un jour régler et sauotifier tout Tunivers? 

Le Christ* devait être le premier qui formerait un 
peuple nouveau, et à qui il dit aussi : a Je vous donne 
fc un nouveau commandement*; «et encore : « Si vous 
« m'aimez, gardez mes commandements*; » et encore 
plus expressément : a II a été dit aux anciens : Vous ne 
« tuerez pas ; et moi je vous dis* ; » et le reste , de même 
style et de même force. 

Le voilà donc ce nouveau prophète, semblable à Moïse, 
et auteur d'une loi nouvelle, dont Moïse dit aussi, en 
nous annonçant sa venue : « Écoutez-le *; » et c'est pour 
accomplir cette promesse, que Dieu, envoyant son Fils, 
fait lui-^môme retentir d'en haut comme un tonnerre cette 
voix divine : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, dans le- 
« qud j'ai mis ma complaisance : écoutez-le"'. » 

C'était le même prophète et le même Christ que Moïse 
avait figuré dans le serpent d'airain qu'il érigea dans 
le désert. La morsure de l'ancien serpent, qui avait ré- 

' Deut., XVIII, 15, 18. 

' Var. Le Christ, etc., jusque page 214, ligne 16, peuple, etc. Addition 
nouvelle. Dans les éditions antérieures à celle de 1819, Valinéa commence 
ainsi : Jusqu^à lui il ne devait point s'élever en tout Israël un prophète 
semblable à Moiso, à qui Dieu parlât face à face, et qui donnât des 
lois à son peuple. Aussi , jusqu'aux temps du Messie, le peuple , etc. 

^ Joan., XIII, 34. — 4 ibid., xiv, U. — ^ Matth., v, 21 etseq. — 
*» Deut, xvui ,15.-7 Matth., xvii, 5 ; Marc, ix, 6; Luc, ix , 35; U 
Telr., 1, 17. 



214 DISCOURS 

panda dans tout le genre humain le venin dont nous 
périssons tous, devait être guérie en le regardant, c'est- 
à-dire en croyant eh lui, comme il l'explique lui-même. 
Bïàîs pourquoi rappeler ici le se4*pent d'airain seulement? 
Toute la toi de Moïse, tous ses sacrifices, le souverain 
pontife ^'il établit aVec tant de mystérieuîE^ cérémo- 
nies^ son entrée dans le sanctuaire, en im mot tous les 
sacrés rites de la religion judaïque, où tout était puri- 
fié par le sang, l'agneau même qu'on immolait à la so- 
lennité principale, c'est-à-dire à celle de Pàqûes, en mé- 
moire de la défivraitcîe du peuple ; tout cela ne signifiait 
autre chofee que le Christ sauveur par son sang de tout 
le peuple de Dieu . 

Jusqu'à ce qu'il Mt venu , Moïse devait être lu dans 
toutes les assemblées comme l'unique législateur. Aussi 
voyons-nous, jusqu'à sa venue, que le peuple, dAns tous 
les temps et dans toutes les difficultés , ne se fonde que 
sur Moïse. Comme Home révérait les lois de Romulus^ de 
Numa , et des douze Tables ; comme Attiènes recourait à 
celles de Selon ; comme Lacédémone cons^v^t et res- 
pectait celles de Lycurgue , le peuple hébreu alléguait 
sans cesse celles de Moïse. Au reste, le législateur y avait 
si bien réglé toutes choses, que jamais on n'a eu besoin 
d'y rien changer. C'est pourquoi le coi^ du droit ju- 
daïque n'est pas un recueil de diverises lois faites dans 
des temps et dans des occasions différentes. Moïse^ éclairé 
de l'esprit de Dieu, avait tout prévu. On ne voit point 
d'ordonnaftces ni de David,, ni de Salomon, hi de losa- 
phat, ou d'Ézéchias^ quoique tous très-zélés pout là jus- 
tice. Les bonsprinces n'avaient qu'à faire observer la loi 
de Moïse , et se contentaient d'en recommander lobser- 
vance à leurs succsscurs*. Y ajouter ou en retrancher ua 

' m Ri'f;., Il, vk. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 2t5 

seul article *, était un attentat que le peuple eût regardé 
avec hc»Teur. On avait besoin delà loi à chaque moment 
poiàr r^er non^-i^ulement les fêtes ^ les sacrifices , les 
céréliloniés , mais encore toutes les autres actions pu- 
bliques et particulières^ les jugements^ lies contrats, 
les mariages, les successions, les fonérailles, la forme 
même des habits , et en g^târal tout ce qui re^€u*de les 
mœurs, ti n'y avait point d'autre livre où on étudiât les 
préceptes de la bonne vie. Il fallait le feuilleta et le 
méditer nuit et jour, en recueillir des s^itenoes , les 
avoir toujours devant les yeut. C'était là que les enfants 
apprenaient à lire. La seule régie d'éducatioû. qui était 
donnée à leurs parents était de leur apprendre, de leur 
inculquer, de leur faire observer celte sainte loi, qui seule 
pouvait jtes rendre sages dès Fenfance. Ainsi olle devait 
être <^fitre les m^ns de tout le monde. Outre la lecture 
assidue que chaciâi en devait faire en particulier, on en 
faisait tous les ^ept ans, dans Tannée solennelle de la 
remissiez et du r^pos , une lecture publique , et comme 
une nouvelle puUication , à laféte des Tabernacles ^> où 
tout le peuplé était assemblé durant huit jours. Moïse 
fit déposer auprès de l'Arche Toriginfid^de la loi ^ : mais, 
de peur que ^ dans la suite des temps, elle ne fût alté- 
rée par la malice ou par la négligence des hommes , 
oulre les copies qui couraient parmi le- peuple, on en fai- 
sait des «xen^laires authentiques, qui, soigneusement 
revus «et gardés par les prêtres^ les lévites, tenaient 
Hem d'originaux. Les rois ( car Moïse avait bien prévu 
quo'ce peuple voudrciit enfin avoir des rois comme tous 
les autres ), les rois, dis-je , étaient obligés , par une loi 

' Deut, IV, 2;xii,32,etc. — Mbid.,xxxi,10;IlEsd.,viii,17, 18. 
' Var. Édition de 1681 : L'original du Deutéronome : c'était un abrégé 
de toute la loi. 

■* Dcut., XXXI, 26. 



rrc DISCOURS 

expresse du DeutéronomeS ^ recevoir des mains des 
prêtres un de ces exemplaires si religieusement corri- 
gés, afin qu'ils le transcrivissent, et le lussent toute leur 
vie. Les exemplaires ainsi revus par autorité publiqae 
étaient en singulière vénération à tout le peuple : on les 
regardait comme sortis immédiatement des mains de 
Moïse , aussi purs et aussi entiers que Dieu les lui avait 
dictés. Un ancien volume de cette sévère et religieuse 
correction ayant été trouvé dans la maison du Seigneur, 
sous le règne de Josias*, et peut-être était-ce l'original 
même que Moïse avait fait mettre auprès de l'Arche, ex- 
cita la pi^ dece saint roi, et lui fut une occasion de pop^ 
ter ce peuple à la pénitence. Les grands effets qu'a opé- 
rés dans tous les temps ta lecture publique de cette loi 
sont innombrables. En un mot, c'était un livre parfait, 
qui , étant joint par Maïse à l'histoire du peuple de Dieu, 
lui apprenait tout ensemble son origine, sa religion, 
sa police, ses mœurs, sa philosophie , tout ce qui sert 
i\ régler la vie, tout ce qui unit et forme la société , les 
bons et les mauvais exemples, la récompense des uns, et 
les ch&timents rigoureux qui avaient suivi les autres. 

Par cette admirable discipline , un peuple sorti d'es- 
clavage, et tenu quarante ans dans un désert, arrive tout 
formé à la terre qu'il doit occuper. Moïse le mène à la 
porte, et, averti de sa fin prochaine ,^ il commet ce qui 
reste à faire à Josué^. Mais avant que de mourir, il com- 
posa ce long et admirable cantique qui commence par 
ces paroles*' ; « cieux, écoutez ma voix! que la terre 
c< prête Toreille aux paroles de ma bouche. » Dans ce 
silence de toute la nature , il parle d'abord au peuple 
avec une force inimitable , et , prévoyant ses infidélités , 

» Dcttt., XVII, 18. — ^ IV Rog., xxn, 8, dr.; II Pnr., xwiv, i\, «-h:. 
— ^ Deut., XXXI. — » Ibid., xxxii. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 217 

il lui eu découvre l'horreur. Tout d'un coup il sort de 
lui-même, comme trouvant tout discours humain au- 
dessous d'un sujet si grand : il rapporte ce que Dieu 
dit , et le fait parler avec tant de hauteur et tant de 
bonté, qu'on ne sait ce qu'il inspire le plus, ou la 
crainte et la confusion , ou l'amour et la confiance. 

Tout le peuple apprit par cœur ce divin cantique , 
par ordre de Dieu et de Moïse *. Ce grand homme, après 
cela, mourut content, conune un homme qui n'avait 
rien oublié pour conserver parmi les siens la mémoire 
des bienfaits et des préceptes de Dieu. Il laissa ses en- 
fants au milieu de leurs citoyens, sans, aucune distinc- 
tion^ et sans aucun établissement extraordinaire. Il a été 
admiré non-seulement de son peuple, mais encore de 
tous les peuples du monde; et aucun législateur n'a ja- 
mais eu un si grand nom parmi les hommes. 

^Tous les prophètes qui ont suivi dans l'ancienne loi, 
et tout ee qu'il y a eu d'écrivains sacrés, ont tenu à 
gloire d'être ses disciples. En effet, il parle en maître : 
on remarque dans ses écrits un caractère tout particu- 
lier, et je ne sais quoi d'original qu'on ne trouve en nul 
autre écrit : il a dans sa simplicité un sublime si majes- 
tueux, que rien ne le peut égaler ; et sien entendant les 
autres prophètes on croit entendre des hommes inspirés 
de Dieu, c'est, pour ainsi dire. Dieu même en personne 
qu'on croit entendre dans la voix et dans les écrits de 
Moïse. 

On tient qu'il a écrit le livre de Job. La sublimité des 
pensées, et la majesté du style, rendent cette histoire 
digne de Moïse. De peur que les Hébreux ne s'enorgueil- 
lissent en s'attribuant à eux seuls la grâce de Dieu, il 

• Dcut, XXXI, 19, 22. 

2 Cet alinéa nVsf pas dans Vedition dr lOKl. 



fil 8 DISCOURS 

était bon de leur faire entendre qu'il avait eu* ses élus, 
même dans la race d'Ésaû. Quelle doctrine était plus 
importante? et quel entretien plus utile pouvait dona«r 
Moïse au peuple affligé dans le désert ^ que celui de la 
patience de Job y qui , livré entre les mains de Satan pour 
être exercé par toute ssorte de peines^ se voit privé de 
ses biens, de ses enfants, et de toute consolation sur la 
terre; incotitinent après frappé d'une horrible maladie, 
et agité au dedans par la tentation du blasphème et du 
désespoir; qui néanmoins, en demeurant fermée, fait 
voir qu'une àme fidèle , soutenue du secours divin, au 
milieu des épreuve les plus effroyables , et malgré les 
plus noires pensées que l'esprit malin puisse suggérer» 
sait n<HiH9eulement conserver une ooniiaiice iHvineible, 
mais encore s'élever par ses propres maux à la plus haute 
contemplation, et reconnaître, dans les peiues qu'elle 
endure, avec le néant de l'homme, le suprême em- 
pire de Dieu ,et sa sagesse infinie? Voilà ee qu'enseigne 
le livre de Job*. Pour gard^ le caractère du temps, on 
voit la foi du saint homme couronnée par des prospérités 
temporales : mais cependant le peuple de Dieu apprend 
s\ connaître qudlle est lav^iu des souffrances^ et à goû- 
ter la gràee qui devait un jour être attachée à la croix. 

Moïse l'avait goûtée lorsqu'il préféra les souffrances 
et l'ignominie qu'il fallait subir avec son peuj^, aux 
délices et à l'abondance de la maison du roi d'^ypte \ 
Dès lors Dieu lui fit goûter les opprobres de Jésu&^fariist ^. 
11 les goûta encore davantage dans sa fuite précipitée, 
et dans son exil de quarante ans. Hais il avala jusqu'au 
fond le calice de Jésus^hrist, lorsque, choiin porur sau- 
ver ce peuple, il lui en fallut supporter les révoltes con- 

• Var. Èdxiion de J681 : Que le grand Dieu avait sos élus. 
' Joh.,xui, 15; XIV, 14, 15; xvi, 21; xix, 25, otc. — 'Exod., ii, 
10, Il , 15. — 4 Hebr., xi, 24, 25, 20. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 219 

iinucUcs, où sa vie était en péril*. Il apprit ce qu'il en 
coûte à sauver les «nfânts de ïMeu , et fit voir de loin ce 
qu'une plus hftùte déliVirattce dBVait un jour coûter a\i 
San veut» du rttohdte. 

Ce ghlnd homme n^eùt pas même la consolation d'en- 
trer datts la terre prortiise : il la vît seulement du haut 
d'ttbe toohlagne, et n'eut point de honie d'écrire qu'il 
en était ejtdù par une incrédulité*, qui , toute légère 
qu'dlepairaitssâit, mMtâd'ifeltechàlièe^ si sévèrement 
dans titt homme dont la grâce élàit si émf neïtte. îtoïsc 
servit d'^^ceihple à la sévère jalousie de ttîe'U , él au ju- 
gement qu'il exetce avec liûe si terrible exactitude sur 
ceux ïjùe ses dons obligeai à une fidélité plus parfaite. 

Éals un ^îïis tiaût mystère nous est mohtté dans l'ex- 
clusiota de Mollse. Ce sage législàleur , qui ne fait, par 
tant de merveilles, tjue de conduire les enfants de Dieu 
dans le voisinage de leur tert*e , nous sert lui-même de 
preuve que sa loi né inèm fien à iaperfecHan * , «t que , 
«ans hous pouvoir donner Vaccomplissement des pro- 
messes , '^e ttcrtfs les fait isàluer de loin*, ou nous con- 
duit ttfût an plus cbmme à la porte de notfe héritage. 
C'est ûtt iostié , c^est uu }èsùs ( c^r c'était le vrai nom 
de fostré) , ^ , ^wir ce nom et par son office , représen- 
tait ie Sauveurdu monde j c*est èet homme si fort au-des- 
sotîs de Mofise «n toutes ehoses, et supérieur seulement 
par le Itiom quil porte ; c'ffst lui , dîs-je, qui doit intro- 
duire le peuple de Dieu dans la terre sainte. 

Pat les vicldires de ce grand homme, devant qui le 
Joul*dain rcJl<mrne en arrière , les murailles de Jéricho 
tombent d'elles-mêmes , et le soleil s'arrête au milieu 

* Num., XIV, 10.— * Ibid., XX, 12. 

^ Vab. Édition de 1681 : Par un péché, qui , tout lcgtu'qu*il paraît, 
mérite d'être châtié, etc. 

4 Hebr., vh, lu. — ^ Ibid., m , i:J. 



220 DISCOURS 

du ciel; Dieu établit ses enfants dans la terre de Cha- 
naan^ dont il chasse par môme moyen des peuples abo- 
minables. Par la haine qu'il donnait pour eux à ses fi- 
dèles , il leur inspirait un extrême éloignement de leur 
impiété; et le châtiment qu'il en fit par leur ministère 
les remplit eux-mêmes de crainte pour la justice divine 
dont ils exécutaient les décrets. Une partie de ces peu- 
ples, que Josué chassa de leur terre, s'établirent en 
Afrique, où l'on trouva longtemps après, dans une ins- 
cription ancienne * , le monument de leur fuite et des 
victoires de Josué. Après que ces victoires miraculeuses 
eurent mis les Israélites en possession de la grande par- 
tie de la terre promise à leurs pères, Josué ^ etÉléazar, 
souverain pontife , avec les chefs des douze tribus, leur 
en firent le partage, selon la loi de Moïse', et assignè- 
rent à la tribu de Juda le premier et le plus grand lot'. 
Dès le temps de Moïse, elle s'était élevée au-dessus des 
autres en nombre, en courage et en dignité *. Josué mou- 
rut, et le peuple continua la conquête de la terre sainte. 
Dieu voulut que la tribu de Juda marchât â la tête, et 
déclara qu'il avait livré le pays entre ses mains"*. En 
effet, elle défit les Chananéens , et prit Jérusalem * , qui 
devait être la cité sainte et la capitale du peuple de Dieu. 
C'était l'ancienne Salem, où Melchisédech avait régné 
du temps d'Abraham; Melchisédech, ce roi de jusUce 
(car c'est ce que veut dire son nom), et en même temps 
roi de paix, puisque salem veut dire paix"^ , qu'Abra- 
ham avait reconnu pour le plus grand pontife qui fût 
au monde : comme si Jérusalem eût été dès lors desti- 
née à être une ville sainte, et le chef de la religion. 
Celte ville fut donnée d'abord aux enfants de Benjamin, 

' Procop., de Bell. Vand., lib. ii. — * Jos., xiii, xw etseq.; Num., 
<\vi, 53; XXXIV, 17. — ^ Jos., xiv, xv. — ^ Num., ii, 3, 9; vu, 12; x, 
ri ; 1 Parai., v, 2. - ^ Jmjio., i, i, 2. — '^ ihid., 4, 8. — ^ llebr., vu, 2. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 221 

qui, faibles et en petit nombre, ne purent chasser les 
Jébuséens, anciens habitants du pays, et demeurèrent 
parmi eux^ Sous les Juges, le peuple de Dieu est diver- 
sement traité, selon qu'il fait bien ou mal. Après la mort 
des vieillards qui avaient vu les miracles de la main de 
Dieu , la mémoire de ces grands ouvrages s'affaiblit , et 
la pente universelle du genre humain entraîne le peuple 
à l'idolâtrie. Autant de fois qu'il y tombe, il est puni; 
autant de fois qu'il se repent , il est délivré. La foi de la 
Providence, et la vérité des promesses et des menaces 
de Moïse, se confirme de plus en plus dans le cœur des 
vrais fidèles. Mais Dieu en préparait encore de plus 
grands exemples. Le peuple demanda un roi, et Dieu 
lui donna Satil , bientôt réprouvé pour ses péchés : il 
résolut enfin d'établir une famille royale, d'où le Mes- 
sie sortirait ; et il la choisit dans Juda. David, un jeune 
berger sorti de cette tribu , le dernier des enfants de 
Jessé, dont son père ni sa famille ne connaissait pas le 
mérita, mais que Dieu trouva selon son cœur, fut sacré 
par Samuel dans Bethléem , sa patrie * . 



CHAPITRE IV. 

David , Salomon , les rois , et les prophètes. 

Ici le peuple de Dieu prend une forme plus auguste. 
La royauté est affermie dans la maison de David. Cette 
maison commence par deux rois de caractère différent, 
mais admirables tous deux. David, belliqueux et conqué- 
rant, subjugue les ennemis du peuple de Dieu, dont il 
fait craindre les armes par tout l'Orient; et Salomon, 
renommé par sa sagesse au dedans et au dehors, rend 

* jud., 1, 21. — ^ Rog., XVI. 



222 DISCOURS 

ce peuple heureux par une paix profonde. Mais la suite 
de la religion nous demande ici quelles, remarcjues 
particulières sur la vie de ces deux grands rois. 

David régna d'abord siirJuda^ puissant et victorieux^ 
et ensuite il fut reconnu par tout Israël. Il prit sur las 
Jébusé^ns la forteresae de Sion ^ qui était la citadelle de 
Jérusalem, llaitre de cette ville , il y établit, par ordre de 
Dieu^ le siège de la royauté et celui dô lareligiou* Sion 
fut sa demeure : il b&tit autour, et la nonoima la cité de 
David^ Joad^ fils de sasœur% b&tit le reste da U ville ; 
et Jérusalem prit une nouvelle forme. Ceiu de juda oc* 
cupèrent tout le pays; et Benjamin, petit en nombre, y 
demeura mêlé avee eux. 

L'arche d'alliance, b&tie par Moïse , où Piau reposait 
sur les chérubins , et où les deux tables du Décalo^e 
étaient gardées, n'avait point de plaee fixe. David la 
mena en triomphe dans Sion', qu'il avait couquise pc^r 
le tout-puissant secours de Dieu , afin que JDiau régnâ.t 
dans Sion, et qu'il y fût reconnu comme le protecteur 
de David, de Jérusalem, et de tout le royaume. Mais le 
Tabernacle, où le peuple avait servi Dieu dans le désert, 
était encore à Gabaon * ; et c'était là que s'offraient les 
sacrifices, sur l'autel que Moïse avait élevé. Ce n'était 
qu'en attendant qu'il y eût un temple où l'autel fût 
réuni avec l'arche, et où se fit tout le service. Quand 
David eut défait tous ses ennemis , et qu'il aut poussé les 
conquêtes du peuple de Dieu jusqu'à l'Euphrate*; pai- 
sible et victorieux, il tourna toutes ses pensées à l'éta- 
blissement du culte divin ^ , et sur la même montagne 
où Abraham, prêt à immoler son fils unique, fut retenu 



• II Reg., V, 6,7, 8, 9; 1 Par., xi, 6, 7, 8. — * 
' H Reg., VI, 18. — '^ I Par., XVI, 39; XXI, 29. — ^ u 
X vm. — ^ II Reg., xxiv, 25 ; ï Par., xxi , xxii et. ?.eq. 



- M Par., Il, 16. — 
^n Reg., VIII ;I Par., 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 22;4 

par la main d'un ange * , il désigna par ordre de Dieu le 
lieu d^ temple. 

Il en fit tous les dessins ; il en amas^ les riches et 
précieux matériaux; il y destina les dépouilles des 
peuples et des rois vaincus. Mais ce temple » qui devait 
être disposé par le conquérant , devait être construit par 
le pacifique. Salomon le bâtit sur le modèle du Taber- 
nacle. L'autel des holocaustes^ Tautel des parfums, le 
chandelier d'or, les tables des pains de proposition, 
tout le reste des meubles sacrés du temple , fut pris sur. 
des pièces semblables que Moïse avait fait fuire dans le 
désert*. Salomon n'y ajouta que la magnificence et la 
grandeur. L'arche que Thomme de Dieu avait construite 
fut posée dans le Saint des Saints, lieu inaccessible, 
symbole de l'impénétrable majesté de Dieu, et du ciel 
interdit aux hommes jusqu'à ce que Jésus-Christ leur eu 
eût ouvert l'entrée par son sang. Au jour de la dédicace 
du temple. Dieu y parut dans sa majesté. Il choisit ce lieu 
pour y établir son nom et son culte. 11 y eut défense do 
sacrifier ailleurs. L'unité de Dieu fut démontrée par l'u- 
nité de son temple. Jérusalem devint une cité sainte, 
image de l'Église, où Dieu devait liabiter comme dans 
son véritable temple, et du ciel, où il nous rendra éter- 
nellement heureux par la manifestation de sa gloire. 

Après que Salomon eut bâti le temple , il bâtit encore 
le palais des rois' , dont l'architecture était digne d'un 
si grand prince. Sa maison de plaisance, qu'on appela 
le Bois du Liban, était également superbe et délicieuse. 
Le palais qu'il éleva pour la reine fut une nouvelle dé- 
coration à Jérusalem. Tout était grand dans ces édifices , 
les salles, les vestibules , les galeries , les promenoirs , 

' Jos., Ant., lib. vii,c. 10, al. 13. — ^ \U Rog., vi, vu, viii; M Par., 

III, IV, V, VI, VII. — 3 IJI ^gg^ y,,^ X 



224 DISCOURS 

le trône du roi, et le tribunal où il rendait la justice : le 
cèdre fut le seul bois qu'il employa dans ces ouvrages. 
Tout y reluisait d'or et de pierreries. Les citoyens et les 
étrangers admiraient la majesté des rois d'Israël. Le 
reste répondait à cette magnificence, les villes, lés ar^ . 
senaux , les chevaux , les chariots , la garde du prince * . 
Le commerce, la navigation et le bon ordre, avec une 
paix profonde, avaient rendu Jérusalem la plus riche 
ville de l'Orient. Le royaume était tranquille et abon- 
dant : tout y représentait la gloire céleste. Dans les 
combats de David, on voyait les travaux par lesquels il 
la fallait mériter, et on voyait dans le règne de Salômon 
combien la jouissance en était paisible. 

Au reste, l'élévation de ces deux grands rois et de la 
famille royale fut l'effet d'une élection particulière. Da- 
vid célèbre lui-même la merveille de cette élection par 
ces paroles * : « Dieu a choisi les princes dans la tribu 
a de Juda. Dans la maison de Juda, il a choisi la mai- 
« son de mon père. Parmi les enfants de mon père, il 
n lui a plu de m' élire roi sur tout son peuple d'Israël ; 
c< et parmi mes enfants ( car le Seigneur m'en a donné 
« plusieurs ) , il a choisi Salomon , pour être assis sur le 
« trône du Seigneur et régner sur Israël. » 

Cette élection divine avait un objet plus haut que 
celui qui parait d'abord. Ce Messie, tant de fois promis 
comme le fils d'Abraham, devait aussi être le fils de 
David et de tous les rois de Juda. Ce fut en vue du 
Messie et de son règne éternel que Dieu promit à David 
que son trône subsisterait éternellement. Salomon, choisi 
pour lui succéder , était destiné à représenter la per- 
sonne du Messie. C'est pourquoi Dieu dit de lui : a Je 
« serai son père, et il sera mon fils '; » chose qu'il n'a 

* III Rog., \ ; H Par., viii, ix. •— M Par., xxviii, 4, 6. — ^ II Reg., 
VII, U; 1 Par., xxii, lo. 



SUR L HISTOIRE UNIVERSELLE:. 225 

jamais dite, avec cette force, d^aucun roi ni d'aucun 
homme. 

Aussi, du temps de David, et sous les rois ses enfants, 
le mystère du Messie se déclare-t-il plus que jamais par 
des prophéties magnifiques, et plus claires que le soleil. 

David l'a vu de loin, et l'a chanté dans ses Psaumes 
avec une magnificence que rien n'égalera jamais. Sou- 
vent il ne pensait qu'à célébrer la gloire de Salomon, 
son fils; et tout d'un coup , ravi hors de lui-même, et 
transporté bien loin au delà, il a vu celui quî est plus 
que Salomon en gloire aussi bien qu'en sagesse ^ Le Mes- 
sie lui a paru assis sur un trône plus durable que le 
soleil et que la lune. Il a vu à ses pieds toutes les nations 
vaincues^ et ensemble bénites en lui* y conformément à 
la promesse faite à Abraham. Il a élevé sa vue plus haut 
encore : il Ta vu dans les lumières des saiûts^ et devant 
l'aurore, sortant éternellement du sein de son Père, pon- 
tife étemel et sans successeur, ne succédant aussi à per- 
sonne, créé exlraordinairement, non selon Tordre d'Aa- 
ron, mais selon Vordre de Melchisédech , ordre nouveau, 
que la loi ne connaissait pas. Il Ta vu assis à la droite de 
Dieu y regardant du plus haut des cieux ses ennemis abat- 
tus. Il est étonné d'un si grand spectacle; et, ravi de la 
gloire de son fils, il l'appelle son Seigneur '. 

Il l'a vu Dieu, que Dieu avait oint pour le faire régner 
sur toute la terre par sa douceur^ par sa vérité , et par sa 
justice''. 11 a assisté en esprit au conseil de Dieu, et a 
ouï de la propre bouche du Père éternel cette parole 
qu'il adresse à son Fils unique : Je t'ai engendré aujour- 
d'hui; à laquelle Dieu joint la promesse d'un empire 
perpétuel, « qui s'étendra sur tous les Gentils, et n'aura 

• Matth., VI, 29; xn, 42. — ' Psal. lxxi ,5, 1 1 , 17. — ^ Ibid. cix. 
— 4 Ibid. XLIV, 3, 4, 5, 6, 7, 8. 

B088. — HI8T. UNIV. <3 



226 DISCOURS 

« point d'autres bornes que celles du monde *. Les peu- 
« pies frémissent en vain : les rois et les princes font 
« des complots inutiles ». Le Seigneur se rit du haut des 
cieux * de leurs projets insensés , et établit malgré eux 
Tempire de son Christ II l'établit sur eux-mêmes^ et il 
faut qu'ils soient les premiers sujets de ce Christ dont 
ils voulaient secouer le joug '. Et encore que le règne 
de ce grand Messie soit souvent prédit dans les Écritu- 
res sous des idées magnifiques^ Dieu n'a point caché à 
David les ignominies de ce béni fruit de ses entrailles. 
Cette instruction était nécessaire au peuple de Dieu. Si 
ce peuple encore infirme avait besoin d'être attiré par 
des promesses temporelles ^ il ne fallait pourtant pas lui 
laisser regarder les grandeurs humaines conune sa sou- 
veraine félicité, et comme son unique récompense : c'est 
pourquoi Dieu montre de loin ce Messie tant promis et 
Lant désiré, le modèle de la perfection et l'objet de ses 
complaisances, abîmé dans la douleur. La croix parait 
à David comme le trône véritable de ce nouveau roi. Il 
voit ses mains et ses pieds percés ^ tous ses os marqués sur 
sa peau * par tout le poids de son corps violemment sus- 
pendu , ses habits partagés, sa robe jetée au sort , sa langue 
(Areuvée de fiel et de vinaigre, ses ennemis frémissant au- 
tour de lui, et s' assouvissant de son sang ^ Mais il voit en 
même temps les glorieuses suites de ses humiliations : 
tous les peuples de la terre se ressouvenir de leur Bien 
oublié depuis tant de siècles; les pauvres venir les pre- 
miers à la table du Messie , et ensuite les riches et les 
puissants; tous l'adorer et le bénir; lui présidant dans la 
grande ei nombreuse Église, c'est-à-dire dans l'assemblée 
des nations converties, et y annonçant à ses fripes le nom 

* Psal. Il, 7, 8. — ^Ibid. I, 1, 2, 4, 9. — ^Ibid. 10, etc. — < Ibid. 
)é\i, 17, 18, 19. —5 Ibid. LWiii, 22; Ibid. XXI, 8, 13, 14, 17, 21, 22. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 2?7 

de Dieu^ et ses vérités éternelles. David, qui a vu ces 
choses, a reconnu , en les voyant, .que le royaume de 
son fils Dk'était pas de ce monde. Il ne s'en étonne pas, 
car il sait que le monde passe; et un prince toujours si 
humble sur le trône voyait bien qu'un trône n'était 
pas un bien où se dussent terminer ses espérances. 

Les «utr^ prophètes n'ont pas moins vu le mystère 
du Messie. Il n'y a rien de grand ni de glorieux qu'ils 
n'aient dit de son règne. L'un voit Bethléem, laplm 
petite ville de Juda, illustrée par sa naissance ; et en même 
temps élevé {dus haut , il voit une autre naissance par 
laquelle il sort de toute éternité du sein de son Père * : 
r&utre voit la virginité de sa mère; un Emmanuel, un 
IHei avec nous ^ sortir de ce sein virginal, et un «nfknt 
admitMe qu'il appelle Dieu\ Celui^ le voit entrer 
dam son ien^le* : cet autre le voit glorieux, dans son 
tombeau, où la mort a été vaincue^. En publiant ses 
magnificences, ils ne taisent pas ses opprobres. Ils l'ont 
vu vendu"^; ils ont su le nombre et l'emploi des trente 
piices d'argent dont il a été acheté^. En même temps 
qu'ils l'ont vu grand et élevé *, ils Tout vu méprisé et mé- 
connaissable4iu milieu des hommes ; l'étonnemenl du monde, 
autant par sa bassesse que par sa grandeur; le dernier 
des hom$nes; l'homme de douleurs, chargé de tous nos pé- 
chés ; bienfaisant , et méconnu; défiguré par ses plaies, et 
par là guérissant les nôtres; traité comme un criminel; 
mené au supplice aïoec des méchants , et se livrant , comme 
un agneau innocent, paisiblement à la mort; une longue 
postérité naître de lui ** par ce moyen , et la vengeance 

« Psal. XXI, 26, 27 et seq. — * Mich., v, 2. — ^ Is., vu, 14. -- * Ibid., 
jx, 6. — SMal., ui, 1. — ^Is.,xi, 10; un, 9. 

7 Var. Édition de 1681 : Ils l'ont vu vendu à son peuple; ils ont 

su, etc. 
* Zach., XI , 12, 13. — 9 Is., LU , 13. — '"* Is., un. 

«5. 



226 DISCOURS 

déployée sur son peuple incrédule. Afin que rien ne 
manquât à la prophétie^ ils ont compté les années jus- 
qu'à sa venue * ; et, à moins que de s'aveugler, il n'y a 
plus moyen de le méconnaître. 

Non-seulement les prophètes voyaient Jésus-Christ, 
mais encore ils en étaient la figure , et représentaient 
ses mystères, principalement celui de la croix. Presque 
tous ils ont souffert persécution pour la justice, et nous 
ont figuré dans leurs souffrances l'innocence et la vé- 
rité persécutée en Notre-Seigneur. On voit Élie et Elisée 
toujours menacés. Combien de fois Isaïe a-t-il été la ri- 
sée du peuple et des rois, qui , à la fin, comme porte la 
tradition constante des Juifs, l'ont immolé à leur fureur? 
Zachârie, fils de Joïada, est lapidé; Ézéchiel parait tou- 
jours dans l'affliction ; les maux de Jérémie sont con- 
tinuels et inexplicables : Daniel se voit deux fois au mi- 
lieu des lions. Tous ont été contredits et maltraités; et 
tous nous ont fait voir, par leur exemple, que si l'infir- 
mité de l'ancien peuple demandait en général d'être 
soutenue par des bénédictions temporelles, néanmoins 
les forts d'Israël et les hommes d'une sainteté extraor^ 
dinaire étaient nourris dès lors du pain d'affliction, et 
buvaient par avance, pour se sanctifier, dans le calice 
préparé au Fils de Dieu ; calice d'autant plus rempli d'a- 
mertume, que la personne de Jésus-Christ était plus 
sainte. 

Mais ce que les prophètes ont vu le plus clairement, 
et ce qu'ils ont aussi déclaré dans les termes les plus 
magnifiques, c'est la bénédiction répandue sur les Gen- 
tils par le Messie. Ce rejeton de Jessé et de David a paru 
au saint prophète Isaïe, comme un signe donné de 
Dieu aux peuples et aux Gentils, afin qu'ils Vinvoquenl '. 

* Daii., IX. — ' Is., XI, 10. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 229 

L'homme de douleur, dont les plaies devaient faire noire 
guérison, était choisi pour laver les Gentils par une sainte 
aspersion, qu'on reconnaît dans son sang et dans le bapr 
téme. Les rois, saisis de respect en sa présence, nV 
sent ouivrir la bouche devant lui. Ceux qui n'ont jamais 
ouS parler de lui le voient ; et ceux à qui il était inconnu 
sofU appelés pour le contempler K C'est le témoin donné 
aux peuples; c'est le chef et le précepteur des Gentils. 
Sous lui, un peuple inconnu se joindra au peuple de Dieu, 
et les Gentils y accourront de tom côtés *. C'est le juste de 
Sion , qui s'élèvera comme une lumière ; c'est son sauveur, 
qui sera allumé comme un flambeau. Les Gentils verront 
ce juste, et tous les rois connaîtront cet homme tant célé- 
bré dans les prophéties de Sion \ 

Le voici mieux décrit encore, et avec un caractère 
particulier. Un homme d'une douceur admirable, sin- 
gulièrement choisi de Dieu, et Vobjet de ses complaisan- 
ces , déclare aux Gentils leur jugement ; les îles attendent 
sa loi. C'est ainsi que les Hébreux appellent l'Europe et 
les pays éloignés. Il ne fera au4Mn bruit : à peine Fen- 
tendra-t-on, tant il sera doux et paisible. // ne foulera 
pas aux pieds un roseau brisé, ni n'éteindra un reste fu- 
mant de toile brûlée. Loin d'accabler les infirmes et les 
pécheurs, sa voix charitable lesappeUera, et sa main 
bienfaisante sera leur soutien. Il ouvrira les yeux des 
aveugles, et tirera les captifs de leur prison ''. Sa puis- 
sance ne sera pas moindre que sa bonté. Son caractère 
essentiel est de joindre ensemble la douceur avec Tef- 
ficace : c^est pourquoi cette voix si douce passera en un 
moment d'une extrémité du monde à l'autre, et, sans 
causer aucime sédition parmi les hommes , eUe exeitera 



' Is., LU, 13, 14, 15; un, — » Id., LV, 4, 5. — ^ Id., LXII, 1, 2. - 
^ Id., XLII, 1, 2, 3, 4, 6, 6. 



9»0 DISCOURS 

toute la terre. // nest ni rebiUant ni impétueux; et celui 
que Ton connaissait à peine quand il était dans la Judée^ 
ne sera pas seulement le fondement de l'alliance du 
peuple, mais encore la lumière de tous les Gentils ^ Sous 
son règne admirable , les Assyriens et les Égyptiens né 
seront plus avec les Israélites qu'un mimepei^le de Dieu^. 
Tout devient Israël^ tout devient saint. Jérusalem n'est 
plus une ville particulière ; c'est l'image d'une nouvelle 
société^ où tous les peuples se rassemblent : l'Europe^ 
TAfrique et FAsie reçoivent des prédicateurs dans les- 
quels Dieu a mis son signe y afin qu'ils découvrent sa 
gloire aux Gentils. Les élus^ jusques alors appelés du 
nom d'Israël, auront un autre nom où sera marqué l'ac- 
complissement des promesses^ et un amen bienheureux. 
Les prêtres et les lévites , qui jusqu'alors sortaient d'Aa- 
ron^ sortiront dorénavant du milieu de la gentililé^. Un 
nouveau sacrifice, plus pur et plus agréable que les an- 
ciens^ sex*a substitué à leur place '', et on saura pour- 
quoi David avait célébré un pontife d'un nouvel ordre *. 
Le Juste descendra du ciel comme une rosée , la terre pro^ 
duira son germe, et ce sera le Sauveur avec lequel on vetra 
naître la justice^. Le ciel et la terre s'uniront pour pro- 
duire, comme par un commun enfantement, celui qui 
sera tout ensemble céleste et terrestre : de nouvelles 
idées de vertu paraîtront au monde dans ses exemples 
et dans sa doctrine ; et la grâce qu'il répandra les im- 
primera dans les cœurs. Tout change par sa venue, et 
Dieu jure par lui-même qw tout genou fléchira devant, 
lui , et que toute langue reconnaîtra sa souveraine puis- 



sance"^, 



Voilà une partie des merveilles que Dieu a montrées 

' Is., XLIX, 6. — Md., XIX, 24, 25. — ^Id., LX, 1, 2, 3,4, 11; LXI, 
1,2,3, 11; Lxii, 1, 2, 11;lxv, 1,2, 15, 16;lxvi, 19, 20, 21.— 4Ma- 

laolx., 1, 10, 11. — 5 ps cix, 4. — ^ Is., XLV, 8, 23. — 7 Id., XLV, 24. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 23 1 

aux prophètes sous les rois enfants de David, et à David 
avant tous les autres. Tous ont écrit par avance This- 
toire du Fils de Dieu^ qui devait aussi être fait le fils 
d'Abraham et de David. C'est ainsi que tout est suivi 
dans Tordre des conseils divins. Ce Messie ^ montré de 
loin comme le fils d'Abraham, est encore montré de 
plus près comme le fils de David. Un empire éternel lui 
est promis ': la connaissance de Dieu répandue par tout 
l'univers est marquée comme le signe certain et comme 
le fruit de sa venue : la conversion des Gentils^ et la 
bénédiction de tous les peuples du monde ^ promise 
depuis si longtemps à Abraham^ à Isaac et à Jacob, est 
de nouveau confirmée , et tout le peuple de Dieu vit 
dans cette attente. 

Cependant Dieu continue à le gouverner d'une ma- 
nière admirable. Il fait un nouveau pacte avec David, 
et s'oblige de le protéger lui et le^ rois ses descendants, 
s'ils marchent dans les préceptes qu'il leur a donnés par 
Jloîse ; sinon , il leur dénonce de rigoureux châtiments * . 
David , qui s'oublie pour un peu de temps, les éprouve 
le premier • : mais, ayant réparé sa faute par sa péni- 
tence, il est comblé de biens, et proposé comme le mo- 
dèle d'un roi accompli. Le trône est affermi dans sa 
maison. Tant que Salomon , son fils, imite sa piété, il 
est heureux : il s'égare dans sa vieillesse, et Dieu, qui 
l'épargne pour l'amour de son serviteur David, lui dé- 
nonce qu'il le punira en la personne de son fils \ Ainsi 
il fait voir aux pères que, selon l'ordre secret de ses ju- 
gements, il fait durer après leur mort leurs récompen- 
ses ou leurs châtiments; et il les tient soumis à ses lois 
par leur intérêt le plus cher, c'est-à-dire par l'intérêt 



> II Reg., VII , 8 et seq.; III Reg., ix , 4 et seq.; II Par., vu , 17 et scq. 
* Il Reg , XI , xii et seq. — ^ m Reg., xi. 



23S DISCOURS 

de leur famine. En exécution de ses décrets, Robôam^ 
téméraire par lui-même, est livré à un conseil insensé : 
son royaume est diminué de dix tribus*. Pendant que 
ces dix tribus rebelles et schismatiques se séparent de 
leur Dieu et de leur roi, les enfants de Juda, fidèles à 
Dieu et à David, qu'il avait choisi, demeurent dans l'al- 
liance et dans la foi d'Abraham. Les lévites se. joignent 
à eux avec Benjamin : le royaume du peuple de Dieu 
subsiste par leur union sous le nom de royaume de 
Juda; et la loi de Moïse s'y maintient dans toutes ses 
observances. Malgré les idolâtries et la corruption ef- 
froyable des dix tribus séparées. Dieu se souvient de 
son alliance avec Abraham, Isaac et Jacob. Sa loi ne 
s'éteint pas parmi ces rebelles : il ne cesse de les rappe- 
ler à la pénitence par des miracles innombrables, et par 
les continuels avertissements qu'il leur envoie par ses 
prophètes. Endurcis dans leur crime, il ne les peut plus 
supporter, et les chasse de la terre promise, sans es- 
pérance d'y être jamais rétablis*. 

L'histoire ' de Tobie, arrivée en ce même temps, et 
durant les commencements de la captivité des Israélites *, 
nous fait voir la conduite des élus de Dieu qui restèrent 
dans les tribus séparées. Ce saint homme, en demeurant 
parmi eux avant la captivité , sut non-seulement se con- 
server pur des idolâtries de ses frères, mais encore pra- 
tiquer la loi, et adorer Dieu publiquement dans le temple 
de Jérusalem, sans que les mauvais exemples ni la crainte 
l'en empêchassent. Captif et persécuté à Ninive, il per- 
sista dans la piété avec sa famille ^; et la manière ad- 
mirable dont lui et son fils sont récompensés de leur 
foi , même sur la terre, montre que, malgré la captivité 

' m Reg., xu. — ^ IV Reg., xvii , 6, 7 et seq. 

^ Var. Édition de 1681 : Cependant l'histoire de Tohie. 

4 Tob., I, 5, 6, 7. — "^ ll>id., 11, 12, 21, 22. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 233 

et la persécution. Dieu avait de9 moyens secrets de 
faire sentir à ses serviteurs les bénédictions de la loi, en 
les élevant toutefois, par les maux qu'ils avaient à souf- 
frir, à de plus hautes pensées. Par les exemples de To- 
bie et par ses saints avertissements, ceux d'Israël étaient 
excités à reconnaître du moins sous la verge la main de 
Dieu qui les ch&tiait; mais presque tous demeuraient 
dans Tobstination : ceux de Juda, loin de profiter des 
châtiments d'Israël, en imitent les mauvais exemples. 
Dieu ne cesse de les avertir par ses prophètes, qu'il 
leur envoie coup sur coup, s'éveilïant la nuit et se le- 
vant dès le malin, comme il dit lui-même *, pour mar- 
quer ses soins paternels. Rebuté de leur ingratitude , il 
s'émeut contre eux, et les menace de les traiter conmiQ 
leurs frères rebelles. 



CHAPITRE \\ 

La vie et le iiiintstère prophétique : les jugements de Dieu déclarés par les 

pniphéties. 

11 n'y a rien de plus remarquable, dans l'histoire du 
peuple de Dieu , que ce ministère des prophètes. On voit 
des honmaes séparés du reste du peuple par une vie re- 
tirée, et par un habit particulier * : ils ont des demeures, 
où on les voit vivre dans une espèce de communauté, 
sous un supérieur que Dieu leur donnait *. Leur vie pau- 
vre et pénitente était la figure de la mortification , qui 
devait être annoncée sous l'Évangile. Dieu se communi- 

-* lVReg.,xvii, 19; xxiii, 26, 27; II Par., xxxvi, 15; Jer., xxix, 
19. 

' // n'y a ni division ni fitre de chapitre dans la première édition. 

^ lUeg., xxvin, 14; Jll Reg., xix, 19; IV Reg., i, si Is., xx, 2; 
Zacb., XIII, 4. —4 IReg., x, 10;xix, 19, 20; III Reg., xviii;lV Reg.,ii, 
3, 15, 18, 19,25; IV, 10, 38; vi, 1, 2. 



334 DISCOURS 

quait à eux d'une façon particulière , et faisait éclater, 
aux yeux du peuple cette merveilleuse commumcation : 
mais jamais elle n'éclatait avec tant de force que durant 
les temps de désordre où il semblait que Tidolàtrie allait 
abolir la loi de Dieu. Durant ces temps malheureux les 
prophètes faisaient retentir de tous côtés ^ et de vive 
voix^ et par écrite les menaces de Dieu^ et le témoignage 
qu'ils rendaient à sa vérité. Les écrits qu'ils faisaient 
étaient entre les mains de tout le peuple^ et soigneuse- 
ment conservés en mémoire perpétuelle aux siècles fu^ 
turs ^ Ceux du peuple qui demeuraient fidèles à Dieu s'u- 
nissaient à eux; et nous voyons même qu'en Israël^ où 
régnait l'idolÀtrie^ ce qu'il y avait de fidèles célébrait 
avec les prophètes le sabbat et les fêtes établies par la loi 
de Moïse'. C'était eux qui encourageaient les gens de 
bien à demeurer fermes dans l'alliance. Plusieurs d'eux 
ont souffert la mort; et on a vu à leur exemple, dans 
les temps les plus mauvais, c'est-à-dire dans le règne 
même de Manassès', une infinité de fidèles répandre 
leur sang pour la vérité, en sorte qu elle n'a pas été un 
seul moment sans témoignage. 

Ainsi la société du peuple de Dieu subsistait toujours : 
les prophètes y demeuraient unis * : un grand nombre 
de fidèles persistait hautement dans la loi de Dieu avec 
eux, et avec les pieux sacrificateurs*, qui persistaient 
dans les observances que leurs prédécesseurs, à remonter 

* Exod.,xvu, i4;Is.,xxx,8;xxxiv, is; Jer.,xxii,30;xxvi, 2, 11; 
XXXVI ; II Pai\, XXXVI, 22; I Esd., i, 1; Dan., ix, 2. 

^ IV Reg., IV, 23. — 3 Ibid., :xxi, 16. 

4 Var. Édition de 1681 : Y demeuraient, un grand, etc. 

^ ... Et avec les pieux sacrificateurs... jus^u^ page 236, ligne 10>: du 
sanctuaire. Addition nouvelle, au lieu de laquelle les autres éditions por- 
tent : Et avec les prêtres enfants de Sadoc, qui, comme ditÉzécbiel, 
dans les temps d'égarement , avaient toujours observé les cérémonieB du 
sanctuaire. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. u& 

usqu'à Aaron^ leur avaient laissées. Dans les règnes 
es plus impies ^ tels que furent ceux d' Achaz et de Hâ- 
tasses^ Isale et les autres prophètes ne se plaignaient 
las qu'on eût interrompu l'usage de la circoncisiQn , 
[ui était le sceau de Talliance y et dans laquelle était 
enfermée^ selon la doctrine de saint Paul> toute Fob- 
ervance de la loi. On ne voit pas non plus que les 
abbats et les autres fêtes fussent abolis; et si Achaz 
Bnna durant quelque temps la porte du temple \ et 
[u'il y ait eu quelque interruption dans les sacrifices^ 
'était une violence qui ne fermait pas pour cela la bou- 
he de ceux qui louaient et confessaient publiquement 
3 nom de Dieu; car Dieu n'a jamais permis que cette 
oix fût éteinte parmi son peuple : et quand Aman en- 
reprit de détruire l'héritage du Seigneur^ changer ses 
promesses et faire cesser ses louanges'^ on sait ce que 
4eu fit pour l'empêcher. Sa puissance ne parut pas moins 
)rsque Antiochus voulut abolir la religion. Que ne 
Irent point les prophètes à Achaz et à Manassès^ pour 
outenir la vérité de la religion et la pureté du culte? 
\es paroles des voyants qui leur parlaient au nom du Dieu 
■'braet étaient écrites , comme i*emarque le texte sacrée 
lans Vkistoire de ces rois^. Si Manassès en fut touché^ 
'il fit pénitence, on ne peut douter que leur doctrine 
le tint un grand nombre de fidèles dans l'obéissance 
le la loi; et le bon parti était û fort, que dans le juge- 
fient qu'on portait des rois après^leur mort, on décla- 
ait ces rois impies indignes du sépulcre de David et de 
3urs pieux prédécesseurs. Car, encore qu'il soit écrit 
u' Achaz fut enterré dans la cité de David, l'Écriture 
larque expressément qu'on ne le reçut pas dans le sépul- 
re des rois d'Israël *. On n'excepta pas Manassès de la ri- 

' Il Parai. ^xxviii, 24. — * Esth., xiv, 9. — ' II Parai., xxxjii, 18. 
• * Ibid. xxviii, 27. 



336 DISCOURS 

gueur de ce jugement^ encore qu'il eût fiait pénitence , 
pour laisser un monument éternel de l'horreur qu'on 
avait eue de sa conduite. Et afin qu'on ne pense pas que 
la multitude de ceux qui adhéraient publiquement au 
culte de Dieu avec les prophètes fût destituée de la suc- 
cession légitime de ses pasteurs ordinaires^ Ézéchiel 
marque expressément^ en deux endroits ^^ les Mcrifica-^ 
êeurs et les lévites enfants de Sadoc, qui, dans les ten^s 
d'égarement y avaient persisté dans l'observance des céré- 
monies du sanctuaire. 

Cependant^ malgré les prophètes^ malgré les prêtres 
fidèles^ et le peuple uni avec eux dans la pratique de la 
loi , Tidolàtrie qui avait ruiné Israël entraînait souvent, 
dans Juda même, et les princes et le gros du peuple. Quoi- 
que les rois oubliassent le Dieu de leurs pères, il sup- 
porta longtemps leurs iniquités, à cause de David son 
serviteur. David est toujours présent à ses yeux. Quand 
les rois enfants de David suivent les bons exemples de 
leur père. Dieu fait des miracles surprenants en leur fa- 
veur : mais ils sentent, quand ils dégénèrent, la force 
invincible de sa main, qui s'appesantit sur eux. Les rois 
d'Egypte , les rois de Syrie , et surtout les rois d'Assyrie 
et de Babylone, servent d'instrument à sa vengeance. 
L'impiété s'augmente, et Dieu suscite en Orient un roi 
plus superbe et plus redoutable que tous ceux qui avaient 
paru jusqu'alors : c'est Nabuchodonosor, roi de Baby- 
lone, le plus terrible des conquérants. U le montre de 
loin aux peuples et aux rois comme le vengeur destiné 
à les punir*. Il approche, et la frayeur marche devant 
lui. 11 prend une première fois Jérusalem, et transporte 
à Babylone une partie de ses habitants'. Ni ceux qui 

» Ezech., XLV, 15;xLViii, U. — * Jerem., xxv, etc.; Ezech., xxvi, etc. 
— 3 IV Rcg., XXIV, 1 ; Il Par., xxxvi, 5, 6. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. î37 

restent dans le pays, ni ceux qui sont transportés, quoi- 
que avertis, les uns par Jérémie et les autres par Ézé- 
chiel, ne font pénitence. Ils préfèrent à ces saints pro- 
phètes des prophètes ^i leur prêchaient des illusions * , et 
les flattaient dans leurs crimes. Le vengeur revient en 
Judée, et le joug de Jérusalem est aggravé; mais elle 
n'est pas tout à fait détruite. Enfin, T iniquité vient à 
son comble ; l'orgueil croit avec la faiblesse , et Nabu- 
chodonosor met tout en poudre *. 

Dieu n'épargna pas son sanctusdre. Ce beau temple, 
Tomement du monde , qui devait être étemel si les en- 
fants d'Israël eussent persévéré dans la piété ', fut con- 
sumé par le feu des Assyriens. C'était en vain que les 
Juifs disaient sans cesse : Le temple de Dieu , le temple de 
Dieu , le temple de Dieu est parmi nous \' comme si ce 
temple sacré eût dû les protéger tout seul. Dieu avait ré- 
solu de leur faire voir qu'il n'était point attaché à un 
édifice de pierre, mais qu'il voulait trouver des cœurs 
fidèles. Ainsi il détruisit le temple de Jérusalem, il en 
donna le trésor au pillage ; et tant de riches vaisseaux, 
consacrés par des rois pieux, furent abandonnés à un 
roi impie. 

Mais la chute du peuple de Dieu devait être l'instruc- 
tion de tout l'univers. Nous voyons en la personne de ce 
roi impie, et ensemble victorieux, ce que c'est que les con- 
quérants. Ils ne sontpourla plupartque desinstruments 
de la vengeance divine. Dieu exerce par eux sa justice, et 
puis il l'exercé sur eux-mêmes. Nabuchodonosor, revêtu 
de la puissance divine , et rendu invincible par ce mi- 
nistère , punit tous les ennemis du peuple de Dieu. Il 
ravage les Iduméens, les Ammonites et les Moabites; il 
renverse les rois de Syrie : l'Egypte, sous le pouvoir de 

' Jer., XIV, 14. — ' IV Reg., xxv, — ^ IJl Reg., ix, 3 ; IV Reg., xxi, 
7, 8. — < Jer., VII, 4. 



238 DISCOURS 

laquelle la Judée avait tant de fois gémi^ est la proie de 
ce roi superbe^ et lui devient tributaire ^ : sa puissance 
n'est pas moins fatale à la Judée mème^ qui ne sait pas 
profiter des délais que Dieu lui donne. Tout tombe ^ tout 
est abattu par la justice divine^ dont Nabuchodonosor 
est le ministre : il tombera à son tour; et Dieu^ qui em- 
ploie la main de ce prince pour châtier ses enJEsmts et 
abattre ses ennemis^ le réserve à sa main toute-puis- 
sante*. 

• 

CHAPITRE VI ». 

Jugements de Dieu sur Nalmchodoiiosor, sur les rois ses successeon , 
et sur tout l'empire de Babylonc. 

It n'a pas laissé ignorer à ses enfants la destinée de ce 
roi qui les ch&tiait^ et de l'empire des Cïialdéens^ sous 
lequel ils devaient être captifs. De peur qu'ils ne fiissent 
surpris de la gloire des impies et de leur règne orgueil- 
leux^ les prophètes leur en dénonçaient la courte durée. 
Isale^ qui a vu la gloire de Nabuchodonosor et son or- 
gueil insensé longtemps avant sa naissance^ a prédit sa 
chute soudaine et celle de son empire *. Babylone n'é- 
tait presque rien quand ce prophète a vu sa puissance , 
et un peu après sa ruine. Ainsi les révolutions des villes 
et des empires qui tourmentaient le peuple de Dieu, ou 
profitaient de sa perte, étaient écrites dans ses prophé- 
ties. Ces oracles étaient suivis d^UYie prompte exécution; 
et les Juifs, si rudement châtiés, virent tomber avaiit 
eux, ou avec eux, ou un peu après, selon les prédic^ 
tions de leurs prophètes, non-seulement Saxnarie, Idu- 

' IVReg., XXIV, 7. 

' Var. Édition de 1C81 : A sa propre main toute-puîssan^. 

^ te titre du chapitre n'est point dans la première édition. 

* Is., XIM, XIV, XXI, XLV, XLVI, Xl.Vn, XIA'III. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 539 

mée, Gaza^ Ascalon^ Damasf les villes des Ammonites et 
des Moabites^ leurs perpétuels ennemis^ mais encore les 
capitales' des grands empires^ mais Tyr^ la maltresse 
de la mer^ mais Tanis / mais Memphis y mais Thèbes à 
cent portes^ avec toutes les richesses de son Sésostris^ 
mais Ninive même , le siège des rois d'Assyrie ses per- 
sécuteurS; mais la superbe Babylone^ victorieuse de tou- 
tes les autres^ et riche de leurs dépouilles. 

Il est vrai <jue Jérusalem périt en même temps pour 
ses péchés; mais Dieu ne la laissa pas sans espérance. 
Isaïe^ qui avait prédit sa perte, avait vu son glorieux 
rétablissement, et lui avait même nommé Cyrus son li* 
bérateur, deux cents ans avant qu'il fût né'. Jérémie, 
dont les prédictions avaient été si précises, pour marquer 
à ce peuple ingrat sa perte certaine, lui avait promis 
son retour après soixante et dix ans de captivité '. Durant 
ces années, ce peuple abattu était respecté dans ses pro- 
phètes : ces captifs prononçaient aux rois et aux peuples 
leurs terribles destinées. Nabuchodonosor, qui voulait 
se faire adorer, adore lui-même Daniel * , étonné des se- 
crets divins qu'il Im découvrait : il apprend de lui sa 
sentence, bientôt suivie de l'exécution *. Ce prince vic- 
torieux triomphait dans Babylone , dont il fit la plus 
grande ville, la plus forte et la plus belle que le soleil 
eût jamais vue *. C'était laque Dieu l'attendait pour fou- 
droyer son orgueil. Heureux: et invulnérable, pour ainsi 
parler, 4 1& (été de ses armées, et durant tout le cours 
de ses conquêtes ^, il devait périr dans sa maison , selon 
l'oracle d^Ézéchiel * . Lorsque , admirant sa grandeur et 
la beauté de Babylone, il s'élève au-dessus de l'huma- 

■ Var. Édition de 1681 : Mais les capitalas. 

* Is., xuv, XLV. — ^ Jer., xxv, li, 12; xxix, lo. — < Dan., ii, 46. — 
* Id., IV, 1 et seq. — *Ibid., 26 et seq. — 7 Jer., xxvii. — • Ezech., xxi, 
30. 



•240 DISCOURS 

nité/Dieu le frappe, lui ô4b l'esprit, et le range parmi 
les bètes. Il revient au temps marqué par Daniel * , et 
reconnaît le Dieu du ciel, qui lui avait fait sentir sa puis- 
sance : mais ses successeurs ne profitent pas de son exem- 
ple. Les affaires de Babylone se brouillent, et le temps 
marqué par les prophéties pour le rétablissement de 
Juda arrive parmi tous ces troubles. Cyrus parait à la 
tète des Hèdes et des Perses * : tout cède à ce redoutable 
conquérant. Il s'avance lentement vers les Cbaldéens, 
et sa marche est souvent interrompue. Les nouvelles de 
sa venue viennent de loin à loin, comme avait prédit 
Jérémie ' : enfin il se détermine. Babylone, souvent 
menacée par les prophètes, et toujours superbe et im- 
pénitente, voit arriver son vainqueur qu'elle méprise. 
Ses richesses, ses hautes murailles, son peuple innomr 
brable, sa prodigieuse enceinte, qui enfermait tout un 
grand pays, comme l'attestent tous les anciens^ , et ses 
provisions infinies, lui enflent le cœur. Assiégée durant 
un long temps sans sentir aucune incommodité, elle se 
rit de ses ennemis, et des fossés que Cyrus creusait au- 
tour d'elle : on n'y parle que de festins et de réjouis- 
sances. Son roi Baltazar, petilrfils de Nabuchodonosor, 
aussi superbe que lui, mais moins habile, fait une fête 
solennelle à tous les seigneurs *. Cette fête est célébrée 
avec des excès inouïs. Baltazar fait apporter les vais- 
seaux sacrés enlevés du temple de Jérusalem, et mêle 
la profanation avec le luxe. La colère de Dieu se déclare : 
une main céleste é^it des paroles terribles sur la mu- 
raille de la salle où se faisait le festin : Daniel en inter- 
prète le sens; et ce prophète, qui avait prédit la chute 



' Dan., IV, 31. — » Horod., lib. i, c. 17? ; Xenoph., Cyropaed., lib. ii, 
m, etc. — 3 Jcr., u, 46. — 4 Hcrod., lib. i, c. 178, etc.; Xenoph., Cyro- 
paed., lib. vu ; Arist., Polit., lib. ni, i^ap. 3. — * Dan., v. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 241 

funeste de l'aïeul, fait voireftcore au petit-fils la foudre 
qui va partir pour l'accabler. En exécution du décret de 
Dieu, Cyrus se fait tout à coup une ouverture dans Baby- 
lone. L'Euphrate, détourné dans les fossés qu'il lui prépa- 
rait depuis si longtemps , lui découvre son lit immense : il 
entre par ce passage imprévu. Ainsi fut livrée en proie 
aux Mèdes et cmx Perses , et à Cyrus , comme avaient dit 
les prophètes, cette superbe Babylone^. Ainsi périt avec 
elle le royaume des Chaldéens, qui avaient détruit tant 
d'autres royaumes*; et le marteau qui avait brisé tout 
Vunivers fut brisé /ui-m^me. Jérémie l'avait prédit \ Le 
Seigneur rompit la verge dent il avait frappé tant de 
nations. Isaïe l'avait prévu \ Les peuples, accoutumés 
au joug des rois chaldéens, les voient eux-mêmes sous 
le joug: Vous vvilà, dirent-ils % blessés comme nous; 
vous êtes devenus semblables à nous , vous qui disiez dans 
votre cœur; J'élèverai mon trône aurdessus des astres, et je 
serai semblable au Très-Haut. C'est ce qu'avait prononcé 
le même Isaïe. Elle tombe , elle tombe ^ comme l'avait dit 
ce prophète % cette grande Babylone, et ses idoles sont 
brisées. Bel est renversé, et Nabo, son grand Dieu, d'où 
les rois prenaient leur nom, tombe par terre"^ : car les 
Perses leurs ennemis, adorateurs du soleil, ne souf- 
fraient point les idoles ni les rois qu'on avait fait dieux. 
Mais comment périt cette Babylone? comme les pro- 
phètes l'avaient déclaré. Ses eaux furent desséchées, 
comme avait prédit Jérémie % pour donner passage à son 
vainqueur : enivrée, endormie, trahie par sa propre joie, 
selon le même prophète , elle se trouva au pouvoir de 
ses ennemis, et prise comme dans un filet sans le savoir^. 
On passe tous ses habitants au fil de l'épée : car les Mèdes 

" Is.yXiu, 17; XXI, 1; xlv, xlvi, xlvii ; Jer., m, U, 28. — * Is., 
XIV, 16, 17. — M er., L, 23. — " Is.,xiv, 5, G. — ^ Ibid., 10.—^ Jd., xxi, 
9. — 7 Id., XLVI, I. — * J.n\, I., 38; II, 30. - ^Id., i., '^i; ï.ï, 39, :>7. 

BOSS. — HIST. UNIV. 'C 



242 DISCOURS 

ses vaiuqueurs^ comme avait dit Isale'^ ne cherchaient 
ni l'or, ni l'argent, mais la vengeance^ mais à assouvir 
leur haine par la perte d'un peuple cruel ^ que son or- 
gueil faisait l'ennemi de tous les peuples du monde. 
Les courriers venaient l'un sur Vautre annoncer au rai 
que l'ennemi entrait dans la ville , Jérémie l'avait ainsi 
marqué*. Ses astrologues^ en qui elle croyait ^ et qui 
lui promettaient un empire éternel^ ne purent la sauver 
de son vainqueur. C'est IsaXe et Jérémie qui l'annoncent 
d'un commun accord'. Dans cet effroyable carnage, les 
Juifs ^ avertis de loin, échappèrent seuls au glaive du 
victorieux*. Cyrus, devenu par cette conquête le maître 
de tout rOrient , reconnaît dans ce peuple , tant de 
fois vaincu^ je ne sais quoi de divin. Ravi des oracles 
qui avaient prédit ses victoires, il avoue qu'il doit son 
empire au Dieu du del que les Juifs servaient, et signale 
la première année de son règne par le rétablissement 
de son temple et de son peuple *. 



CHAPITRE VII. 

Diversité des jugements de Dieu. Jugement de rigueur sur Babylone; Jugement 

de miséricorde sur Jérusalem. 

Qui n'admirerait ici la Providence divine, si évidem- 
ment déclarée sur les Juifs et sur les Chaldéens> sur 
Jérusalem et sur Babylone? Dieu les veut punir toutes 
deux; et, afin qu'on n'ignore pas que c'est lui seul qui 
le fait, il se plaît à le déclarer par cent prophéties. Jé- 
rusalem et Babylone, toutes deux menacées dans le 
même temps et par les mêmes prophètes, tombent l'une 

' Is., XIII, 15, 16, 17, 18; Jer., L, 35, 36, 37, 42. — * Jer., LI, 31 

3 Is.,XLvii, 12, 13, 14, 15; Jer.. l, 36. — * Is., xuviii, 20; Jer., l. 8,28; 
LI, 6, 10, 50, (itc. — ^ II Pîir., XXXVI, 23 ; I Esdr.. 1, 2. 



SUK L HISTOIRE UNIVERSELLE. 243 

après l'autre dans le temps marqué. Mais Dieu découvre 
ici le grand secret des deux châtiments dont il se sert : 
un châtiment de rigueur sur les Chaldéens; un châti- 
ment paternel sur les Juifs > qui sont ses enfants. L'or- 
gueil des Chaldéens ( c'était le caractère de la nation et 
l'esprit de tout cet empire ) est abattu sans retour. Le 
superbe est tombée et ne se relèvera pas, disait Jérémie * ; 
et ïsaïe devant lui : Babylone la glerieme, dont les Chal- 
déens insolents s'enorgueillissaient, a été faite comme So^ 
dame et comme Gomorrhe * , â qui Dieu n'a laissé aucune 
ressource. U n'en est pas ainsi des Juifs : Dieu les a châ- 
tiés comme des enfants désobéissants qu'il remet dans 
leur devoir par le châtiment; et puis, touché de leurs 
larmes, il oublie leurs fautes. « Ne crains point, ô Ja- 
« cob, dit le Seigneur', parce que je suis avec toi. Je 
«te châtierai avec justice, et ne te pardonnerai pas 
« comme si tu étais innocent : mais je ne te détruirai 
« pas comme je détruirai les nations parmi lesquelles 
« je t'ai dispersé. » C'est pourquoi Babylone, ôtée pour 
jamais aux Chaldéens, est livrée à un autre peuple; et 
Jérusalem, rétablie par un changement merveilleux, 
voit revenir ses enfants de tous côtés. 



CHAPITRE VHP. 

Itetour du peuple sous Zoroliabel, Eedras et Néhémias. 

Ce fut Zorobabel, de la tribu de Juda et du sang des 
rois, qui les ramena de captivité. Ceux de Juda revien- 
nent en foule, et remplissent tout le pays. Les dix tribus 
dispersées se perdent parmi les Gentils , à la réserve de 

' JcT., L, 31, 32, 40. — '* îs., XIII, 19. — ^ Jer., xLvi, :>8. 

■* Le titre du chapitre a été ajouté dans la troisième édiiiou. 

«G. 



244 DISCOURS 

ceux qui , sous le nom de Juda^ et réunis sous ses éten- 
dards, rentrent dans la terre de leurs pères. 

Cependant Tautel se redresse, le temple se rebàtiti 
les murailles de Jérusalem sont relevées. La jalousie des 
peuples voisins est réprimée par les rois de Perse, de- 
venus les protecteurs du peuple de Dieu. Le pontife 
rentre en exercice avec tous les prêtres qui prouvèrent 
leur descendance par les registres -publics : les autres 
sont rejetés *. Esdras, prêtre lui-même et docteur de la 
loi, et Néhémias, gouverneur, réforment tous les abus 
que la captivité avait introduits, et font garder la loi 
dans sa pureté. Le peuple pleure avec eux les transgres* 
sions qui lui avaient attiré ces grands châtiments, et 
reconnaît que Moïse les avait prédits. Tous ensemble 
lisent dans les saints livres les menaces de Tliomme de 
Dieu * ; ils en voient Taccomplissement : Toracle de Jé- 
rémie ', et le retour tant promis après les soixante-dix 
ans de captivité, les étonne et les console : ils adorent 
les jugements de Dieu, et, réconciliés avec lui, ils vi- 
vent en paix. 

CHAPITRE IX \ 

Dieu, prêt à faire cesser les prophéties, répand ses lumières plus atxmdanuDeBt 

que jamais. 

Dieu, qui fait tout en son temps, avait choisi celui-ci 
pour faire cesser les voies extraordinaires, c'est-à-dire 
les prophéties, dans son peuple désormais assez instruit. 
11 restait environ cinq cents ans jusques aux jours du 
Messie. Dieu donna à la majesté de son Fils de faire taire 
les prophètes durant tout ce temps, pour tenir son peu- 

' 1 Esdr., II, 62. — ^ II Esdr., i, 8 ; vni, ix. — M Esdr., i, 1. 
^ Le titre du chapitre a été ajouté dans la troisième édition. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 24S 

pie en attente de celui qui devait être Inaccompli ssement 
de tous leurs oracles. 

Mais vers la fin des temps où Dieu avait résolu de 
mettre fin aux prophéties, il semblait qu'il voulait ré- 
pandre toutes ses lumières, et découvrir tous les con- 
seils de sa providence, tant il exprima clairement les 
secrets des temps à venir. 

Durant la captivité, et surtout vers les temps qu'elle 
allait finir^ Daniel, révéré pour sa piété, même par les 
rois infidèles, et employé pour sa prudence aux plus 
gmndes affaires de leur État ^ vit par ordre, à diverses 
fois et sous des figures différentes, quatre monarcliies 
sous lesquelles devaient vivre les Israélites '. Il les mar- 
que par leurs caractères propres. On voit passer comme 
un torrent Tempire d'un roi des Grecs : c'était celui d'A- 
lexandre. Par sa chute on voit établir un autre empire 
moindre que le sien, et affaibli par ses divisions'* :' c'est 
celui de ses successeurs, parmi lesquels il y en a quatre 
marqués dans la prophétie *. Antipater, Séleucus, Pto- 
lomée et Antigonus sont visiblement désignés. Il est 
constant par l'histoire qu'ils furent plus puissants que 
les autres , et les seuls dont la puissance ait passé à leurs 
enfants. On voit leurs guerres, leurs jalousies, et leurs 
alliances trompeuses; la dureté et l'ambition des rois 
de Syrie; l'orgueil et les autres marques qui désignent 
Antiochus l'Illustre, implacable ennemi du peuple de 
Dieu; la brièveté de son règne, et la prompte punition 
de ses excès *. On voit naître enfin sur la fin, et comme' 
dans le sein de ces monarchies, le règne du Fils de^ 
V homme. Ace nom vous reconnaissez Jésus-Christ; mais 
ce règne du Fils de l'homme est encore appelé le règne 



' Dàn., II, m, v, viii, 27. — ^ Id., n, vu, viii, x, xi. — :» Id., vu, 6; 

^'"1,21,22. -r^ Id., VIII, 8. - ^ Id., XI. 



240 DISCOURS 

des saints du Très-Haut. Tous les peuples sont soumis à 
ce grand et pacifique royaume : réternité lui est pro- 
mi^e^ et il doit être le seul dont la puissance ne passera 
pas à un autre empire \ 

Quand viendra ce Fils de rhonune et ce (Hirist tant 
désiré ^ et comment il accomplira l'ouvrage qui lui est 
commis, c'est-A^dire la rédemption du genre humain, 
Dieu le découvre manifestement à Daniel. Pendant qu'il 
. est occupé de la captivité de son peuple dans Babylone, 
et des soixante et dix ans dans lesquels Dieu avait voulu 
la renfermer, au mUieu des vœux qu'il fait pou)^ la dé- 
livrance de ses frères, il est tout à coup élevé à des 
mystères pl^s hauts. Q voit un autre nombre d'années, 
et une autre délivrance bien plus importante. Au lieu 
des septante années prédites par lérémie, Uvoit septante 
semaines, à commencer depuis l'ordonnance donnée 
par Artaxerxe à la longue main, la vingtième année de 
son règne, pour rebâtir la ville de^ Jérusalem *. Là est 
marquée en termes précis, sur la fin de ces semaines, 
la rémission des péchés, le règne éternel de lajusHc», ren- 
tier accomplissement des prophéties, et Vonction du Saint 
des saints \ le Christ doit faire sa charge, et paraître 
comme conducteur du peuple après soixante-neuf se- 
maines. Après soixante-neuf semaines ( car le prophète le 
répète encore ) , le Christ doit être mis à mort'' : il doit 
mourir de mort violente; il faut qu'il soit immolé pour 
accomplir les mystères. Une semaine est marquée entre 
les autres , et c'est la dernière et la soixante-rdixième : 
c'est celle où le Christ sera immo^ , où Vatiiance sera 
confirmée, et au milieu de laquelle V hostie et les sacrifices 
seront abolis * ; sans douto^ par la. mort du Christ; car 

' Dan., II, i/i, 45 ; vil, 13, 14, 27. — ' Id., ix, 23, etc. — ^ Ibid., 24. 
— ^ Id., IX, 2,5, 20. — 5 Ihid., 27. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 247 

c'est ensuite de la mort du Christ que ce changement 
est marqué. Après celte mort du Christ , et l'abolition des 
sacrifices, on ne voit plus qu'horreur et confusion : on 
voit la ruine de la cité sainte et du sanctuaire; un peuple 
et un capitaine qui vient pour tout perdre ; Vabomination 
dans le temple; la dernière et irrémédiable désolation ^ du 
peuple ingrat envers son Sauveur. 

Nous avons vu que ces semaines réduites en semaines 
d'années^ selon Tusage deTÉcriture, font quatre cent 
quatre-vingt-dix ans, et nous mènent précisément, de- 
puis la vingtième année d'Artaxerxe, à la dernière se- 
maine*; semaine pleine de mystères, où Jésus-Christ 
immolé met fin par sa mort aux sacrifices de la loi, et 
en accomplit les figures. Les doctes font de différentes 
supputations pour faire cadrer ce temps au juste. Celle 
que je vous ai proposée est sans embarras. Loin d'obs- 
curcir la suite de Thistoire des rois de Perse, elle Té- 
claircit, quoiqu'il n'y aurait rien de fort surprenant 
quand il se trouverait quelque incertitude dans les dates 
de ces princes; et le peu d'années dont on pourrait dis- 
puter, sur un compte de quatre cent quatre-vingtrdix 
ans, ne feront jamais une importante question. Mais 
pourquoi discourir davantager Dieu a tranché la diffi- 
culté , s'il y en avait, par une décision qui ne souffre au- 
cune réplique. Un événement manifeste nous met au- 
dessus de tous les raffinements des chronologistes; et la 
ruine totale des Juifs, qui a suivi de si près la mort de 
Notre-Seigneur, fait entendre aux moins clairvoyants 
laccomplissement de la prophétie. 

Il ne reste plus qu'à vous en faire remarquer une cir- 
constance. Daniel nous découvre un nouveau mystère. 



' Dan., 26, 27. — * Voyoz ci-dessus , T'' part., wr et viii'' époq., l'an 
2ioefc 280 ide Rome. 



2.18 DISCOURS 

1/oracle de Jacob nous avait appris que le royaume de 
Juda devait cesser à la venue du Messie^ mais il ne nous 
disait pas que sa mort serait la cause de la chute de ce 
royaume. Dieu a révélé ce secret important à Daniel^ et 
il lui déclare ' que la ruine des Juifs sera la sui|e de 
la mort du Christ et de leur méconnaissance. Marquez^ 
s'il vous plaît, cet endroit : la suite des événements vous 
en fera bientôt un beau commentaire. 



CHAPITRE X'. 

Prophéties de Zacharie et d'Aggéc. 

Vous voyez ce que Dieu montra au prophète Daniel 
un peu devant les victoires de Cyrus et le rétablissement 
du temple. Du temps qu'il se bâtissait, il suscita les 
prophètes Aggée et Zacharie, et incontinent après il en- 
voya Malachie, qui devait fermer les prophéties de l'an- 
cien peuple. 

Que n'a pas vu Zacharie? On dirait que le livre des 
décrets divins ait été ouvert à ce prophète, et qu'il y ait 
lu toute l'histoire du peuple de Dieu depuis la captivité. 

Les persécutions des rois de Syrie, et les guerres 
qu'ils font à Juda 9 lui sont découvertes dans toute leur 
suite'. Il voit Jérusalem prise et saccagée; un pillage 
effroyable, et des désordres infinis; le peuple en fuite 
dans le désert, incertain de sa condition, entre la mort 
et la vie ; à la veille de sa dernière désolation, une nou- 
velle lumière lui paraître tout à coup. Les ennemis sont 
vaincus; les idoles sont renversées dans toute la terre 
sainte : on voit la paix et l'abondance dans la ville et 
dans le pays, et le temple est révéré dans tout l'Orient. 

* Var. Édition de 1681 : Il lui déclaro, comme vous voyez, que, etc. 
^ Le titre du chapitre a été ajouté dans la troisibme édition. 
^ Zacb., XIV. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 249 

Une circonstance mémorable de ces guerres est révé- 
lée au prophète : « Juda même combattra, dit-il * , contre 
« Jérusalem : » c'était à dire ' que Jérusalem devait 
(>tre trahie par ses enfants, et que parmi ses ennemis il 
se trouverait beaucoup de Juifs. 

Quelquefois il voit une longue suite de prospérités * : 
Juda est rempU de force * ; les royaumes qui Tout op- 
pressé sont bumihés ^ ; les voisms qui n'ont cessé de le 
tourmenter sont punis; quelques-uns sont convertis, et 
incorporés au peuple de Dieu. Le prophète voit ce peuple 
comblé des bienfaits divins, parmi lesquels il leur conte 
le triomphe aussi modeste que glorieux « du roi pauvre, 
« du roi pacifique, du roi sauveur, qui entre, monté sur 
« un âne, dans sa ville de Jérusalem ^ » 

Après avoir raconté les prospérités, il reprend dès 
l'origine toute la suite des maux^. Il voit tout d'un 
coup le feu dans le temple ; tout le pays ruiné avec la 
ville capitale; des meurtres, des violences; un roi qui 
les autorise. Dieu a pitié de son peuple abandonné : il 
s'en rend lui-même le pasteur; et sa protection le sou- 
tient. A la fin il s'allume des guerres civiles, et les af- 
faires vont en décadence. Le temps de ce changement 
est désigné par un caractère certain; et trois pasteurs, 
c'est-à-dire, selon le style ancien, trois princes* dé- 
gradés en un même mois , en marquent le commence- 
ment. Les paroles du prophète ^ sont précises : Toi rc- 

' Zach.,xiv, 14. 

^ Var. Édition de 1681 : Révélée au prophète; c'est que Jérusalem, etc. 

' Zach.,ix, X. — 4i(i.,x, 6. ~^lbid.,ll. — ^Id.,x, 1, 2, 3,4,5, 6, 
7, 8,9. — 7Id., XI. 

* Var. Au lieu de : Et trois pasteurs, c'est-à-dire, selon le style an- 
cien , trois princes, la première édition porte : Et trois princes, etc. 

^ Les paroles du prophète, etc., jusqu'à la fin de Valinca; addition 
nouvelle. 



250 DISCOURS 

tranché, dit-il * , trois pasteurs, c est-à-dire trois princes, 
en un seul mois , et mon cœur s'est resserré envers eux 
( envers mon peuple ) , parce qu^aussi ils ont varié envers 
moi, et ne sont pas demeurés fermes dans mes préceptes; 
et j'ai dit : Je ne serai plus votre pasteur; je ne vous gou- 
vernerai plus ( avec cette application particulière que 
vous aviez toujours éprouvée ) ; je vous abandonnerai 
à vous-mêmes, à votre malheureuse destinée, à Tesprit 
de division qui se mettra parmi vous, sans prendre do- 
rénavant aucun soin de détourner les maux qui vous 
menacent. Ainsi ce qui doit mourir ira à la mort; ce qui 
doit être retranché sera retranché , et chacun dévorera la 
chair de son prochain. Voilà quel devait être à la fin le 
sort des Juifs, justement abandonnés de Dieu; et voilà en 
termes précis le commencement de la décadence à la 
chute de ces trois princes. La suite nous fera voir que 
Taccomplissement de la prophétie n'a pas été moins 
manifeste. 

Au milieu de tant de malheurs , prédits si clairement 
par Zacharie, parait encore un plus grand malheur. Un 
peu après ces divisions , et dans les temps de la déca- 
dence , Dieu est acheté trente deniers par son peuple in- 
grat ; et le prophète voit tout , jusques au champ du po- 
tier ou du sculpteur auquel cet argent est employé*. De 
là suivent d'extrêmes désordres parmi les pasteurs du 
peuple; enfin ils sont aveuglés, et leur puissance est 
détruite'. 

Que dirai-je de la merveilleuse vision de Zacharie, 
qui voit le pasteur frappé et les brebis dispersées * ? Que 
dirai-je du regard que jette le peuple sur son Dieu qu'il a 
fcrcé, et des larmes que lui fait verser une mort plus 

* Zach., XI , 8. — ' Ihid., lî?, 13. — ^ Ibid., 15, 16, 17. — 4 Id., • 
XIII., 7. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. ,251 

lamentable que celle d'un fils unique * , et que celle de 
Josias? Zacharie a vu toutes ces choses; mais ce qu'il a 
vu de plus grande « c'est le Seigneur envoyé par le 
« Seigneur pour habiter dans Jérusalem , d'où il appelle 
a les Gentils pour les agréger à son peuple, et demeurer 
a au milieu d'eux*. » 

Aggée dit moins de choses; mais ce qu'il dit est sur- 
prenant. Pendant qu'on bâtit le second temple, et que 
les vieillards qui avaient vu le premier fondent en 
larmes en comparant la pauvreté de ce dernier édifice 
avec la magnificence de l'autre ' , le prophète , qui voit 
plus loin y publie la gloire du second temple, et le pré- 
fère au premier*. Il explique d'où viendra la gloire de 
cette nouvelle maison : c'est que le Désiré des Gentils 
arrivera : ce Messie promis depuis deux mille ans, et 
dès l'origine du monde, comme le sauveur des Gentils, 
paraîtra dans ce nouveau temple. La paix y sera établie ; 
tout l'univers ému rendra témoignage à la vue de son 
Rédempteur; il »'ya plus qu'un peu de /emps à l'attendre, 
et les temps destinés à cette attente sont dans leur der- 
nier période. 



CHAPITRE XP. 

La prophétie de Malacliie, ^ui est le dernier des prophètes; et Taché venicnl du 

second temple. 

Enfin le temple s'achève ; les victimes y sont immo- 
lées; mais les Juifs avares y offrent des hosties défec- 
tueuses. Malachie, qui les en reprend, est élevé à uïie 
plus haute considération; et, à l'occasion des offrandes. 

* Zach.,xii, 10. — Md., ii, 8, 9, 10, 11. — MKsd.,iii, 12. — ^Agg , 
II, 7, 8, 9, 10. 

^ l.c titre du chapitre est ajouté dans la troisième édition. 



262 DISCOURS 

immondes des Juifs, il voit Voffrande toujours pure 
et jamais souillée qui sera présentée àDtew, non plus 
seulement comme autrefois dans le temple àe Jérusa- 
lem, mais depuis le soleil levant jusqu'au coitchant ; non 
plus par les Juifs , mais par les Gentils, parmi lesquels il 
l)rédit que le nom de Dieu sera grand ^. 

Il voit aussi, comme Aggée, la gloire du second 
temple, et le Messie qui l'honore de sa présence : mais il 
voit en même temps que le Messie est le Dieu à qui ce 
temple est dédié. « J'envoie mon ange , dit le Seigneur* , 
a pour me préparer les voies ; et incontinent vous ver- 
<i rez arriver dans son saint temple le Seigneur que vous 
« cherchez, et l'Ange de l'alliance que vous désirez. » 

Un ange est un envoyé : mais voici un envoyé d'une 
dignité merveilleuse, un envoyé qui a un temple , un 
envoyé qui est Dieu , et qui entre danç le temple comme 
dans sa propre demeure; un envoyé désiré par tout le 
peuple, qui vient faire une nouvelle alliance, et qui est 
appelé, pour cette raison, l'Ange de l'alliance ou du 
testament. 

C'était donc dans le second temple que ce Dieu en- 
voyé de Dieu devait paraître : mais un autre envoyé 
précède, et lui prépare les voies. Là nous voyons le 
Messie précédé par son précurseur. Le caractère de ce 
précurseur est encore montré au prophète. Ce doit être 
un nouvel Élie, remarquable par sa sainteté, parFaus- 
térité de sa vie, par son autorité et par son a^le*. 

Ainsi le dernier prophète de l'ancien peuple marque 
le premier prophète qui devait venir après lui, c'est-à- 
dire cet Élie, précurseur du Seigneur qui devait pa- 
raître. Jusqu'à ce temps le peuple de Dieu n'avait point' 
à attendre de prophète ; la loi de Moïse lui devait suffire : 

' Mal., I, 11. — ' Id., 111, 1. — "^ Id., Ml, I: iv, ;S, 6. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 25:^ 

et c'est pourquoi TMialachie finit par ces mots* : « Souve 
« nez-vous de la loi que j'ai donnée sur le mont Horeb ù 
« Moïse, mon serviteur, pour tout Israël. Je vous en ver- 
ce rai le prophète Élie , qui unira les cœurs des pères avec 
a le cœur des enfants , » qui montrera à ceux-ci ce qu'ont 
entendu les autres. 

A cette loi de Moïse, Dieu avait joint les prophètes 
qui avaient parlé en conformité, et Thistoire du peuplé 
de Dieu faite par les mêmes prophètes , dans laquelle 
étaient confirmées par des expériences sensibles *les pro- 
messes et les menaces de la loi. Tout était soigneuse- 
ment écrit, tout était digéré par Tordre des temps; et 
voilà ce que Dieu laissa pour Tinstruction de son peuple, 
quand il fit cesser les prophéties. 



CHAPITRE X^^ 

Les temps du second temple : fruits des châtiments et des propliéties précédentes 

cessation de Tidolâtrie et des faux prophètes. 

De telles instructions firent un grand changement 
dans les mœurs des Israélites. Ils n'avaient plus besoin 
ni d'apparition, ni de prédiction manifeste , ni de ces 
prodiges inouïs que Dieu faisait si souvent pour leur sa- 
lut. Les témoignages qu'ils avaient reçus leur suffi- 
saient; et leur incrédulité, non-seulement convaincue 
par l'événement, mais encore si souvent punie, les avait 
enfin rendus dociles. 

C'est pourquoi, depuis ce temps, on ne les voit plus 
retourner à l'idolâtrie, à laquelle ils étaient si étrange- 

' Mal., IV, ô, 5, 6. 
' Var. Édition de 1681 : Visibles. 

^ Dans la première édition, le titre du chapitre porte seulement : Les 
temps du second temple. 



254 DISCOURS 

ment portés. Ils s'étaient trop mal trouvés d'avoir i^- 
jeté le Dieu de leurs pères. Ils se souvenaient toujours de 
Nabuchodonosor^ et de leur ruine si souvent prédite 
dans toutes ses circonstances^ et toutefois plus tôt arri- 
vée qu'elle n'avait été crue. Ils n'étaient pas moins en 
admiration de leur rétablissement, fait, contre toute 
apparence , dans le temps et par celui qui leur avait été 
marqué. Jamais ils ne voyaient le second temple sans 
se souvenir pourquoi le premier avait été renversé, et 
comment celui-ci avait été rétabli : ainsi ils se confir- 
maient dans la foi de leurs Écritures, auxquelles tout 
leur État rendait témoignage. 

On ne vit plus parmi eux de faux prophètes. Ils s'é- 
taient défaits tout ensemble de la pente qu'ils avaient à 
les croire, et de celle qu'ils avaient à l'idolâtrie. Zacha- 
rie avait prédit par un même oracle que ces deux choses 
leur arriveraient*. En voici les propres paroles : « En 
a ces jours, dit le Seigneur Dieu des armées, je détrui- 
« rai le nom des idoles dans toute la terre sainte; il ne 
« s'en parlera plus : il n'y paraîtra non plus de faux 
prophètes , ni d'esprit impur pour les inspirer. Et si 
a quelqu'un se mêle deprophétiser par son propre esprit, 
« son père et sa mère lui diront : Vous mourrez demain , . 
« parce que vous avez menti au nom du Seigneur. » On 
peut voir, dans le texte même, le reste, qui n'est pas 
moins fort. Cette prophétie eut un manifeste accomplis- 
sement. Les faux prophètes cessèrent sous le second 
temple : le peuple , rebuté de leurs tromperies , n'était 
plus en état de les écouter. Les vrais prophètes de Dieu 
étaient lus et relus sans cesse : il nt; leur fallait point de 

' Zach., XIII, 2, 3, 4, 5, 6. 

^ ... leur arriveraient. En voici, etc. <, jusqu'à Cette prophétie , etc.; 
addition nouvelle. Dans les éditions antérieurs à celle de 18(9, on 0/ ; 
leur arriveraient. Sa prophétie, etc. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 255 

commentaire; et les choses qui arrivaient tous les jours, 
en exécution de leurs prophéties , en étaient de trop 
fidèles intet^prètes. 



CHAPITRE XHI*. 

La longue paix dont ils jouissent , par qui prédite. > 

En effet, tous leurs prophètes leur avaient promis une 
paix profonde. On lit encore avec joie la belle peinture 
que font Isaïe etÉzéchiel* des bienheureux temps qui 
devaient suivre la captivité de Babylone. Toutes les 
ruines sont réparées, les villes et les bourgades sont 
magnifiquement rebâties, le peuple est innombrable, 
les ennemis sont à bas, l'abondance est dans les viUes et 
dans là campagne ; on y voit la joie , le repos, et enfin 
tous les fruits d'une longue paix. Dieu promet de tenir 
son peuple dans une durable et parfaite tranquillité*. 
Us en jouirent sous les rois de Perse. Tant que cet em- 
pire se soutint, les favorables décrets de Cyrus, qui en 
était le fondateur, assurèrent le repos des Juifs. Quoi- 
qu'ils, aient été menacés de leur dernière ruine sous As- 
suérus, quel qu'il soit. Dieu, fléchi par leurs larmes, 
changea tout à coup le cœur du roi, et tira une ven- 
geance éclatante d'Aman, leur ennemi *. Hors de cette 
conjoncture, qui passa si vite, ils furent toujours sans 
crainte. Instruits par leurs prophètes à obéir aux rois à 
qui Dieu les avait soumis '^, leur fidélité fut inviolable. 
Aussi furent-ils toujours doucement traités.. A la faveur 

' Le titre du chapitre est ajouté dans la troisième édition, 
"^ Is., xu, 11) 12, 13;xLiii, 18, i9;xLix, 18, 19, 20, 21 ; ui, 1, 2, 7; 
Liv, LV, etc.; LX, 15, 16, etc.; Ezech., xxxvi, xxxviii, il, 12, 13, 14. — 
3 Jer., xlVi, 27. — ^ Rsth., iv, v, vu, vin, ix. — ^ Je»r., xxvii, 12, 17 ; 
.XL, 9;Bar.,i, 11, 12. 



250 DISCOURS 

d'un tribut assez léger qu'ils payaient à leurs souve- 
rains, qui étaient plutôt leurs protecteurs que leurs 
maîtres, ils vivaient selon leurs propres lois : la puis- 
sance sacerdotale fut conservée en son entier ; les pon- 
tifes conduisaient le peuple ; le conseil public , établi 
premièrement par Moïse, avait toute son autorité; et ils 
exerçaient entre eux la puissance de vie et de mort , sans 
que personne se mêlât de leur conduite. Les rois l'ordon- 
naient ainsi*. La ruine de Tempire des Perses ne chan- 
gea point leurs affaires . Alexandre respecta leur temple, 
admira leurs prophéties, et augmenta leurs privilèges*. 
Us eurent un peu à souffrir sous ses premiers successeurs. 
Ptolomée,.fils de Lagus, surprit Jérusalem , et en em- 
mena en Egypte cent mille captifs ' ; mais il cessa bien- * 
tôt de les haïr \ Pour mieux dire , il ne les haït jamais : 
il ne voulait que les ôter aux rois de Syrie, ses ennemis. 
En effet, il ne les eut pas plutôt soumis, qu'il les fit ci- 
toyens d'Alexandrie, capitale de son royaume, ou plu- 
tôt il leur confirma le droit qu'Alexandre, fondateur de 
cette ville, leur y avait déjà donné; et, ne trouvant 
rien dans tout son État de plus fidèle que les Juifs, il en 
remplit ses armées, et leur confia ses places les. plus 
importantes. Si lesLagides les considérèrent, ils furent 
encore mieux traités des Séleucides, sous l'empire des- 
quels ils vivaient. Séleucus Nicanor, chef de cette famille, 
les établit dans Antioche * ; et Antiochus le Dieu , son 
petit-fils, les ayant fait recevoir dans toutes les villes de 
l'Asie Mineure, nous les avons vus se répandre dans 
toute la Grèce, y vivre selon leur loi, et y jouir des 

• I Esdr., VII, 25, 26. — * Joseph., Ant., lib. xi, c. 8 ; et lib. ii, cont. 
Apion., n. 4. — ^ Id., Ant,, lib. xir, c. 1,2; et lib. ii, cont. Apibn. 
^ Var. Édition de 1681 : De les haïr. Lui-même les fit citoyens, eU\ 
^ Joseph., Ant., lib. xii, c. 3 et lib. ii, cont. Apion. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 267 

mêmes droits que les autres citoyens, comme ils fai- 
saient dans Alexandrie et dans Antioche. Cependant 
leur loi est tournée en grec par les soins de Ptolomée 
Philadelphe, roi d'Egypte*. La religion judaïque est 
connue parmi les Gentils; le temple de Jérusalem est 
enrichi par les dons des rois et des peuples; les Juifs vi- 
vent en paix et en liberté sous la puissance des rois de 
Syrie , et ils n'avaient guère goûté une telle tranquillité 
sous leurs propres rois. 



CHAPITRE XIV*. 

Interruption et rétabUssement de là paix : division dans le peuple saint : 
persécution d'Antiochus : tout cela prédit. 

EUe semblait devoir être éternelle > s'ils ne Teussent 
eux-mêmes troublée par leurs dissensions. Il y avait trois 
cents ans qu'ilsjouissaient de ce repos tantpréditpar leurs 
prophètes, quand Tambition et les jalousies qui se mirent 
parmi eux les pensèrent perdre. Quelques-uns des plus 
puissants trahirent leur peuple pour flatter les rois ; ils 
voulurent se rendre illustres à la manière des Grecs , et 
préférèrent une vaine pompe à la gloire solide que leur 
acquérait parmi leurs citoyens Tobservance des lois de 
leurs ancêtres. Us célébrèrent des jeux comme les Gen- 
tils*. Cette nouveauté éblouit les yeux du peuple, et Ti- 
dol&trie, revêtue de cette magnificence, parut belle à 
beaucoup de Juifs. A ces changements se mêlèrent les 
disputes pour le souverain sacerdoce, qui était la dignité 
principale de la nation. Les ambitieux s'attachaient aux 
rois de Syrie pour y parvenir, et cette dignité sacrée 
fut le prix de la flatterie de ces courtisans. Les jalousies 

' Joseph., Prsef. Ant. , et lib. xii, c. 2 ; et lib. ii, cont. Apion. 

' Le titre du chapitre est ajouté dans la troisième édition. 

' 1 Macb., I, lî, 13, etc.; 11 Mach., m, iv, l, etc.; 14, 15, 16, etc. 

BOfiS. — BIST. UNIV. 17 



358 DISCOURS 

et les divisions des particuliers ne tardèrent pas à causer, 
selon la coutume , de grands malheurs à tout le peuple ^ 
et à la ville sainte. Alors arriva ce que nous avons re- 
marqué qu'avait prédit Zacharie* : Juda même combattit 
contre Jérusalem, et cette ville fut trahie par ses citoyens. 
AntiochusTIUustre, roi de Syrie, conçut le dessein de 
perdre ce peuple divisé, pour profiter de ses richesses. Ce 
prince parut alors avec tous les caractères que Daniel avait 
marqués* : ambitieux, avare, artificieux, cruel, inso- 
lent, impie, insensé ; enflé de ses victoires, et puis irrité 
de ses pertes*. Il entre dans Jérusalem, en état de tout 
entreprendre : les factions des Juifs , et non pas ses 
propres forces, Tenhardissaient ; et Daniel Tavait ainsi 
prévu*. Il exerce des cruautés inouïes : son orgueil 
l'emporte aux derniers excès, et il vomit des blasphèmes 
contre le Très-Haut , comme l'avait prédit le même pro- 
phète*. En exécution de ces prophéties, et à cause des 
péchés du peuple , la force lui est donnée contre le sacri- 
fice perpétuer. Il profane le temple de Dieu, que les 
rois ses ancêtres avaient révéré : il le pille, et répare, 
par les richesses qu'il y trouve , les ruines de son trésor 
épuisé. Sous prétexte de rendre conformes les mœurs 
de ses sujets, et en effet pour assouvir son avarice en 
pillant toute la Judée, il ordonne aux Juifs d'adorer 
les mêmes dieux que les Grecs : surtout il veut qu'on 
adore Jupiter Olympien , dont il place l'idole dans le 
temple même*; et, plus impie que Nabuchodonosor, il 
entreprend de détruire les fêtes , la loi de Moïse , les sa- 
crifices, la religion , et tout le peuple. Mais les succès de 

' Var. Édition de 1681 : A tout le peuple. Antiochus, etc. 

» Zach., XIV, 14. Voy. ci-dessus, ch. x. — ^ Dan., vu, 24, 25; viii, 9, 
10, 11,12, 23, 24, 25. — ^ Polyb., lib. XXVI et xxxi in excerp., et apud 
Atb., lib. X. — ^Dan., viii, 24. — ^ Id., vu, 8, 1 1, 25 ; viii, 25. — ^ Id., 
viii, 11, 12, 13, 14. —* I Mach.,i, 43, 46, 57; II Mach., Vf, 1, 2. 



SUR L'HISTOIBE UNIVERSELLE. 259 

ce prince avaient leurs bornes marquées par les prophé- 
ties. Hathatias s'oppose à ses violences, et réunit les 
gens de bien. Judas Machabée, son fils, avec une 
poignée de gens, fait des exploits inouïs, et purifie le 
temple de Dieu trois am et demi après sa profanation, 
comme avait prédit Daniel*. Il poursuit les Iduméens, 
et tous les autres Gentils qui se joignaient à Antio- 
chus'; et, leur ayant pris leurs meilleures places, il re- 
vient victorieux et humble, tel que Tavait vu Isaïe*, 
chantant les louanges de Dieu, qui avait livré en ses 
mains les ennemis de son peuple, et encore tout rouge 
de leur sang. Il continue ses victoires, malgré les ar- 
mées prodigieuses des capitaines d'Antiochus. Daniel 
n'avait donné que six ans ^ à ce prince impie pour tour- 
menter le peuple de Dieu ; et voilà qu'au terme préfix 
il apprend à Ecbatane les faits héroïques de Judas ^ 
Il tombe dans une profonde mélancolie, et meurt, 
conmie avait prédit le saint prophète , misérable , nuUs 
-non de main d'homme ' , après avoir reconnu, mais trop 
tard , la puissance du Dieu d'Israël. 

Je n'ai plus besoin de vous raconter de quelle sorte 
ses successeurs poursuivirent la guerre contre la Judée, 
ni la mort de Judas, son libérateur, ni les victoires de 
ses deux frères Jonathas et Simon, successivement sou- 
verains pontifes , dont la valeur rétablit la gloire an- 
cienne du peuple de Dieu. Ces trois grands hommes 
virent les rois de Syrie et tous les peuples voisins con- 
jurés contre eux; et ce qui était de plus déplorable, ils 
virent à diverses fois ceux de Juda même armés contre 
leur patrie et contre Jérusalem : chose inouïe jusqu'a- 

» Dan., VII, 25; xii, 7, il; Jos., Ant,lil). xn,c. li,al. 6. — * Jos., 
€leBelloJud.,Prol. «tlib. i, cap. i. — ^Is., LXiii;IMach., iv, 15; v, 3, 
^6, 28, 36, 64. — ^ Dan., vui, 14. — ^ IMach., vi ; Il Mach., ix. — *Dan., 



"VMi «i: 



260 DISCOURS 

lors^ mais^ comme on a dit ^ expressément marquée 
par les prophètes '. Au milieu de tant de maux^ la con- 
iiance qu'ils eurent en Dieu les rendit intrépides et in- 
vincibles. Le peuple fut toujours heureux sous leur 
conduite; et enfin^ du temps de Simon ^ afiranchidu 
joug des Gentils^ il se soumit à lui et à ses enjhnts, du 
consentement des rois de Syrie. 

Mais Tacte par lequel le peuple de Dieu transporte à 
Simon toute la puissance publique , et lui accorde les 
droits royaux ; est remarquable. Le décret porte qu*ti 
m jouira lui et sa postérité , jusquà ce qu*il vienne un 
fidèle et véritable prophète '. 

Le peuple 3 accoutumé dès son origine à un gouver- 
nement divin , et sachant que ^ depuis le temps que Da- 
vid avait été mis sur le trône par ordre de Dieu , la 
souveraine puissance appartenait à sa maison^ à qui 
elle devait être à la fin rendue au temps du Messie '', 
quoique d'-une manière plus mystérieuse et plus hante 
qu'on ne l'attendait, mit expressément cette restriction au 
pouvoir qu'il donna à ses pontifes, et continua de vivre 
sous eux dans l'espérance de ce Christ tant de fois promis. 

C'est ainsi que ce royaume absolument libre usa de 
son droit, et pourvut à son gouvernement. La postérité 
de Jacob ^ par la tribu de Juda et par les restes qui se 
rangèrent sous ses étendards, se conserva en corps d'É- 
tat, et jouit indépendamment et paisiblement de la 
terre qui lui avait été assignée. 

* La religion judaïque eut un grand éclat, et reçut 

' Var. Édition d« 1681 : Mais expressément marquée, etc. 

* Zach., XIV, l4;IMach., i, 12; ix, xi, 20, 21, 22; xvi; IIMach.,iv, 
22 et seq. — * I Mach., xiv, 41. 

•* Var. Édition de 1681 : Da Messie, mit expressément, etc. 

^ Tout cet alinéa e$t une addition nouvelle. Il commette ainsi dans Us 
éditions antérieures à 1819 : En vertu du décret du peuple, dont nous 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 261 

de nouvelles marques de la protection divine. Jérusa- 
lem , assiégée et réduite à l'extrémité par Antiochus 
Sidètes , roi de Syrie , fut délivrée de ce siège d'une 
manière admirable. Ce prince fut touché d'abord de 
voir un peuple affamé plus occupé de sa religion 
que de son malheur^ et leur accorda une trêve de sept 
jours en faveur de la semaine sacrée de la fête des Ta- 
bernacles *. Loin d'inquiéter les assiégés durant ce 
saint temps , il leur envoyait avec une magnificence 
royale des yictimes pour les immoler dans leur temple, 
sans se mettre en peine que c'était en même temps leur 
fourpir des vivres dans leur extrême besoin. Selon la 
docte remarque des chronologistes *, les Juifs venaient 
alors de célébrer l'année sabbatique ou de repos , c'est- 
à-dire la septième année, où, comme parle Moïse*, la 
terre qu'on ne semait point devait se reposer de son 
travail ordinaire. Tout manquait dans la Judée, et le 
roi de Syrie pouvait, d'un seul coup, perdre tout un 
peuple qu'on lui faisait regarder ccHnme toujours en- 
nemi et toujours rebelle. Dieu , pour garantir ses en- 
fants d^une perte si inévitable, n'envoya pas, coïnme au- 
trefois, ses anges exterminateurs; mais ce qui n'est pas 
moins merveilleux, quoique d'une autre manière, il 
toucha le cœur du roi, qui, admirant la piété des Israé- 
lites, que nul péril n'avait détournés des observances 
les plus inconmiodes de leur religion , leur accorda la 
vie et la paix. Les prophètes avaient prédit que ce ne 
serait plus par des prodiges semblables à ceux des 
temps passés que Dieu sauverait son peuple , mais par 

venons de parler, Jean Hircan , ûls de Simon , succéda a sou père. Sous 
lui, etc. 

' Joseph., Antiq., lib. xiii, cap. 16, al. 8 ; Plut, Apopht. Reg. et Im- 
per. Diod., lib. XXXIV ; in excerptis Photii, Biblioth., p. 1150. — * An- 
nal., tom. II, ad an. 3870. — ' Exod., xxin, 10, Il ; Lovit, xxv, 4. 



262 DISCOURS 

Isk conduite d'une providence plus douce ^ qui toutefois 
ne laisserait pas d'ôtre également efficace^ et ^ à la lon- 
gue , aussi sensible. Par un effet de cette conduite , Jean 
Hircan^ dont la valeur s'était signalée dans les armées 
d'Antiochus^ après la mort de ce prince reprit Tempire 
de son pays. 

Sous lui les Juifs s'agrandissent par des conquêtes 
considérables. Ils soumettent Samarie ^ (Ézéchiel et Je- 
rémie Tavaient prédit) ; ils domptent les Iduméens, les 
Philistins et les Ammonites^ leurs perpétuels ennemis* ; 
et ces peuples embrassent leur religion (Zacharie Ta- 
vait marqué'). Enfin ^ malgré la haine et la jalousie des 
peuples qui les environnent^ sous l'autorité de leurs 
pontifes ; qui deviennent enfin leurs rois^ ils fondent le 
nouveau royaume des Asmonéens ou des Machabées , 
plus étendu que jamais^ si on excepte les temps de Da- 
vid et de Salomon. 

Voilà en quelle manière le peuple de Dieu subsista 
toujours parmi tant de changements; et ce peuple, 
tantôt châtié , et tantôt consolé dans ses disgr&ces , per 
les différents traitements qu'il reçoit selon ses mérites, 
rend un témoignage public à la Providence qui régit le 
monde. 



CHAPITRE XV*. 

Attente du Messie ; sur quoi fondée : prëparatSoit à tKNi règne , 
et à la GODversion des Gentils. 

Mais en quelque état qu'il fût, il vivait toujours en 
attente des temps du Messie, où il espérait' de" nouvelles 

' Ezech., XVI, 53, 55, 61 ; Jer., xxxi, 5 ; I Mach., x, 30. — * Josepb., 
Ant., lib. xHi, c. 8, 17, 18, al. 4, 9, 10. — ' Zach., ix, 1, 2 etseq. 
4 Le titre du chapitre fCestpas dans la première édition, 
^ Var. Édition de 1681 ; il attendait. 



SUR LHISTOIRE UNIVERSELLE. 263 

gr&ces plus grandes que toutes celles qu'il avait re- 
çues; et il n'y a personne qui ne voie que eette foi du 
Messie et de ses merveilles^ qui dure encore aujour- 
d'hui parmi les Juifs , leur est venue de leurs patriar- 
ches et de leurs prophètes dès l'origine de leur nation ^ 
Car dans cette longue suite d'années^ où eux-mêmes re- 
connaissaient que ^ par un conseil de la Providence^ il 
ue s'élevait plus parmi eux aucun prophète^ et que 
Dieu ne leur faisait point de nouvelles prédictions ni de 
nouvelles promesses^ cette foi du Messie qui devait ve- 
nir était plus vive que jamais. Elle se trouva si bien 
établie quand le second temple fut bâti , qu'il n'a plus 
fallu de prophète pour y confirmer le peuple. Ils vi- 
vaient sous la foi des anciennes projdiéties, qu'ils avaient 
vues s'accomplir si précisément à leurs yeux en tant de 
chefs : le reste , depuis ce temps ^ ne leur a jamais paru 
douteux; et ils n'avaient point de peine à croire que 
Dieu^ si fidèle en tout^ n'accomplit encore en son temps 
ce qui regardait le Messie , c'est-à-dire la principale de 
ses promesses^ et le fondement de toutes les autres. 

En effet, toute leur histoire, tout ce qui leur arrivait 
de jour en jour, n'était qu'un perpétuel développement 
des oracles que le Saint-Esprit leur avait laissés. Si, ré- 
tablis dans leur terre après la captivité, ils jouirent du- 
rant trois cents ans d'une paix profonde; si leur temple 
fut révéré, et leur religion honorée dans tout l'Orient; 
si enfin leur paix fut troublée par leurs dissensions; si 
ce superbe roi de Syrie fit des efforts inouïs pour les dé- 
truire; s'il prévalut quelque temps; si un peu après il 
fut puni; si la religion judaïque et tout le peuple de 
Dieu fut relevé avec un éclat plus merveilleux que ja* 
mais, et le royaume de Juda accru sur la fin des temps 

' Joseph., lib. i, cont. Apion. 



264 DISCOURS 

par de nouvelles conquêtes : on a vu ^ que tout cela se 
trouvait écrit dans leurs prophètes. Oui^ tout y était 
marqué^ jusqu'au temps que devaient durer les persé- 
cutions^ jusqu'aux lieux où se donnèrent les combats^ 
jusqu'aux terres qui devaient être conquises. 

Je vous ai rapporté en gros quelque chose de ces pro- 
phéties : le détail serait la matière d'un plus long dis- 
cours; mais vous envoyez assez pour demeurer con- 
vaincu de ces fameuses prédictions qui font le fonde- 
ment de notre croyance : plus on les approfondît, plus 
on y trouve de vérité; et les prophéties* du peuple 
de Dieu ont eu durant tous ces temps un accomplisse- 
ment si manifeste, que depuis, quand les païens mêmes, 
quand un Porphyre, quand un Julien l'Apostat', en- 
nemis d'ailleurs des Écritures, ont voulu donner des 
exemples de prédictions prophétiques , ils les ont été 
chercher parmi les Juifs. 

Et je puis même vous dire avec vérité, que si durant 
cinq cents ans le peuple de Dieu fut sans prophète , tout 
l'état de ces temps était prophétique : l'œuvre de Dieu 
s'acheminait, et les voies se préparaient insensiblement 
à l'entier accomplissement des anciens oracles. 

Le retour de la captivité de Babylone n'était qu'une 
ombre de la liberté, et plus grande et plus nécessaire, 
que le Messie devait apporter aux hommes captifs du 
péché. Le peuple, dispersé en divers endroits dans la 



' Var. ÉdUion de 1681 : Vous avez vu, Monseigneur, que tout, aie. 

' Var. ligne 7 , long discours; mais... les prophéties, etc. ÈdUion 
de 1681 ; long discours. Je ne veux donner ici qu'une première teinture 
de ces vérités importantes, qu'on reconnaît d'autant plus qu'on entre 
plus avant dans le particulier. Je remarqu^rai seulement ici que les pro* 
phéties, etc. "* 

^Porph. deAbstin.,lib. iv, § 13;ld., Porph.ct Jul., apudCyril.,lib. v 
et VI, in Julian. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 265 

haute Asie^ dans l'Asie Mineure^ dans TÉgypte, dans la 
Grèce même, commençait à faire éclater parmi les Gen- 
tils le nom et la gloire du Dieu d'Israël. Les Écritures^ 
qui devaient un jour être la lumière du monde ^ furent 
mises dans la langue la plus connue de l'univers : leur 
antiquité est reconnue. Pendant que le temple est ré- 
véré^ et les Écritures répandues parmi les Gentils^ Dieu 
donne quelque idée de leur conversion future^ et en 
jette de loin* les fondements. 

Ce qui se passait même parmi les Grecs était une es- 
pèce de préparation à la connaissance de la vérité. Leurs 
philosophes connurent que le monde était régi par un 
Dieu bien différent de ceux que le vulgaire adorait^ et 
qu'ils servaient eux-mêmes avec le vulgaire. Les his- 
toires grecques font foi que cette belle philosophie, ve- 
nait d'Orient^ et des endroits où les Juifs avaient été 
dispersés : mais, de quelque endroit qu'elle soit venue, 
une vérité si importante répandue parmi les Gentils, 
quoique combattue, quoique mal suivie, même par 
ceux qui l'enseignaient, commençait à réveiller le genre 
humain, et fournissait par avance des preuves cer- 
taines à ceux qui devaient un jour le tirer de son igno- 
rance. 



CHAPITRE XVP. 

Prodigieux aveuglement de l'idolâtrie avant la venue du Messie. 

Comme toutefois la conversion de la gentilité était 
une œuvre réservée an Messie, et le propre caractère de 
sa venue. Terreur et l'impiété prévalaient partout. Les 
nations les plus éclakées et les plus sages , les Chai- 
déens, les Égyptiens, les Phéniciens, les Grecs, les Ro- 

* Le titre du chai^tre est ajouté dans la troisième édition. 



366 DISCOURS 

mains ^ étaient les plus ignorants et les plus aveugles 
sur la religion : tant il est vrai qu'il y faut être élevé 
par une grâce particulière^ et par une sagesse plus 
qu'humaine. Qui oserait raconter les cérémonies des 
dieux immortels^ et leurs mystères impurs? Leurs 
amours^ leurs cruautés^ leurs jalousies, et tous leurs 
autres excès, étaient le sujet de leurs fêtes, de leurs 
sacrifices, des hymnes qu'on leur chantait, et des pein- 
tures que l!on consacrait dans leurs temples. Ainsi le 
crime était adoré , et reconnu nécessaire au culte des 
dieux. Le plus grave des philosophes défend de boire 
avec .excès, si ce n'était dans les fêtes de Bacdius et i 
l'honneur de ce dieu ^ Un autre, après avoir sévère- 
ment blâmé toutes les images malhonnêtes, en excepte 
celles des dieux, qui voulaient être honorés par ces in- 
famies *. On ne peut lire sans étonnement les honneurs 
qu'il fallait rendre à Vénus, et les prostitutions qui 
étaient établies pour Tadorer '. La Grèce, toute polie et 
toute sage qu'elle était, avait reçu ces mystères abomi- 
nables. Dans les affaires pressantes, les particuliers et 
les républiques vouaient à Vénus des courtisanes * ; et 
la Grèce ne rougissait pas d'attribuer son salut aux 
prières qu'elles faisaient à leur déesse. Après la défeûte 
de Xerxès et de ses formidables armées, on mit dans le 
temple un tableau où étaient représentés leurs vœux et 
leurs processions, avec cette inscription deSimonide, 
poète fameux : « Celles-ci ont prié la déesse Vénus, qui^ 
c< pour l'amour d'elles, a sauvé la Grèce. » 

S'il fallait adorer l'amour, ce devait être du moins 
Famour honnête : mais il n'en était pas ainsi. Solon 
( qui le pourrait croire, et qui attendrait d'un si grand 

' Plat, de Leg., lib. vi. — * Arist., Polit., lib. vu, cap. 17. — *Bb- 
luch., VI, 10, 42, 43 ; Herod., lib. i, c. 199 ; Strab., lib. viii. — 4 Athen., 
I. xm. 



SUR LHISTOIRB UNIVERSELLE, 267 

nom une si grande infamie? ) ^ Solon^ dis-je, établit à 
Athènes le temple de Vénus la prostituée S ou de l'A- 
mour impudique. Toute la Grèce était pleine de temples 
consao^s à ce dieu^ et l'Amour conjugal n'en avait pas 
un dans tout le pays. 

Cependant ils détestaient Tadultère^ dans les hommes 
et dnns les femmes : la société conjugale était sacrée 
parmi eux. Ikds quand ils s'appliquaient à la religion^ 
ils paraissaient comme possédés par tm esprit étranger^ 
et leur lumière naturelle les abandonnait. 

La gravité romaine n'a pas traité la religion plus sé- 
rieusement » puisqu'elle consacrait à Thonneur des dieux 
les impuretés du théâtre et les sanglants spectacles des 
gladiateurs^ c'est-àrdire tout ce qu'on pouvait imaginer 
de plus corrompu et de plus barbare. 

Hais je ne sais si les folies ridicules qu'on mêlait dans 
la religion n'étaient pas encore plus pernicieuses^ puis^ 
qu'elles lui attiraient tant de mépris. Pouvait-on garder 
le respect qui est dû aux choses divines^ au milieu des 
impertinences que contaient les fables, dont la représen- 
tation ou le souvenir faisaient une si grande partie du 
culte divin? Tout le service pubUc n'était qu'une conti- 
nuelle [MTofanation^ ou plutôt une dérision du nom de 
Dieu; et il fallait bien qu'il y eût quelque puissance en- 
nemie de ce nom sacrée qui^ ayant entrepris de le ravi- 
lir^ pouss&t les hommes à l'employer dans des choses si 
méprisables^ et même à le prodiguer à des sujets si in- 
dignes. 

Il est vrai que les philosophes avaient à la fin re- 
connu qu'il y avait un autre Dieu que ceux que le vul- 
gaire adorait : mais ils n'osaient l'avouer. Au contraire^ 
Socrate donnait pour maxime qu'il fallait que chacun 

^ Athcn., 1. xiii. 



268 DISCOURS 

suivit la religion de son pays \ Platon^ son disciple > 
qui voyait la Grèce et tous les pays du monde rempli$ 
d'un culte insensé et scandaleux^ ne laisse pas de poser 
comme un fondement de sa républic[ue'; <& qu'il ne &at 
« jamais rien changer dans la religion qu'on trouve éta-' 
« blie, et que c'est avoir perdu le sens que d'y penser. » 
DesphUosophes si graves^ et qui ont ditde si belles choses 
sur la nature divine, n'ont osé s'opposer à l'erreur publi- 
que , et ont désespéré de la pouvoir vaincre. Quand So- 
crate fut accusé de nier les dieux que le public adorait, 
il s'en défendit comme d'un crime '; et Platon, en par- 
lant du Dieu qui avait formé l'univers, dit qu'il est dif- 
ficile de le trouver, et qu'il est défendu de le déclarer 
au peuple ^« 11 proteste de n'en parler jamais qu'en 
énigme, d6 peur d'exposer une si grande vérité à la 
moquerie. 

Dans quel abime était le genre humain , qui nç pou- 
vait supporter la moindre idée du vrai Dieu? Athènes, 
la plus polie et la plus savante de toutes les villes grec- 
ques , prenait pour athées ceux qui parlaient des choses 
intellectuelles ^ ; et c'est une des raisons qui avaient fait 
condamner Socrate. Si quelques philosophes osaient en- 
seigner que les statues n'étaient pas des dieux comme 
l'entendait le vulgaire, ils se voyaient contraints de s'en 
dédire; encore après cela étaient-ils bannis comme des 
impies, par sentence de l'Aréopage *. Toute la terre était 
possédée de la même erreur : la vérité n'y osait paraî- 
tre. Le Dieu "^ créateur du monde n'avait de temple ni de 
culte qu'en Jérusalem. Quand les Gentils y envoyaient 
leurs offrandes, ils ne faisaient autre honneur au Dieu 

• Xenoph., Memop., lib. i. — * Plat., de Leg., lib. v. — ^ Apol. Socr., 
apud Plat, et Xenoph. — 4 Ep. ii ad Dionys. - ^ Diog. Laert., lib. ii ; 
Socr., III. Plat. — Diog, Laert., lib., ii; Stilp. 

7 Var. Édilion de 1681 : Ce grand Dieu créateur, etc. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 269 

d'Israël que de le joindre aux autres dieux. La seule Ju- 
dée connaissait sa sainte et sévère jalousie y et savait que 
partager la religion entre lui et les autres dieux était la 
détruire. 



CHAPITRE XVU». 

Corniptkms et superstitions parmi les Jaifs : fausses doctrines 

des Ptiarisiens» 

Cependant, à la fin des temps, les Juifs mêmes qui -le 
connaissaient, et qui étaient les dépositaires de la reli- 
gion, commencèrent (tant les hommes vont toujours af- 
faiblissant la vérité), non point à oublier le Dieu de 
leurs pères, mais à mêler dans la religion des supersti- 
tions indignes de lui. Sous le règne des Asmonéens, et 
dès le temps de Jonathas , la secte des Pharisiens com- 
mença parmi les Juifs'. Ils s'acquirent d'abord un grand 
crédit par la pureté de leur doctrine , et par Fobser- 
vance exacte de la loi : joint que leur conduite était 
douce, quoique régulière , et qu'ils vivaient entre eux 
en grande union. Les récompenses et les châtiments de 
la vie future, qu'ils soutenaient avec zèle , leur attiraient 
beaucoup d'honneur '. A la fin, l'ambition se mit parmi 
eux. Ils voulurent gouverner , et en effet ils se donnè- 
rent un pouvoir absolu sur le peuple : ils se rendirent 
les arbitres de la doctrine et de la religion, qu'ils tour- 
nèrent insensiblement à des pratiques superstitieuses , 
utiles à leur intérêt et à la domination qu'ils voulaient 
établir sut les consciences ; et le vrai esprit de la loi était 
prêt à se perdre. 

' Le titre du chapitre est ajouté dans la troisième édition. 

* Joseph., Antiq., lib. XIII, cap. 9, al. 5. — ^ Ibid.,cap. 18, al. 10; Id., 
de Belle Jud., lib. ii, c. 7, al. 8. 



270 DISCOURS 

A ces maux se joignit un plus grand mal , l'orgueil 
et la présomption ; mais une présomption qui allait & 
s'attribuer à soi-même le don de Dieu. Les Juifs ^ accou- 
tumés à ses bienfaits^ et éclairés depuis tant de sièdes 
de sa connaissance , oublièrent que sa bonté seule les 
avait séparés des autres peuples^ et regardèrent sa 
gr^ comme une dette. Race élue et toujours bénie de- 
puis deux mille ans, ils se jugèrent les seuls dignes de 
connaître Dieu, et se crurent d'une autre espèce que les 
autres hommes qu'ils voyaient privés de sa connaissance . 
Sur ce fondement, ils regardèrent les Gentils avec un 
insupportable dédain. Être sorti d'Abraham selon la 
chair^ leur paraissait une distinction qui les mettait 
naturellement au-dessus de tous les autres; et, enflés 
d'une si belle origine. Us se croyaient saints par nature, 
et non par gr&ce : erreur qui dure encore parmi eux. 
Ce furent les Pharisiens qui, cherchant à se glorifier de 
leurs lumières, et de l'exacte observance des cérémonies 
de la loi, introduisirent cette opinion vers la fin des temps . 
Comme ils ne songeaient qu'à se distinguer des autres 
hommes, ils multiplièrent sans bornes les pratiques ex- 
térieures , et débitèrent toutes leurs pensées , quelque 
contraires qu'elles fussent à la loi de Dieu, comme des 
traditions authentiques. 



CHAPITRE XVIII \ 

Suite des oorraptions parmi les Juifs : signal de leur éécidence , 
selon que Zacharie l'avait prédit 

Encore que ces sentiments n'eussent point passé par 
décret public en dogme de la Synagogue, ils se cou- 
laient insensiblement parmi le peuple , qui devenait 

> A« titre du chapitre est ajouté dans la troi^éme édition* 



SUR rmSTOffiE universelle. 271 

inquiet^ turbulent et séditieux. Enfin les divisions , qui 
devaient être, selon leurs prophètes ^ ^ le commence- 
ment de leur décadence^ éclatèrent à Toccasion des 
brouilleries survenues dans la maison des Asmonéens. 
Il Y avait à peine soixante ans jusqu'à Jésus-Christ^ 
quand Hircan et Aristobule^ enfants d'Alexandre Jan- 
née, entrèrent * en guerre pour le sacerdoce^ auquel la 
royauté était annexée. C'est ici le moment fatal où l'his- 
toire marque la première cause de la ruine des Juifs '• 
Pompée^ que les deux frères appelèrent pour les régler, 
les assujettit tous deux^ en même temps qu'il déposséda 
Antiochus surnommé l'Asiatique^ dernier roi de Syrie. 
Ces trois princes dégradés ensemble , et comme par un 
seul coup^ furent le signal de la décadence marquée en 
termes précis par le prophète Zacharie ^. Il est certain , 
par l'histoire, que ce changement des affaires de la Sy- 
rie et de la Judée fut fait en même temps par Pompée, 
lorsqu'après avoir achevé la guerre de Mithridate, prêt 
à retourner à Rome, il régla les affaires d'Orient. Le pro- 
phète a exprimé '^ ce qu'il faisait à la ruine des Juifs, qui, 
de deux frères qu'ils avaient vus rois , en virent l'un 
prisonnier servir au triomphe de Pompée, et l'autre 
(c'est le faible Hircan), à qui le niême Pompée ôtaavec 
le diadème une grande partie de son domaine , ne re- 
tenir plus qu'un vain titre d'autorité , qu'il perdit bien- 
tôt. Ce fut alors que les Juifs furent faits tributaires des 
Romains ; et la ruine de la Syrie attira la leur, parce que 
ce grand royaume , réduit en province dans leur voisi- 

' Zach., XI, 6, 7. 8, etc. 

» Var. édition de 1681 : Eurent guerre. 

^ Joseph., Ant, lib. xiv, c. 8, al. 4 ; lîb. xx, c. 8, al. 9 ; de Bello Jud., 
lib. I, c. 4, 6, 6 ; Appian., Bell. Syr., Mithrid. et Civil., lib. v. — ^ Zach., 
XI, 8. Voy. ci-dessus, ch. x. 

^ Var. Édition de 1681 : N'a remarqué que ce qui faisait. 



272 DISCOURS 

nage y y augmenta tellement la puissance des Romains, 
qu'il n'y avait plus de salut qu'à leur obéir. Les gou- 
verneurs de Syrie firent de continuelles entreprises sur 
la Judée : les Romains s'y rendirent maîtres absolus^ et 
en affaiblirent le gouvernement en beaucoup de choses. 
Par eux enfin le royaume de Juda passa des mains des 
AsmonéenS; à qui il s'était soumis y en celles d'Hérode^ 
étranger et Iduméen. La politique cruelle et ambitieuse 
de ce roi , qui ne professait qu'en apparence la religion 
judaïque^ changea les maximes du gouvernement an- 
cien. Ce ne sont plus ces Juifs maîtres de leur sort sous 
le vaste empire des Perses et des premiers Séleucides^ 
où ils n'avaient qu'à vivre en paix. Hérode^ qui les tient 
de près asservis sous sa puissance^ brouille toutes choses ; 
confond à son gré la succession des pontifes ; affaiblit le 
pontificat^ qu'il rend arbitraire ; énerve rautorité du 
conseil de la nation , qui ne peut plus rien : toute la 
puissance publique passe entre les mains d'Hérode et 
des Romains dont il est l'esclave^ et il ébranle les fonde- 
ments de la république judaïque. 

Les pharisiens^ et le peuple qui n'écoutait que leurs 
sentiments y souffraient cet état avec impatience. Plus 
ils se sentaient pressés du joug des Gentils, plus ils con- 
clurent pour eux de dédain et de haine. Ils ne voulurent 
plus de Messie qui ne fût guerrier, et redoutable aux 
Xiuissances qui les captivaient. Ainsi, oubliant tant de 
prophéties qui leur parlaient si expressément de ses hu- 
miliations, ils n'eurent plus d'yeux ni d'oreilles que 
pour celles qui leur annoncent des triomplies , quoique 
bien différents de ceux qu'ils voulaient. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. . 27 s 
CHAPITRE XIX. 

fésus» Christ et sa doctrine. 

Dans ce dédin de la religion et des aj^aires des Juifs, 
à la fin du règne d'Hérode -, et dans le temps que les 
Pharisiens introduisaient tant d'abus. Jésus^hrist est 
envoyé sur la terre pour rëtaUir le royaume dans la 
maison de David , d'une manière ]^us baute que les 
Juifs charnels ne l'entendaient, et pour prêcher la doc- 
trine que Dieu avait résolu de faire annoncer à tout 
l'univers. Cet admirable enfant, appelé par Isaïe le Dieu 
fort, le Père du siècle futur, et l'Auteur de la paix*, naît 
d'une vierge à Bethléem , et il y vient reconnaître l'o- 
rigine de sa race. Conçu du Saint-Esprit^ s^int par sa 
naissance, seul digne^de réparer le vice de la nôtre, il 
reçoit le nom de Sauveur*,. parce qu'il devait nous 
sauver de nos péchés. Aussitôt après sa naissance, une 
nouvelle étoile, figure de la lumière qu'il devait donner 
aux Gentils, se fait voir en Orient, et amène au Sauveur 
encore enfant les prémices de la gentilité convertie. Un 
peu après , ce Seigneur tant désiré vient à son temple , 
où Siméon le regarde , non-seulement comme la gloire 
d'hraëlj mais encore comme lu lumière des nations infi- 
dèles '. Quand le temps de prêcher son Évangile appro- 
cha, saint Jean-Baptiste, qui lui devait préparer les 
voies, appela tous les pécheurs à la pénitence, et fit re- 
tentir de ses cris tout le désert où il avait vécu dès ses 
premières années avec autant d'austérité que d'inno- 
cence. Le peuple , qui depuis cinq cents ans n'avait point 
vu de prophètes, reconnut ce nouvel Élie, tout prêt à 
le prendre pour le Sauveur, tant sa sainteté parut ad- 



' Is., IX, 6. — » Malth., I, 9.1. — ^ Luc, ii, 32 

BOSS, — HIST. 13?IIV. i8 



274 . DISCOURS 

mirable * : mais lui-même il montrait au peuple celui 
dont il était indigne de délier les souliers *. Enfin Jésus- 
Christ commence à prêcher son Évangile, et à révéler 
les secrets qu'il voyait de toute éternité au sein de son 
Père. Il pose les fondements de son Église par la voca- 
tion de douze pécheurs ' , et met saint Pierre à la tète de 
tout le troupeau, avec une prérogative si manifeste, 
que les évangélistes, qui, dans le dénombrement qu'ils 
font des apôtres, ne gardent aucun ordre certain, s'ac- 
cordent à nommer saint Pierre devant tous les autres, 
comme le premier * . Jésus-Christ parcourt toute la Judée, 
qu'il remplit de ses bienfaits; secourable aux malades, 
miséricordieux envers les pécheurs , dont il se montre 
le vrai médecin par l'accès qu'il leur donne auprès de 
lui, faisant, ressentir aux hommes une autorité et une 
douceur qui n'avait jamais paru qu'en sa personne. Il 
annonce de hauts mystères; mais il les confirme par de 
grands miracles : il commande de grandes vertus; mais 
il donne en même temps de grandes lumières, de grands 
exemples, et de grandes grâces. C'est par là aussi qu'il 
parait « plein de grâce et de vérité , et nous recevons 
a tous de sa plénitude ^ . » 

Tout se soutient en sa personne; sa vie, sa doctrine, 
ses miracles. La même vérité y reluit partout; tout con- 
court à y faire voir le maître du genre humain et le 
modèle de la perfection. 

Lui seul vivant au milieu des hommes, et à la vue de 
tout le monde, a pu dire, sans craindre d'être démenti : 
« Qui de vous me reprendra de péché®? » Et encore : 
a Je suis la lumière du monde; ma nourriture est de 
« faire la volonté de mon Père : celui qui m'a envoyé 

' Var. Édition de 1681 : Sa sainteté paraissait grande. 
* Joan., I, 27. — ^ Matth., x, 2 ; Marc, m, 10 ; Luc, vi, 14. — •* Act, 
1, 13 ; Matth., xvi, 18. — ^ Joaii., i, 14, ir>, ic. — ^ Id., viii, 46. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 275 

a est avec moi, et ne me laisse pas seul, parce que je 
(( fais toujours ce qui lui plaît * . » 

Ses miracles sont d'un ordre particulier, et d'un ca- 
ractère nouveau. Ce ne sont point des signes dans h ciel, 
tels que les Juifs les demandaient * : il les fait presque 
tous-sur les hommes mêmes, et pour guérir leurs infir- 
mités. Tous ces miracles tiennent plus de la bonté que 
de la puissance , et ne surprennent pas tant les specta- 
teurs, qu'ils les touchent dans le fond du cœyr. Il les fait 
avec empire : les démons et les maladies lui obéissent ; 
i\ sa parole les aveugles-nés reçoivent la vue, les morts 
sortent du tombeau, et les péchés sont remis. Le prin- 
cipe en est en lui-même ; ils coulent de source : « Je 
« sens, ditril' , qu'une vertu est sortie de moi. » Aussi 
personne n'en avait-il fait ni de si grands, ni en si grand 
nombre ; et toutefois il promet que ses disciples feront 
en son nom encore de plus grandes choses * : tant est fé- 
conde et inépuisable la vertu qu'il porte en lui-même. 

Qui n'admirerait la condescendance avec laquelle il 
tempère la hauteur de sa doctrine? C'est du lait pour les 
enfants , et tout ensemble du pain pour les forts. On le 
voit plein des secrets de Dieu ; mais on voit qu'il n'en 
est pas étonné , comme les autres mortels à qui Dieu se 
communique : il en parle naturellement, comme étant 
né dans ce secret et dans cette gloire ; et ce qu'il a sans 
mesure^, il le répand avec mesure, afin que notre fai- 
l>lesse le puisse porter. 

Quoiqu'il soit envoyé pour tout le monde, il ne s'adresse 
d'abord qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël , 
auxquelles il était aussi principalement envoyé ; mais il 
prépare la voie à la conversion des Samaritains et des 

' Joan., VIII, 1/!, 29; v, 34. — * Matth., xvi, 1. — ^ Luc, vï, 19; 
VIII, 'ifi. — * Joan., XIV, 12. — ^ Id., m, 34. 

18. 



276 DISCOURS 

Gehtils. Ujie femme samaritaine le reconnaît pour le 
Christ que sa nation attendait aussi bien que celle des 
Juifs ^ et apprend de lui le mystère du culte nouveau^ 
qui ne serait plus attaché à un certain lieu ^ Une femme 
chananéenne et idolâtre lui arrache , pour ainsi dire , 
quoique rebutée^ la guérison de sa fille'. Il reconnaît 
en divers endroits les enfants d'Abraham dans les Gen- 
tils ^y et parle de sa doctrine comme devant être préchée, 
contredite et reçue par toute la terre. Le monde n'avait 
jamais riei;i vu de semblable^ et ses apôtres en sont 
étonnés. 11 ne cache point aux siens les tristes épreuves 
par lesquelles ils devaient passer. 11 leur fait voir les 
violences et la séduction employées contre eux, les peiv 
sécutions, les fausses doctrines, les faux frères, la guerre 
au dedans et au dehors, la foi épurée ]>ar toutes ces 
épreuves; à la fin des temps, l'affaiblissement de cette 
foi *, et le refroidissement de la charité parmi ses dis- 
ciples^' au milieu de tant de périls, son Église et la vé- 
rité toujours invincibles '. 

Voici donc une nouvelle conduite, et un nouvel or- 
dre de choses : on ne parle plus aux enfants de Dieu 
de récompenses temporelles ; Jésus-Christ leur montre 
une vie future; et, les tenant suspendus dans cette at- 
tente, il leur apprend à se détacher de toutes les cho- 
ses sensibles. La croix et la patience deviennent leur 
partage sur la terre, et le ciel leur est proposé comme 
devant être emporté de force \ Jésus-Christ ^ qui montre 
aux hommes cette nouvelle voie , y entre le premier : 
il prêche des vérités pures qui étourdissent les hommes 
grossiers, et néanmoins superbes ; il découvre rorgueil 
caché et Thypocrisie des Pharisiens et des docteurs de 



" Joan., ïv, 21, 25. — * Matth., xv, 22, etc. — 3 Id., vm, 10, U. — 
< Luc, xviii, 8. — ^ Matth., xxiv, (2. — ^ Id., xvi, 18. — ? Id., xi, t2; 



SUR L HISTOIRE UNIVERSELLE. 27 7 

la loi, qui la eorrompaient par leurs interprétations. 
Au milieu de ces reproclies , il honore leur ministère, 
et la chaire de Moïse où ils sont assis ^ Il fréquente le 
temple, dont il fait respecter la sainteté, et renvoie aux 
prêtres les lépreux qu'il a guéris. Par là il apprend aux 
hommes comment ils doivent reprendre et réprimer les 
abus, sans préjudice du ministère établi de Dieu, et 
montre que le corps de la Synagogue subsistait malgré 
la corruption des particuliers. Mais elle penchait visi- 
blement à sa ruine. Les pontifes et les Pharisiens ani- 
maient contre Jésus-Christ le peuple^juif , dont la reli- 
gion se tournait en superstition. Ce peuple ne peut 
souffrir le Sauveur du monde, qui Tappelle à des prati- 
ques solides, mais difficiles. Le plus saint et le meil- 
leur de tous les hommes, la sainteté et la bonté même, 
devient le plus envié et le plus haï* n ne se rebute pas, 
et ne cesse de faire du bien à ses citoyens; mais il voit 
leur ingratitude; il en prédit le châtiment avec larmes, 
et dénonce à Jérusalem sa chute prochaine. Il prédit 
aussi que les Juifs, ennemis de la vérité qu'il leur an- 
nonçait, seraient livrés à Terreur, et deviendraient le 
jouet des faux prophètes. Cependant la jalousie des 
Pharisiens et des prêtres le mène à un supplice inf&me ; 
ses disciples Tabandonnent ; un d'eux le trahit; le pre- 
mier et le plus zélé de tous le renie trois fois. Accusé 
devant le conseil, il honore jusqu'à la fin le ministère 
des prêtres , et répond en termes précis au pontife qui 
l'interrogeait juridiquement. Mais le moment était ar- 
rivé où la Synagogue devait être réprouvée. Le pontife 
et tout le conseil condamne Jésus-Christ, parce qu'il se 
disait le Christ Fils de Dieu. Il est livré à Ponce Pilate, 
président romain ; son innocence est reconnue par son 

' Mattb., xxiii, 2. 



278 DISCOURS 

juge, que la politique et rintérôt tbnt agir contre Si\ 
conscience : le juste est condamné à mort : le plus gi'anil 
de tous les crimes donne lieu à la plus parfaite obéis- 
sance qui fut jamais : Jésus, maître de sa vie et de toutes 
choses, s'abandonne volontairement à la fureur des 
méchants, et offre le sacrifice qui devait être rexpiation 
du genre humain. A la croix, il regarde dans. les pro- 
phéties ce qui lui restait à faire ; il Tachève, et dit enfin : 
Tout est consommé^. A ce mot, tout change dans le 
monde; la loi cesse, ses figures passent, ses sacrifices 
sont abolis par igie oblation plus parfaite. Cela fait, 
Jésus-Christ expire avec un grand cri ; toute la nature 
s'émeut : le centurion qui le gardait, étonné d'une telle 
mort, s'écrie qu'il est vraiment le Fils de Dieu; elles 
spectateurs s'en retournent frappant leur poitrine. Au 
troisième jour il ressuscite; il parait aux siens qui l'a- 
vaient abandonné, et qui s'obstinaient à ne pas croire 
sa résurrection. Us le voient, ils lui parlent, ils le tou- 
chent, ils sont convaincus. Pour confirmer la foi de sa 
résurrection, il se montre à diverses fois et en diverses 
circonstances. Ses disciples le voient en particulier^ et 
le voient aussi tous ensemble : il parait une fois à plus 
de cinq cents hommes assemblés*. Un apôtre, qui l'a 
écrit,, assure que la plupart d'enx vivaient encore dans 
le- temps qu'il l'écrivait. Jésus-Christ ressuscité donne 
à ses apôtres tout le temps qu'ils veulent pour le bien 
considérer; ëi après s'èti*e mis entre leurs mains en 
toutes les manières qu'ils le souhaitent, en sorte qu'il 
ne puisse plus leur rester le moindre doute, il leur or- 
donne de porter témoignage de ce qu'ils ont vu, de ce 
qu'ils ont ouï, et de ce qu'ils ont touché. Afin qu'on ne 
puisse douter de leur bonne foi , non plus que de leur 

' Joan., \ix, 30. — -^ I C()i\, X.V, c. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 279 

persuasion^ il les oblige à sceller leur témoignage de 
leur sang. Ainsi leur prédication est inébranlable ; le 
fondement en est un fait positif ^ attesté unanimement 
par ceux qui r<Mit vu. Leur sincérité est justifiée par la 
plus fcHrte épreuve qu'on puisse imaginer^ qui est celle 
des tourments et de la mort même. Telles sont les ins- 
tructions que reçurent les apôtres. Sur ce fondement^ 
douze pécheui's entreprennent de convertir le monde 
entier, qu'ils voyaî^it si opposé aux lois qu'ils avaient 
à leur prescrire, et aux vérités qu'ils avaient à leur an- 
noncer. Us ont ordre de commencer par Jérusalem *, et 
de là de se répandre par toute la terre pour « instruire 
^ toutes les nations, et les baptiser au nom du Père, du 
«Fils, et du Saint-Esprit*. » Jésus-Christ leur promet 
« d'être avec eux tous les jours * jusqu'à la consom- 
« mation des siècles, » et assure par cette parole la per- 
pétuelle durée du ministère ecclésiastique. Cela dit, il 
monte aux deux en leur présence. 

Les promesses vont être accomplies; les prophéties 
vont avoir leur dernier éclaircissement. Les Gentils sont 
appelés à la connaissance de Dieu par les ordres de 
Jésus-Christ ressuscité; une nouvelle cérémonie est ins- 
tituée pour la régénération du nouveau peuple; et les 
fidèles apprennent que le vrai Dieu, le Dieu d'Isra«l, 
ce Dieu un et indivisible auquel ils sont consacrés par 
le baptême, est tout ensemble Père, Fils, et Saint-Esprit. 

Là donc nous sont proposées les profondeurs incom- 
préhensibles de l'être divin, la grandeur ineffable de 
son unité, et les richesses infinies de cette nature, plus 
féconde encore au dedans qu'au dehors, capable de se 
communiquer sans division à trois personnes égales. 

» Luc, XXIV, 47. Act., I, 8. - * Matth., xxviii, 19, 20. 
^ Var. Édition de 1681 : Avec eux jusqu'à, etc. 



280 DISCOURS 

Là sont expliqués les mystères qui étaient enveloppés 
et comme scellés dans les anciennes Éc^ritures. Nous en- 
tendons le secret de cette parole : « Faisons Thomme 
a à notre image ^ ; » et la Trinité^ marquée dans la créa- 
tion de l'homme^ est expressément déclarée dans sa 
régénération. 

Nous apprenons ce que c'est que cette Sagesse conçue, 
selon Salomon * , detani tous les temps dans le sein de 
Dieu; Sagesse qui fait toutes ses délices^ et par qui sont 
ordonnés tous ses ouvrages. Nous savons qui est celui 
que David a vu engendré devant l'aurore ' ; et le Nou- 
veau Testament nous enseigne que c'est le Verbe^ la 
parole intérieure de Dieu^ et sa pensée étemelle^ qui 
est toujours dans son sein^ et par qui toutes choses ont 
été faites. 

Par là nous répondons à la mystérieuse question qui 
est proposée dans les Proverbes* : « Dites-moi le nom 
c( de Dieu^ et le nom de son Fils^ si vous le savez. )> 
Car nous savons que ce nom de Dieu, si mystérieux et 
si caché, est le nom de Père, entendu en ce sens pro- 
fond qui le fait ccmcevoir dans Tétemité Père d'un Fils 
égala lui, et que le nom de son Fils est le nom de Veihe; 
Vecbe qu'il engendre éternellement en se contemplant 
lui-rmême, qui est l'expression parfaite de sa vérité, 
son iniagc, son Fils unique, Véclat de sa clarté, et l'em- 
preinte de sa substance^ , 

Avec le Pèroet le Fils nous connaissons aussi le Saint- 
Esprit, l'amour de l'un et de l'autre,, et leur éternelle 
uni^n. C'est cet Esprit qui fait les prophètes, et qui est 
en eux pour leu;i' découvrir les conseils de Djeu et les 
secrets de Tavenii;; Esprit dont il est écrit* : <.cLe Sei- 



» (ieil., 1, 26. — ' Prov., Vill, 22. — ^ I\s. CIX, 3. — *.Pl*OV., XXX, 'i. 

^ Hebr.,1, 3. — ^ Is., xlviii, 16. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 281 

a gncur m'a envoyé, et son Esprit, » qui est distingué 
du Seigneur, et qui est aussi le Seigneur même, puis- 
qu'il envoie les prophètes^ et qu'il leur découvre les 
choses futures. Cet Esprit qui parle aux prophètes, et 
qui parle par les prophètes, est uni au Père et au Fils , 
et intervient avec eux dans la consécration du nouvel 
homme. 

Ainsi le Père, le Fils, et le SaintrEsprit, un seul Dieu 
en trois personnes, montré plus obscurément à nos 
pères, est clairement révélé dans la nouvelle alliance. 
Instruits d'un si haut mystère, et étonnés de sa profon- 
deur incompréhensible, nous couvrons notre face devant 
Dieu avec les Séraphins ' que vit Isaïe •, et nous ado- 
rons avec eux celui qui est trois fois saint. 

C'était au Fils unique qui était dans le sein du Père^, 
et qui sans en sortir venait à nous, c'était à lui à nous 
découvrir pleinement ces admirables secrets de la na- 
ture divine, que Moïse et les prophètes n'avaient qu'ef- 
fleurés. 

C'était à lui à nous faire entendre d'où vient que le 
Messie, promis comme un homme qui devait sauver les 
autres hommes, était en même temps montré comme 
Dieu en nombre singulier, et absolument à la manière 
dont le Créateur nous est désigné : et c'est aussi ce qu'il 
a fait en nous enseignant que, quoique fils d'Abraham, 
il était devant qu'Abraham fût fait''; qu'tt est descendu du 
ciel, et toutefois quHl est au ciel^; qu'il est Dieu, Fils de 
Dieu, et tout ensemble homme, fils de l'homme; le vrai 
Emmanuel, . Dieu avec nous; en un mot, le Verbe fait 
chair, unissant en sa personne la nature humaine avec la 
divine, afin de réconcilier toutes choses en lui-même. 

* Vâr. Édition de 1681 . les Chérubins. Faute conigcc dansla deuxième 
ètlition, 

* Is., VI. — ^ Joai)., ', 18. — ^ Id., viii, 58. — ^ Id., m, 13. 



282 DISCOURS 

Ainsi nous sont révélés les deux principaux mystères, 
celui de la Trinité et celui de lincamation. Mais celui 
qui nous les a révélés nous en fait trouver Timage en 
nous-mêmes , afin qu'ils nous soient toujours présents, 
et que nous reconnaissions la dignité de notre nature. 

En effet, si nous imposons silence à nos sens^ et que 
nous nous renfermions pour un peu de temps au jfond 
de notre àme, c'estràrdire dans cette partie où la vérité 
se fait entendre, nous y verrons quelque image de la 
Trinité que nous adorons. La pensée^ que nous sentons 
naître comme le germe de notre esprit, comme le fils 
de notre intelligence, nous donne quelque idée du Fils 
de Dieu conçu éternellement dans l'intelligence du Père 
céleste. C'est pourquoi ce Fils de Dieu prend le nom 
de Verbe, afin que nous entendions qu'il naît dans le 
sein du Père, non comme naissent les corps, mais comme 
naît dans notre âme cette parole intérieure que nous y 
sentons quand nous contemplons la vérité *. 

Mais la fécondité de notre esprit ne se termine pas à 
cette parole intérieure, à cette pensée intellectuelle, à 
cette image de la vérité qui se forme en nous. Nous ai- 
mons et cette parole intérieure, et l'esprit où elle nali; 
et en l'aimant nous sentons en nous quelque chose qui 
ne nous est pas moins précieux que notre esprit et notre 
pensée , qui est le fruit de l'un et de l'autre, qui les 
unit, qui s'unit à eux, et ne fait avec eux qu'une même 
vie. 

Ainsi, autant qu'il se peut trouver de rapport entre 
Dieu et l'homme, ainsi, dis-je, se produit en DieuTar 
mour éternel qui sort du Père qui pense, et du Fils qui 

* Greg. Naz., Orat. xxxvj, nunc xxx, n. 20 ; tom. i, p. 554, éd. Bened. 
Aug., do Trinit., lib. ix, cap. iv et seq., tom. viii, col. 880 et seq.; et ii — 
•loan. Evang., tract.i , etc., toin. m, p. 2, col. -292 et seq. DcCir. Dé — , 
lib. XI, cap. XXVI, XXVII, tom. vu, col. 292 et seq. 



SUR L HISTOIRE UNIVERSELLE, 283 

est sa pensée , pour faire avec lui et sa pensée une même 
nature également heureuse et parfaite. 

En un mot. Dieu est parfait; et son Verbe, image 
vivante d'une vérité infinie, n'est pas moins parfait que 
lui; et son amour, qui, sortant de la source inépuisable 
du bien , en a toute la plénitude , ne peut manquer 
d'avoir une perfection infinie ; et puisque nous n'avons 
point d'autre idée de Dieu que celle de la perfection, 
chacune de ces trois choses considérée en elle-même 
mérite d'être appelée Dieu ; mais parce que ces trois 
choses conviennent nécessairement à une même nature, 
ces trois choses ne sont qu'un seul Dieu. 

Il ne faut donc rien concevoir d'inégal ni de séparé 
dans cette Trinité adorable ; et, quelque incompréhen- 
sible que soit cette égalité, notre àme, si nous Técoutons, 
BOUS en dira quelque chose. 

Elle est; et quand elle sait parfaitement ce qu'elle est, 
son intelligence répond à la vérité de son être; et quand 
elle aime son être avec son intelligence autant qu'ils ^ 
méritent d'être aimés , son amour égale la perfection 
de l'un et de l'autre ^ Ces trois choses ne se séparent 
jamais, et s'enferment l'une l'autre : nous entendons 
que nous sommes, et que nous aimons; et nous aimons 
à être et à entendre. Qui le peut nier, s'il s'entend 
lui-même? Et non-seulement une de ces choses n'est 
pas meilleure que l'autre, mais les trois ensemble ne 
sont pas meilleures qu'une d'elles en particulier, puis- 
que chacune enferme le tout, et que dans les trois con- 
siste la félicité et la dignité de la nature raisonnable. 
Ainsi, etinfiniment au-dessus, est parfaite, inséparable, 
une en son essence, et enfin égale en tous sens, la Tri- 

* Aug., loc. cit. 



284 DISCOURS 

nité que nous servons^ et à laquelle nous sommes con- 
sacrés par notre baptême. 

Mais nous-mêmes, qui sommes l'image de la Trinité, 
nous-mêmes, à un autre égard, nous sommes encore 
rimage de Tlncamation . 

Notre &me, d'une nature spirituelle et incorruptible , 
a un corps corruptible qui lui est uni ^ ; et de l'union 
de l'un et de l'autre résulte un tout, qui est l'homme, 
esprit et corps tout ensemble, incorruptible et corrup- 
tible, intelligent et purementbrute. Ces attributs convien- 
nent au tout, par rapport à chacune de ses deux parties : 
ainsi le Verbe divin, dont la vertu soutient tout, s'unit 
d'une façon particulière, ou plutôt il devient lui-même, 
par une parfaite union, ce Jésus-Christ fils de Marie; ce 
qui fait qu'il est Dieu et homme tout ensemble, engen- 
dré dans l'éternité, et engendré dans le temps; toujours 
vivant dans le sein du Père, et mort sur la croix pour 
nous sauver. 

Mais où Dieu se trouve mêlé, jamais les comparaisons 
tirées des choses humaines ne sont qu'imparfaites. Notre 
àme n'est pas devant notre corps, et quelque chose lui 
manque lorsqu'elle en est séparée. Le Verbe, parfait 
en lui-même dès Tétemité, ne s'unit à notre nature que 
pour l'honorer. Cette âme qui préside au corps, et y fait 
divers changements, elle-même en souffre à son tour. 
Si le corps est mû au commandement et selon la volonté 
de l'âme, Fâme est troublée, Tâme est affligée et agitée en 
mille manières , ou fâcheuses ou agréables, suivant les 
dispositions du corps; en sorte que comme l'âme élève le 

' Aug., Ep. m, ad Volus., nunccxxxvii, cap. m, n. 11, t. n, ooL 
405 ; de Civit. Dei, lib. x, cap. xxix, tom. vu, col. 264 ; Cyril., Ep. ad 
Valerian.,part. III. Conc. Ephes., tom. m Concil., col. 1165 et seq., etc.; 
Symb. A th., etc. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 285 

corps à elle en le gouvernant, elle est abaissée au-dessous 
de lui par les choses qu'elle en souffre. Mais, en Jésus^ 
Christ, te Verbe préside à tout, le Verbe tient tout sous sa 
rnain. Ainsi Thomme est élevé, et le Verbe ne se rabaisse 
paraucun endroit : immuable et inaltérable, il domine 
en tout et partout la nature qui lui est unie. 

De là vient qu'en Jésus-Christ l'homme, absolument 
soumis à la direction intime du Verbe qui l'élève à 
soi, n'a que des pensées et des mouvements divins. Tout 
ce qu'il pense, tout ce qu'il veut, tout ce qu'il dit, tout 
ce qu'il cache au dedans, tout ce qu'il montre au de- 
hors, est animé parle Verbe, conduit parle Verbe, digne 
du Verbe, c'est-à-dire digne de la raison même, de la 
sagesse même, et de la vérité même. C'est pourquoi tout 
est lumière en Jésus-Christ : sa conduite est une règle ; 
ses miracles sont des instructions; ses paroles sont es- 
prit et vie. 

Il n'est pas donné à tous de bien entendre ces subli- 
mes vérités, ni de voir parfaitement en lui-même cette 
merveilleuse image des choses divines, que saint Au- 
gustin et les autres Pères ont crue si certaine. Les sens 
nous gouvernent trop; et notre imagination, qui se veut 
mêler dans toutes nos pensées, ne nous permet pas tou- 
jours de nous arrêter sur une lumière si pure. Nous ne 
nous connaissons pas nous-mêmes ; nous ignorons les 
richesses que nous portons dans le fond de notre na- 
ture, et il n'y a que les yeux les i)lus épurés qui les 
puissent apercevoir. Mais si peu que nous entrioi^ 
dans ce secret, et que nous sachions remarquer en 
nous l'image des deux mystères qui font le fondement 
de notre foi, c'en est assez pour nous élever au-dessus 
de tout, et rien de mortel ne nous pourra plus tou- 
cher. 

Aussi Jésus-Christ nous appelle-tril à une gloire im- 



286 DISCOURS 

mortelle, et c'est le fruit de bi foi que nous avons ponr 
Jes mystères. 

Ce Dieu-homme, cette vérité et cette sagesse incarnée, 
qui nous fait croire de si grandes choses sur sa seule 
autorité, nous en promet dans Tétemité la claire et 
bienheureuse vision, comme la récompense certaine de 
notre foi. 

De cette sorte, la mission de Jésus-Christ est relevée 
infiniment au-dessus de celle de Moïse. 

Moïse était envoyé pour réveiller par des récom- 
penses temporelles les hommes sensuels et abrutis. 
Puisqu'ils étaient devenus tout corps et tout chair, il 
les fallait d'abord prendre par les sens, leur inculquer 
par ce moyen la connaissance de Dieu etl'horreur de l'i- 
ilolàtrie , à laquelle le genre humain avait une inclina- 
iion si prodigieuse. 

Tel était le ministère de Moïse : il était réservé à Jésus- 
(^hrist d'inspirer à l'homme des pensées plus hautes, 
et de lui faire connaître dans une pleine évidence la 
dignité, l'immortalité, et la félicité éternelle de son 
Ame. 

Durant les temps d'ignorance, c'eslrà-dire durant les 
temps qui ont précédé Jésus-Christ, ce que V&me con- 
naissait de sa dignité et de son immortalité l'induisait 
le plus souvent à erreur. Le culte des hommes morts 
faisait presque tout le fond de l'idolâtrie : presque tous 
les hommes sacrifiaient aux mânes, c'est-à-dire aux âmes 
dms morts. De si anciennes erreurs nous font voir à la 
vérité combien était ancienne la croyance de l'immor- 
talité de l'âme , et nous montrent qu'elle doit être ran- 
gée parmi les premières traditions du genre humain. 
Mais l'homme, qui gâtait tout, en avait étrangement 
abusé, puisqu'elle le portait à sacrifier aux morts. Oix 
allait même jusqu'à cet excès, de leur sacrifier des 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSRFXE. ?8r 

hommes vivants : on tuait leurs esclaves et même leurs 
femmes, pour les aller servir dans l'autre monde. Les 
Gaulois le pratiquaient avec beaucoup d'autres peu- 
ples*; et les Indiens, marqués par les auteurs païens 
parmi les premiers défenseurs de l'immortalité deTàme, 
ont aussi été les premiers à introduire sur la terre, sous 
prétexte de religion, ces meurtres abominables. Les 
mêmes Indiens se tuaient eux-mêmes, pour avancer la 
félicité de la vie future ; et ce déplorable aveuglement 
dure encore aujourd'hui parmi ces peuples : tant il est 
dangereu:^ d'enseigner la vérité dans un autre ordre 
que celui que Dieu a suivi , et d'expliquer clairement à 
l'homme tout ce qu'il est, avant qu'il ait connu Dieu 
parfaitement. 

C'était faute de connaître Dieu que la plupart des phi- 
losophes n'ont pu croire l'àme immortelle sans la croire 
une portion de la Divinité, une Divinité elle-même, un 
Être éternel, incréé aussi bien qu'incorruptible, et qui 
n'avait non plus de commencement que de fin. Que 
dirai-je de ceux qui croyaient la transmigration des 
âmes; qui les faisaient rouler des cieux à la terre, et 
puis de la terre aux cieux ; desanimaux dans les hommes, 
et des hommes dans les animaux; de la félicité à la mi- 
sère, et de la misère à la félicité, sans que ces révolu- 
tions eussent jamais ni de terme ni d'ordre certain? Com- 
bien était obscurcie la justice, la providence, la bonté 
divine , parmi tant d'erreurs ! Et qu'il était nécessait^ de 
connaître Dieu et les règles de sa sagesse, avant que de 
connaître l'àme et sa nature immortelle! 

C'est pourquoi la loi de Moïse ne donnait à l'homme 
qu'une première notion de la nature de l'àme et de sa 
félicilé. Nous avons vu l'àme, au commencement, faite 

• Caps., dft Bell. Gall., lib. vi, cap. 18. 



288 DISCOURS 

par la puissance de Dieu aussi bien que les autres créa- 
tures; mais avec ce caractère particulier, qu'elle était 
faite à son image et par son souffle, afin qu'elle entendit 
à qui elle tient par son fond, et qu'elle ne se crût jamais 
de même nature que les corps , ni formée de leur con- 
cours. Mais les suites de cette doctrine, et les merveilles 
de la vie future, ne furent pas alors universellement 
développées; et c^était au jour du Messie que cette 
grande lumière devait paraître à découvert. 

Dieu en. avait répandu quelques étincelles dans les 
anciennes Écritures. Salomon avait dit que, a comme le 
« corps retourne à la terre d*où il est sorti, Fesprit re- 
« tourne à Dieu qui Ta donné ^ » Les patriarches et les 
prophètes ont vécu dans cette espérance ; et Daniel avait 
prédit qu'il viendrait un temps « où ceux qui dorment 
« dans la poussière s'éveilleraient, les uns pour la vie 
« éternelle , et les autres pour une éternelle confusion, 
« afin de voir toujours*. » Mais, en même temps que 
ces choses lui sont révélées, il lui est ordonné de 
a sceller le livre, et de le tenir fermé jusqu'au temps 
« ordonné de Dieu '*; » afin de nous faire entendre que 
la pleine découverte de ces vérités était d'une autre 
saison et d'un autre siècle. 

Encore donc que les Juifs eussent dans leurs Écritures 
quelques promesses des félicités étemelles, et que vers 
les temps du Messie, où elles devaient être déclarées, ils 
en parlassent beaucoup davantage, comme il parait 
par les livres de la Sagesse et des Machabées : toutefois 
cette vérité faisait si j>eu un dogme formel et univer- 
sel* de l'ancien peuple, que les Sadducéens, sans la re- 
connaître , non-seulement étaient admis dans la Syna- 



* Eccl., XII , 7. — * Dan., xii, 2, 3. — ^ Ibid., 4. 
^ Var, Édition de 1681 : dogme universel. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 289 

gogue^ mais encore élevés au sacerdoce. C'est un des ca- 
racières du peuple nouveau, de poser pour fondement 
de la religion la foi de la vie future; et ce devait être 
le fruit de la venue du Messie. 

C'est pourquoi, non content de nous avoir dit qu'une 
vie éternellement bienheureuse était réservée aux en- 
fants de Dieu, il nous a dit en quoi elle consistait. La 
vie bienheureuse est d'être avec lui dans la gloire de 
Dieu son Père ; la vie bienheureuse est de voir la gloire 
qu'il a dans le sein du Père dès l'origine du monde : 
la vie bienheureuse est que Jésus-Christ soit en nous 
comme dans ses membres, et que Tamour éternel que 
le Père a pour son Fils s'étendant sur nous, il nous 
comble des mêmes dons : la vie bienheureuse, en un 
mot, est de connaître le seul vrai Dieu , et Jésus-Christ 
qu'il a envoyé * ; mais le connaître de cette manière 
qui s'appelle la claire vue. la vue face à face * et à décou- 
vert, la vue qui réforme en nous et y achève l'image 
de Dieu , selon ce que dit saint Jean ^, que « nous lui 
« serons semblables, parce que nous le verrons tel qu'U 
a est. » 

Cette vue sera suivie d'un amour immense, d'une 
joie inexplicable, et d'un triomphe sans fin. Un Alléluia 
éternel, et un Amen éternel, dont on entend retentir 
la céleste Jérusalem 4, font voir toutes les misères ban- 
nies et tous les désirs satisfaits; il n'y a plus qu'à louer 
la bonté divine. 

Avec de si nouvelles récompenses, il fallait que Jésus- 
Christ proposât aussi de nouvelles idées de vertu, des 
pratiques plus parfaites et plus épurées. La fin de la 
religion, l'âme des vertus et l'abrégé de la loi, c'est la 



* Joan.y XVII. — * I Cor., xiii, 9, 12. — ^ I Joan., m, 2. — * Apoc, 
Vil, 12; XIX, 1, 2, 3, 4, 5, 6. 

HOSS. — BIST. IJNIV. 19 



290 DISCOURS 

charité. Mais , jusqu'à Jésus^Christ, on peut dire que la 
perfection et les effets de cette vertu n'étaient pas en- 
tièrement connus. C'est Jésus-Christ proprement qui 
nous apprend à nous contenter de Dieu seul. Pour établir 
le règne de la charité, et nous en découvrir tous les de- 
voirs, il nous propose Vamour de Dieu, jusqu'à nous haïr 
nous-iliêmes, et persécuter sans relâche le principe de 
corruption que nous avons tous dans le cœur. Il nous 
propose Tamour du prochain , jusqu'à étendre sur tous 
les hommes cette inclination bienfaisante, sans en excep- 
ter nos persécuteurs ; il nous propose Ja modération des 
désirs sensuels, jusqu'à retrancher tout à fait nos pro- 
"pres membres, c*est-à-dire ce qui tient le plus vivement 
et le iplns intimement à notre cœur; il nous propose la 
s^oumission aux ordres de Dieu, jusqu'à nous réjouir 
des souffrances qu'il nous envoie; il nous propose l'hu- 
milité , jusqu'à aimer les opprobres pour la gloire de 
Dieu, et à croire que nulle injure ne nous peut mettre 
îsi bas devant les hommes , que nous ne soyons encore 
plus lias devant Dieu par nos péchés. Sur ce fondement 
de la charité, il perfectionne tous les états de la vie 
humaine. C'est par là que le mariage est réduit à sa 
forme primitive : l'amour conjugal n'est plus partagé ; 
une si sainte société n'a plus de fin que celle de la vie ; 
et les enfants ne voient plus chasser leur mère pour 
mettre à sa place une marâtre. Le célibat est montré 
comme une imitation de la vie des anges, uniquement 
occupée de Dieu et des chastes délices de son amour. 
Les supérieurs apprennent qu'ils sont serviteurs des au- 
tres, et dévoués à leur bien ; les inférieurs reconnaissent 
l'ordre de Dieu dans les puissances légitimes, lors même 
qu'elles abusent de leur autorité : cette pensée adoucit 
les peines de la sujétion, et, sous des maîtres fâcheux, 
l'obéissance n'est plus fâcheuse au vrai chrétien. 



SUR L HISTOIRE UNIVERSELLE. 291 

A ces préceptes, il joint des conseils de perfection 
éminente : renoncer à tout plaisir; vivre dans le coi^ps 
comme si on était sans corps; quitter tout; donner 
tout aux. pauvres, pour ne posséder que Dieu seul; vivre 
de peu, et presque de rien , et attendre ce peu de la 
Providence divine. 

Mais la loi la plus propre à TÉvangile est celle de 
porter sa croix. La croix est la vraie épreuve de la foi , 
le vrai fondement de Fespéranoe , le parfait épurement 
de la charité; en un mot, le chemin du ciel. Jésus-Christ 
est mort à la croix; il a porté sa croix toute sa vie ; c*est 
à la cvoix qu'il veut qu'on le suive, et il met la vie éter- 
nelle à ce prix. Le premier à qui il promet en particulier 
le repos du siècle futur, est un compagnon de sa croix : 
<c Tu seras, lui dit-il^ , aujourd'hui avec moi en para- 
dis. » Aussitôt qu'il fut à la ccoix, le voile qui couvrait 
le sanctuaire fut déchiré de haut en bas, et le ciel fut 
ouvert aux âmes saintes. C'est au sortir de la croix, et 
des horreurs de son supplice, qu'il parut à ses apôtres, 
glorieux et vainqueur de la mort, afin qu'ils compris- 
sent que c'est par la croix qu'il devait entrer dans sa 
gloire , et qu'il ne montrait point d'autre voie à ses en- 
fants. 

Ainsi fut donnée au monde, en la personne de Jé- 
sus-Christ, l'image d'une vertu accomplie, qui n'a rien 
et n'attend rien sur la terre; que les hommes ne récom- 
pensent que par de continuelles persécutions; qui ne 
cesse de leur faire du bien, et à qui ses propres bien- 
fidts attirent le dernier supplice. Jésus-Christ meurt 
sans trouver ni reconnaissance dans ceux qu'il oblige , 
ni fidâité dans ses amis , ni équité dans ses jugts. Son 
innocence, quoique reconnue, ne le sauve pas; son 



Luc, XXIII, 43. 



292 DISCOURS 

Père mème^ en qui seul il avait mis son espérance, re- 
tire toutes les marques de sa protection : le juste est 
livré à ses ennemis, et il meiirt abandonné de Dieu et 
des hommes. 

Mais il fallait faire voir à Thomme de bien que dans 
lesplusgrandesextrémitésiln'abesoin ni d'aucune con- 
solation humaine, ni même d'aucune marque sensible 
du secours divin; qu'il aime seulement, et qu'il se 
confie , assuré que Dieu pense à lui sans lui en donner 
aucune marque, et qu'une éternelle félicité lui est ré- 
servée. 

Le plus sage des philosophes, en cherchant l'idée de 
la vertu, a trouvé que comme de tous les méchants celui- 
là serait le plus méchant qui saurait si bien couvrir sa 
malice, qu'il passât pour homme de bien, et jouit par ce 
moyen de tout le crédit que peut donner la vertu : ainsi le 
plus vertueux devait être sans difficulté celui à qui sa 
vertu attire par sa perfection la jalousie de tous les 
hommes, en sorte qu'il n'ait pour lui que sa conscience, 
et qu'il se voie exposé à toute sorte d'injures, jusqu^à 
être mis sur la croix, sans que sa vertu lui puisse 
donner ce faible secours de l'exempter d'un tel sup- 
plice ^ Ne semble-t-il pas que Dieu n'ait mîs cette mer- 
veilleuse idée de vertu dans l'esprit d'un philosophe , 
que pour la rendre effective en la personne de son Fils , 
et faire voir que le juste a une autre gloire, un autre 
repos, enfin un autre bonheur, que celui q[u'on peut 
avoir sur la terre? 

Établir cette vérité , et la montrer accomplie si visi- 
blement en soi-même aux dépens de sa propre vie, 
c'était •le plus grand ouvrage que pût faire un homme; 
et Dieu Ta trouvé si grand, qu'il Ta réservé à ce Messie 

« Socr., apud Plat., de Rep., lib. ii. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 293 

tant promis^ à cet homme qu'il a fait la même pei*sonne 
avec son Fils unique. 

En effet, que pouvaitron réserver de plus grand à un 
Dieu venant sur la terre? et qu'y pouvait-il faire de plus 
digne de lui , que d'y montrer la vertu dans toute sa 
pureté, et le bonheur éternel où la conduisent les maux 
les plus extrêmes? 

Hais si nous venons à considérer ce qu'il y a de plus 
haut et de plus intime dans le mystère de la croix, quel 
espvii humain le pourra comprendre? Là nous sont mon- 
trées des vertus que le seul homme-Dieu pouvait 
pratiquer. Quel autre pouvait comme lui se mettre à 
la place de toutes les victimes anciennes, les abolir en 
leur substituant une victime d'une dignité et d'un mé- 
rite infini , et faire que désormais il n'y eût plus que lui 
seul à offrir à Dieu ? Tel est l'acte de religion que Jésus- 
Christ exerce à la croix. Le Père étemel pouvait-il trou- 
ver, ou parmi les anges ou parmi leshoiames, une obéis- 
sance égale à celle que lui rend son Fils bien-aimé, 
lorsque rien ne lui pouvant arracher la vie, il la donna 
volontairement pour lui complaire? Que dirai-je de la 
parfaite union de tous ses désirs avec la divine volonté, 
et de l'amour par lequel il se tient uni à Dieu qui était en 
lui, se réconciliant le monde * ? Dans cette union incom- 
préhensible, il embrasse tout le genre humain; il paci- 
fie le ciel et la terre ; il se plonge avec une ardeur im- 
mense dans ce déluge de sang où il devait être baptisé 
avec tous les siens, et fait sortir de ses plaies le feu de 
l'amour divin qui devait embraser toute la terre*. Mais 
voici ce qui passe toute intelligence : la justice pratiquée 
par ce Dieu-homme, qui se laisse condamner par le 
monde, afin que le monde demeure éternellement con- 

* H Cor., V. 19. — ' Luc, xii, 49, 50. 



294 DISCOURS 

damné par réaorme iniquité de ce jugement. « Main- 
ce tenant le monde est jugé^ et le prince de ce monde 
DL va être chassé^ » comme le prononce Jésus-Christ lui- 
même ^ L'enfer^ qui avait subjugué le monde^ le va 
perdre : en attaquant l'innocent^ il sera contraint de 
lâjcher les coupables qu'il tenait captifis ; la malheureuse 
obligation par laquelle nous étions livrés aux anges re- 
belles esl anéantie ; Jésus-Christ Va attadiée à sa crmx^ y 
pour y être effacée de son sang : l'enfer dépouillé gé- 
mit; la croix est un lieu de triomphe à notre Sauveur^ 
et les puissances ennemies suivent en tremblant le char 
du vainqueur. Mais im plus grand triomphe parait à 
nos yeux : la justice divine est elle-même yaincue; le 
pécheur^ qui lui -était dû comme sa victime^ estairaché 
de ses mains. Il a trouvé une caution capable de pay^r 
pour lui un prix infinL Jésus-Christ s'unit éternellement 
les élus pour qui il se donne; ils sont ses membres 
et son corps ; le Père éternel ne les peut plus regarder 
qu'en leur chef : ainsi il étend sur eux l'amour infini 
qu'il a pour son Fils. C'est son Fils lui-même qui le 
lui demande ; il ne veut pas être séparé des hommes qu'il 
a rachetés : <c mon Père, je veux, diWl*, qu'ils soient 
<c avec moi : » ils seront remplis de mon esprit; ils joui- 
ront de ma gloire ; ils partageront avec moi jusqu'Â 
mon trône*. 

Après un si grand bienfait, il n'y a plus que des cris 
de joie qui puissent exprimer nos reconnaissances. 
« merveille, s'écrie un grand philosophe et un grand 
a martyr M ô échange incompréhensible, ei surprenant 
ce artifice de la sagesse divine I » Un seul est frappé, et 
tous sont délivrés. Dieu frappe son Fils innocent pour 

' Joan., xn, 31. — » Coloss., ii, 13, 14, 15. — ^ Joan., xvii, 24, 25, 
26. — 4 Apoc, m, 21. ■— ^ Justin., Epist. ad. Diognet., n. 9, p. 238, 
tni. Bcned. 



SUR L'HISTOIRK UNIVERSELLE. 295 

ramQur(lesba|](unescoupa})les^ etpardonne aux hommes 
coupaj^es pour l'amour de son Fils innocent, a Le juste 
<f paye ee qu'il ne doit pas^ et acquitte }6S pécheurs de 
« ce qu'ils doivent; car qu'est-ce qui pouvait mieux 
<r couvrir nos péchés que sa justice? Comment pou- 
ce vait être mieux expiée la rébellion des serviteurs^ 
a cpie par Tobéissance du Fils? L'iniquité de plusieurs 
« est cachée dans un seul juste > et la justice d'un seul 
(c fait que plusieurs sont justifiés. » A quoi donc ne de- 
vonsrficms pas prétendre? « Celui qui nous a aimés ^ 
« étant pécheurs^ jusqu'à donner sa vie pour nous, que 
« nous re£userart-il après qu'il nous a réconciliés et jus- 
« tifié9 par son sang ^ ? » Tout est à nous par Jésus-Christ^ 
la grâce ^ la sainteté^ la vie^ la gloire^ la béatitude; le 
royaume du Fils de Dieu est notre héritage; il n'y a rien 
au-dessus de nous^ pourvu seulement que nous ne nous 
ravilissions pas nous-mém^. 

Pendant que Jésus-Christ comble nos désirs et sur- 
passe nos espérances^ il consomme l'œuvre de Dieu 
commencée sous les patriarches et dans la loi de l^olse. 

Alors Dieu voulait se faire connaître par des expé- 
riences sensibles : il se montrait magnifique en pro- 
messes temporelles ^ bon en comblant ses enfants des 
biens qui flattent les sens^ puissant en les délivrant des 
mains de ieurs ennemis^ fidèle en les amenant dans la 
terre promise à leurs pères , juste par les récompenses 
et les châtiments qu'il leur envoyait manifestement selop 
leurs œuvres. 

Toutes ces merveilles préparaient les voies aux véri- 
tés que Jésus-Christ venait enseigner. Si Dieu est bon 
jusqu'à nous donner ce que demandent nos sens , com- 
bien plutôt nous donnera-tril ce que demande notre 

' Rom., V, 6, 7, 8, 9, 10. 



296 DISCOURS 

esprit y fait à son image? S'il est si tendre et si bienfai- 
sant envers ses enfants^ renfermera-t-il son amom* et 
ses libéralités dans ce peu d'années qui composent notre 
vie? Ne donnera-t-il à ceux qu'il aime qu'une ombre de 
félicité, et qu'une terre fertile en grains et en fauile? 
N'y aura-fr-il point' un pays où il répande avec abon- 
dance les biens véritables? 

Il y en aura un sans doute, et Jésus-Christ nous le 
vient montrer. Car enfin le Tout-Puissant n'aurait fait 
que des ouvrages peu dignes de lui, si toute sa magnifi- 
cence ne se terminait qu'à des grandeurs exposées à 
nos sens infirmes. Tout ce qui n'est pas étemel ne ré- 
pond ni à la majesté d'un Dieu éternel, ni aux espéran- 
ces de rbomme, à qui il a fait connaître son éternité; 
et cette immuable fidélité qu'il garde à ses serviteurs 
n'aura jamais un objet qui lui soit proportionné, jusqu'à 
ce qu'elle s'étende à quelque chose d'immortel et de 
permanent. 

Il fallait donc qu'à la fin Jésus-Christ nous ouvrit les 
cieux, pour y découvrira notre foi cette cité permanente 
où nous devons être recueillis après cette vie S II nous 
fait voir que si Dieu prend pour son titre éternel le nom de 
Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, c'est à cause que ces 
saints hommes sont toujours vivants devant lui. Dieu 
n'est pas le Dieu des morts * ; il n'est pas digne de lui de 
ne faire, comme les hommes, qu'accompagner ses aniis 
jusqu'au tombeau, sans leur laisser au delà aucune espé- 
rance; et ce lui serait une honte de se dire avec temt de 
force le Dieu d'Abraham, s'il n'avait fondé dans le ciel 
une cité éternelle , où Abraham et ses enfants pussent 
vivre heureux. 

C'est ainsi que les vérités de la vie future nous sont 

* Ilebr., XI, 8, î), 10, 13, 14, 15, 16. — ' Matth., xxii, 32; Luc, xx, 

38. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. î97 

développées par Jésus-Christ. Il nous les montre^ même 
dans la loi. La vraie terre promise, c'est le royaume cé- 
leste. C'est après cette bienheureuse patrie que soupi- 
raient Abraham, Isaac et Jacob * : la Palestine ne méritait 
pas de terminer.tous leurs vœux, ni d'être le seul objet 
d'une si lon^e attente de nos pères. 

L'Egypte d'où il faut sortir, le désert où il faut passer, 
la Babylone dont il faut rompre les prisons pour entrer 
ou pour retourner à notre patrie, c'est le monde avec 
ses plaisirs et ses vanités : c'est là que nous sommes vrai- 
ment captifs et errants, séduits par le péché et ses con- 
voitises ; il nous faut secouer ce joug, pour trouver dans 
Jérusalem et dans la cité de notre Dieu la liberté vé- 
ritable , et un sanctuaire non fait de main d'homme ' , où 
la gloire du Dieu d'Israël nous apparaisse. 

Par cette doctrine de Jésus-Christ, le secret de Dieu 
nous est découvert; la loi est toute spirituelle, ses pro- 
messes nous introduisent à celles de TÉvangile , et y 
servent de fondement. Une même lumière nous parait 
partout : elle se lève sous les patriarches : sous Moïse 
et sous les prophètes, elle s'accroît : Jésus-Christ, plus 
grand que les patriarches, plus autorisé que Moïse, 
plus éclairé que tous les prophètes, nous la montre 
dans ^ plénitude. 

A ce Christ, à cet homme-Dieu, à cet homme qui tient 
sur la terre, comme parle saint Augustin, la place de 
la vérité, et la fait voir personnellement résidente au 
milieu de nous; àlui, dis-je> était réservé de nous mon- 
trer toute vérité, c'est-à-dire celle des mystères, celle des 
vertus, et celle des récompenses que Dieuva destinées à 
ceux qu'il aime. 

C'était de telles grandeurs que les Juifs devaient cher- 

' Ilebr., 3LI, 14, 15, 16. — =* n Cor., v, i. 



298 DISCOURS 

cher en leur Messie. U n'y a rien de si grand que d^ por- 
ter en soi-même et de découvrir aux hommes la vérité 
tout entière^ qui les nourrit^ qui les dirige^ etqui épur^ 
leurs yeux jusqu'à les rendre capables de voir Dieu. 

Dans le temps que la vérité devait être montrée aux 
hommes avec celte plénitude^ il était aussi ordonné 
qu'elle serait annoncée par toute la terre et dans tous 
les temps. Dieu n'a donné à Moïse qu'un seul peuple , et 
un temps déterminé : tous les siècles et tous les peu- 
ples du monde sont donnés à Jésus-Christ : il a ses élus 
partout^ et son Église^ répandue dans tout Funivers, ne 
cessera jamais de les enfanter, a AUez^ dil^ilS enseignez 
« toutes les nations ^ les baptisant au nom du Père^ jet 
« du Fils^ et du Saint-Esprit^ et leur apprenant à garder 
u tout ce que je vous ai commandé : et voilà^ je suis avec 
tt vous tous les jours* jusqu'à la fin des siècles.» ' 



CHAPITRE XX. 

La desocnte du Saint-Esprit .. l'étalilisseuient de lÉgUse lies jugements 
de Dieu sur les Juifs et sur les Gentils. 

Pour répandre dans tous les lieux et dans tous les 
siècles de si hautes vérités, et pour y mettre en vigueur, 
au milieu de la corruption, des pratiques si épurées, il 
fallait une vertu plus qu'humaine. C'est pourquoi Jésus^ 
Christ promet d'envoyer le Saint-Esprit pour fortifier ses 
apôtres, et animer éternellement le corps de TÉglise. 

Cette force du Saint-Esprit, pour se déclarer davan- 
tage, devait paraître dans l'infirmité. Je tiotAS enverrai^ 
dit Jésus-Christ à ses apôtres', ce que mon Père a promis, 

' Matth., XXVIII, 19, 20. 

' Var. Édition de 1081 : avec vous jusqu'à la fin, otc. 

^ Luc, XXIV, 49. 



SUR L'HISTOIBË UNIVERSELLE. 2^9 

c'estràrdire le Saint-Esprit : en attendant^ tenez-^ous en 
repos dans Jértisalem; n'entreprenez rien jusquà ce que 
t>ofM soyez revêtus de la force d'en ha%U. 

Pour se conformer à cet ordre, ils demeurent enfer* 
mes quarante jours : le Saint-Esprit descend au temps 
arrêté; les langues de feu tombées sur les disciples de 
Jésus-Christ marquent refficace de leur parole ; la pré- 
dication commence; les apôtres rendent témoignage à 
Jésus-Christ; ils sont prêts à tout souffrir pour soutenir 
qu'ils Font vu ressuscité. Les miracles suivent leurs pa- 
roles; en deux prédications de saint Pierre^ huit miUe 
Juifs se convertissent^ et^ pleurant leur erreur, ils sont 
lavés dans le sang qu'ils avaient versé. 

Ainsi rÉglise est fondée dans Jérusalem et parmi les 
Jui&^ malgré l'incrédulité du gros de la nation. Les 
discqples de Jésus-Christ font voir au monde une charité, 
une force, et une douceur qu'aucune société n'avait ja- 
mais eue. La persécution s'élève; la foi s'augmente; 
les enfants de Dieu apprennent de plus en plus à ne 
désirer que le ciel ; les Juifs, par leur malice obstinée, 
attirent la vengeance de Dieu^ et avancent les maux 
extrêmes dont ils étaient menacés; leur état et leurs af- 
faires empirent. Pendant que Dieu continue à en sé- 
parer un grand nombre qu'il range parmi ses élus, 
saint Pierre est envoyé pour baptiser Corneille, centu- 
rion rcmiain. Il apprend premièrement par une céleste 
vision, et après par expérience, que les Gentils sont.i^p- 
pelés à la connaissance de Dieu. Jésus-Christ, qui les 
voulait convertir, parle d'en haut & saint Paul, qui 
en devait être le docteur ; et , par un miracle inouï jus- 
qu'alors, en un instant S de persécuteur il le fait non- 
seulement défenseur, mais encore* zélé prédicateur 

* Var. Édition de 1681 : Inouï jusqu'alors, de persécuteur, etc. 

* V-iR. ÈdHion de 1681 : Mais zélé, etc. 



300 DISœURS 

de la foi : il lui découvre le secret profond de la voca- 
tion des Gentils par la réprobation des Juifs ingrats ^ qui 
se rendent de plus en plus indignes de l'Évangile. Saint 
Paul tend les mains aux Gentils : il traite avec une force 
merveilleuse ces importantes questions^ : « Si le Christ 
a devait souffrir , et s'il était le premier qui devait an- 
« noncer la vérité au peuple et aux Gentils^ après être 
« ressuscité des morts : » il prouve Taflirmative par Holse 
et par les prophètes , et appelle les idolâtres à la con- 
naissance de Dieu^ au nom de Jésus-Christ ressuscité. 
Us se convertissent en foule : saint Paul fait voir que 
leur vocation est un effet de la gràce^ qui ne distingue 
plus ni Juifs ni Gentils. La fureur et la jalousie trans- 
porte les Juifs; ils font des complots terribles contre 
saint Paul, outrés principalement de ce qu'il prêche 
les Gentils, et les amène au vrai Dieu : ils le livrent en- 
fin aux Romains, comme ils leur avaient livré Jésus-Christ. 
Tout Tempire s'émeut contre l'Église naissante ; et Né- 
ron, persécuteur de tout lé genre humain, fut le pre- 
mier persécuteur des fidèles. Ce tyran fait mourir saint 
Pierre et saint Paul. Rome est consacrée par leur sang; 
et le martyre de saint Pierre, prince des apôtres, éta- 
blit dans la capitale de l'empire le siège principal de la 
religion. Cependant le temps approchait où la ven- 
geance divine devait éclater sur les Juifs impénitents : 
le désordre se met parmi eux; un faux zèle les aveu- 
gle, et les rend odieux à tous les hommes ; leurs faux 
prophètes les enchantent par les promesses d'un règne 
imaginaire. Séduits par leurs tromperies, ils ne peuvent 
plus souffrir aucun empire légitime, et ne donnent 
aucunes bornes à leurs attentats. Dieu les livre au sens 
réprouvé. Ils se révoltent contre les Romains, qui les ac- 

' Act., XXVI, 23. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSEI.LE. 301 

eablent; Tite même, qui les ruine, reconnaît qu'il ne 
fait que prêter sa main à Dieu irrité contre eux ^. Adrien 
achève de les exterminer. Ils périssent avec toutes les 
marques de la vengeance divine : chassés de leur t^re, 
et esclaves par tout l'univers, ils n'ont plus ni temple, 
ni autel, ni sacrifice, ni pays ; et on ne voit en Juda au- 
cune forme de peuple. 

Dieu cependant avait pourvu à l'éternité de son culte : 
les Gentils ouvrent les yeux, et s'unissent en esprit aux 
Juifs convertis. Ils entrent par ce moyen dans la race 
d'Abraham, et, devenus ses enfants par la foi, ils hé- 
ritent des promesses qui lui avaient été faites. Un nou- 
veau peuple se forme, et le nouveau sacrifice , tant cé- 
lébré par les prophètes, commence à s'offrir par toute 
la terre. 

Ainsi fut accompli de point en point l'ancien oracle de 
Jacob : Juda est multiplié dès le commencementplusque 
tous ses frères ; et ayant toujours conservé une certaine 
prééminence, il reçoit enfin la royauté comme hérédi- 
taire. Dans la suite, le peuple de Dieu est réduit à sa 
seule race ; et, renfermé dans sa tribu, il prend son nom. 
En Juda se continue ce grand peuple promis à Abraham, 
à Isaac et à Jacob; en lui se perpétuent les autres pro- 
messes, le culte de Dieu, le temple, les sacrifices, la 
possession de la terre promise, qui ne s'appelle plus que 
la Judée. Malgré leurs divers états, les Juifs demeurent 
toujours en corps de peuple réglé et de royaume, usant 
de ses lois. On y voit naître toujours ou des rois, ou des 
magistrats et des juges, jusqu'àce que le Messie vienne: 
il vient, et le royaume de Juda peu à peu tombe en 
ruine. Il est détruit tout à fait, et le peuple juif estchassé 

' Philost., Vit. Apoll. Tyaii., lib. vi, c. 29; Joseph., de Bello Jud., 
lib. vu, cap. 16, ai. lib. Vi, c. 8. 



302 DISCOURS 

sans espérance de la terre de ses pères. Le Messie de- 
vient Taltente des nations , et il règne sur un nouveau 
peuple. 

Mais, pour garder la succession et la continuité^ il 
fallait que ce nouveau peuple fût enté pour ainsi dire 
sur le premier, et, comme dit saint Paul*, « Tôlivier 
c( sauvage sur le franc olivier, afin de participer à sa 
<( bonne sève. » Aussi est-il arrivé que TÉglise, établie 
premièrement parmi les Juifs , a reçu enfin les Gentils, 
pour feire avec eux un même arbre, un même corps, un 
même peuple , et les rendre participants de ses grâces 
et de ses promesses. 

Oe qui arrive après cela aux Juifis incrédules , sous 
Vespasien et sous Tite , ne regarde plus la suite du p^i- 
ple de Dieu. C'est un châtiment des rebelles, qui, par 
leur infidélité envers la semence promise à Abraham 
et à David, ne sont plus Juifis ni fils d'Âbraliam que 
selon ia chair, et renoncent à la promesse par laquelle 
les nations devaient être bénies. 

Ainsi cette dernière et- épouvantable désolation des 
Juifs n'est plus une transmigration, comme celle de Ba- 
bylone ; ce n'est pas une suspension du gouvernement 
et de Tétat du peu[de de Dieu ^ ni du service solenndi de 
la religion : le nouveau peuple, déjà formé et continué 
avec Tanden en Jésus-Christ, n'est pas transporté ; il s'é- 
tend et se dilate sans interruption, depuis Jérusalem, 
où il devait naître Jusqu'aux extrémités de la terM. Les 
(Gentils agrégés aux Juifs deviennent dorénavant les 
vrais Juife, le vrai royaume de Juda opposé à c^ Israd 
t>chismatique et retranché du peuple de Dieu, le vrai 
royaume de David , par Tobéissance qu'ilis rendent aox 
lois et à l'Évangile de Jésus-Christ, fils de David. 

* Rom., XI, 17. 



SUR ^HISTOIRE UNIVERSELLE. 303 

Après rétablissement de ce nouveau royaume , il ne 
faut pas s'étonner si tout périt dans la Judée. Le second 
temple ne servait plus de rien depuis que le Messie y 
eut accompli ce qui était marqué par les prophéties. Ce 
temple avait eu la gloire qui lui était promise , quand 
le Désiré des nations y était vBnu. La Jérusalem visible 
avait fait ce qili lui restait à faire, puisque l'Église y 
avait pris sa naissance, et que de là elle étendait tous 
les jours ses branches par toute la terre. La Judée n'est 
plus rien à Dieu ni à la reUgion , non plus que les Juifs ; 
et il est juste qu'en punition de leur endurcissement, 
leurs ruines soient dispersées par toute la terre. 

C'est ce qui leur devait arriver au temps du Messie , 
selon Jacob, selon Daniel, selon Zacharie , et selon tous 
leurs prophètes * : mais comme ils doivent revenir un 
jour à ce Messie qu'ils ont méconnu, et que le Dieu 
d'Abraham n'a pas encore épuisé ses miséricordes sur la 
race quoique infidèle de ce patriarche , il a trouvé un 
rtlôyeA, dont il ii'y a dans le monde que ce seul exem- 
ple, de conserver les Juifs, hors de leur pays et dans 
leur ruine, plus longtemps même que les peuples qui 
les ont Vaittcus. Oii ne voit plus aucun reste ni des an- 
ciens Assyriens, ni des anciens Mèdes, ni desancienà 
Perses, ni des anciens Grecs, ni même des anciens Ro^ 
mains. La trace s'en est perdue, et ils se sont confondus 
avec d'autres peuples. Les Juifs, qui ont été la proie de ces 
anciennes nations si célèbres dans les histoires, leur ont 
survécu; et Dieu, en les conservant, nous tient en attenté 
de Cfe qu^ii veut faire encore des malheureux restes d'un 
peuple autrefois si favorisé. Cependant leur endurcisse- 
ment sert au salut des Centils , et leur donne cet avan- 
tage de trouver en des mains non suspectes les Écritures 

» Osée, 111,4, 5 ;Is.,i.ix, 20,21 ;Zach., XI, 13, 16, 17; Rom., xi, 11, etc. 



304 DISCOURS 

qui ont prédit Jésus-Christ et ses mystères. Nous voyons 
entre autres choses , dans ces Écritures *, et Taveugle- 
ment et les malheurs des Juifs qui les conservent si soi- 
gneusement. Âinsi^ nous profitons de leur disgrâce : 
leur infidélité fut un des fondements de notre foi; ils 
nous apprennent à craindre Dieu, et nous sont un spec- 
tacle éternel des jugements qu'il exerce sur ses enfants 
ingrats^ afin que nous apprenions à ne nous point glo- 
rifier des grâces faites à nos pères. 

Un mystère si merveilleux, et si utile à l'instruction 
du genre humain, mérite bien d'être considéré. Mais 
nous n'avons pas besoin des discours humains pour l'en- 
tendre : le Saint-Esprit a pris soin de nous l'expliquer 
parla bouche de saint Paul; et je vous prie d'écouter 
ce que cet apôtre en a écrit aux Romains*. 

Après avoir parlé du petit nombre de Juifs qui avait 
reçu l'Évangile, et de Taveuglement des autres, il entre 
dans une profonde considération de ce que doit devenir 
un peuple honoré de tant de grâces , et nous découvre 
tout ensemble le profit que nous tirons de leur chute, 
et les fruits que produira un jour leur conversion : 
« Les Juifs sont-ils donc tombés, dit-il ', pour ne se re- 
c( lever jamais? à Dieu ne plaise ! Mais leur chute a donné 
c( occasion au salut des Gentils, afin que le salut des 
c( Gentils leur causât une émulation » qui les fit rentrer 
en eux-mêmes. « Que si leur chute a été la richesse des 
« Gentils, » qui se sont convertis en si grand nombre, 
<( quelle grâce ne verrons-nous pas reluire quand ils 
a retourneront avec plénitude ! Si leur réprobation a été 
tt la réconciliation du monde, leur rappel ne sera-t-il 
« pas une résurrection de mort à vie? Que si les prémices 

» Is., VI, LU, LUI, Lxv ; Dan., ix ;Matth., xiii ; Joan., xii ; Act., xxvin ; 
Rom., XI. — * Rom., XI, 1, 2, etc. — ^ Ibid., Il, etc. 



SUR UHISTOIRE UNIVERSELLE. 305 

« tirées de ce peuple sont saintes ^ la masse Test aussi ; 
a si la racine est sainte y les rameaux le sont aussi ; et 
a si quelques-unes des branches ont été retranchées^ 
a et que jtoi^ Gentil^ qui n'étais qu'un olivier sauvage , 
a tu aies été enté parmi les branches qui sont demeurées 
« sur Tolivier franc ^ en sorte que tu participes au suc 
« découlé de sa racine , garde-toi de t' élever contre les 
M branches naturelles. Oue si tu t'âèves^ songe que ce 
« n'est pas toi qui portes la racine , mais que c'est la ra- 
a cine qui te porte. Tu diras peut-être : Les branches 
« naturelles ont été coupées^ afin que je fusse enté en 
« leur place. Il est vrai, l'inci'édulité a causé ce retran- 
« chement, et c'est ta foi qui té soutient. Prends donc 
« garde de ne t'enfler pas, mais demeure dans la crainte : 
« car si Dieu n'a pas épargné les branches naturelles , 
m tu dois crisiindre qu'il ne t'épargne encore moins. » 

Qui ne tremblerait en écoutant ces paroles de l'apô- 
tre ? Pouvons-nous n'être pas épouvantés de la ven- 
g'èance qui éclate depuis tant de siècles si terriblement 
sur les Jtdfs, puisque saint Paul nous avertit, de la 
part de Dieu, que notre ingratitude nous peut attirer 
un semblable traitement? Mais écoutons la suite de ce 
^rand mystère. L'apôtre continue à parler aux Gentils 
convertis, a Considérez, leur dit-il*, la clémence et la 
« sévérité de Dieu; sa sévérité envers ceux qui sont dé- 
«c chus de sa grâce , et sa clémence envers vous, si tou- 
« tefois vous demeurez fermes en l'état où sa bonté vous 
« a nïis : autrement vous serez retranchés comme eux» 
« Que s'ils cessent d'être incrédules, ils seront entés de 
u nouveau, parce que Dieu (qui les a retranchés) est 
« assez puissant pour les faire encore reprendre. Car si 
<K vous avez été détachés dé l'olivier sauvage où la na- 



* Rom., XI, 22 et seq. 

DOSS. — IIIST. L'NIV. 20 



S06 DISCOURS 

« lure vous avait fait naître^ pour être entés dans Tolivier 
« franc contre Tordre naturel ^combien plus facilement 
« les branches naturelles de Tolivier même serontrelles 
« entées sur leur propre tronc? » Ici l'apôtre s'élève au- 
dessus de tout ce qu'il vient dédire^ et ^entrant dans les 
profondeurs des conseils de Dieu^ il poursuit ainsi son 
discours^ : « Je ne veux pas, mes frères, que vous igno- 
a riez ce mystère , afin que vous appreniez à ne présu- 
tt mer pas de vous-mêmes. C'est qu'une partie des Juifs 
« est tombée dans l'aveuglement, afin que la multitude 
<ii des Gentils entrât cependant dans l'Église, et qu'ainsi 
tout Israël fût sauvé, selon qu'il est écrit* : Il sortira 
« de Sion un libérateur qui bannira l'impiété de Jacob ; 
« et voici l'alliance que je ferai avec eux lorsque j'aurai 
« effacé leurs péchés. » 

Ce passage d'Isaîe , que saint Paul cite ici selon les 
Septante, comme il avait accoutumé, à cause que leur 
version était connue par toute la terre, est encore plus 
fort dans l'original, et pris dans toute sa suite. Car le 
prophète y prédit avant toutes choses la conversion des 
Gentils par ces paroles : a Ceux d'Occident craindront 
a le nom du Seigneur, et ceux d'Orient verront sa gloire. » 
Ensuite, sous la figure d'un fleuve rapide poussé par un 
vent impétumœ , Isaïe voit de loin les persécutions qui 
feront croître l'Église. Enfin le Saint-Esprit lui apprend 
ce que deviendront les Juifs, et lui déclare a que le 
« Sauveur viendra à Sion, et s'approchera de ceux de 
(( Jacob, qui alors se convertiront de leurs péchés : et 
« voidi, dit le Seigneur, l'alliance que je ferai avec eux. 
« Mon esprit qui est en toi, 6 prophète , et les paroles 
<( que j'ai mises en ta bouche, demeureront éternelle- 
« ment non-setdement dans ta bouche, mais encore dans 

' Rom., XI, 25 et seq. — ' Is., lix, 20. 



SUR LHISTOIRE UNIVERSELLE: 807 

m la bouche de tes enfants^ et des enfants de tes enfants \ 
^ maintenant et à jamais^ dit le Seigneur '. » 

Il nous fait donc voir clairement qu'après la conver- 
sion des Gentils 3 le Sauveur que Sion avait méconnu^ 
et que les enfants de Jacob avaient rejeté^ se tournera 
vers eux, effacera leurs péchés, et leur rendra Tintelli- 
gence des prophéties qu'ils auront perdue durant un 
long temps > pour passer successivement et de main 
en main dans toute la postérité , et n'être plus oubliée ^ 
jusque» à la fin du monde , et autant de temp& qu'il 
plaira à Dieu le faire durer après ce merveilleux évé- 
nement. 

Ainsi les Juife reviendront un jour, et ils reviendront 
pour ne s'égarer jamais; mais ils ne reviendront qu'a- 
près jiie r Orient et f Occident, c'est-à-dire tout l'univers, 
auront été remplis de la crainte et de la connaissance 
de Dieu. 

Le Saint-Esprit fait voir à saint Paul que ce bienheu-r 
reux retour des Juifs sera l'effet de l'amour que Dieu 
a €u pour leurs pères. C'est pourquoi il achève ainsi son 
raSsonnemeïit : Quant à V Évangile, dit-il*, que nous 
vous prêchons maintenant, les Juifs sont ennemis pour 
Vamowr de i?ous : si Dieu les a réprouvés, c'a été , 6 
Gentils, pour vous appeler; mais quant à V élection par 
laquelle ils étaient choisis dès le temps de l'alliance 
jurée avec Abraham, « ils lui demeurent toujours chers, 
a à catise de leurs pères ; car les dons et la vocation de 
« Dieu sont sans repentance. Et comme vous ne croyie? 
a point autrefois , et que vous avez maintenant obtenu 
«r miséricorde à cause de l'incrédulité des Juifs, » Dieu 

' Var. Èdiiion de 1681 : La bouche de tes enfants maintenant , etc. 

' Is., LIX, 20, 21. 

^ Var. Èdiiion de 1681 : N'être plus oubliée. U reste n'y est pas. 

^ Rom., XI, 28, etc. 

20. 



308 DISCOURS 

ayant voulu vous choisir pour les remplacer ; « ainsi 
« les Juifs n'ont point cru que Dieu vous ait voulu faire 
« miséricorde^ afin qu'un jour ils la reçoivent : car Dieu 
« a tout renfermé dans l'incrédulité , pour faire misé- 
« ricorde à tous^ » et afin que tous connussent le besoin 
qu'ils ont de sa grâce. « profondeur des trésors de la 
« sagesse et de la science de Dieu ! que ses jugements 
« sont incompréhensibles, et que ses voies sont impé- 
u hétrables ! Car qui a connu les desseins de Dieu, ou 
« qui^est entré dans ses conseils? Qui lui a donné le pre- 
ce mier, pour en tirer récompense, puisque c'est de lui, 
« et par lui, et en lui , que sont toutes choses? La gloire 
a lui en soit rendue durant tous les siècles! y> 

Voilà ce que dit saint Paul sur l'élection des Juifs, 
sur leur chute, sur leur retour, et enfin sur la conver- 
sion des Gentils, qui sont appelés pour tenir leur place, 
et pour les ramener' à la fin des siècles à la bénédic- 
tion promise à leurs pères, c'esl-àrdire au Christ qu'ils 
ont renié. Ce grand apôtre nous fait voir la grâce qui 
passe de peuple en peuple pour tenir tous les peuples 
dans la crainte de la perdre ; et nous en montre la force 
invincible, en ce qu'après avoir converti les idolâtres , 
elle se réserve pour dernier ouvrage de convaincre l'en- 
durcissement et la perfidie judaïque. 

Par ce profond conseil de Dieu , les Juifs subsistent 
encore au milieu des nations, où ils sont dispersés et 
captifs : mais ils subsistent avec le caractère de leur ré- 
probation, déchus visiblement par leur infidélité des 
promesses faites à leurs pères , bannis de la terre pro- 
mise, n'ayant même aucune terre à cultiver, esclaves 
partout où ils sont, sans honneur, sans liberté, sans au- 
cune figure de peuple. 

Ils sont tombés en cet état trente-huit ans après qu'ils 
ont eu crucifié Jésus-Christ , et après avoir employé â 



SUR L'HISTOIEE UNIVERSELLE. S09 

persécuter ses disciples le temps qui leur avait été laissé 
|>our se reconnaître. Mais pendant que l'ancien peuple 
est réprouvé pour son infidélité^ le nouveau peuple 
s'augmente tous les jours parmi les Gentils : TaUiance 
faite autrefois avec Abraham s'étend^ selon la promesse, 
à toiis les peuples du monde qui avaient oublié Dieu : 
l'Église ^^étienne appelle i lui tous les hommes ; et , 
tranquille durant plusieurs siècles, parmi des persécu- 
tions inouïes, elle leur montre à ne point attendre leur 
félicité sur la terre. 

C'était là , Monseigneur, le plus digne fruit dé la con- 
naissance de Dieu , et l'effet de cette grande bénédic- 
tion que le monde devait attendre par Jésus-Christ. Elle 
allait se répandant tous les jours de famille en famille, 
et de peuple en peuple : les hommes ouvraient les yeux 
de plus en plus, pour connaître l'aveuglement où Tido- 
Ifttrie les avait plongés; et malgré toute la puissance 
romaine , on voyait les chrétiens , sans révolte , sans faire 
aucun trouble, et seulement en souffrant toutes sortes 
d'inhumanités, changer la face du monde , et s'étendre 
par tout l'univers. 

La promptitude inouïe avec laquelle se fit ce grand 
changement est un miracle visible. Jésus-Christ avait 
prédit que son Évangile serait bientôt prêché par toute 
la terre; cette merveille devait arriver incontinent après 
sa mort; et il avait dit qu'après qu'on l'aurait él^é 
de terre, c'est-à-<lire qu'on l'aurait attaché à la croix, il 
attirerait à lui totUes choses^. Ses apôtres n'avaient pas 
encore achevé leur course, et saint Paul disait déjà aux 
Romains que leur foi était annoncée dans tout le monde*. 
Il disait aux Colossiens que l'Évangile était ouï a de 
« toute créature qui était sous le ciel; qu'il était prêché, 

» Joan., VIII, 28 ; xii, 32. — * Rom., i, 8. 



310 DISCOURS 

a qu'il fructifiait; qu'il croissait par tout runivers*. » 
Une tradition constante nous apprend que saint Thomas 
le porta aux Indes % et les autres en d^autres pays éloi- 
gnés. Mais on n'a pas besoin des histoires pour confirmer 
cette vérité; l'effet parle^ et on voit assez avec combien 
de raison saint Paul applique aux apôtres oe passage du 
Psalmiste ^ : (c Leur voix s'est fait entendre par toute la 
« terre^ et leur parole a été portée jusqu'aux extrémités 
<i du monde. » Sous leurs disciples^ il n'y avait presque 
plus de pays si reculé et si inconnu^ où l'Évangile 
n'eût pénétré. Cent ans après Jésus-Christ , saint Justin 
comptait déjà parmi les fidèles beaucoup de nations 
sauvages^ et jusqu'à ces peuples vagabonds qui enaient 
deçàetd^ sur des chariots^ sans avoir de demeura fixe ^. 
Ce n'était point une vaine exagération ; c'était nn fût 
c(Mistant et notoire , qu'il avançait en pràsenee des etn- 
pereurs^ et à la face de tout l'univers. Saint Irénde vient 
un peu après ^ et on voit croître le dénombrement qui 
se faisait des Églises. Leur concorde était admirahle : 
ce qvL'on croyait dans les Gaules^ dans les Espagnes^ 
dans la Germanie^ on le croyait dans l'Egypte et dans 
l'Orient ; et comme « il n'y avait qu'un même soleil dans 
a tout l'univers , on voyait dans toute l'Église, depuis 
« une extrémité du monde à l'autre , la même lumière 
<c delà vérité*. » 

Si peu qu'on avance, on est étonné des progrès qu'on 
voit. Au milieu du troisième siècle, Tertullien et Origène 
font voir dans l'Église des peuples entiers qu'un peu 
devant on n'y mettait pas^. Ceux qu'Origène exceptait^ 



" Col., i^ 5, 6, 23. — ^ Greg. Naz., Orat. xxv, nunc xxxiii, n. Il, 
1. 1, p. 611. — 3 Ps. XVIII, 5; Rom., x, 18. — 4 Just., Apol. ii, iiunc i, 
II. 53, p. 74, 75; ot Dial. cuïn Tryph., n. 117, p. 211. — ^ Iren., adv. 
Hœr., lib. i, cap. 2, 3, nunc lo; p. 48 et scq. — * Tertull., adv. Jud., 



SUR L HISTOIRE UNIVERSELLE. 3il 

qui étaient les plus éloignés du inonde connyï^ y sont 
mis un peu après par Arnobe ^ Que pouvait avoir vu le 
monde ^ pour se rendre si promptement à Jésus4]lhrist? 
S'il a vu des miracles y Dieu s'est mêlé visiblement dans 
cet ouvrage ; et s'il se pouvait faire qu'il n'en eût pas 
vu , ne Beraii-^e pas un nouveau miracle y plus grand et 
plus incroyable que ceux qu* on ne veut pas croire^ d'à- 
vfÀrcomoerti le monde san$ nnracle, d'avoir faitentrer tant 
d'ignorants dans des mystères si hauts ^ d'avoir inspiré 
à tant de savants une humble soumission, et d'avoir per- 
suadé tant de choses incroyables à des incrédules * ? 

Hais le miracle des miracles, si je puis parler de la 
sorte, c'est qu'avec la foi des mystères, les vertus les 
plus éminentes et les pratiques les plus pénibles se sont 
répandues par toute la terre. Les disciples de Jésus- 
Christ l'ont suivi dans les voies les plus difficiles. Souf- 
frir tout pour la vérité, a été parmi ses enfants un exer- 
cice ordinaire; et, pour imiter leur Sauveur, ils ont couru 
aux toui'ments avec plus d'ardeur queles autresn'ont taài 
aux délices. On ne peut compter les exemples ni des 
riches qui se sont appauvris pour aider les pauvres , ni 
des pauvres qui ont préféré la pauvreté aux richesses, 
ni des vierges qui ont imité sur la terre la vie dés apges, 
ni des pasteurs charitables qui se sont faits tout à tous, 
toujours prêts à donner à leur troupeau non-<seulément 
leurs veilles et leurs travaux, mais encore' leurs pro- 
pres vies. Que dirai-je de la pénitence et de la mortifi- 
cation? Les juges n'exercent pas plus sévèrement la jus- 
tice sur les criminels , que les pécheurs pénitents l'ont 

cap.4 7 ; Apolog., c. 37 ; Orig.» Tr. xxviu in Matt., tom. m, p. 858, éd. 
Bencd. Hom. iv in Ezecb., ibid., p. 370. 

' Arnob., adv. Gentes, lib. ii. — ' Aug., de Civit. Dei, lib. xxi, cap. 
VII ; lib. XXII, cap. v ; t. vu, col. C26, 658 et seq. 

^ Var. Édiiiùn de 1681 : Mais leurs propres vies. 



312 DISCOURS 

exercée sur eux-mêmes. Bien plus^ les innocents ont puni 
en eux avec une rigueur incroyable cette pente prodi- 
gieuse que nous avons au péché. La vie de saint Jean- 
Uaptiste^ qui parut si surprenante aux Juifs^ est devenue 
commune parmi les fidèles; les déserts ont été peuplés 
de ses imitateurs; et il y a eu tant de solitaires, que 
des solitaires plus parfaits ont été contraints de chercher 
des solitudes plus profondes; tant on a fui le monde, 
tant la vie contemplative a été goûtée. 

Tels étaient les fruits précieux que devait produire 
l'Évangile. L'Église n'est pas moins riche en exemples 
qu'en préceptes, et sa doctrine a paru sainte, en pro- 
duisant une infinité de saints. Dieu, qui sait que les 
plus fortes vertus naissent parmi les souffrances. Ta 
fondée par le martyre, et l'a tenue durant trois oeats 
uns dans cet état, sans qu'elle eût un seul mommit 
pour se reposer. Après qu'il eut fait voir, p€tr une si 
longue expérience , qu'il n'avait pas besoin du secours 
humain ni des puissances de la terre pour établir son 
Église, il y appela enfin les em£)creurs, et fit du grand 
Constantin un protecteur déclaré du christianisme. De- 
puis ce temps les rois ont accouru de toutes parts à l'É- 
glise; et tout ce qui était écrit dans les prophéties, 
touchant sa gloire future, s'est accompli aux yeux de 
toute la terre. 

- Que si elle a été invincible contre les efforts du de- 
hors, elle ne l'est pas moins contre les divisions intes- 
tines. Ces hérésies, tant prédites par Jésus-Christ et par 
ses apôtres, sont arrivées, et la foi persécutée par les 
empereurs souffrait en même temps des hérétiques une 
persécution plus dangereuse. Mais cette persécution n'a 
jamais été plus violente que dans le temps où l'on vit 
cesser celle des païens. L'enfer fit alors ses plus grands 
efforts pour détruire par elle-même cette Église que Ie5 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 318 

attaques de ses ennemis déclarés avaient affermie. A 
peine commençait-elle à respirer par la paix que lui 
donna Constantin^ et voilà qu'Âriùs^ ce malheureux 
prêtre^ lui suscite de plus grands troubles qu'elle n'en 
avait jamais soufferts. Constance, fils de Constantin, sé- 
duit parles mens dont il autorise le dogme, tourmente 
les catholiques par toute la terre ; nouveau persécuteur 
du christianisme, et d'autant plus redoutable que, sous 
le nom de Jésus-Christ, il fait la guerre à Jésus-Christ 
même. Pour comble de malheurs, TEglise ainsi divisée 
tombe entre les mains de Julien l'Apostat, qui met tout 
en œuvre pour détruire le christianisme , et n'en trouve 
point de meilleur moyen que de fomenter les factions 
dont il était déchiré. Après lui vient un Yalens, autant 
attaché aux ariens que Constance, mais plus violent. 
D'autres empereurs protègent d'autres hérésies avec une 
pareille fureur. L'ÉgUse apprend, par tant d'expérien- 
,ces, qu'elle n'a pas moins à souffrir sous les empereurs 
chrétiens qu'elle avait souffert sous les empereurs infi- 
dèles ; et qu'elle doit verser du sang pour défendre 
non-seulement tout le corps de sa doctrine, mais encore 
chaque article particulier. En effet, il n'y en a aucun 
qu'elle n'ait vu attaqué par ses enfants. Mille sectes et 
mille hérésies sorties de son sein se sont élevées contre 
elle. Mais si elle les a vues s'élever, selon les prédictions 
de Jésus-Christ, elle les a vues tomber toutes, selon ses 
promesses y quoique souvent soutenues par les empe- 
reurs et par les rois. Ses véritables enfants ont été, 
comme dit saint Paul, reconnus par cette épreuve; la 
vérité n'a fait que se fortifier quand elle a été contestée, 
et l'Église est demeurée inébranlable. 



iU DISCOURS 



CHAPITRE XXI. 



Réfleiions particulières sur le châtiment des Juifs, et sur les prédlctioni 

de Jésus-ChriaC qid l'àvaiient nuniué. 

Pendant que j'ai travaillé à vous faire voir sans inter- 
ruption la suite des conseils de Dieu dans la perpétuité 
de son peuple , j'ai passé rapidement sur beaucoup de 
faits qui méritent des réflexions profondes. Qu'il me 
soit permis d'y revenir, pour ne vous laisser pas perdre 
de si grandes choses. 

Et premièrement. Monseigneur, je vous prie de consi- 
dérer avec ime attention plus particulière la chute des 
Juifs, dont toutes les circonstances rendent témoignage 
à rÉvangile. Ces circonstances nous sont expliquées par 
des auteurs infidèles , par des Juifs et par des païens, 
qui, sans entendre la suite des conseils de Dieu, nous 
ont raconté les faits importants par lesquels il lui a plu 
de la déclarer. 

Nous avons Josèphe, auteur juif, historien très-fidèle, 
et très-instruit des affaires de sa nation , dont aussi il a 
illustré les antiquités par un ouvrage admirable. Il a 
écrit la dernière guerre , où elle a péri, après avoir été 
présent à tout, et y avoir lui-même servi son pays avec 
un commandement considérable. 

Les Juifs nous fournissent encore d'autres auteurs 
très-anciens j dont vous verrez les témoignages. Ils ont 
d'anciens commentaires sur les livres de l'Écriture, et 
entre autres les Paraphrases chaldalques qu'ils imprî— 
ment avec leurs Bibles. Us ont leur livre qu'ils nom- 
ment Talmud, c'est-à-dire Doctrine , qu'ils ne respectent 
pas moins que TÉcriture elle-même. C'est un ramas des 
traités et des sentences de leurs anciens maîtres; et en- 
core que les parties dont ce grand ouvrage est composé 



SUR L HISTOIRE UNIVERSELLE. 8 1 5 

ne soient pas toutes de la même antiqpoité^ les derniers 
aut^irs qui y sont cités ont vécu dans les premiers siè- 
des de TÉglise. Là, parmi une infinité de fables imper- 
tinentes^ qu'on voit commencer pour la plupart après 
les t^oaps de Notre^Seigneur, on trouve de beaux restes 
des anciennes traditions du peuple juif , et des preuves 
pour le convaincre. 

£i d'abord il est c^tain, de Taveu des Juifs ^ que la 
vengeance divine ne s'est jamais plus terriblement ni 
plus manifestement déclarée cpi'elle fit dans leur der- 
nière désolation. 

C'est une tradition constante, attestée dans leur Tal- 
mud , et confirmée par tous leurs rabbins, que , quarante 
aûs avant la ruine de Jérusalem , ce qui revient à peu 
près au temps de la mort de Jésus-Christ, on ne cessait 
de voir dans le temple des choses étranges. Tous les 
jours il y paraissait de nouveaux prodiges , de sorte 
qu'un fameux rabbin s'écria un jour : c 0. temple! 6 
c( temple ! qu'est-ce qui t'émeut , et pourquoi te fais-tu 
« peur à toi-même * ? » 

Qu'y a-t-U de plus marqué que ce bruit affreux qui 
fut ouï par les prêtres dans le sanctuaire le jour de la 
Pentecôte, et cette voix manifeste qui sortit du fond de 
ce lieu sacré : « Sortons d'ici I sortons d'ici! » Les saints 
anges protecteurs du temple déclarèrent hautement 
qu'ils l'abandonnaient, parce que Dieu, qui y avait éta- 
bli sa demeure durant tant de siècles, l'avait réprouvé. 
' Josèphe et Tacite même ont raconté ce prodige*. Il 
ne fut aperçu que des prêtres. Mais voici un autre pro- 
dige qui a éclaté aux yeux de tout. le peuple; et jamais 
aucun autre peuple n'avait rien vu de semblable. « Qua- 



' R. Johanan', fils de Zacaï, Tr. de fesfc. Expiât. — '* Joseph., de Belle 
Jiid., lib. VII, c. 12; al. lih. vi, c. 5;Tacit., HLst., lib. v, c. 13. 



3 1 6 DISCOURS 

« tre ans devant la guerre déclarée^ un paysan , dit io- 
a sèphe S se mit à crier : Une voix est sortie du côté de 
c< l'orient^ une voix est sortie du côté de roccidént, one 
« voix est sortie du côté des quatre vents : voix contre Jé- 
a rusalemet contre le temple; voix contre les nouveaux 
et mariés et les nouvelles mariées; voix contre tout le 
« peuple. » Depuis ce temps^ ni jour ni nuit^ il ne cessa 
de crier : a Malheur, malheur à Jérusalem! » Il redou- 
blait ses cris les jours de fête. Aucune autre parole ne 
sortit jamais de sa bouche ; ceux qui le plaignaient^ ceux 
qui le maudissaient, ceux qui lui donnaient ses nécessités, 
n'entendirent jamais de lui que cette terrible parole : 
« Malheur à Jérusalem! » Il fut pris, interrogé, et con- 
damné au fouet par les magistrats : à chaque demande 
et à chaque coup il répondait, sans jamais se plaindre : 
a Malheur à Jérusalem! » Renvoyé conmie un insensé, 
il courait tout le pays en répétant sans cesse sa triste 
prédiction. 11 continua durant sept ans à crier de cette 
sorte, sans se relâcher, et sans que sa voix s'affaiblit» Au 
temps du dernier siège de Jérusalem, il se renferma dans 
la ville, tournant infatigablement autour des murailles, 
et criant de toute sa force : a Malheur au temple ! mal- 
ce heur à la ville! malheur atout le peuple! » A la fin il 
« ajouta : Malheur à moi-même I » et en même temps il 
fut emporté d'un coup de pierre lancé par une machine. 
Ne dirait-on pas. Monseigneur, que la vengeance di- 
vine s'était comme rendue visible en cet homme, qui 
ne subsistait que pour prononcer ses arrêts; qu'elle IV 
vait rempli de sa force , afin qu'il pût égaler les mal- 
heurs du peuple par ses cris; et qu'enfin *il devait pé- 
rir par un effet de cette vengeance qu'U avait si long- 
temps annoncée, afin de la rendre plus sensible et plus 

' Do Bello Jud., ubi «sup. 



SUR L'HISTOIKE UNIVERSELLE. 317 

présente quand il en serait non-seulement le prophète 
et le témoin^ mais encore la victime? 
' Ce prophète des malheurs de Jérusalem s'appelait Jé- 
sus. Il semblait que le nom de Jésus^ nom de salut et 
de paîx^ devait tourner aux Juifs^ qui le méprisaient en 
la personne de notre Sauveur^ à un funeste présage ; 
et que ces ingrats ayant rejeté un Jésus qui leur annon- 
çait la grâce, la miséricorde et la vie, Dieu leur en- 
voyait un autre Jésus qui n'avait à leur annoncer que 
des maux irrémédiables, et Finévitable décret de leur 
ruine prochaine. 

Pénétrons plus avant dans les jugements de Dieu, 
sous la conduite de ses Écritures. Jérusalem et son tem- 
ple ont été deux fois détruits; Tune par Nabuchodonosor, 
Fautre par Tite. Hais, en chacun de ces deux temps, la 
justice de Dieu s'est déclarée par les mêmes voies, quoi- 
que plus à découvert dans le dernier. 

Pour mieux entendre cet ordre des conseils de Dieu , 
posons, avant toutes choses, cette vérité si souvent éta- 
blie dans les saintes Lettres : que l'un des plus terribles 
effets de la vengeance divine est lorsqu'en punition de 
nos péchés précédents, elle nous livre à notre sens ré- 
prouvé, en sorte que nous sommes sourds à tous les sa- 
ges avertissement, aveugles aux voies de salut qui nous 
sont montrées, prompts à croire tout ce qui nous perd 
pourvu qu'il nous flatte, et hardis à tout entreprendre , 
sans jamais mesurer nos forces avec celles des ennemis 
que nous irritons. 

Ainsi périrent la première fois, sous la main de Na- 
buchodonosor, roi de Babylone, Jérusalem et ses prin- 
ces. Faibles et toujours battus par ce roi victorieux , ils 
avaient souvent éprouvé qu'ils ne faisaient contre lui 
que de vains efforts* , et avaient été obligés à lui jurer 

' II Par., XXXVI, 13. 



318 DISCOURS 

fidélité. Le prophète Jérémie leur déclarait^ de la part 
de Dieu, que Dieu même les avait livrés à ce priiiee, 
et qu'il n'y avait de salut pour eux qu'à subir le joug. 
Il disait à Sédécias, roi de Judée, et à tout son peuple* : 
a Soumettez-vous à Nabuchodonosor, roi de Babylone^ 
« afin que vous viviez; car pourquoi voulez-vous périr, 
« et faire de cette ville une solitude? » Ils ne crurent 
point à sa parole. Pendant que Nabuchodonosor les te- 
nait étroitement enfermés par les prodigieux travaux 
dont il avait ento\iré leur ville, ils se laissaient enchan- 
ter parleurs faux prophètes, qui leur remplissaient l'es- 
prit de victoires imaginaires > et leur disaient au nom 
de Dieu, quoique Dieu ne les eût point envoyés : « l'ai 
a brisé le joug du roi de Babylone : vous n'avez plus que 
ff deux ans à porter ce joug; et après, vous verres ee 
« prince contraint à vous rendre les vaisseaux sacrés 
ce qu'il a enlevés du temple'. » Le peuple, séduit par ces 
promesses, souffrait la faim et la soif et les plus dures 
extrémités, et fit tant par son audace insensée, qu'il 
n'y eut plus pour lui de miséricorde. La ville fut ren- 
versée, ie temple fut brûlé, tout fut perdu'. 

A ces marques , les Juifs connurent que la main de 
Dieu était sur eux. Mais afin que la vengeance divine 
leur fût aussi manifeste dans la dernière ruine de Jéru- 
salem qu'elle l'avait été dans la première, on a vu^ dans 
l'une et dans l'autre, la même séduction, la même té- 
mérité, et le même endurcissement. 

Quoique leur rébellion eût attiré sur eux les armes 
romaines, et qu'ils secouassent témérairement un joug 
sous lequel tout l'univers avait ployé, Tite ne voulait 
pas les perdre : au contraire , il leur fit souvent offrir le 
pardon, non-seulement au commencement de la guerre^ 

' Jerem., xxvii, 12, 17. — * Id., xxviii, ?., 3. — ^ IV Rog., xxv. 



SUB L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 3t9 

mais encore lorsqu'ils ne pouvaient plus échapper de ses 
mains. Il avait déjà élevé autour de Jérusalem une lon-^ 
gue et vaste muraille^ munie de tours et de redoutes 
aussi fortes que la ville même, quand il leur envoya 
Josèphe leur concitoyen, un de leurs capitaines, un de 
leurs prêtres, qui avait été pris dans cette guerre en dé- 
fendant son pays. Que ne leur dit-il pas pour les émou- 
voir? Par combien de fortes raisons les invita-t-il à ren- 
trer dans Tobéissance? Il leur fit voir le ciel et la terre 
conjurés contre eux, leur perte inévitable dans la résis- 
tance, et tout ensemble leur salut dans la clémence de 
Tite. <( Sauvez, leur disait-il** la cité sainte; sauvez-vous 
« vous-mêmes; sauvez ce temple, la merveille de l'uni- 
« vers, que les Romains respectent , et que Tite ne voit 
<c périr qu'à regret ! » Mais le moyen de sauver des gens si 
obstinés à se perdre? Séduits par leuris faux prophètes, 
ils n'écoutaient pas ces sages discours. Ils étaient réduits 
à Textrémité : la faim en tuait ]^us que la guerre, et les 
mères mangeaient leurs enfants. Tite , touché de leurs 
maux, prenait ses dieux à témoin qu'il n'était pas cause 
de leur perte. Durant ces malheurs, ils ajoutaient foi 
aux fausses prédictions qui leur promettaient l'empire 
de l'univers. Bien plus, la ville était prise, le feu y était 
déjà de tous côtés, et ces insensés croyaient encore lés 
faux prophètes qui les assuraient que le jour de salut 
était venu*, afin qu'ils résistassent toujours, et qu'il 
n'y eût plus pour eux dé miséricorde. En effet, tout fot 
massacré, la ville fut renversée de fond en comble; et, 
à la réserve de quelques restes de tours, que Tite laissa 
pour servir de monument à la postérité, il n'y de- 
meura pas pierre sûr pierre. 

* Joseph., de Belle Jud.,lib. vu, c. 4. ai. Itb. vi, c. 2. — * Ibid., lib. 
VII, cap. 11, al. lib. vi, cap, 5. 



320 DISCOURS 

Vous vovez donc * éclater sur Jérusalem la même 
vengeance qui avait autrefois paru sous Sédécias. Tite 
n'est pas moins envoyé de Dieu que Nabuchodonosor : 
les Jui£s périssent de la même sorte. On voit dans Jéru- 
salem la mèine rébellion^ la même famine^ les mêmeii 
extrémités^ les mêmes voies de salut ouvertes^ la même 
séduction^ le même endurcissement , la même chute; 
et^ afin que tout soit semblable^ le second temple est 
brûlé sous Tite, le même mois et le même jour que l'a- 
vait été le premier sous Nabuchodonosor * : il fallait que 
tout fût marqué, et que le peuple ne pût douter de la - 
vengeance divine. • 

Il y a pourtant , entre ces deux chutes de Jérusalem 
et des Juifs, de mémorables différences, mais qui toutes 
vont àfaire voir dans la dernière une justice plus rigou- 
reuse et plus déclarée. Nabuchodonosor fit mettre le 
feu dans le temple : Tite. n'oublia rien pour le sauver, 
quoique ses conseillers lui représentassent que, tant qu'il 
subsisterait, les Juifs, qui y attachaient leur destinée, 
ne cesseraient jamais d'être rebelles. Mais le jour fatal 
était venu : c'était le dixième d'août, qui avait déjà vu 
brûler le temple de Salomon'. Malgré les défenses de 
Tite, prononcées devant les Romains et devant les Juifs , 
et. malgré l'inclination naturelle des soldats, qui devait 
les porter plutôt à piller qu'à consumer tant de richesr- 
ses, un soldat, poussé, dit Josèphe ^ , par une inspiration 
divine, se fait lever par ses œmpagnons à une fenêtre, 
et met le feu dans ce temple auguste, Tite accourt, Tite 
commande qu'on se hâte d'éteindre la flamme naissante . 
Elle prend partout en un instant^ et cet admirable édi- 
fice est réduit en cendres. 

' Var. Édition de \ùHi : Vous voyez donc, Monseigneur, éclater, etc. 
" Joseph., de Bello Jud., lib. vu, cap. 9, 10; al. Hb. vi. cap. 4. — 
3 Ibid. - 4 Ibid. 



SUR L'HISTOTRE UNIVERSELLE. 321 

Que si l'endurcissement des Juifs sous Sédécias éiait 
réffet le plus terrible et la marque la plus assurée de la 
vengeance divine, que dirons-nous de l'aveuglement 
qui a paru du temps de Tite? Dans la première ruine de 
Jérusalem, les Juifs s'entendaient du moins entre eux ; 
dans la dernière, Jérusalem, assiégée par les Romains, 
était déchirée par trois factions ennemies*. Si la haine 
qu'elles avaient toutes pour les Romains allait jusqu'à 
la fureur, elles n'étaient pas moins acharnées les unes 
contre les autres : les combats du dehors coûtaient 
moins de sang aux Juifs que ceux du dedans. Un mo- 
ment après les assauts soutenus contre l'étranger, les ci- 
toyens recommençaient leur guerre intestine; la vio- 
lence et le brigandage régnaient partout dans la ville . Elle 
périssait, elle n'était plus qu'un grand champ couvert 
de corps morts; et cependant les chefs des factions y 
combattaient pour l'empire. N'était-ce pas une image 
de l'enfer, où les damnés ne se haïssent pas moins les 
uns les autres qu'ils haïssent les démons qui sont leurs 
ennemis communs, et où tout est plein d'orgueil, de 
confusion et de rage? 

Confessons donc, Monseigneur, que la justice que Dieu 
fit des Juifs par Nabuchodonosor n'était qu'une ombre 
de celle dont Tite fut le ministre. Quelle ville a jamais vu 
périr onze cent mille hommes en sept mois de temps, et 
dans un seul siège? C'est ce que. virent les Juifs au der- 
nier siège de Jérusalem. Les Cbaldéens ne leur avaient 
rien fait souffrir de semblable. Sous les Chaldcens, leur 
captivité ne dura que soixante et dix ans : il y a seize -cents 
ans qu'ils sont esclaves par tout l'univers, et ils ne 
trouvent encore aucun adoucissement à leur esclavage. 

11 ne faut plus s'étonner si. Tite victorieux, après la 



* Joseph., de Bollo Jud., vu, cap. 9, to, îil. lib. vi, cîïp. 4. 

BOSS. ^ BIST. UNIT. 21 



322 DISCOURS 

prise de Jérusalem^ ne voulait pas recevoir les congra- 
tulations des peuples voisins^ ni les couronnes qu'ils lui 
envoyaient pour honorer sa victoire. Tant de mémora-^ 
blés circonstances^ la colère de Dieu si marquée^ et sa 
main qu'il voyait encore si présente, le tenaient dans un 
profond étonnement; et c'est ce qui lui fit dire ce qu^ 
voui^ avez ouï, qu'il n'était pas le vainqueur, qu'il n'é- 
tait qu'un faible instrument de la vengeance divine. 

11 n'en savait pas tout le secret : l'heure n'était pas en- 
core venue où les empereurs devaient reconnaître Jé- 
sus-Christ. C'était le temps des humiliations et des persé^ 
cutions de l'Église. C'est pourquoi Tite, assez éclairé pour 
connaître que la Judée périssait par un effet manifeste 
de la justice de Dieu , ne connut pas quel crime Dieu 
avait voulu punir si terriblement. C'était le plus grand 
de tous les crimes ; crime jusqu'alors inouï , c'eslrà-dire 
le déicide, qui aussi a donné lieu à une vengeance dont 
le monde n'avait vu encore aucun exemple. 

Mais si nous ouvrons un peu les yeux, et si nous con- 
sidérons la suite des choses, ni ce crime des Juifs, ni son 
châtiment, ne pourront nous être cachés.' 

Souvenons-nous seulement de ce que Jésus-Christ 
leur avait prédit. 11 avait prédit la ruine entière ^e Jé- 
rusalem et du temple. « Il n'y restera pas, dit-iP, pierre 
« sur pierre. » 11 avait prédit la manière dont cette ville 
ingrate serait assiégée, et cette effroyable circonval- 
lation qui la devait environner; il avait prédit cette 
faim horrible qui devait tourmenter ses citoyens, et n'a- 
vait pas oublié les faux prophètes , par lesquels ils de- 
vaient être séduits. 11 avait averti les Juifs que le temps 
de leur malheur était proche; il avait donné les signes 
certains qui devaient en marquer l'heure précise ; il 

' Matth.vXxiv, 1, 2';*Marc., xiii, 1, 2; Luc, xxi, 5, ft. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 323 

leur avait expliqué la longue suite de crimes qui de- 
Taif leur attirer un tel châtiment : en un mot^ il avait 
fait toute Thistoire du siège et de la désolation de Jé- 
rusalem. 

Et remarquez, Monseigneur, qu'il leur fit ces prédic- 
tiens vers le temps de sa Passion, afin qu'ils connussent 
qûeux la cause de tous leurs maux. Sa Passion appro- 
chait, quand il leur dit^ : « La sagesse divine vous a 
« envoyé des prophètes, des sagas et des docteurs; vous 
« ^ea tuerez les uns, vous en crucifierez les autres; vous 
a Iqs flagellerez dans vos synagogues; vous les persécu- 
te terez de ville en ville , afin que tout le sang innocent 
« qui aété répandu sur la terre retombesur vous, depuis 
<( le sang d' Abel le juste, jusques au sang de Zacharie fils 
a de Barachie, que vous avez massacré entre le temple 
« et Fautel. Je vous dis en vérité, toutes ces choses vien- 
» dront sur la race qui est à présent- Jérusalem, Jérusa- 
« lem, qui tues les prophètes et qui lapides ceux qui te 
« sont envoyés, combien de fois ai-je voulu rassembler 
« tes enfants conmie une poule rassemble ses petits 
a sous ses ailes, et tu ne Tas pas voulu! Le temps ap- 
« proche que vos maisons demeureront désertes. » 

Voilà rhistoire des Juifs, ils ont persécuté leur Messie, 
et en sa personne et en celle des siens : ils ont remué 
tout l'univers contre ses disciples , et ne les ont laissés 
en repos' dans aucune ville; ils ont armé les Romains 
et les empereurs contre l'Église naissante; ils ont la- 
pidé saint Etienne , tué les deux Jacques, que leur sain- 
teté reridait vénérables même parmi eux, immolé saint 
Werre et saint Paul par l'épée ' et par les mains des Gen- 

' Matth., xxxiii, 34, etc. 

* Var. Édition de 1681 : L'ont Unisse oiyopos. Fauie corrige dans la 
deuxième édition. 
' Var. Édition de lf.81 : Lo glaivf. 

21. 



a24 DISCOUBS 

tils. Il faut qu'ils périssent. Tant de sang mêlé à celui des 
prophètes qu'ils ont massacrés, crie vengeance devant 
Dieu : « Leurs maisons, et leur ville va être déserte : » leur 
désolation ne sera pas moindre que leur crime : Jésusr 
Christ les en avertit; le temps est proche : « toutes ces 
a choses viendront sur la race qui esta présent; » et 
encore, « cette génération ne passera pas sans que ces 
« choses arrivent*, » c'est-à-dire que les hommes qui 
vivaient alors en devaient être les témoins. 

Mais écoutons la suite des prédictions de notre Sau- 
veur. Comme il faisait son entrée dans Jérusalem quel- 
ques jours avant sa mort, touché des maux que cette 
mort devait attirer à cette malheureuse ville, il la re- 
garde en pleurant : « Ah! diWl', ville infortunée, si 
« tu connaissais, du moins en ce jour qui t'est encore 
« donné » pour te repentir, a ce qui te pourrait appor- 
« ter la paix ! Mais maintenant tout ceci est caché à tes 
« yeux. Viendra le temps que tes ennemis t'environne- 
« ront de tranchées, et t'enfermeront, et te serreront 
« de toutes parts, et te détruiront entièrement toi et tes 
« enfants, et ne laisseront en toi pierre sur pierre , parce 
« que tu n^as pas connu le temps auquel Dieu t'a vi- 
ce sitée. » 

C'était marquer assez clairement et la manière du 
siège et les derniers effets de la vengeance. Mais il ne 
fallait pas que Jésus allât au supplice sans dénoncer à 
Jérusalem combien elle serait un jour punie de- l'indi- 
gne traitement qu'elle lui faisait. Comme il allait au 
Calvaire portant.sa croix sur. ses épaules, « il était suivi 
i( d'une grande multitude dépeuple et de femmesquise 
« frappaient la poitrine, et qui déploraient sa mort*. » 

» Matth.y \xiii, 36 ; xxiv, 34 ; Marc, xiii, 30 ; Luc, xxi, 32. — * Luc. 
XIX, 41. — ^ Id., XXIII, 27. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 325 

Il s'arrêta , se tourna vers elles , et leur dit ces mots^ : 
« Filles de Jérusalem^ ne pleurez pas sur moi ^ mais 
« pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants; car le 
II temps s'approche auquel on dira : Heureuses les sté- 
« riles! heureuses les entraiUes qui n'ont point porté 
a d'enfants^ et les mameUes qui n'en ont point .nourri ! 
« Ils commenceront alors à dire aux montagnes : Tom- 
« bez sur nous; et aux collines : Couvrez-nous. Car si 
« le bois vert est ainsi traité ^ que sera-ce du bois sec? » 
Si l'innocent, si le juste souffre un si rigoureux supplice, 
que doivent attendre les coupables? 

Jérémie a-t-il jamais plus amèrement déploré la perte 
des Juifs? QueUes paroles plus fortes pouvait employer 
le Sauveur pour leur faire entendre leurs malheurs et 
leur désespoir; et cette horrible famine funeste aux en- 
fants , funeste aux mères qui voyaient sécher leurs ma- 
meUes, qui n'avaient plus que des larmes à donner à 
leurs enfants , et qui mangèrent le fruit de leurs en- 
iraiUes? 



CHAPITRE XXII. 

Deux mémorables prédictions de Nolre-Sçigneur «oot expliquées, et leur acooiiw- 

plitsement est justifié- par l'histoire. 

Telles sont les prédictions qu'il a faites à tout le peu- 
ple. Celles qu'il fit en particulier à ses disciples méritent 
encore plus d'attention. Elles sont comprises dans ce 
long et admirable discours où il joint ensemble la ruine 
de Jérusalem avec celle de l'univers*. Cette liaison n'est 
pas sans mystère, et en voici le dessein. 

Jérusalem , cité bienheureuse que le Seigneiir avait 
choisie , tant qu'elle demeura dans l'alliance et dans la 

« Luc, wuh 28 et seq. — ' Mattli., xxiv j Marc, xui • Luc, xxi. 



326 DISCOURS 

foi des promesses . fut la figure de t* Église^ et la figure 
du ciel où Dieu se fait voir à ses enfants. C'est pourquoi 
nous voyons souvent les prophètes joindre^ dans la 
suite du même discours y ce qui regarde Jérusalem à ce 
qui regarde l'Église et à ce qui regarde la gloire céleste : 
c*est un des secrets des prophéties, et une des deEs qui 
en ouvrent F intelligence. Mais Jérusalem réprouvée, 
et ingrate envers son Sauveur, devait être l'image de 
Vcnfer : ses perfides citoyens devaient représenter les 
damnés; etle jugement terrible que Jésus-Christ devait 
exercer sur eux était la figure de celui qu'il exeroera 
sur tout Tunivei's , lorsqu'il viendra à la fin des siècles, 
en sa majesté, juger les vivants et les morts. C'est une 
coutume de TËcriture, et un des moyens dont elle se 
sert pour imprimer les mystères dans les esprits, de 
mêler pour notre instruction la figure à la vérité. Ainsi 
Notre-Seigneur a mêlé l'histoire de Jérusalem désolée 
avec celle de la lin des siècles ; et c'est ce qui parait dans 
le discours dont nous jvirlons. 

Ne croyons {vis toutefois que ces choses soient telle- 
ment confondues « que nous ne puissions discerner ce 
cpii appartient à Tune et à lautre. Jésus-Christ les a 
distinguées i>ai' des carî^clères certains, que je pourrais 
aisi^ment marquer, s'il on était question. Hais il me 
suffit de vous faire entendiH} ce qui regarde la désolation 
de Jérusalem et des Juifs. 

Les alH^trcs (c'était ciicore au temps de la Passion), 
assemblés autour de leur maitir^ , lui montraient le tem- 
ple et les lK\timonts d*alentour; ils en admiraient les 
pienvs, rordonnance, la beauté, la solidité; et il leur 
dît* : u Voyez-vous ces gramls bâtiments? il n'y restem 
« [viis piorro sur pierre. >> Kionnôs do cette pîU'ole, ik 

» MatUi. \\i\, I, '; Maiv . Mil, 1, » ; I.U' .. v\i, ,h, 6. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 827 

iiii demandec^t le temps d'un événement si terrible; et 
loi^ qui ne voulait pas qu'ils fussent surpris .dans Jéru- 
salem lorsqu'elle serait saccagée ( car il voulait qu'il y 
eût dans le sac de eett-e ville une image de la dernière 
séparation des bons et des mauvais), commença à leur 
nieottter tous les malheurs comme ils devaient arriver 
l'un ajNrès l'autre. 

Premièrement, il leur marque 4c des pestes, des fa- 
4t mines , et des tremblenâents de terre ' ; » et les histoires 
font foi que jamais ces choses n'avaient été plus fré^ 
quentes ni plus remarquables qu'elles le furent durant 
œs temps» Il ajoute qu'il y aurait par tout l'univers 
a des fa^ubles, des bruits de guerre, des guerres san- 
« glantes; que toutes les nations se soulèveraient les 
« unes contre les autres*, » et qu'on verrait toute la 
t^nre dans l'agitation. PouvaitrU mieux nous représenter 
les dernières années de Néron, lorsque tout l'empire 
romain, c'est-àndire tout l'univers,, si paisible depuis 
la victoire d'Auguste et sous la puissance des empereurs, 
commença à s'ébranler, et qu'on vit les Gaules, les Es- 
pagnes, tous les royaumes dont l'empire était composé, 
s'émouvoir tout à coup; quatre empereurs s'élever pres- 
que en même temps contre Néron et les uns contre les 
autres; les cohortes prétoriennes, les armées de Syrie, 
de Germanie , et toutes les autres qui étaient répandues 
en Orient et en Occident, s'entre-choquer, et traverser, 
sous la conduite de leurs empereurs, d'une extrémité 
du. monde à l'autre, pour décider leur querelle par de 
sanglantes batailles? Voilà de grands maux, dit le Fils 
de Dieu ' ; a mais ce ne sera pas encore la fin. » Les Juifs 
j^uffriront comme les autres dans cette commotion 

^ Matth., XXIV, 7; Marc, xiii, 8; Luc, xxi, 11. — * Matth., xxiv, 
i, 7 ; Marc, XIII, 7 ; Luc, xxi, 9, 10.— 'Matth., xxiv, 6, 8;Marc,xiii, 
7, 8; Luc, XXI, 9. 



3!!8 DISCOURS 

universelle du inonde; mais il leui* viendra bientôt 
après des maux plus particuliers^ « et ce ne sera ici que 
<c le commencement de leurs, douleurs. » 

H ajoute que son Église^ toujours affligée depiûs son 
premier établissement > verrait la persécution s'allumer 
contre elle plus violente que jamais durant ce temps ^ 
Vous avez vu que Néron, dans ses dernières années, 
entreprit la perte des chrétiens , et fit mourir saint Pierre 
et saint Paul. Cette persécution, excitée par les jalousies 
et les violences des Juifs, avançait leur perte; mais 
elle n'en marquait pas encore le terme précis. 

La venue des faux Christs et des faux prophètes sem- 
blait être un phis prochain acheminement à la dernière 
ruine : car la destinée ordinaire de ceux qui refusent 
de prêter Toreille à la vérité est d'être entraînés à leur 
perte par des prophètes trompeurs. Jésus-Christ ne est- 
che pas à ses apôtres que ce malheur arriverait aux Juifs. 
« Il s'élèvera, dit-il*, un grand nombre de faux pro- 
fi phètes qui séduiront beaucoup de monde. » Et en- 
core : c( Donnez-vous de garde des faux Christs et des 
c< faux prc^hètes. » 

Qu'on ne dise pas que c'était une chose aisée à deviner 
A qui connaissait l'humeur de la notion : car, au contraire, 
je vous ai fait voir que les Juifs, rebutés de ces séduc^ 
teurs qui avaient si souvent causé leur ruine, et surtout 
dans le temps de Sédécias, s'en étaient tellement désa- 
busés, qu'ils cessèrent de les écouter. Plus de cinq cents 
ans se passèrent sans qu'il parût aucun faux prophète 
en Israël. Mais l'enfer, qui les inspire, se réveilla à la 
venue de Jésus-Christ ; et Dieu , qui tient en bride autant 
qu'il lui piailles esprits trompeurs, leur lâcha la main, 

. * Matth., xxiv, y; Marc, xin, y; Luc, xxi, 12. —■ ^ Matth., xxiv, 
U, '^3, 2i; Maïc, xiii, '?.?., 23; Luc xxi, 8. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 329 

afin d'envoyer dans le même temps ce supplice aux Juifs, 
et cette épreuve à ses fidèles. Jamais il ne parut tant de 
faux prophètes que dans les temps qui suivirent la mort 
de Notre-Seigneur. Surtout vers le temps de la guerre 
judaïque, et sous le règne de Néron qui la commença. 
Josèphe nous fait voir xme infinité de ces imposteurs * 
qui attiraient le peuple au désert par de vains prestiges 
et des secrets de magie, leur promettant une prompte 
et miraculeuse délivrance. C'est aussi pour cette raison 
que le désert est marqué dans les prédictions de Notre- 
Seigneur * comme un des lieux où seraient cachés ces 
faux libérateurs que vous avez vus à la fin entraîner le 
peuple dans sa dernière ruine. Vous pouvez croire que 
le nom du Christ, sans lequel il n'y avait point de dé- 
livrance parfaite pour les Juifs , était mêlé dans ces pro- 
messes imaginaires; et vous verrez dans la suite de quoi 
vous en convaincre. 

La Judée ne fut pas la seule province exposée à ces 
illusions : elles fûrenit communes dans tout l'empire. Il 
n'y a aucun temps où toutes les histoires nous fassent 
paraître un plus grand nombre de ces imposteurs qui 
se vautent de prédire l'avenir, et trompent les peuples 
par leurs prestiges. Un Simon le Magicien, un Élymas, 
un Apollonius Tyaneus , un nombre infini d'autres en- 
chanteurs, marqués dans les histoires saintes et profanes, 
s'élevèrent durant ce siècle, où l'enfer semblait faire ses 
derniers efforts pour soutenir son empire ébranlé. C'est 
iwurquoi Jésus-Christ remarque en ce temps, principa- 
lement parmi les Juifs , ce nombre prodigieux de faux 
prophètes. Qui considérera de près ses paroles verra 
qu'ils devaient se multiplier devant et après la ruine de 



' Joseph., Aiit., Mb. xx, c. 6, al. 8; de Bell. Jud., lib. ii, c. 12, ul. 13. 
— » Mattlj., xxiv, 20. • 



330 DISCOURS 

Jérusalem^ mais vers ces temps; et que ce ser€ât alors 
que la séduction^ fortifiée par de faux miracles et par 
de fausses doctrines, serait tout ensemble si subtile et 
si puissante ^ que « les élus mêmes y s'il était possible , 
« y seraient trompés*. » 

Je ne dis pas qu'à la fin des siècles il ne doive encore 
arriver quelque chose de semblable et de plus dange- 
reux y puisque même nous venons de voir que ce qui se 
passe dans Jérusalem est la figure manifeste de ces der- 
niers temps : mais il est certain que Jésus-Christ nous a 
donné cette séduction comme un des effets sensibles de 
la colère de Dieu sur les Juifs^ et comme un des signes 
de leur perte. L'événement a justifié sa pr<^hétie : 
tout est ici attesté par des témoignages irréprochaliles. 
Nous lisons la prédiction de leurs erreurs dans l'Évan- 
gile ; nous en voyons l'accomplissement dans leurs his- 
toires , et surtout dans celle de Josèphe. 

Après que Jésus-Christ a prédit ces choses ^ dans le 
dessein qu'il avait de tirer les siens*des malheurs dont 
Jérusalem était menacée^ U vint aux signes prochains de 
la dernière désolation de cette ville. 

Dieu ne donne pas toujours à ses élus de semblaMes 
marques.' Dans ces terribles châtiments qui font sentir 
sa puissance à des nations entières^ il frappe souvent 
le juste avec le coupable; car il a de meilleurs moyens 
de les sé]^>arer^ que ceux qui paraissent à nos sens. Les 
mêmes coups qui brisent la paille séparent le bon grain ; 
l'or s'épure dans le même feu où la paille est consumée *;. 
et^ sous les mêmes châtiments par lesquels les méchants 
sont exterminés^ les fidèles se purifient. Mais dans la 
désolation de Jérusalem^ afin que Fimage du jugeaient 

' Mattb., XXIV, 24; Man\, xiii, 22. — - Aug., do Civit. Doi., lih. i, 
cap. VIII ; toDie vu, col. 8. • 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 331 

dernier fut plus expresse, et la vengeance divine plus 
marquée sur les incrédules, il ne voulut pas que les 
Juifs qui avaient reçu TEvangile fussent confondus 
avec les autres; et Jésus-Christ donna à ses disciples 
des signes certains auxquels ils pussent connaître 
quand il serait temps de sortir de cette ville réprou- 
vée. Il se fonda, selon sa coutume, sur les anciennes 
prophéties , dont il était Tinterprète aussi bien que la 
fin; et, repassant surTendroit où la dernière ruine de 
Jérusalem fut montrée si clairement à Daniel, il dit ces 
paroles^ : a Quand vous verrez Fabomination de la dé- 
a solation que Daniel a prophétisée, que celui qui lit 
« entende; quand vous la verrez établie dans le lieu 
a saint, ]> ou^ comme il est porté dans saint Marc, a dans 
« le lieu où elle ne doit pas être, alors que ceux qui sont 
a dans la Judée s'enfuient dans les montagnes. » Saint 
Luc raconte la même chose en d'autres termes ' : « Quand 
« vous verrez les armées entourer Jérusalem^ sachez que 
« sa désolation est proche : alors que ceux qui sont dans 
a la Judée se retirent dans les montagnes. » 

Un des évangélistes explique Tautre , et, en conférant 
ces passages, il nous est aisé d'entendre que cette abomi- 
nation prédite par Daniel est la même chose que les ar- 
mées autour de Jérusalem. Les saints Pères l'ont ainsi 
entendu', et la raison nous en convainc. 

Le mot d'abomination, dans l'usage de la langue 
sainte, signifie idole : et qui ne sait que les armées ro- 
maines portaient dans leurs enseignes les images de 
leurs dieux, et de leurs Césars qui étaient les plus res- 
pectés de tous leurs dieux? Ces enseignes étaient aux 

' Matth., XXIV, 15; Marc, xiii, li. — * Luc, xxi, 20, 21. — ^ Orig., 
Tract. XXIX in Matth., a. 40; lom. m, p. 859; Aug., ep. i.xxx, imiic 
xcix, ad Ilesych., n. 27, 28, 29; tom. it, col. 751 et seq. 



332 DISCOURS 

soldats un objet de culte; et parce que les idoles, selon 
les ordres de Dieu, ne devaient jamais paraître dans la 
terre sainte, les enseignes romaines en étaient bannies. 
Aussi voyons-nous, dans les histoires, que tant qu'il a 
resté aux Romains tant soit peu de considération pour 
les Juifs, jamais ils n'ont fait paraître les enseignes ro- 
maines dans la Judée. C'est pour cela que Yitellius, quand 
il passa dans cette province pour porter la guerre en 
Arabie, fit marcher ses troupes sans enseignes '; car on ré- 
vérait encore alors la religion judaïque, et on ne voulait 
point forcer ce peuple à souffrir des choses si contraires 
à sa loi. Mais, au temps de la dernière guerre judaï- 
que, on peut bien croire que les Romains n'épargnèrent 
pas un peuple qu'ils voulaient exterminer. Ainsi, quand 
Jérusalem fut assiégée, elle était environnée d'autant 
d'idoles qu'il y avait d'enseignes romaines; et l'abomi- 
nation ne parut jamais tant où elle ne devait pas élre, 
c'est-à-dire dans la terre sainte et autour du temple. 

Est-ce donc là, dira-i-on, ce grand signe que Jésus- 
Christ devait donner? Était-il temps de s'enfuir quand 
Tite assiégea Jérusalem , et qu'il en ferma de si près les 
avenues , qu'il n'y avait plus moyen de s'échapper? 
C'est ici qu'est la merveille de la prophétie. Jérusalem a 
été assiégée deux fois en ces temps : la première , par 
Cestius, gouverneur de Syrie, l'an 68 de Notre-Sei- 
gneur*; la seconde, par Tite, quatre ans après, c'est- 
à-dire l'an 72^ Au dernier siège, il n'yavaitplus moyen 
de se sauver. Tite faisait cette guerre avec trop d'ardeur : 
il surprit toute la nation renfermée dans Jérusalem du- 
rant la fête de Pàque, sans que pereonne échappât; et 
cette effroyable circonvallation qu'il fit autour de la 



« Joseph., Ant, lib. xviii, c. 7, al. j. — » Id., de Bello Jud., m», ii, 
c. 23, 2'i, al. 18, 19. - ^ Id., lib. VI, vu. 



S[)R L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 333 

ville ne laissait plus, d'espérance à ses halwlants. Mais 
il n'y avait rien de semblable dans le siège de Cestiiis : 
il était campé à cinquante stades^ c'est-à-dire à six mil- 
les de Jérusalem *. Son armée se répandait tout autour, 
mais sans y faire de tranchées ; et il faisait la guerre si 
négligemment^ qu'il manqua l'occasion de prendre la 
ville, dont la terreur, les séditions, et même ses intel- 
ligences, lui ouvraient les portes. Dans ce temps, loin que 
la retraite fût impossible, l'histoire marque expressément 
que plusieurs Juifs se retirèrent*. C'était donc alors qu'il 
fallait sortir; c'était le signal que le Fils de Dieu donnait 
aux siens. Aussi a-t-il distingué très-nettement les deux 
sièges : l'un, où la ville serait entourée de fossés et de 
forts *; alors il n'y aurait plus que la mort pour tous ceux 
qui y étaient enfermés : l'autre, où elle serait seulement 
enceinte de l'armée ^y et plutôt investie qu'assiégée dans 
les formes; c'est alors qu'il fallait fuir, et se retirer dans 
les montagnes. 

Les chrétiens obéirent à la parole de leur maître. Quoir 
qu'il y en eût des milliers dans Jénlsalemet dans la Ju- 
dée, nous ne lisons ni dans Josèphe, ni dans les autres 
histoires , qu'il s'en soit trouvé aucun dans la ville quand 
elle fut prise. Au contraire, il est constant par l'histoire 
ecclésiastique , et par tous les monuments de nos ancê- 
tres ^, qu'ils se retirèrent à la petite ville de Pella, dans 
un pays de montagnes auprès du désert, aux confins de 
la Judée et de l'Arabie. 

On peut connaître par là combien précisément ils 
avaient été avertis ; et il n'y a rien de plus remarquable 
que cette séparation des Juifs incrédules d'avec les Juifs 

* Joseph., de Belle Jud., lib.,u, c. 23, 24, al. 18, 19. — » Ibid. ~ 
^ Luc, XIX, 43. — 4 id., XXI, 20, 21. — ^ Euseb., Hist. Eccles., lib. m, 
cip. 5 ; Epiph., lib. i, llaer. xxix, Nazaraeor., 7 ; tom. i, p. 123 : et lib. 
de Mens, et Pondor., c. 15; tom. ii, p. 171. 



334 DISCOURS 

convertis au christianisme; les uns étant demeurés dans 
Jérusalem jiour y subir la peine de leur infidélité; et 
les autres s'étant retirés, comme Loth sorti de Sodome, 
dans une petite ville où ils considéraient avec tremble- 
ment les effets de la vengeance divine, dont Dieu avait 
bien voulu les mettre à couvert. 

Outre les prédictions de Jésus-Christ, il y eutdes pré- 
dictions de plusieurs de ses disciples, entre autres celles 
de saint Pierre et de saint Paul. Comme on traînait au 
supplice ces deux fidèles témoins de Jésus-Christ ressus- 
cité, ils dénoncèrent aux Juifs, qui les livraient aux 
Gentils, leur perte prochaine, ils leur dirent a que Jé- 
« rusalem allait être renversée de fond en <x>mble ; qu'ils 
(T périraient de faim et de désespoir; qu'ils sendent 
(c bannis à jamais de la terre de leurs pères, et envoy<fe 
« en captivité par toute la terre ; que le terme n'était 
« pas loin ; et que tous ces maux leur arriveraient pour 
« avoir insulté avec tant de cruelles railleries au bien- 
« aimé Fils de Dieu, qui s'était déclaré à eux partant de 
« miracles*. » La pieuse antiquité nous a conservé cette 
prédiction des ap<5tres, qui devait être suivie d'un si 
prompt accomplissement. Saint Pierre en avait fait beau- 
coup d'autres, soit par une inspiration particulière, 
soit en expliquant les paroles de son maître ; et Phlégon, 
auteur païen , dont Origène produit le témoignage % a 
écrit que tout ce que cet apôtre avait prédit s'était ac- 
compli de point en point. 

Ainsi rien n'arrive aux Juifs qui ne leur ait été pro- 
phétisé. La cause de leur malheur nous est clairement 
marquée dans le mépris qu^ls ont fait de Jésus-Christ 
et de ses disciples. Le temps des grâces était passé, et 
leur perte était inévitable. 

* Lact., Div. Instit., lib. iv, cap. 21. — » Phleg., lib. xiii et xiv; 
Cliron., apud Orig., contra Cels., lib. ii, n. 14 ; tom. i, p. 401 . 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 335 

C'était donc en vain. Monseigneur, que Tite voulait 
sauver Jérusalem et le temple. La sentence était partie 
d'en haut : il ne devait plus y rester pierre sur pierre. 
Que si un empereur romain tenta vainement d'empêcher 
la ruine du temple , un autre empereur romain tenta 
encore plus vainement de le rétablir. Juhen TApostat, 
après avoir déclaré la guerre à Jésus-Christ, se crut as- 
sez puissant pour anéantir ses prédictions. Dans le des- 
sein qu'il avait de susciter de tous côtés des ennemis 
aux chrétiens, il s'abaissa jusqu'à rechercher les Juifs, 
qui étaient le rebut du monde. 11 les excita à rebâtir 
leur temple; il leur donna des sommes immenses, et 
les assista de toutes les forces de Tempire*. Écoutez 
quel en fut l'événement, et voyez comme Dieu confond 
les princes superbes. Les. saints Pères et les historiens 
ecclésiastiques le rapportant d'un commun accord, et le 
justifient par des monuments qui restaient encore de 
leur temps. Mais il fallait que la chose fût attestée par 
les païens mêmes. Ammian Marcellin , gentil de religion, 
et zélé défenseur de Julien, l'a racontée en ces termes' : 
« Pendant qu'Alypius, aidé du gouverneur de la pro- 
« vince, avançait l'ouvrage autant qu'il pouvait, d<î 
rt terribles globes de feu sortirent des fondements qu'ils 
c( avaient auparavant ébranlés par des secousses violen- 
ce tes; les ouvriers , qui recommencèrent souvent l'ou- 
« vrage^f furent brûlés à diverses reprises; le lieu de- 
« vint inaccessible , et l'entreprise cessa. » 

Les auteurs ecclésiastiques , plus exacts à représenter 
un événement si mémorable, joignent le feu du ciel au 
feu de la terre. Mais ei)fin la parole de Jésus-Christ de-' 
meura ferme. Saint Jean Chrysosfome s'écrie: « Il a bâti 
ce son Église sur la pierre, rien ne Ta pu renverser; il a 



» Arom. Marcell., lib. xxiii , cap. 1. — * Ibid. 



33r. DISCOURS 

« renversé lo temple, rien ne Ta pu relever : nul ne peut 
« abattre ce que Dieu élève; nul ne peut relever ce que 
« Dieu abat*. » 

Ne parlons plus de Jérusalem ni du temple. Jetons les 
yeux sur le peuple même , autrefois le temple vivant de 
Dieu% et maintenant Fobjet de sa haine. Les Juifs sont 
plus abattus que leur temple et que leur ville. L'Esprit 
de vérité n'est plus parmi eux : la prophétie y est 
éteinte; les promesses sur lesquelles ils appuyaient leur 
espérance se sont évanouies; tout est renversé dans ce 
peuple, et il n^ y reste plus pierre sur pierre. 

Et voyez jusques à quel point ils sont livrés à Terreur. 
Jésus-Christ leur avait dit : « Je suis venu à vous au nom 
a de mon Père, et vous ne m'avez pas reçu : un autre 
« viendra en son nom, et vous le recevrez'. » Depuis 
ce temps, l'esprit de séduction règne tellement parmi 
eux , qu'ils sont prêts encore à chaque moment & s'y 
laisser emporter. Ce n'était pas assez que les faux pro- 

Î)hètes eussent livré Jérusalem entre les mains de Tite ; 
es Juifs n'étaient pas encore bannis de la Judée, et Ta- 
mour qu'ils avaient pour Jérusalem en avait obligé plu- 
sieurs à choisir leur demeure parmi ses ruines. Voici un 
faux Christ qui va achever de les perdre. Cinquante ans 
après la prise de Jérusalem, dans le siècle de la mort de 
Notre-Seigneur, Tinfàme Barchochébas , un voleur, uu 
scélérat, parce que son nom signifiait le fils de l'étoile, se 
disait l'étoile de Jacob prédite au livre des Nombres*, et 
se porta pour le Christ *. Akibas, le pi us autorisé de tous 
les rabbins, et à son exemple tous ceux que les Juifs appe- 
laient leurs sages, entrèrent dans son parti, sans que 

' Orat. III in Judaeos, nunc v, n/ 14 ; tom. i, p. 646. 

* Var. Édition de 1681 : temple vhrant du Dieu des armées. 

^ Joan., V, 43. — '* Num., xxiv, 17. — ^ Euspb., Hist. Eccl., lib. iv, 

cap. Gy 8. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 337 

rimposteurleur donnât aucune autre marque de sa mis- 
sion^ sinon qu'AJdbas disait que le Christ ne pouvait pas 
beaucoup tarder*. Les Juifs se révoltèrent par tout Tem- 
pire romain^ sous la conduite de Barchochébas, qui leur 
promettait Tempire du monde. Adrien en tua six cent 
mille : le joug de ces malheureux s'appesantit^ et ils fu- 
rent bannis pour jamais de la Judée. 

Qui ne voit que Fesprit de séduction s'est saisi de 
leur cœur? « L'amour de la vérité, qui leur apportait 
a le salut, s'est éteint en eux : I>ieu leiu* a envoyé une 
« efficace d'erreur, qui les fait croire au mensonge *. » Il 
n'y a point d'imposture si grossière qui ne les séduise . D e 
nos jours, un imposteur s'est dit le Christ en Orient : tous 
les Juifs commençaient à s'attrouper autour de lui : nous 
les avons vus en Italie, en Hollande, en Allemagne, et 
à Metz y se préparer à tout vendre et à tout quitter pour 
le suivre^ Us s'imaginaient déjà qu'ils allaient devenir 
les msdtres du monde , quand ils apprirent que leur 
Christ s'était fait Turc, et avait abandonné la loi de 
MoIse« 



CHAPITRE XXIII \ 

La suite des «rreura des Juifs , et la manière dont ils expliquent les 

propliéties. 

Il ne faut pas s'étonner qu'ils soient tombés dans de 
tels égarements, ni que la tempête lésait dissipés après 
qu'ils ont eu quitté leur route. Cette route leur était mar- 
quée dans leurs prophéties, principalement dans celles 
qui désignaient le temps du Christ. Ils ont laissé passer 
ces précieux moments sans en profiter : c'est pourquoi 

' Tarn., Hier., tract, de Jejun. et in vet. Comm. sup. Lam. Jerem.; 
Maimonid., lib. de Jure Reg., c. 12. — > II. Thess., ii, lo. 
^ Le titre du chapitre est ajouté dans la troisième édition, 

B088. — HIST. DNlf. 22 



338 DISCOURS 

on les voit ensuite livrés au mensonge^ et ils ne savent 
plus à quoi se prendre. 

Donnez-moi encore un moment pour vous raconter la 
suite de leurs erreurs^ et tous les pas qu'ils ont £aits pour 
s'enfoncer dans Tablme. Les routes par où on s'égare 
tiennent toujours au grand chemin; et en considérant 
où Tégarement a commencé , on marche plus sûrement 
dans la droite voie. 

Nous avons vu , Monseigneur, que deux prophéties 
marquaient aux Juifi^ le temps du Christ : celle de Jacob 
et celle de Daniel. Elles marquaient toutes deux la ruine 
du royaume de Juda au temps que le Christ viendrait. 
Mais Daniel expliquait que la totale destruction de ce 
royaume devait être une suite delà mort du Christ : et Ja- 
cob disait clairement que, dans la décadence du royaume 
de Juda, le Christ qui viendrait alors serait Vatlente des 
peuples: c'est-à-dire qu'il en serait le libérateur, et qu'il 
se ferait un nouveau royaume composé non plus d'un 
seul peuple , mais de tous le^ peuples du monde. Les 
paroles de la prophétie ne peuvent avoir d'autre sens, et 
c'était la tradition constante des Juifs, qu'elles devaient 
s'entendre de cette sorte. 

De là cette opinion répandue parmi les anciens rab- 
bins, et qu'on voit encore dans leur Talmud *, que, dans 
le temps que le Christ viendrait, il n'y aurait plus de 
magistrature : de sorte qu'il n'y avait rien de plus im- 
portant, pour connaître le temps de leur Messie, que 
d'observer quand ils tomberaient dans cet état malheu- 
reux. 

En effet, ils avaient bien commencé; et s'ils n'avaient 
eu l'esprit occupé des grandeurs mondaines qu'ils vou- 
laient trouver dans le Messie, afin d'y avoir part sous 

* • 

» Gem., Tr. Sanhed., c. xi. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. g39 

son empire, ils n'auraient pu méconnaître Jésus-€hrist. 
Le fondement qu'ils avaient posé était certedn ; car aujf- 
sitôt que la tyrannie du premier Hérode, et le change- 
ment de la république judaïque qui arriva de son temps, 
leur eut fait voir le moment de la décadence marquée 
dans la prophétie , ils ne doutèrent point que le Christ 
ne dût venir, et qu'on ne vit bientôt ce nouveau ix)yaume 
où devaient se réunir tous les peuples. 

Une des choses qu'ils remarquèrent, c'est que la puis- 
sance de vie et de mort leur fut ôtée^ C'était un grand 
changement, puisqu'elle leur avait toujours été conser- 
vée jusqu'alors, à quelque domination qu'ils fussent 
soumis, et même dans Babylone pendant leur captivité. 
L'histoire de Susanne' le fait assez voir, et c'est une 
tradition constante parmi eux. Les rois de Perse, qui les 
rétablirent, leurlaissèrent cette puissance par un décret 
OT:près% que nous avons remarqué en son lieu; et nous 
avons vu aussi que les premiers Séleucides avaient plu- 
tôt augmenté que restreint leurs privilèges. Je n'ai pas 
besoin de parler ici encore une fois du règne des Macha- 
bées, où ils furent non-seulement affranchis, mais puis- 
sants et redoutables à leurs ennemis. Pompée, qui les 
affaiblit, à la manière que nous avons vue, content du 
tribut qu'il leur imposa, et de les mettre en état que le 
peuple romain en pût disposer dans le besoin, leur 
laissa leur prince avec toute la juridiction. On sait assez 
que les Romains en usaient ainsi, et ne touchaient point 
au gouvernement du dedans dans les pays à qui ils lais- 
saient leurs rois naturels. 

Enfin, les Juifs sont d'accord qu'ils perdirent cette 
puissance de vie et de mort , seulement quarante ans 
avant la désolation du second temple; et on ne peut 

' Talm., llierosol., tr. Sanhed. — * Dan., xhi. — ^ ï. Esd., vti, 25, 26. 

22. 



340 DISœURS 

douter que ce ne soit le premier Hérode qui ait com- 
mencé à faire cette plaie à leur liberté. CSar depuis que, 
pour se venger du sanhédrin^ où il avait été obligé 
de comparaître lui-même avant qu'il fût roi S et ensuite, 
pour s'attirer toute l'autorité à lui seul , il eut attaqué 
cette assemblée, qui était comme le sénat fondé par 
Moïse, et le conseil perpétuel de la nation où la su- 
prême juridiction était exercée, peu à peu ce grand 
corps perdit son pouvoir, et il lui en restait bien peu 
quand Jésus-Christ vint au monde. Les affaires empi- 
rèrent sous les enfants d'Hérode, lorsque le royaume 
d'Ârchélatis , dont Jérusalem était la capitale , réduit en 
province romaine , fut gouverné par des présidents que 
les empereurs envoyaient. Dans ce malheureux état, les 
Juifs gardèrent si peu la puissance de vie et de mort, 
que pour faire mourir Jésus-Christ, qu'à quelque prix que 
ce fût ils voulaient perdre, il leur fallut avoir recours à 
Pilai e; et ce faible gouverneur leur ayant dit qu'ils le 
tissent mourir eux-mêmes, ils répondirent tout d'une 
voix : « Nous n'avons pas le pouvoir de faire mourir 
« personne*. » Aussi fut-ce par les mains d'Hérode qu'ils 
firent mourir saint Jacques, frère de saint Jean, et qu'ils 
mirent saint Pierre en prison'. Quand ils eurent résolu 
la mort de saint Paul, ils le livrèrent entre les mains des 
Romains ^ comme ils avaient fait Jésus-Christ; et le vœu 
sacrilège de leurs faux zélés, qui jurèrent de ne boire 
ui ne manger jusquesà ce qu'ils eussent tué ce saint apô- 
tre, montre assez qu'ils se croyaient déchus du pouvoir 
de le faire mourir juridiquement. Que s'ils lapidèrent 
saint Etienne', ce fut tumultuairement, et par un effet 
de ces emportements séditieux que les Romains ne pou- 



• Joseph., Ant.,lib. XIV, cap. 17, al. 9 — *Joan.,xviii, 3l.~ ^ Act., 
Xil, t, 2, 3. — < Id , XXIII, XXIV. — ^ Id., vu, 56, 57. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. ut 

vaient pas toujours réprimer dans ceux qui se disaient 
alors les zélateurs. On doit donc tenir pour certain , tant 
par ces histoires que par le consentement des Juifs , et 
par Fétatde leurs affaires^ que vers les temps de Notre- 
Seigneur, et surtout dans ceux où il commença d'exercer 
son ministère^ ils perdirent entièrement l'autorité tem- 
porelle. Us ne purent voir cette perte sans se souvenir 
de l'ancien oracle de Jacob , qui leur prédisait que dans 
le temps du Messie il n'y aurait plus parmi eux ni puis- 
sance^ ni autorité; ni magistrature. Un de leurs plus 
anciens auteurs le remarque^ ; et il a raison d'avouer que 
le sceptre n'était plus alors dans Juda^ ni l'autorité dans 
les chefs du peuple ^ puisque la puissance publique leur 
était ôiée, et que le sanhédrin étant dégradé ^ les mem- 
bres de ce grand corps n'étaient plus considérés comme 
juges ^ mais comme simples docteurs. Ainsi ^ selon eux- 
mêmes, il était temps que le Christ parût. Comme ils 
voyaient ce signe certain de la prochaine arrivée de ce 
nouveau roi , dont l'empire devait s'étendre sur tous les 
peuples ; ils crurent qu'en effet il allait paraître. Le 
bruit s'en répandit aux environs, et on fut persuadé 
dans tout l'Orient qu'on ne serait pas longtemps sans 
voirsortir deJudéeceuxquirégneraientsur toute la terre. 
Tacite et Suétone rapportent ce bruit comme établi 
par une opinion constante, et*par un ancien oracle qu'on 
trouvait dans les livres sacrés du peuple juif*. Josèphe 
récite cette prophétie dans les mêmes termes, et dit 
comme eux qu'elle se trouvait dans les saints livres '. 
L'autorité de ces livres, dont on avait vu les prédictions 
si visiblement accomplies en tant de rencontres, était 
grande dans tout l'Orient; et les Juifs, plus attentifs que 

* Tract, Voc. magna Gen., seuComm. in Gen. — * Suet., Vespas., 
n. 4. Tacit., Hist., lib. v, cap. 13.— ^ Joseph., de Bello Jud., lib. vu, 
r. 12, al. lib. vi,c. 5; Hegesip., de Excid. Jer,, lib. v, c. 44. 



342 DISCOURS 

les autres à observer dès-conjonctures qui étaient princi- 
palement écrites pour leur instruction, reconnurent le 
temps du Messie que Jacob avait marqué dans leur déca- 
dence. Ainsi les réflexions qu'ils firent sur leur état fu- 
rent justes; et, sans se tromper sur les temps du Christ, 
ils connurent qu'il devait venir dans le temps qu'il vint 
en effet. Mais, 6 faiblesse de l'esprit humain, et vanité, 
source inévitable d'aveuglement! l'humilité du Sauveur 
cacha à ces orgueilleux les véritables grandeurs qu'ils 
devaient chercher dans leur Messie. Ils voulaient que ce 
fût un roi semblable aux rois de la terre. C'est pourquoi 
les flatteurs du premier Hérode , éblouis de la grandeur 
et de la magnificence de ce prince, qui, tout tyran^'il 
était, ne laissa pas d'enrichir la Judée, dirent qu'il était 
lui-même ce roi tant promis ^ C'est aussi ce qui donna 
heu à la secte des Hérodiens, dont il est tant parlé dans 
l'Évangile % et que les païens ont connue, puisque Perse 
et son scoliaste nous apprennent' qu'encore, du temps 
de Néron, la naissance du roi Hérode était célébrée par 
ses sectateurs avec la même solennité que le sabbat. Je* 
sèphe tomba dans ime semblable erreur. Cet homme, 
a instruit, comme il ditlui-^même^, dans les prophéties 
« judaïques, comme étant prêtre et sorti de leur race sa- 
« cerdotale, » reconnut à la vérité que la venue de ce 
roi promis par Jacob convenait aux temps d'Hérode, où 
il nous montre lui-même avec tant de soin un commen-» 
cernent manifeste de la ruine des Juifs ; mais comme 
il ne vit rien dans sa nation qui remplit ces ambitieuses 
idées qu'elle avait conçues de son Christ, il poussa on 
peu plus avant le temps de la prophétie ; et l'appliquant 

* Epipb. lib. 1, Haer. xx; Herodian., I, tom. i, p. 45. — * Matth., 
XXII, 10 ; Marc, m, 6 ; xii, 13. — ^ Pers. et vet. Schol., Sat. v, v, iso. 
— 4 Joseph., de BcUo Jud., lib. m, cap. 14, al. 8. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 343 

à Vèspasieii, il assura que « cet oracle de TÉcriture si- 
ce gnifiaii ce prince déclaré empereur dans la Judée *. d 

C*est ainsi qu'il détournait TÉcriture sainte pour au- 
toriser sa flatterie : aveugle, qui transportait aux étran- 
gers l'espérance de Jacob et de Juda; qui cherchait en 
Vespasien le fils d'Abraham et de David, et attribuait à 
un prince idolâtre lé titre de celui dont les lumières 
devaient retirer les Gentils de l'idolâtrie. 

La conjoncture des temps le favorisait. Hais, pendant 
qu'il attribuait à Vespasien ce que Jacob avait dit du 
Christ, les zélés qui défendaient Jérusalem se l'attri- 
buaient à eux-naêmes. C'est sur ce seul fondement qu'ils 
se promettaient l^mpire du monde, comme Josèphe le 
raconte ■ ; plus raisonnables que lui, en ce que du moins 
ils ne sortaient pas de la nation pour chercher l'accom^ 
plissement des promesses faites à leurs pères. 

Comment n'ouvraient-ils pas les yeux au grandirait 
que faisait dès lors parmi les Gentils la prédication de 
l'Évangile, et à ce nouvel empire que Jésus-Christ éta- 
blissait par toute la terre? Qu'y avait-il de plus beau 
qu'un empire où la piété régnait, où le vrai Dieu triom- 
phait de l'idolâtrie , où la vie éternelle était annoncée 
aux nations infidèles? et l'empire même des Césars n'é- 
tailril pas une vaine pompe à comparaison de celui-ci? 
Mais cet empire n'était pas assez éclatant aux yeux du 
monde. 

Qu'il faut être désabusé des grandeurs humaines pour 
connaître Jésus-Christ ! Les Juifs connurent les temps ; 
les Juifs voyaient les peuples appelés au Dieu d'Abra- 
ham, selon l'oracle de Jacob, par Jésus-Christ et par ses 
disciples : et toutefois ils le méconnurent ce Jésus qui 
leur était déclaré par tant de marques. Et encore que 

* Joseph., (le Bello Jud., lib. vu, cap. 12, al. lib. vi, cap. 5. — * Ibid. 



844 DISCOURS 

durant sa vie et après sa mort il confirmât sa mission 
par tant de miracles^ ces aveugles le rejetèrent, parce 
qu'il n'avait en lui que la solide grandeur destituée de 
tout l'appareil qui frappe les sens, et qu'il venait plutôt 
pour condamner que pour couronner leur ambition 
aveugle. 

Et toutefois, forcé par les conjonctures et les circons- 
tances du temps, malgré leur aveuglement ils semblaient 
quelquefois sortir de leurs préventions. Tout se dis- 
posait tellement, du temps deNotre-Seigneur, à la mar 
nifestation du Messie, qu'ils soupçonnèrent que saint 
Jean-Baptiste le pouvait bien être ^ Sa manière de vie 
austère, extraordinaire, étonnante, les frappa; et, au 
défaut des grandeurs du monde, ils parurent vouloir 
d'abord se contenter de Téclat d'une vie si prodigieuse. 
La vie simple et commune de Jésus-Christ rebuta ces es- 
prits grossiers autant que superbes, qui ne pouvcûent 
être pris que par les sens, et qui d'ailleurs, éloignés 
d'une conversion sincère, ne voulaient rien admirer que 
ce qu'ils regardaient comme inimitable. De cette sorte, 
saint Jean-Baptiste, qu'on jugea digne d'être le Christ, 
n'en fut pas cru quand il montra le Christ véritable; et 
Jésus-Christ, qu'il fallait imiter quand on y croyait, pa- 
rut trop humble aux Juifs pour être suivi. 

Cependant l'impression qu'ils avaient conçue que le 
Christ devait paraître en ce temps était si forte, qu'elle 
demeura près d'un siècle parmi eux. Ils crurent que 
l'accomplissement des prophéties pouvait avoir une cer- 
taine étendue, et n'était pas toujours toute renfermée 
dans un point précis ; de sorte que près de cent ans il ne 
se parlait parmi eux que des faux Christs qui se faisaient 
suivre , et des faux prophètes qui les annonçaient. Les 

' Luc, III, 15; Joau., i, 19, 20. 



SUR rHïSTOlRË UNIVERSELLE. 345 

siècles précédents nlavaient rien vu de semblable; et les 
Juifs ne prodiguèrent le nom de Christ , ni quand Ju- 
das le Machabée remporta sur leur tyran tant de victoi-' 
ve»y ni quand son frère Simon les affranchit du joug des 
Gentils^ ni quand le premier Hircan fit tant de conquê- 
tes. Les temps et les autres marques ne convenaient pas^ 
et ce n'est que dans le siècle de Jésus-GIirist qu'on a com- 
mencé à parler de tous ces Messies. Les Samaritains^ qui 
lisaient dans le Pentateuque la prophétie de Jacob^ se 
firent des Christs aussi bien que les Juifs ; et un peu après 
Jésus-Christ ils reconnurent leur Dosithée\ Simon le 
Magiden, de même pays^ se vantait aussi d'être le Fils 
de Dieu; et Ménandre, son disciple^ se disait le Sauveur 
du monde '. Dès le vivant de Jésus-Christ^ la Samari- 
taine avait cru que le Messie allait venir ^ : tant il était 
constant dans la nation^ et parmi tous ceux qui lisaient 
Tancien oracle de Jacob , que le Christ devait paraître 
dans ces conjonctures. 

Quand le terme fut tellement passé qu'il n'y eut plus 
rien à attendre^ et que les Juifs eurent vu par expérience 
que tous les Messies qu'ils avaient suivis, loin de les ti- 
rer de leurs maux, n'avaient fait que les y enfoncer da- 
vantage, alors ils furent longtemps sans qu'il parAt 
parmi eux de nouveaux Messies; et Barchochébas est le 
dernier qu'ils aient reconnu pour tel dans ces premiers 
temps du christianisme. Mais l'ancienne impression ne 
put être entièrement effacée. Au lieu de croire que le 
Christ avait paru, comme ils avaient fait encore au temps 
d'Adrien, sous les Ântonins ses successeurs, ils s'avisè- 
rent de dire que leur Messie étsifit au monde, bien qu'il 

' Origen., Tract, xxvii, iii Matth., n" 33, tom. m, p. 8àl ; tom. xiii, 
iu Joan., n. 27 ; tom. iv, p. 237 ; lib. i, contr. Cels., d. 57 ; tom. i, p. 372. 
~- ' Iren., adv. Hœres., lib. i, cap. 20, 21, nunc 22, p. 99 — ' "Epx^faïf 
Joan., IV, 25. 



346 DISCOURS 

ne parût pas encore^ parce qu'il attendait le proj^ëte 
^ Ëlie^ qui devait venir le sacrer ' . Cediscours était commim 
parmi eux dans le temps de saint Justinj et nous trou- 
vons aussi dans leur Talmud la doctrine d'un de leurs 
m^altres des plus anciens^ qui disait que a le Christ était 
« venu^ selon qu'il était marqué dans les prophètes; 
« mais qu'il se tenait caché quelque part à Rome^ panni 
« les pauVres mendiants*. » 

Une telle rêverie ne put pas entrer dans les esprits ; 
et les Juifs^ contraints enfin d'avouer que le Messie n'é- 
tait pas venu dans le temps qu'ils avaient raison de l'at- 
tendre selon leurs anciennes prophéties , tombèrent 
dans un autre abîme. Peu s'en fallut qu^ils ne renon- 
çassent à l'espérance de leur Messie^ qui leur manquait 
dans le temps ; et plusieurs suivirent un fameux rab- 
bin, dont les paroles se trouvent encore conservées dans 
le Talmud*. Celui-ci, voyant le terme passé de si loin^ 
conclut que «les Israélites n'avaient plus de Messie à ai- 
<i tendre, parce qu'il leur avait été donné en la personne 
a du roi Ézéchias. » 

 la vérité, cette opinion, loin de prévaloir parmi les 
Juifs, y a été détestée. Mais, comme ils ne connaissent 
, plus rien dans les temps qui leur sont marqués par leurs 
prophéties, et qu'ils ne savent par où sortir de ce laby- 
rinthe, ils ont fait un article de foi de cette parole que 
nous lisons dans le Talmud* : « Tous les termes qui 
« étaient marqués pour la venue du Messie sont passés; d 
et ont prononcé d'un commun accord : a Maudits soient 
(c ceux qui supputeront les temps du Messie! » comme 
on voit, dans une tempête qui a écarté le vaisseau trop 

^ Justin., Dial. cum Tryph., n. 8, 49, p. 110, 145. — *R. Juda, filius 
Levi. Gem., Tr. San., c. xi. — ^ r^ Hillel., ibid. Is. Abrau. de Cap. fldei. 
— 4 Gem., Tr. San., c. xi; Moses Maimon. in Epit., Tal., Is. Abrau. do 
Cap. fldei. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 347 

loin de sa route, le pilote désespéré abandonner son cal- 
cul, et aller où le mène le hasard. 

Depuis ce temps, toute leur étude a été d'éluder Jes 
prophéties où le temps du Christ était marqué : ils ne 
se sont pas souciés de renverser toutes les traditions de 
leurs pères, pourvu qu^ils pussent ôter aux chrétiens ces 
admirables prophéties ; et ils en sont venus jusques à 
dire que celle de Jacob ne regardait pas le Christ. 

M€ds leurs anciens livres les démentent. Cette pro-* 
phètie est entendue du Messie dans le Talmud^ et la 
manière dont nous Texpliquons se trouve dans leurs 
Paraphrases*, c'est-à-dire dans les commentaires les 
plus authentiques et les plus respectés qui soient par^ 
mieux. 

Nous y trouvons en propres termes que la maison et 
le royaume de Juda, auquel se devait réduire un jour 
toute la postérité de Jacob et tout le peuple d'Israël, 
produirait toujours des juges et des magistrats, jusqu'à 
la venue du Messie, sous lequel il se formerait un 
royaume composé de tous les peuples. 

C'est le témoignage que rendaient encore aux Juifs, 
dans les premiers temps du christianisme, leurs plus 
célèbres docteurs et les plus reçus. L'ancienne tradition, 
si ferme et si établie, ne pouvait être abolie d'abord ; 
et quoique les Juifs n'appliquassent pas à Jésus-Christ 
la prophétie de Jacob, ils n'avaient encore osé nier 
qu'elle ne convint au Messie. Us n'en sont venus à cet 
excès que longtemps après, et lorsque, pressés par les 
chrétiens , ils ont enfin aperçu que leur propre tradition 
était contre eux. 

Pour la prophétie de Daniel , où la venue du Christ 

• Cem., Tr. Sanhed., c. xi. — * Paraph., Onkelos, Jonatham et JercP 
î?ol. Vide Polyg. Ang. 



348 DISCOURS 

était renfermée dans le terme de quatre cent quatre-vingt^ 
dix ans^ à compter depuis la vingtième année d'Ar- 
taxerxe à la longue main^ comme ce terme menait à la 
fin du quatrième millénaire du monde, c'était aussi une 
tradition très-ancienne parmi les Juifs, que le Messie 
paraîtrait vers la fin de ce quatrième millénaire, et en- 
viron deux mille ans après Abraham. Un Élie, dont le 
nom est grand parmi les Juifs, quoique ce ne soit pas le 
prophète , Tavait ainsi enseigné avant la naissanoe de 
Jésus-Christ; et la tradition s'en est conservée dans le 
livre du Talmud ^ Vous avez vu ce terme accompli à la 
venue de Notre-Seigneur, puisqu'il a paru en effet envi- 
ron deux mille ans après Abraham, et vers l'an &000 
du monde. Cependant les Juifs ne l'ont pas connu; et, 
frustrés de leur attente, ils ont dit que leurs péchés 
avaient retardé le Messie qui devait venir. Mais cepen- 
dant nos dates sont assurées, de leur aveu propre; et 
c'est un trop grand aveuglement de faire dépendre des 
hommes un terme que Dieu a marqué si précisément 
dans DanieL 

C'est encore pour eux un grand embarras de voir que 
ce prophète fasse aller le temps du Christ avant c^ui 
de la ruine de Jérusalem; de sorte que, ce dernier 
temps étant accompli, celui qui le précède le doit être 
aussi. 

Josèphe s'est ici trompé trop grossièrement'. Il a bien 
compté les semaines qui devaient être suivies de la dé- 
solation du peuple juif ; et, les voyant accomplies dans 
le temps que Tite mit le siège devant Jérusalem, il ne 
douta point que le moment de la perte de cette ville ne 
fut arrivé. Mais il ne considéra pas que cette désolation 

' Gom., Tr. San., c. xi — * Autiq., lib. x, c. ult. ; de Bello Jud., lib. 
VII, cap. 4, al. lib. vi, cap. 2. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 849 

devait être précédée de la venue du Christ et de sa 
mort; de sorte qu'il n'entendit que la moitié de la pro- 
phétie. 

Les Juifs qui sont venus après lui ont voulu suppléer 
à ce défaut. Us nous ont forgé un Agrippa descendu 
d'Hérode, que les Romains^ disent-ils ^ ont fait mourir 
un peu devant la ruine de Jérusalem ; et ils veulent que 
cet Agrippa, Christ par son titre de roi, soit le Christ 
dont il est parlé dans Daniel : nouvelle preuve de leur 
aveuglement. Car, outre que cet Agrippa ne peut être 
ni le Juste , ni le Saint des saints, ni la fin des prophéties, 
tel que devait être le Christ que Daniel marquait en ce 
lieu; outre que le meurtre de cet Agrippa, dont les Juifs 
étaient innocents, ne pouvait pas être la cause de leur 
désolation, comme devait être la mort du Christ de 
Daniel : ce que disent ici les Juifs est une fable. Cet 
Agrippa, descendu d'Uérode, fut toujours du parti des 
Romains : il futtouj ours bien traité par leurs empereurs, 
et régna dans un canton de la Judée longtemps après la 
prise de Jérusalem, comme l'attestent Josèphe et les au- 
tres contemporains*. 

Ainsi tout ce qu'inventent les Jui£s, pour éluder les 
prophéties, les confond. Eux-mêmes ils ne se fient pas 
à des inventions si grossières ; et leur meilleure défense 
est dans cette loi qu'ils ont établie de ne supputer plus 
les jours du Messie. Par là ils ferment les yeux volon- 
tairement à la vérité, et renoncent aux prophéties où le 
SainirEsprit a lui-même compté les années : mais, penr 
dant qu'ils y renoncent, ils les lotccomplissent, et font 
voir la vérité de ce qu'elles disent de leur aveuglement 
et de leur chute. 



* Joseph., de BelloJud., lib. vu, cap. 24, al. 5 ; Justus Tiber., Biblioth. 
Phot., cod. XXXIII, p. 19. 



UQ DISCOURS 

Qu'ils répondent ce qu'ils voudront aux prophéties : 
la désolation qu'elles prédisaient leur est amvée dans 
le temps marqué; Tévénement est plus fort que toutes 
leurs subtilités; et si le Christ n'est venu dans cette &- 
taie coiyoncture^ les prophètes^ en qui ils espèrent, les 
ont trompés. 



CHAPITRE XXIV. 

Circonstances mtoorables de la chute des Juifs : suite de leurs 

fausses interprétations. 

Et^ pour achever de les convaincre, remarques deux 
circonstances qui ont accompagné leur chute et la venue 
du Sauveur du monde : Time, que la succœsion des 
pontifes, perpétuelle et inaltérable depuis Aaron^ finit 
alors; l'autre, que la distinction des tribus et des fa- 
milles, toujours conservée jusqu'à ce temps, y périt, de 
leur aveu propre. 

Cette distincti(m était nécessaire jusques au temps du 
Messie» De Lévi devaient naître les ministres des cïioses 
sacrées. D'Aaron devaient sortir les prêtres et les ponti- 
fes. De Juda devait sortir le Messie même. Si la distino- 
tion des familles n'eût subsisté jusqu'à la ruine de Je* 
rusalem et jusqu'à la venue de Jésus-Christ, les sacrifices 
judaïques auraient péri devant le temps, et David eût 
été frustré de la gloire d'être reconna pour le père du 
Messie. Le Messie csiril arrivé? le sacerdoce nouveau, 
selon l'ordre de Melchisédech, a-lril commenoé en sa 
personne, et la nouvelle royauté qui n'était ]^ de ce 
monde a-1relle paru? on n'a plus besoin d'Aaron, ni 
de Lévi, ni de Juda, ni de David, ni de leurs familles. 

' Le titre du chapitre est ajouté dans la troisième édition. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 351 

Aad^on n'est plus nécessaire dans un temps où les sacri- 
fioesdevaient cesser, selon DanieP. La maison de David 
et de Juda a accompli sa destinée lorsque le Christ de 
Dieu en est sorti; et, comme si les Jui& renonçaient eux- 
mêmes à leur espérance, ils oublient précisément en ce 
temps la succession des familles, jusques alors si soi- 
gneusement et si religieusement retenue. 

N'omettons pas une des marques de la venue du Mes- 
sie, et peut-être la principale si nous la savons bien en- 
tendre , quoiqu'elle fasse le scandale et Thorreur des 
Jluifs. C'est larémission des péchésannoncéeaunom d'un 
Sauveur souffrant, d'un Sauveur humilié et obéissant 
jusqu'à la mort. Daniel avait marqué, parmi ses se- 
maines^, la semaine mystérieuse que nous avons ob- 
servée , où le Christ devait être immolé, où l'alliance 
devait être confirmée par sa mort, où ks anciens sacri* 
fioes devaient perdre leur vertu. Joignons Daniel avec 
Isale : nous trouverons tout Icfond d'un si grand mys- 
tère ; nous verrons « l'homme de douleurs, qui est chargé 
« des iniquités de tout le peuple, qui donne sa vie pour 
«t le péché, et le guérit par ses plaies'. y> Ouvrez les 
yeux, incrédules : n'est-il pas vrai que la rémission des 
péchés vous a été prêchée au nom de Jésus-Christ cru- 
cifié? S'étaiion jamais avisé d'un tel mystère? Quelque 
autre que Jésus-Christ, ou devant lui ou après, s'est-il 
glorifié de laver les péchés par son sang? Se sera-i-il fait 
crucifier exprès pour acquérir un vain honneur, et ac- 
complir en lui-même une si faneste prophétie? Il faut se 
tafipe, et adorer dans l'Évangile une doctrine qui ne pour- 
rait pas même venir dans la pensée d'aucun homme^ si 
elle n'était véritable. 

L'embarras des Juifs est extrême dans cet endroit : 

» Dan., IX, ï7. — * Ibid., ix, 26, 27. — ^ Is., lui. 



352 DISCOURS 

ils trouvent dans leurs Écritures trop de passages où il 
est parlé des humiliations de leur Messie. Que devi^ii- 
dront donc ceux où il est parlé de sa gloire et de ses 
triomphes? Le dénoùment naturel est qu^il viendra anit 
triomphes par les combats^ et à la gloire par les souf- 
frances. Chose incroyable ! les Juifs ont mieux aimé 
mettre deux Messies. Nous voyons dans leur Talmud^ 
et dans d'autres livres d'une pareille antiquité^; qu'ils 
attendent un Messie souffrant^ et un Messie plein de 
gloire; l'un mort et ressuscité^ l'autre toujours heureux 
et toujours vainqueur; Tun à qui conviennent tous les 
passages où il est parlé de faiblesse^ l'autre à qui con- 
viennent tous ceux où il est parlé de grandeur; l'un 
enfin fils de Joseph^ car on n'a pu lui dénier un des ca- 
ractères de Jésus-Christ qui a été réputé fils de Joseph^ 
et l'autre fils de David : sans jamais vouloir entendre 
que ce Messie fils de David devait^ selon David^ hairedu 
torrent avant que de lever la tête *, c'est-à-dire être affligé 
avant que d'être triomphant, comme le dit lui-même le 
fils de David. c( insensés et pesants de cœur, qui ne 
« pouvez croire ce qu'ont dit les prophètes, ne fallait-il 
c( pas que le Christ souffrit ces choses , et qu'il entrftt 
« dans sa gloire par ce moyen ^ ? » ^ 

Au reste, si nous entendons du Messie ce grand pas- 
sage où IsaXe nous représente si vivement l'homme de 
douleurs frappé pour nos péchés , et défiguré comme un 
lépreux ^, nous sonmies encore soutenus dans cette e|:pU- 
cation, aussi bien que dans toutes les autres, prir l'an- 
cienne tradition des Juifs; et, malgré leurs préventions, 
le chapitre tant de fois cité de leur Talmud* nous en- 
seigne que ce lépreux chargé des péchés du pétille sera 

' Tr. Succa, et Comm., sive Paraph., supp. Cant., c. vu, v. 3. — 
* Ps. cix. — ^ Luc, XXIV, 25, 26. — ^ Is., LUI. — * Gem., Tr. Sanhed., 
cap. XI. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 353 

le Messie. Les douleurs du Messie^ qui lui seront causées 
par nos péchés^ sont célèbres dans le même endroit et 
dans les autres livres des luifs. 11 y est souvent parlé de 
l'entrée aussi humble que glorieuse qu'il devait faire 
dans Jérusalem^ monté sur un àne ; et cette célèbre pro- 
phétie de Zacharie lui est appliquée. De quoi les Juifs 
onir-ils à se plaindre? Tout leur était marqué en termes 
précis dans leiu*s prophètes : leur ancienne tradition 
avait conservé l'explication naturelle de ces célèbres 
prophéties; et il n'y arien de plus juste que ce reproche 
que leur fait le Sauveur du monde* : « Hypocrites, vous 
« savez juger par les vents, et parce qui vous parait dans 
« le ciel, si le temps sera serein ou pluvieux; et vous 
t< ne savez pas connaître, à tant de signes qui vous 
« sont donnés, le temps où vous êtes ! » 

Concluons donc que les Juifs ont eu véritablement 
raison de dire que tous les termes de la venue du Messie 
sont passés. Juda n'est plus un royaume ni un peuple : 
d'autres peuples ont reconnu le Messie qui devait être 
envoyé. Jésus-Christ a été montré aux Gentils : à ce si- 
gne, ils ont accourus au Dieu d'Abraham ; et la béné- 
diction de ce patriarche s'est répandue par toute la terre. 
L'homme de douleurs a été prêché , et la rémission des 
péchés a été annoncée par sa mort. Toutes les semaines 
se sont écoulées; la désolation du peuple et du sanc- 
tuaire , juste punition de la mort du Christ, a eu son 
dernier accomplissement; enfin le Christ a paru avec 
tous les caractères que la tradition desJuifs y reconnais- 
sait, et leur incrédulité n'a plus d'excuse . 

Aussi voyons-nous depuis ce temps des marques indu- 
bitables de leur réprobation. Après Jésus-Christ, ils 
n'ont fait que s'enfoncer de plus en plus dans Tignorance 

' Matth., XVI, 2, 3, 4; Luc, xii, 50. 

DOSS. — niST. UNIV. 23 



354 * DISCOURS 

et dans la misère^ d'où la seule extrémité de leurs niau\^ 
et la honte d'avoir été si souvent en proie à l'erreur^ le» 
fera aorti?, ou plutôt la bonté de Dieu^ qu^d le temps 
arrêté par sa providance pour punir leur ingratitude 
et dompter leur orgueil sera accompli. 

Cependant ils demeurent la risée des peuples et l'ob- 
jet de leur aversion^ sans qu'une si longue captivité les 
fasse revenir à eux^ encore qu'elle dût suffire pour les 
convaincre. Car enfin ^ comme leur dit saint Jérôme % 
a Qu'attends-tu, ô Juif incrédule? Tu as commis plusieurs 
rc crimes durant le temps des Juges : ton idolâtrie t'a 
a rendu l'esclave de toutes les nations voisines; mais 
a Dieu a eu bientôt pitié de toi, et n'a pas tardé à t'en- 
c( voyer des sauveurs. Tu as multiplié tes idolâtries sous 
« tes rois; mais les abominations où tu es tombé sou^ 
u Acbaz et sous Manassès n'ont été punies que par 
H soixante-dix ans de captivité. Cyrus est venu, et il t'a 
c( rendu ta patrie , ton temple et tes sacrifices. A la fin , 
« tu as été accablé par Vespasien et par Tite. Cinquante 
« ans après, Adrien a achevé de t'exterrniner, et il y ^ 
a quatre cents ans que tu demeures dans l'oppression.» 
C'est ce que disait saint Jérôme, L'argument s'est for- 
tifié depuis, et douze cents ans ont été ajoutés à la dé^ 
solation du peuple juif. Disons-lui donc, au lieu de 
quatre cents ans, que sei^e siècles Qut vu durer sa cap- 
tivité, sans que son joug devienne plus léger. <c Qu'as- 
a tu fait, ô peuple ingrat? Esclave dans tous les pays, et 
H de tous les princes, tu ne sers point les dieux étran- 
« gers. Comment Dieu qui t'avait élu t'a-il oublié, et que 
<( sont devenues ses anciennes miséricordes? Quel crime, 
a quel attentat plus grand que l'idol&trie te fait sentir 
« un châtiment que jamais tes idolàlries ne t'avaient at- 

' Hier., Kp. ad Dordan., t. ii, col. Cio. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 366 

« tiré? Tu te tais? tu ne peux comprendre ce qui rend 
« Dieu si inexorable? Souviens-toi de cette parole de tes 
<i pères : 5on sang soit sur nom et sur nos enfants ^' et en- 
« core : Nous n'avons point de roi que César ^. Le Messie 
« ne sera pas ton roi; garde bien ce que tu as choisi : 
« demeure resclave de César et des rois jusqu'à ce que 
(( la plénitude des Gentils soit entrée^ et qu enfin tou^t 
« Israël soit sauvé ^, ^ 



CHAPITRE XXV. 

RéOexions particaUèressur la conversion des Gentils. Profond conseil de Dieu, qui 
les voiiljût convertir par la croix de Jésus-Christ. Raisonnement de saint Paul 
sur cette manière de les convertir. 

• 

Cette conversion des Gentils était la seconde chose qui 
devait arriver au temps du Messie^ et la marque la plus 
assurée de sa venue. Nous avons vu comme les prophètes 
l'avaient clairement prédite; et leurs promesses se sont 
vérifiées dans les temps de Notre-Seigneur. Il est certain 
qu'alors seulement^ et ni plus tôt ni plus tard^ ce que les 
philosophes n'ont osé tenter^ ce que les prophètes ni 
le peuple juif, lorsqu'il a été le plus protégé et le plus 
fidèie, n'ont pu faire, douze pécheurs, envoyés par Jé- 
su»Chrîst et témoins de sa résurrection , l'ont accom- 
pli, Cest que la conversion du monde ne devait être 
l'ouvrage ni des philosophes, ni même des prophètes : 
il était réservé au Christ, et c'était le fruit de sa croix. 

il fallait à la vérité que ce Christ et ses Apôtres sortis- 
sent des Juifs, et que la prédication de l'Évangile com- 
mençât à Jérusalem. « Une montagne élevée devait pa- 
« raltre dans les derniers temps, a selon Isaïe ^ : c'était 
l'Église chrétienne, a Tous les Gentils y devaient venir, 

* Matth., xxvM, 2r». — * Joan,, xix, 15. — ^ ïiom., xi, 5>f>, 2C. — 

* Is., Il, ?.. 

?5. 



356 DISCOURS 

« et plusieurs peuples devaient s'y assembler.; Eu ce jour 
« le Seigneur devait seul être élevé, et les idofes devaient 
c( être tout à fait brisées'. » Mais Isaïe, qui a vu ces 
choses, a vu aussi en même temps que « la loi, qui devait 
« juger les Gentils, sortirait de Sion, et que la parole du 
a Seigneur, qui devait corriger les peuples, sortirait de 
« Jérusalem * : » ce qui a fait dire au Sauveur que a le 
« salut devait venir des Juifs'. » Et il était convenable 
que la nouvelle lumière dont les peuples plongés dans 
Fidolàtrie devaient un jour être éclairés, se répandit 
partout l'univers, du lieu où elle avait toujours été. C'é- 
tait en Jésus-Christ, fils de David et d'Abraham^ que 
toutes les nations devaient être bénies et sanctifiées. 
Nous l'avons souvent remarqué; mais nous n'avons pas 
encore observé la cause pour laquelle ce Jésus ï^uffrant, 
ce Jésus crucifié et anéanti, devait être le seul auteur 
de la conversion des Gentils et le seul vainqueur de l'i- 
dolâtrie. 

Saint Paul nous a expliqué ce grand mystère au pre- 
mier chapitre de la première épltre aux Corinthiens; et 
il est bon de considérer ce bel endroit dans toute sa 
suite. « Le Seigneur, dit-il*, m'a envoyé prêcher l'É- 
« vangile , non par la sagesse et par le raisonnement 
« humain, de peur de rendre inutile la croix de Jésu»- 
« Christ ; car la prédication du mystère de la croix est 
« folie à ceux qui périssent, et ne parait un effet de 
« la puissance de Dieu qu'à ceux qui se sauvent, c'est- 
« à-dire à nous. En effet, il est écrit*: Je détruirai la sa- 
« gesse des sages, et je rejetterai la science des savants. 
« Où sont maintenant les sages? où sont les docteurs? 
« que sont devenus ceux qui recherchaient les sciences 
« de ce siècle? Dieu n'a-t-il pas convaincu de folie la sa- 

' Is., Il, 3, 17, 18. — ' Ibid., 3, 4. — ^ Joan., iv, 22. — * I. Cor., i, 
7, 18, 19, 20 ^ îs., XXIX, l'i; xxxiii, 18. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 85T 

c< gesse de ce monde? » Sans doute, puisqu'elle n'a pu ti- 
rer les hommes de leur ignorance. Mais voici la raison 
que saint Paul en donne. C'est que « Dieu voyant que 
ô le monde, avec la sagesse humaine, ne l'avait point re- 
« connu par les ouvrages de sa sagesse, » c'est-à-dire par 
les créatures qu'il avait si bien ordonnées, il a pris une 
autre voie, et « a résolu de sauver ses fidèles par la fo- 
a lie de la prédication ^ » c'est-à-dire par le mystère 
de la croix, où la sagesse humaine ne peut rien com- 
prendre. 

Nouveau et admirable dessein de la divine Provi- 
dence! Dieu avait introduit l'homme dans le monde, où, 
de quelque côté qu'il tournât les yeux , la sagesse du 
Créateur reluisait dans la grandeur, dans la richesse et 
dansladisposition d'un si bel ouvrage. L'homme cepen- 
dant l'a méconnu : les créatures, qui se présentaient 
pour élever notre esprit plus haut, l'ont arrêté : l'homme 
aveugle et abruti les a servies; et, non content d'adorer 
Toeuvre des mains de Dieu, il a adoré l'œuvre de ses 
propres mains. Des fables, plus ridicules que celles que 
Ton conte aux enfants , ont fait sa religion : il a oublié 
la raison; Dieu la lui veut faire oublier d'une autre 
sorte. Un ouvrage dont il entendait la sagesse ne l'a 
point touché; un autre ouvrage lui est présenté, où son 
raisonnement se perd , et où tout lui parait folie : c'est 
la croix de Jésus-Christ. Ce n'est point en raisonnant 
qu'on entend ce mystère; c'est « en captivant son intelli- 
« gence sous l'obéissance de la foi ; » c'est a en détrui- 
a sant les raisonnements humains, et toute hauteur qui 
« s'élève contre la science de Dieu*. » 

Eji effet, que comprenons-nous dans ce mystère, où le 
Seigneur de gloire est chargé d'opprobres ; où la sagesse 

* 

* 1. Cor., I, 21. — MI. Cor., x, 4, 5. 



358 DISCOURS 

divine est traitée de folie; où celai qm, assuré «n lui- 
même de sa naturelle grandeur^ a n'a pas cru s^atti^ibuer 
« trop quand il s'est dit égal à Dieu^ s'est anéanti lui- 
tf même jusqu'à prendre la forme d'esclave^ et à subir 
« la mort de la croix ^ ? » Toutes nos pensées se confon- 
dent ; et^ comme disait saint Paul y il ti'y a rien qui pa- 
raisse plus insensé à ceux qui ne sont pas éclairés d'en 
haut. 

Tel était le remède que Dieu préparait à Fidc^trie. 
Il connaissait l'esprit de l'homme, et il savait que ce n'é- 
tait pas par raisonnement qu'il fallait détruire une er- 
reur que le raisonnement n'avait pas établie. Il y a des 
erreurs où nous tombons en raisonnant; car l'homme 
s'embrouille souvent à force de raisonner : mais Vido- 
]i&trie était venue parl'extrémité opposée; c'était en étei- 
gnant tout raisonnement^ et en laissant dominer les séns^ 
qui voulaient tout revêtir des qualités dont ils sont tou- 
chés. C^est par là que la Divinité était devenue visible 
et grossière. Les hommes lui ont donné leur figure^ et^ 
ce qui était plus honteux encore > leurs vices eft leurs 
passions. Le raisonnement n'avait point de part à une 
erreur si brutale. C'était un renversement du bon sens^ 
un délire ; une frénésie. Raisonnez avec un frénétique ^ 
et contre un homme qu'une fièvre ardente fait extrava- 
guer, vous ne faites que l'irriter, et relidre le ma! irré- 
médiable : il faut aller à la cause, redresser le tempéi'a- 
ment, et calmer les humeurs dont la vioknee cause de 
si étranges transports. Ainsi ce ne doit pas être le raison- 
nement qui guérisse le détire de l'idolfttrie. Qu'ont ga- 
gné les philosophes avec leurs discours pompeux, avec 
leur style sublime, avec leurs raisonnements si artifi- 
cieusenient arrangés? Platon, avec son éloquenefe qu'on 

^ Hiilip., Il, 7, 8. 



SUR L HISTOIRE UNIVERSELLE. tsi^ 

a crue divine, a-t-il renversé un seul autel où ces taofls^ 
trUeuses divinités étaient adorées? Au contraire, lui et 
ses discif^les^ et tous les sages du siècle^ ont sacrifié au 
menôonge : « ils se sont perdus dans leurs peusées ; leur 
« ccBur insensé a été rempli de ténèbres, et, sous le notii 
« de sages qu'ils se sont donnée ils sont devenus {>lus 
« fous que les aufa^s*, w puisque, contre leurs propres 
« lumières j ils oUt adoré les créatures. 

N'estKîè donc pas avec raison que saint Paul s'est écrié 
dans notre passage^ : a Où sont les sages, où sont les 
a docteurs? Qu'ont opéré ceux qui recherchaient les 
« sciences de ce siècle ? » Oni-ils pu seulement détruire 
les fables de Tidolàtrie? Ont-ils i^eulement soupçonné 
qu'il fallut s'opposer, ouvertement à tant de blasphèmes, 
et souffrir, je ne dis pas le dernier supplice, mais le 
moindre affrout pour la vérité? Loin de le faire, a ils 
« ont reteUu la vérité captive*, » et ont posé pour 
maxime qu'en matière de religion il fallait suivre le 
peuple i le peuple, qu'ils méprisaient tdnt, a été leur rè- 
gle dans la nlatière la plus importante de toutes, et où 
leurs lumières semblaient le plus nécessaires.. Qu'as-tu 
donc servie ô philosophie? a Dieu nVt-ilpas convaincu 
de foUe la sagesse de ce inonde? n comme ïious disait 
saint Paul^. a NVt-il pas détruit la sagesse des sages, 
(c et montré Tinutilité de la science des savants? » 

C'est ainsi que Dieu a fait voir, par expérience, que 
la mine de l'idolâtrie ne poUvait pas être l'ouvrage 
du seul raisonnement humain. Loin de lui commettre 
la guérison d'une telle maladie. Dieu a achevé de le 
confondre par le mystère de là croix ; et tout ensemble 
ir a porté le remède jusqu'à la source du inal. 

L'idolâtrie, si nous l'entendons, prenait sa naissance 

■ Rom., r, 21, 22. — ^ I. Cor., i, 20. — ^ Rom., i. 18. — ^ ï. Cor., i> 
t», 20. 



Î60 DISCOURS 

de ce pFofbnd attachement que nous avons à nous-mêmes. 
Cest ce qui nous avait fait inventer dès dieux sembla- 
bles à nous; des dieux qui, en e£fet, n'étaient que des 
hommes sujets àmos passions, à nos faiblesses et à nos 
vices : de sorte que, sous le nom des fausses divinités, 
c'était, en effet, leurs propres pensées , leurs plaisirs et 
leurs fantaisies que les Gentils adoraient. 

Jésus-Christ nous fait entrer dans d'autres^voies. Sa 
pauvreté, ses ignominies et sa croix le rendent un objet 
horrible à nos sens. 11 faut sortir de soi-même, renoncer 
à tout, tout crucifier, pour le suivre. L'homme arraché 
à lui-même, et à tout ce que sa corruption lui faisait ai- 
mer, devient capable d'adorer Dieu et sa vérité éternelle, 
dont il veut dorénavant suivre les règles. 

Là périssent et s'évanouissent toutes les idoles, et 
celles qu'on adorait sur des autels, et celles que chacun 
servait dans son cœur. Celles-ci avaient élevé les autres. 
On adorait Vénus, parce qu'on se laissait dominer à l'a- 
mour sensuel *, et qu'on en aimait la puissance. Bacchus, 
le plus enjoué de tous les dieux, avait des autels, parce 
qu'on s'abandonnait et qu'on sacrifiait, pour ainsi dire, 
à la joie des sens , plus douce et plus enivrante que le 
vin. Jésus-Christ, par le mystère de sa croix, vient im- 
primer dans les cœurs l'amour des souffrances , au lieu 
de l'amour des plaisirs. Les idoles qu'on adorait au de- 
hors furent dissipées, parce que celles qu'on adorait au 
dedans ne subsistaient plus : le cœur purifié , comme 
dit Jésus-Christ lui-même', est rendu capable de voir 
Dieu; et l'homme, loin de faire Dieu semblable k soi, 
tâche plutôt, autant que le peut souffrir son infirmité, 
c\ devenir semblable à Dieu. 



' Var. Èdilion de 1681 : A l'amour, et qu'on eu aimait, etc. 
* Maith., V, 8. 



SUR LHISTOIRE UNIVERSELLE. 361 

Le mystère de Jésus-Christ nous a fait voir comment 
la Divinité pouvait, sans se ravilir, être unie à notre na- 
ture, et se revêtir de nos faiblesses. Le Verbe s'est in- 
carné : celui qui avait la /orme et la nature de Dieu, sans 
perdre ce qu'il était, a pris la forme d'esclave^. Inalté- 
rable en lui-même, il s'unit et il s'approprie une nature 
étrangère. hommes, vous vouliez des dieux qui ne 
fussent, à dire vrai, que des hommes, et encore des 
hommes vicieux! c'était un trop grand aveuglement. 
Mais voici un nouvel objet d'adoration qu'on vous pro- 
pose : c'est un Dieu et un homme tout ensemble ; mais 
im homme qui n'a rien perdu de ce qu'il était en pre- 
nant ce que nous sommes. La Divinité demeure immua- 
ble, et, sans pouvoir se dégrader, elle ne peut qu'élever 
ce qu'elle unit avec elle. 

Mais encore qu'est-ce que Dieu a pris de nous? nos 
vices et nos péchés? A Dieu ne plaise ! il n'a pris de 
l'homme que ce qu^il y a fait, et il est certain qu'il n'y 
avait fait ni le péché ni le vice. Il y avait fait la nature; 
il l'a prise. On peut dire qu'il avait fait la mortalité avec 
riniirmité qui l'accompagne, parce qu'encore qu'elle 
ne fût pas du premier dessein, elle était le juste sup- 
plice du péché, et en cette qualité elle était l'œuvre de 
la justice divine. Aussi Dieu n'a-t-il pas dédaigné de la 
prendre ; et, en prenant la peine du péché sans le péché 
même, il a montré qu'il était, non pas un coupable 
qu'on punissait, mais le juste qui expiait les péchés des 
autres. 

De cette sorte, au lieu des vices que les hommes met- 
taient dans leurs dieux, toutes les vertus ont paru dans 
ce Dieu-homme; et, afin qu'elles y parussent dans les 
dernières épreuves, elles y ont paru au milieu des plus 

* Philip., Il, 6, 7. 



863 DISCOURS 

horribles tourments. Ne cherchons plus d'autre Dieu vi- 
sible après celui-ci : il est seul digne d'abattre toutes les 
idoles ; et la victoire qu'il devait remporter sur elles est 
attachée à sa croix. 

. G'estrà-dire qu'elle est attachée à une folie apparente, 
ic Car les Juifs^ poul^suit saint Paul ^ ^ demandent des 
(c miracles, » par lesquels Dieu^ en remuant aYéc éelat 
toute la nature , comme il fit à la sortie d'ÉgyJ^te^ il les 
mette visiblement au-dessus de leurs ennemis; « et les 
« Grecs ou les Gentils cherclient la sagesse i» et des dis- 
cours arrangés ^ comme ceux de leur Platon et de leur 
Socrate. « Et nous^ continue l'Apôtre^ nous prêchons 
(( Jésus-Christ crucifié^ scandale aux Juifs^ » et non pas 
miracle; fc folie aux Gentils> » et non pas sagesse : 
« mais qui est aux Juifs et aux Gentils appelés à la con^ 
« naissance de la vérité y la puissance et la sagesse de 
« Dieu^ parce qu'en Dieu ce qui est fou est plus sage que 
a toute la sagesse humaine, et ce qui est faible est plus 
« fort que toute la force humaine. » Voilà le dernier 
coup qu'il fallait donner & notre sûperbô ignorance. 
La sagesse où l'on nous mène est si sublime^ qu'elle pa- 
rait folie à notre sagesse ; et les règles en sont si hautes, 
que tout nous y parait un égarement. 

Mais si cette divine sagesse nous est impénétrable en 
elle-même, elle se déclare par ses effets^ Une verta sort 
de la croix, et toutes les idoles sont ébranlées. Nous les 
voyons tomber par terre, quoique soutenues par toute 
la puissance romaine. Ce ne sont point les sages ^ ce ne 
sont point les nobles > ce ne sont point les puissants qui 
ont fait un si grand miracle. L'œuvre de Dieu a été soi- 
vie; et ce qu'il avait commencé par les humiliations de 
Jésus-Christ, il l'a consommé par les humiliations de ses 

^ I. Cor., I, 7.2, 23, 24, 25. 



SUR L'HlSfOIRE UNIVERSELLE. 363 

disciples. « Considérez^ mes frères, » c'est ainsi que 
saint Paul achève son admirable discours S « considérez 
« ceux que Dieu a appdés parmi vous, » et dont il a com- 
pose cette Église victorieuse du monde. « 11 y a peude 
«f ces toges » que le monde admire; « il y a peu de puis- 
ce^ sants et peu de nobles : mais Dieu a choisi ce qui est 
« fou selon le monde , pour confondre les sages j il a 
(c choisi ée qui était faible, pour confondre les puis* 
« seuls ; il a choisi ee qu41 y avait de plus méprisable et 
K àe {rilus vil, et enfin ce qui n'était pas, pour détruire 
ff ce qui était, afin que nul homme ne se glorifie de- 
« vant lui. » Les apétres et leurs disciples^ le rebut du 
monde, et le néant même, à les regarder par les yeux 
humains , ont prévalu à tous les empereurs et à tout 
l'empire. Les hoïnméis avaient oublié la création , et 
Dieu Ta rèuouvelée en tirant de oe néant son ïîglise, 
qu'il a rendue toute^puissante contre Terreur. 11 a con- 
fondti avec le» idoles toute la grandeur humidne qui 
s'intéressait à les défendre; et il a fait un si grand ou- 
vrage, comme il avait fait Tuniven, par la seule force 
desa parole. 



4*1 



CHAPITRE XXVI. 

Diverses fotitiesde t^idolÂtrie : les sens, Tiutéiêt. Tigiiorauce, un faux respect (in 
l'antiquité la politique, la piiilosophie cl les hérésies, viehnehC àsoù «ecorifs : 
f tisfiflé trioHipte de é^tf . 

. L'idolâtrie nous parait la faiblesse même, et nous 
avons peine à comprendre qu'il ait fallu tant de force 
pour la détruire. Mais, au contraire, son extravagance 
fait voir la difficulté qu'il y avait à la vaincre ; et un si 
grand renversement du bon sens montre assez combieii 
le principe était gâté. Le monde avait vieilli dans l'ido- 

• I. Cor., I, 26, 27, 2«, 29. 



364 DISCOURS 

latrie, et, enchanté par ses idoles, il était devenu sourd 
à la voix de la nature, qui criait contre elles. Quelle 
puissance fallait-il pour rappeler dans la mémoire des 
hommes le vrai Dieu si profondément oublié, et re- 
tirer le genre humain d'un si prodigieux assoupisse- 
ment? 

Tous les sens, toutes les passions, tous les intérêts , 
combattaient pour Tidolâtrie. Elle était faite pour le 
plaisir : les divertissements, les spectacles^ et enfin la 
licence même, y faisaient une partie du culte divin. Les 
fêtes n'étaient que des jeux; et il n'y avait nul endroit 
de la vie humaine d'où la pudeur fût bannie avec plus 
de soin qu'elle l'était des mystères de la religion. Com- 
ment accoutumer des esprits si corrompus à la régula- 
rité de la religion véritable, chaste, sévère^ ennemie des 
sens, et imiquement attachée aux biens invisibles? Saint 
Paul parlait à Félix, gouverneur de Jadée^ a de la jus- 
« tice, de la chasteté, et du jugement à venir. » Cet 
« homme effrayé lui dit : c< Retirez -vous quant à prê- 
te sent; je vous manderai quand il faudra^ » Ces dis- 
cours étaient incommodes pour un homme qui voulait 
jouir sans scrupule, et à quelque prix que ce fût, des 
biens de la terre. 

Voulez-vous voir remuer l'intérêt, ce puissant ressort 
qui donne le mouvement aux choses humaines? Dans ce 
grand décri de l'idolâtrie que commençaient à causer 
dans toute l'Asie les prédications de saint Paul, les ou- 
vriers qui gagnaient leur vie en faisant de petits;temples 
d'argent de la Diane d'Éphèse s'assemblèrent, et le plus 
accrédité d'entre eux leur représenta que leur gain allait 
cesser; a et non-seulement, dit-il', nous courons for- 
« tune de tout perdre, mais le temple de la grande 

• Act., XXIV, 25. — » Ibid., XIX, 24 et st^q. 



SUR L'HISTOIRB UNIVERSELLE. 365 

« Diane va tomber dans le mépris; et la majesté de celle 
« qui est adorée dans toute l'Asie, et même dans tout 
« l'univers, s'anéantira peu à peu. » 

Que l'intérêt est puissant, et qu'il est hardi quand il 
peut se couvrir du prétexte de la religion I II n'en fallut 
pas davantage pour émouvoir ces ouvriers. Ils sortirent 
tous ensemble, criant comme des furieux : La grande 
Diane des Èphésiens! et traînant les compagnons de saint 
Paul au théâtre, où toute la ville s'était assemblée. Alors 
les cris redoublèrent, et durant deux heures la place 
publique retentissait de ces mots : La grande Diane des 
Éphésiensl Saint Paul et ses compagnons furent à peine 
arrachés des mains du peuple par les magistrats , qui 
craignirent qu'il n'arrivât de plus grands désordres dans 
ce tumulte. Joignez à l'intérêt des particuliers l'intérêt 
des prêtres qui allaient tomber avec leurs dieux; joi- 
gnez à tout cela l'intérêt des villes que la fausse religion 
rendait illustres, comme la ville d'Éphése, qui devait 
à son temple ses privilèges, et l'abord des étrangers 
dont elle était enrichie : quelle tempête devait s'élever 
contre l'Église naissante! et faut-il s'étonner de voir les 
apôtres si souvent battus, lapidés, et laissés pour morts 
au milieu de la populace ? Mais un plus grand intérêt 
va remuer une plus grande machine ; l'intérêt de l'État 
va faire agir le sénat, le peuple romain, et les empe- 
reurs. 

Il y avait déjà longtemps que les ordonnances du sénat 
défendaient les religions étrangères*. Les empereurs 
étaient entrés dans la même politique; et dans cette 
l)elle délibération, où il s'agissait de réformer les abus 
du gouvernement, un des principaux règlements que 

' Tit. Liv., lib. xxxix, cap. 18, etc.; Orat. Maecen., apud Dion. Cass., 
lib. i.ii ; Tertul., Apolog., c. 5 ; Euseb., Ilist. occl., lib. n, cap. 2. 



3C6 DISCOURS 

Mécénas proposa à Auguste fut d'empêcher les nouveau- 
tés dans la religion, qui ne manquaient pas de causer 
de dangereux mouvements dans les États. La ma^dme 
était véritable : car qu'y a-1>-il qui émeuve plus violem- 
ment les esprits , et les porte à des excès plus étran- 
ges? Hais Dieu voulait faire voir que rétatdissement 
de la religion véritable n'excitait pas de tels troubles ; 
et c'est une des merveilles qui montre qu'il agissait 
dans cet ouvrage. Car qui ne s'étonnerait de voir que 
durant trois cents ans entiers que l'Église a eu à souf- 
frir tout ce que la rage des persécuteurs pouvait inventer 
de plus cruel, parmi tant de séditions et tant de guerres 
civiles, parmi tant de conjurations contre la personne 
des empereurs, il ne se soit jamais trouvé un seul chré- 
tien ni bon ni mauvais? Les chrétiens défient leurs pins 
grands ennemis d'en nommer un seul; il n'y chdl eut ja- 
mais aucun ' , tant la doctrine chrétienne insérait de 
vénération pour la puissance publique, et tant fat pro- 
fonde l'impression que fit dans tous les esprits cette pa- 
role du Fils de Dieu' : a Rendez à César ce qui est à 
a César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » 

Cette belle distinction porta dans les esprits une lu- 
mière si claire, que jamais les chrétiens ne cessèrent de 
respecter l'image de Dieu dans les princes persécuteurs 
de la vérité. Ce caractère de soumission reluit tellemeat 
dans toutes leurs apologies, qu'elles inspirent encore 
aujourd'hui à ceux qui les lisent l'amour de l'ordre pu- 
blic, et fait voir qu'ils n'attendaient que de Dieu l'éta- 
blissement du christianisme. Des hommes si déterminés 
h la mort , qui remplissaient tout l'empire et toutes les 

armées', ne se sont pas échappés une seule fois durant 

» 

" Tertul., Apolog., cap. 35, 36, etc. — *Matth.,xxii, îl 3 Tertul., 

Apolog., cap. 37. 



SUR L'HISTOFRE UNIVERSELLE. set 

tant de siècles de souffrance; ils se défendaient à eux- 
mêmes^ non-seulement les actions séditieuses^ mais en- 
core les murmures. Le doigt de Dieu était dans cette 
œuvre; et nulle autre main que la sienne n'eût pu re- 
tenir des esprits poussés à bout par tant d'injustices. 

A la vérité, il leur était dur d'être traités d'enne^ 
mis publics et d'ennemis des empereurs, eux qui ne 
respiraient que l'obéissance, et dont les vœux les plus 
iirdents avaient pour objet le salut des princes et le bon- 
heur deTÉtat. Mais la politique romaine se croyait atta- 
quée dans ses fondements, quand on méprisait ses dieux. 
Rome se vantait d'être une ville sainte par sa fondation, 
consacrée dès son origine par des auspices divins, et dé- 
diée par son auteur au dieu de la guerre. Peu s'en faut 
qu'elle ne crût Jupiter plus présent dans le Capitole que 
dansle ciel. Elle croyait devoir ses victoires à sa religion. 
C'est par là qu'elle avait dompté et les nations et leurs 
dieux; car on raisonnait ainsi en ce temps : de sorte que 
les dieux romains devaient être les maîtres des autres 
dieux, comme les Romains étaient les maîtres des autres 
hommes. Rome, en subjuguant la Judée, avait compté 
le Dieu des Juifs parmi les dieux qu'elle avait vaincus : 
le vouloir faire régner, c'était renverser les fondements 
de l'empire; c'était haïr les victoires et la puissance du 
peuple romain *. Ainsi les chrétiens, ennemis des dieux, 
étaient regardés en même temps comme ennemis de la 
république. Les empereurs prenaient plus de soin de 
les exterminer que d'exterminer les Parthes, les Marco- 
mansetlesDaces : le christianisme abattu paraissait dans 
leurs inscriptions avec autant de pompe que les Sarmates 
défaits. Mais ils se vantaient à tort d'avoir détruit une* 

' Cic, Orat. pro Flacco, n. 28; Orat. Symm. ad imp. Val. Theod. 
et Arc. ap. Ambr., tom. v, I. v ; Ep. xxx, nunc xvii ; tom. ii, coï. 828 
et seq. ; Zozim., Hist., lib. ii, iv, etr. 



308 DISœUBS 

rcdigion qui s'accroissait sous le fer et dans le feu. Les 
calomnies se joignaient en vain à la cruauté. Des hommes 
({ui pratiquaient des vertus au-dessus derhomme étaient 
accusés de vices qui font horreur à la nature. On accu- 
sait d'inceste ceux dont la chasteté faisait les^ délices. 
On accusait de manger leurs propres enfants ceux qui 
étaient bienfaisants envers leurs persécuteurs. Mais, 
malgré la haine pubUque^ la force de la vérité tirait de 
]a bouche de leurs ennemis des témoignages favorables. 
Chacun sait ce qu'écrivit Pline le Jeune* àTrajansurles 
bonnes mœurs des chrétiens. Us furent justifiés, mais ils 
ne furent pas exemptés du dernier supplice ; car il leur 
fallait encore ce dernier trait pour achever en eux l'i- 
mage de Jésus-Christ crucifié; et ils devaient comme lui 
aller à la croix avec une déclaration publique de leur 
innocence. 

L'idolâtrie ne mettait pas toute sa force dans la vio- 
lence. Encore que son fond fût une ignorance bru- 
tale, et une entière dépravation du sens humain, elle 
voulait se parer de quelques raisons. Combien de fois a- 
t-elle tâché de se déguiser, et en combien de manières 
s'est-elle transformée pour couvrir sa honte! Elle faisait 
quelquefois la respectueuse envers la Divinité. Tout ce 
qui est divin, disait-elle, est inconnu : il n*y a que la. 
Divinité qui se connaisse elle-même; ce n'est pas à nous 
à discourir de choses si hautes : c'est pourquoi il en faut 
croire les anciens, et chacun doit suivi-ela religion qu'il 
trouve établie dans son pays. Par ces maximes, les er- 
reurs grossières autant qu'impies, qui remplissaient 
tgute la terre, étaient sans remède; et la voix de la nar 
ture qui annonçait le vrai Dieu était étouffée. 

On avait sujet de penser que la faiMesse de notre rai- 

' Plin., lil). X, ép. 97. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 369 

son égarée a besoin d'une autorité qui la ramène au 
principe^ et que c'est de l'antiquité qu'il faut apprendre 
la religion véritable. Aussi en avez-vous vu la suite im- 
muable dès l'origine du monde. Mais de quelle anti- 
quité se pouvait vanter le paganisme^ qui ne pouvait 
lire ses propres histoires sans y trouver l'origine non- 
seulement de sa religion^ mais encore de ses dieux ? 
Varron et Cicéron', sans compter les autres auteurs, 
l'ont bien fait voir. Ou bien aurions-oious recours à ces 
milliers infinis d'années, que les Égyptiens remplis- 
saient de fables confuses et impertinentes, pour établir 
l'antiquité dont ils se vantaient? Mais toujours y voyait- 
on naître et mourir les divinités de l'Egypte; et ce peu- 
ple ne pouvait se faire ancien sans marquer le commen- 
cement de ses dieux. 

Voici une autre forme de l'idolâtrie. Elle voulait qu'on 
servit tout ce qui passait pour divin. La politique ro- 
maine, qui défendait si sévèrement les religions étran- 
gères, permettait qu'on adorât les dieux des Barbares, 
pourvuqu'elle les eût adoptés. Ainsi elle voulait paraître 
équitable envers tous les dieux, aussi bien qu'envers 
tous les hommes. Elle encensait quelquefois le Dieu des 
Juife avec tous les autres. Nous trouvons une lettre de 
Julien l'Apostat*, par laquelle il promet aux Juifs de ré- 
tablir la sainte cité , et de sacrifier avec eux au Dieu créa- 
teur de l'univers. Nous avons vu que les païens voulaient 
bien adorer le vrai Dieu, mais non pas le vrai Dieu tout 
seul; et il ne tint pas aux empereurs que Jésus-Christ 
même, dont ils persécutaient les disciples, n'eût des au- 
tels parmi les Romains. 

Quoi donc! les Romains ont-ils pu penser à honorer 
comme Dieu celui que leurs magistrats avaient condamné 



De nat. Deor., lib. i et m. — ^ Jul., Ep. ad comm. JudaBor., xxv. 

BOfiS. — BIST. UNIV. 24 



370 DISCOURS 

au dernier supplice^ et que plusieurs de leurs auteurs 
ont chargé d'opprobres? Il ne faut pas s*en étonn^> et 
la chose est incontestable. 

Distinguons premièrement ce que fait dire en géné- 
ral une haine aveugle^ d'avec les faits positifs dont on 
croit avoir ^ la preuve. Il est certain que les Romains, 
quoiqu'ils aient condamné Jésus-Christ, ne lui ont ja- 
mais reproché aucun crime particulier. Aussi Pilate le 
condanma-t-il avec répugnance, violenté par les cris et 
par les menaces des Juifs. Mais ce qui est bien plus mer- 
veilleux, les Juifs eux-mêmes, à la poursuite desquels 
il a été crucifié, n'ont conservé dans leurs anciens livres 
la mémoire d'aucune action qui notât sa vie, loin d'en 
avoir remarqué aucune qui lui ait fait mériter le der^ 
nier supplice : par où se confirme manifestement ce 
que nous lisons dans l'Évangile, que tout le crime de 
Notre-Seigneur a été de s'être dit le Christ, fils de 
Dieu. 

En effet. Tacite nous rapporte bien le supplice de Jc- 
sus-Christ sous Ponce Pilate, et durant l'empire de Ti- 
bère ' ; mais il ne rapporte aucun crime qui lui ait fait 
mériter la mort, que celui d'être l'auteur d'une secte 
convaincue de haïr le genre humain, ou de lui être 
odieuse. Tel est le crime de Jésus-Christ et des chrétiens ; 
et leurs plus grands ennemis n'ont jamais pu les accu- 
ser qu'en termes vagues , sans jamais alléguer un fait 
positif qu'on leur ait pu imputer. 

11 est vrai que dans la dernière persécution, et trois 
cents ans après Jésus-Christ, les païens, qui ne savaient 
plus que reprocher ni à lui ni à ses disciples, publièrent 
de faux actes de Pilate, où ils prétendaient qu'on ver- 
rait les crimes pour lesquels il avait été crucifié. Mais 

' Var. Édition de 1681 : Dont on allègue la preuve. 
* Tacit., Annal., lib. xv,c. 44. 



SUR L HISTOIRE UNIVERSELLE. 371 

oomme on n'entend point parler de ces actes dans tous 
les siècles précédents^ et que ni sous Néron, ni sous Do- 
mi tien y qui régnaient dans l'origine du christianisme , 
quelque ennemis qu'ils en fussent, on n'en trouve rien 
du. tout, il parait qu'ils ont été faits à plaisir; et il y a 
parmi les Romains si peu de preuves constantes contre 
Jésus-Christ, que ses ennemis ont été réduits à en in- 
venter. 

Voilà donc un premier fait, l'innocence de Jésus- 
Christ sans reproche. Ajoutons-en un second, la sainteté 
de sa vie et de sa doctrine reconnue. Un des plus grands 
empereurs romains (c'est Alexandre Sévère) admirait 
Notre-Seigneur, et faisait écrire dans les ouvrages pu- 
blics, aussi bien que dans son palais ^ quelques sen- 
tences de son Évangile. Le même empereur louait et 
j^posait pour exemple les saintes précautions avec les- 
quelles les chrétiens ordonnaient les ministres des choses 
sacrées. Ce n'est pas tout : on voyait dans son palais une 
espèce de chapelle, où il sacrifiait dès le matin. Il avait 
consacré les images de% âmes saintes , parmi lesquelles il 
rangeait, avec Orphée, Jésus-Christ et Abraham. Il avait 
une autre chapelle, où, comme on voudra traduire le 
mot latin larariumy de moindre dignité que la première, 
où l'on voyait l'image d'Achille et de quelques autres 
grands hommes ; mais Jésus4^hrist était placé dans le 
premier rang. C'est un païen qui l'écrit, et il cite pour 
témoin un auteur du temps d'Alexandre*. Voilà donc 
deux témoins de ce même fait; et voici un autre fait qui 
n'est pas moins surprenant. 

Quoique Porphyre, en abjurant le christianisme, s'en 
fût déclaré l'ennemi, il ne laisse pas, dans le livre 
intitulé la Philosophie par les oracles^ ^ d'avouer qu'il y 

« Lamprid., in Alex. Sev., c. 45, 51. — ' Ibid., c. 29, 31. — ^ Porph., 

24. 



372 DISCOURS 

ea a eu de très-favorables à la sainteté de Jésus^hrist. 

A Dieu ne plaise que nous apprenions par les oracles 
trompeurs la gloire du Fils de Dieu , qui les a iali taire 
en naissant! Ces orax^les^ cités par Porphyre^ sont de 
pures inventions : mais il est bon de savoir ce que les 
païens faisaient dire à leurs dieux sur Notre-Seigneur. 
Porphyre donc nous assure qu'il y a eu des oracles «c où 
« Jésus-Christ est appelé un homme pieux et digne de 
(( l'immortalité^ et les chrétiens^ au contraire^ des hom- 
« mes impurs et séduits. » Il récite ensuite l'orade de la 
déesse Hécate^ oÏÏ elle parle de Jésus-Christ comme « d'un 
« homme illustre par sa piété^ dont le corps a cédé aux 
a tourments ; mais dont Tàme est dans le ciel avec les 
a Âmes bienheureuses. Cette ème^ disait la déesse de 
a Porphyre^ par une espèce de fatalité^ a inspiré Ter- 
a reur aux âmes à qui le destin n'a pas assuré les dons 
a des dieux et la connaissance du grand Jupiter; c'est 
« pourquoi ils sont ennemis des dieux. Hais gardez-vous 
« bien de le blâmer^ poursuii-elle en parlant de Jésus- 
ce Christ, et plaighez seulement Terreur do ceux dont 
a je vous ai raconté la malheureuse destinée. » Pa- 
roles pompeuses et entièrement vides de sens, mais qui 
montrent que la gloire de Notre-Seigneur a forcé ses en- 
nemis à lui donner des louanges. 

Outre rinnocence et la sainteté de Jésus-Christ, il y 
a encore un troisième point qui n'est pas pioins impor- 
tant : c'est ses miracles. Il est certain que les Juifs ne les 
ont jamais niés ; et nous trouvons dans leur TalQiud ^ 
quelques-uns de ceux que ses disciples ont faits en 45on 
nom. Seulement, pour les obscurcir, ils ont dit qu'il les 
avait faits par les enchantements qu'il avait appris en 

lib. de Philos, per orac. ; Euseb., Dem. Ev., lib. m, c. 6, p. 134 ; Aug., 
vJo Civ. Dei, lib. xix, cap. xxiii ; tom, vu, col. 666 , 567. 
' Tr. do Idololat. etComm. in Eccl. 



SUR LHISTOIRE UNIVERSELLE. 373 

Egypte ; ou même par le nom de Dieu , ce nom inconnu 
et ineffable dont la vertu peut tout selon les Juifs ^ et 
que Jésus-Christ avait découvert^ on ne sait conunent^ 
dans le sanctuaire^; ou enfin parce qu'il était un de ces 
prophètes marqués par Moïse ' , dont les miracles trom- 
peurs devaient porter le peuple à Tidolàtrie. Jésus- 
Christ^ vainqueur des idoles^ dont TÉvangile a fait re- 
connaître un seul Dieu par toute la terre ^ n'a pas be- 
. soin d'être justifié de ce reproche : les vrais prophètes 
n'ont pas moins prêché sa divinité qu'il a fait lui-même ; 
et ce qui doit résulter du témoignage des Juifs y c'est 
que Jésus-Christ a fait des miracles pour justifier sa 
mission. 

Au reste ^ quand ils lui reprochent qu'il les a faits par 
magie ^ ils devraient songer que Moïse a été accusé du 
même crime. C'était l'ancienne opinion des Égyptiens, 
qui , étonnés des merveilles que Dieu avait opérées en 
leur pays par ce grand homme, l'avaient mis au 
nombre des principaux magiciens. On peut voir encore 
cette opinion dans Pline et dans Apulée ', où Moïse se 
trouve nommé avec Jannès et Mambré , ces célèbres en- 
diianteurs d'Egypte dont parle saint Paul * , et que Moïse 
avait confondus par ses miracles. Mais la réponse des 
Juifs était aisée. Les illusions des magiciens n'ont jamais 
un effet durable, ni ne tendent à établir , comme a fait 
Moïse, le culte du Dieu véritable et la sainteté de vie : 
joint que Dieu sait bien se rendre le maître, et faire des 
œuvres que la puissance ennemie ne puisse imiter. Les 
mêmes raisons mettent Jésus-Christ au-dessus d'une si 
vaine accusation, qui dès là, comme nous l'avons remar- 



' Tr. de Sabb., c. xii, lib. Générât. Jusu, seu Hist. Jesu. — * Deut., 
XIII, 1,2. — ' Plin., Hist. Natur., lib. xxx, cap. 1 ; ÂpuL, Apol., seu do 
Magia. ^ * II Tim., m. 8. 



374 DISœURS 

que y ne sert plus qu'à justifier que ses mirades sont in- 
contestables. 

Us le sont en effet si fort^ que les Gentils n'ont pu ep 
disconvenir^ non plus que les Juifs. Celse, le grand en* 
nemi des chrétiens^ et qui les attaque dès les premiers 
temps avec toute Thabileté imaginable^ recherobaiit 
avec un soin infini tout ce qui pouvait leur nuire^ n'a 
pas nié tous les miracles de Notre-Seigneur : il s'en dé- 
fend y en disant avec les Juifs que Jésus-Christ avait ap- 
pris les secrets des Égyptiens^ c'estrà-dire la magie ^ et 
qu'il voulut s'attribuer la divinité par les merveilles 
qu'il fit en vertu de cet art damnable^ C'est pour la 
même raison q ue les chrétiens passaient pour magiciens * ; 
et nous avons un passage de Julien l'Apostat ^ qui mé- 
prise les miracles de Notre-Seigneur^ mais qui ne les ré- 
voque pas en doute. Yolusien y dans son épltre à sadnt 
Augustin S en fait de même; et ce discours était com- 
mua parmi les païens. 

Il ne faut donc plus s'étonner si^ accoutumés à fedre 
des dieux de tous les hommes où il édatut quelque 
chose d'extraordinaire^ ils voulurent ranger Jésus-Christ 
parmi leurs divinités. Tibère^ sur les relations qailiiî 
venaient de Judée^ propojsa au sénat d'accorder à Jésos» 
Christ les honneurs divins*. Qe n'est point un fiiit qu'on, 
avance en l'air y et Tertullien le rappojçie , comme po? 
blic et notoire^ dans son Apologétique y qu'U présente 
au sénat au nom de l'Église , qui n'eil^t p£^ voulu affair 
blir une aussi bonne cs^use que la sienne par des cho-^- 
ses où on aurait pu si s^isément la confoudre. Que su qii 

* Orig., cent. Ceis., lib. i, n. 38; lib. ii, n. 48; ton^. i, p. 356» 422. 
— *Id., ibid., lib. vî, n. 39; tom. i, n. 661; Act. Mart., passim. — 
3 Jul., ap. CyrilL, lib. vi ; tom. vi, p. 191. — ^ Apud Aug., ep. m, nr ; 
nunccxxxT, cxxxvi; tcim. ii,col. 399, 400. -b>^ Tertull., Apol., cap. à; 
Ëuseb., Hist. Eccl., lib. ii, cap. 2. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 375 

veut le témoignage d'un auteur païen ^ Lampridius 
nous dira « qu'Adrien avait élevé à Jésus-Christ des 
« temples qu'on voyait encore du temps qu'il écrivait * ; » 
et qu^ Alexandre Sévère , après l'avoir révéré en particu- 
lier, lui voulait publiquement dresser des autels , et le 
mettre au nombre des dieux'. 

11 y a certainement beaucoup d'injustice à ne vouloir 
croire, touchant Jésus-Christ, que ce qu'en écrivent 
ceux qui ne se sont pas rangés parmi ses disciples; car 
c'est chercher la foi dans les incrédules, ou le soin et 
l'exactitude dans ceux qui, occupés de toute autre chose, 
tenaient la religion pour indifférente. Mais il est vrai 
néanmoins que la gloire de Jésus-Christ a eu un si grand 
éclat, que le monde ne s'est pu défendre de lui rendre 
quelque témoignage ; et je ne puis vous en rapporter de 
plus authentique que celui de tant d'empereurs. 

Je reconnais toutefois qu^ils avaient encore un autre 
dessein. .11 se mêlait de la politique dans les honneurs 
qu'ils rendaient à Jésus-Christ. Ils prétendaient qu'à la 
fin les religions s'uniraient, et que les dieux de toutes 
les sectes deviendraient communs. Les chrétiens ne con- 
naissaient point ce culte mêlé, et ne méprisèrent pas 
moins les condescendances que les rigueurs de la polir- 
tique romaine. Mais Dieu voulut qu'un autre principe fit 
rejeter par les païens les temples que les empereurs des- 
.tinaiebtà Jésus-Christ. Les prêtres des idoles, aurap* 
port de l'auteiir païen déjà cité • tant de fois, déclarèrent 
à l'empereur Adrien que « s'il consacrait ces temples 
c( bâtis à l'usage des chrétiens, tous les autres temples 
« seraient abandonnés, et que tout le monde embras- 
c< serait la religion chrétienne. » L'idolâtrie même sea- 
tait dans notre religion une force victorieuse contre la- 

' Lamprid., in Alex. Sev., c. 43. — * Ibid. — ' Ibid. 



376 DISCOBRS 

quelle les faux dieux ne pouvaient tenir^ et justifiait 
elle-même la vérité de cette sentence de TApôtre * : 
a Quelle convention peut-il y avoir entre Jésus-Christ et 
a Bélial^ et comment peut-on accorder le temple de 
a Dieu avec les idoles? » 

Ainsi; par la vertu de la croix ^ la religion païenne, 
confondue par elle-même ^ tombait en ruine; et rnnité 
de Dieu s'établissait tellement y qu'à la fin Tidolàtrie 
n'en parut pas éloignée. Elle disait que la nature divine^ 
si grande et si étendue ^ ne pouvait être exprimée ni par 
un seul nom , ni sous une seule forme ; mais que Jupi- 
ter^ et Mars^ et Junon^ et les autres dieux , n'étaient au 
fond que le méine dieu^ dont les vertus infinies étaient 
expliquée^ et représentées par tant de mots différents*. 
Quand ensuite il fallait venir aux histoires impures des 
dieuX; à leurs infâmes généalogies^ à leurs impudiques 
amours^ à leurs fêtes et à leurs mystères, qui n*avaient 
point d'autre fondement que ces fables prodigieuses, 
toute la religion se tournait en allégories : c'étaitleftionde 
ouïe soleil qui se trouvaient être ce Dieu unique; c'était 
les. étoiles, c'était l'air, et le feu, et l'eau, et la terre, et 
leurs divers assemblages, qui étaient cachés sous les noms 
des dieux et dans leurs amours. Faible et misérable re- 
fuge : car, outre que les fables étaient scandaleuses, et 
toutes les allégories froides et forcées, que trouvait-on à 
la fin, sinon que cePieu unique était l'univers avec toutes 
ses parties; de sorte que le fond de la religion était la na- 
ture , et toujours la créature adorée à la place du Créa- 
teur? 

Ces faibles excuses de Fidol&trie, quoique tirées de la 
philosophie des stoïciens, ne contentaient guère les 

' II. Cor., VI, 15, 16. — * Macrob., Satum., lib. i, c. 17 et seq. ; 
Apul., de Deo Socr. ; Aug., de Civit. Dei, lib. iv, cap. x, xi; tom. vu, 
col. 95 et seq. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 377 

philosophes. Celse et Porphyre cherchèrent de nouveaux 
secours dans la doctrine de Platon et de Pythagoré; et 
voici comment ils conciliaient l'unité de Dieu avec la 
multiplicité des dieux vulgaires. 11 n'y avait , disaient- 
ils^ qu'un Dieu souverain ; mais il était si grande qu'il 
ne se mêlait pas des petites choses. Content d'avoir fait 
le ciel et les astrçs ^ il n'avait daigné mettre la main à ce 
bas monde ^ qu'il avait laissé former à ses subalternes; 
et l'homme^ quoique né pour le connaître^ parce qu'il 
était mortel ^ n'était pas une œuvre digne de ses mains ' . 
Aussi étailril inaccessible à notre nature ; il était logé 
trop haut pour nous ; les esprits célestes qui nous avaient 
faits nous servaient de médiateurs auprès de lui^ et c'est 
pourquoi il les fallait adorer. 

Il ne s'agit pas de réfuter ces rêveries des platoni- 
ciens^ qui aussi bien tombent d'elles-mêmes. Le mys- 
tère de Jésus-Christ les détruisait par le fondement'. Ce 
mystère apprenait aux hommes que Dieu^ qui les avait 
faits à son image ^ n'avait garde de les mépriser; que 
s'ils avaient besoin de médiateur^ ce n'était pas à cause 
de leur nature^ que Dieu avait faite comme il avait fait 
toutes les autres ^ mais à cause de leurs péchés, dont ils 
étaient les seuls auteurs : au reste ^ que leur nature les 
éloignait si peu de Dieu^ que Dieu ne dédaignait pas de 
s'unir à eux en se faisant homme ^> et leur donnait pour 
médiateur y non point ces esprits célestes que les philo- 
sophes appelaient démons^ et que l'Écriture appelait 
angeS; mais un homme qui^ joignant la force d'un 



' Orig., cont. Cels., lib. v, vi, etc., passim ; Plat, Gony. Tim., etc. ; 
Porpb., de Abstin., lib. ii ; Apul., de Deo Socr.'; Aug., de Giy. Dei, lib. 
VIII, cap. XIV et seq., xvjii, xxi, xxii ; lib. ix, cap. m, vi; tom, vu, ccA, 
202etseq., 219, 223. — *Àug., ep. m, ad Volusian.,etc.,nunccxxxvii ; 
tom. Il, col. 404 et seq. 



378 DISCOURS 

Dieu à notre nature infirme ^ nous ût un remède de notre 
faiblesse. 

Que siTorgueil des platoniciens ne pouvait pas se ra- 
baisser jusqu'aux humiliations du Verbe Csât chair^ ne 
devaienirils pas du moins comprendre que Thomme ^ 
pour être un peu au-dessous des anges y ne laissait pas 
d'être^ comme eux^ capable de posséder Dieu; de sorte 
qu'il était plutôt leur frère que leui^ sujets et ne devait 
pas les adorer^ mais adorer avec eux , en esprit de so- 
ciété^ celui qui les avait faits les uns et les autres à sa 
ressemblance? C'était donc non-seulement trop de bas- 
sesse^ mais encore trop d'ingratitude au genre humain^ 
de sacrifier à d'autre qu'à Dieu ; et rien n était plus 
aveugle que le paganisme^ qui, au lieu de lui réserver 
ce culte suprême, le rendait à tant de démons. 

Cest ici que l'idolâtrie, qui semblait être aux abois, 
découvrit tout à fait son faible. Sur la fin des persécu- 
tions. Porphyre, pressé par les chrétiens, fut contraint 
de dire que le sacrifice n'était pas le culte suprême; et 
voyez jusqu'où il poussa l'extravagance. Ce Dieu très- 
haut, disailril S ne recevait point de sacrifice : tout ce 
qui est matériel est impur pour lui, et ne peut lui être 
offert. La parole même ne doit pas être employée à 9on 
culte , parce que la voix est une chose corporelle : il faut 
l'adorer en silence et par de simples pensées; tout autre 
culte est indigne d'ime majesté si haute. 

Ainsi, Dieu était trop grand pour être loué. C'était an 
crime d'exprimer comme nous pouvons ce que nous pen- 
sons de sa grandeur. Le sacrifice, quoiqu'il ne soit 
qu'une manière de déclarer notre dépendance profonde, 
et une reconnaissance de sa souveraineté, n'était pas 
pour lui. Porphyre le disait ainsi expressément; et cela, 

' Porphyi"., de Abstin., lib, ii^ Aug., de Civ. Dei, Jib. x, pass. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 879 

qu'étaitrce wtpe chose qu'abolir la religion , et laisser 
tout à fait sans culte celui qu'on reconnaissait pour le 
Dieu des dieux? 

Mais qu'était-ce donc que ces sacrifices que les Gentils 
offraient dans tous les temples? Porphyre en avait trouvé 
le secret. Il y avait, disailril, des esprits impurs, trom- 
peurs, malfaisants, qui, par un orgueil insensé, vou- 
laient passer pour des dieux, et se faire servir par les 
hommes. Il fallait les apaiser, de peur qu'ils nenou9 
nuisissent \ Les uns, plus gais et plus enjoués, se lais- 
saient gagner par des spectacles et des jeux; l'humeur 
plus sombre des autres voulait l'odeur de la graisse, et 
se repaissait de sacrifices sanglants. Que sert de réfuter 
ces absurdités? Enfin les chrétiens* gagnaient leur cause. 
Il demeurait pour constant que tous les dieux auxquels 
on sacrifiait parmi les Gentils étaient des esprits malins, 
dont l'orgueil s'attribuait la divinité : de sorte que l'ido- 
lâtrie, à la regarder en elle-même, paraissait seulement 
l'effet d'une ignorance brutale; mais, à remonter à la 
source, c'était une œuvre menée de loin, poussée aux 
derniers excès par des esprits malicieux. C'est ce que» 
les chrétiens avaient toujours prétendu; c'est ce qu'en- 
-seignait l*Évangile; c'est ce que chantait le Psiedmiste : 
n Tous les dieux des Gentils sont des démons ; mais le 
« Seigneur a fait les cieux *. » 

Et toutefois , Monseigneur ( étrange aveuglement du 
genre humain ! ), l'idolâtrie, réduite à l'extrémité et con- 
fondue par elle-même, ne laissait pas de se soutenir. Il 
ne fallâLit que la revêtir de quelque apparence, et l'ex- 
pliquer en paroles dont le son fût agréable à Toreille, 

' Porphyr., de Abstin., lib. ii, apud Aug., de Civ. Dei, lib. viii, caif. 
xiii; tom. vu, col. 20 1. 

' Var. Édition de 1681 : Tant y a que les chrétiens, etc. 
•* Vs. xcv, 5. 



380 DISCOURS 

pour la faire entrer dans les esprits. Porphyre était ad- 
miré. Jamblique^ son sectateur^ passait pour un homme 
divin , parce qu'il savait envelopper les sentiments de 
son maître de termes qui paraissaient mystérieux^ quoi- 
qu'en effet ils ne signifiassent rien. Julien TÂpostat^ 
tout fin qu'il était^ fut pris par ces apparences ; les païens 
mômes le racontent ^ Dos enchantements vrais ou faux^ 
que ces philosophes vantaient^ leur austérité mal enten- 
due^ leur abstinence ridicule qui allait jusqu'à faire un 
crime de manger les animaux^ leurs purifications su- 
perstitieuses ^ enfin leur contemplation qui s'évaporait 
en vaines pensées^ et leurs paroles aussi peu solides 
qu'elles semblaient magnifiques^ imposaient au monde. 
Mais je ne dis pas le fond. La sainteté des moeurs chré- 
tiennes^ le mépris des plaisirs qu'elle commandait^ et 
plus que tout cela Thumilité qui faisait le fonds du chris^ 
tianisme^ offensait les hommes; et si nous savons le 
comprendre^ l'orgueil ^ la sensualité et le libertinage 
étaient les seules défenses de l'idolâtrie. 

L'Église la déracinait tous les jours par sa doctrine^ 
et plus encore par sa patience. Mais ces esprits malfai- 
sants^ qui n'avaient jamais cessé de tromper les hommes^ 
et qui les avaient plongés dans l'idolâtrie, n'oublièrent 
pas leur malice. Ils suscitèrent dans l'Église ces hérésies 
que vous avez vues. Des hommes curieux, et par là vains 
et remuants, voulurent se faire un nom parmi les fidèle^, 
et ne purent se contenter de cette sagesse sobre et tem- 
pérée que TApôtre avait tant recommandée aux chré- 
tiens*. Us entraient trop avant dans les mystères, qu'ils 
prétendaient mesurera nos faibles conceptions: nou- 
veaux philosophes, qui mêlaient les raisonnements hu- 

' Eunap., Maxim., Oribas.^ Chrysanth., ep. Jul. ad Jamb. ; Âmm. 
Marc«ll., lib. xxii/xxiii, xxv. — * Rom., xii, 3. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 381 

mains avec la foi y et entreprenaient de diminuer les dif- 
ficultés du christianisme^ ne pouvant digérer toute là 
folie que le monde trouvait dans TÉvangile. Ainsi suc- 
cessivement ^ et avec une espèce de méthode^ tous les 
articles de notre foi furent attaqués : la création ^ la loi 
de Moïse fondement nécessaire de la nôtre ^ la divinité 
de Jésus-Christ^ son incarnation ^ 6a grâce ^ ses sacre- 
ments^ tout enfin donna matière à des divisions scanda- 
leuses. Celse et les autres nous les reprochaient ^ L'ido- 
lâtrie semblait triompher. Elle regardait le christianisme 
comme une nouvelle secte de philosophie qui avait le 
sort de toutes les autres^ et^ comme elles ^ se partageait 
en plusieurs autres sectes. L'Église ne leur paraissait 
qu'un ouvrage humain^ prêt & tomber de lui-même. 
On concluait qu'il ne fallait pas y en matière de religion^ 
raffiner plus que nos ancêtres ^ ni entreprendre de chan- 
ger le monde. 

Dans cette confusion de sectes qui se vantaient d'être 
chrétiennes ; Dieu ne manqua pas à son Église. Il sut lui 
conserver un caractère d'autorité que les hérésies no 
pouvaient prendre. Elle était catholique et universelle ; 
elle embrassait tous les temps; elle s'étendait de tous 
côtés. Elle était apostolique: la suite ^ la succession^ la 
chaire de l'unité^ l'autorité primitive lui appartenait *. 
Tous ceux qui la quittaient l'avaient premièrement re^ 
connue^ et ne pouvaient effacer le caractère de leur 
nouveauté; ni celui de leur rébellion. Les païens eux- 
mêmes la regardaient comme celle qui était la tige ^ le 
tout d'où Ie& parcelles s'étaient détachées, le tronc tou- 
jours .vif que les branches retranchées laissaient en son 
entier. Celse , qui reprochait aux chrétiens leurs divi- 

* Orig , cont. Cels., lîb. iv, v, vi. — * Ireu., adv. Ilœr., lib. m, c. l, 
^, 3, 4 ; Tertul., de Came Christ., cap. 2 ; de Prasscrip., c. 20, 21 , 32, 36. 



•1 



382 DISCOURS 

sions^ parmi tant d'églises schismatiques qu'il voyait 
s'élever^ remarquait une Église distinguée de toutes les 
autres^ et toujours plus forte^ qu'il appelait aussi pour 
cette raison la grande Église. « 11 y en a^ disaii-il ^, paimi 
« les chrétiens qui ne reconnaissent pas le Créateur^ ni 
a les traditions des Juifs; » il voulait parler des marcîo- 
nites : t mais^ poursuivait-il^ la grande Église les reçmt. » 
Dans le trouble qu'excita Paul de Samosate , l'empereur 
Aurélien n'eut pas de peine à connaître la vraie Église 
chrétienne à laquelle appartenait la maison de V Église, 
soit que ce fûtle lieu d'oraison^ ou la maison de Tévèqne. 
Il l'adjugea à ceux « qui étaient en communion avec 
« les évèques d'Italie et celui de Rome % i» poroç qu'il 
voyait de tout temps le gros des chrétiens dans cette 
communion. Lorsque l'empereur Constance brouillait 
tout dans l'Église^ la confusion qu'il y mettait en pr^Aè- 
géant les ariens ne put empêcher qu'Ammian Harcellin *, 
tout païen qu'il était, lie reconnût que cet empereur 
s'égarait de la droite voie a de la religion chrétienne^ 
« simple et précise par elle-même^ i» dans ses dogmes 
et dans sa conduite. C'est que TÉglise véritable Avait 
une majesté et une droiture que les hérésies ne pou- 
vaient ni imiter ni obscurcir; au contraire, sans y 
penser, elles rendaient témoignage à l'Église catholi- 
que. Constance, qui persécutait saint Athanase, défen- 
seur de l'ancienne fol, « souhaitait avec ardeur, dit 
« Ammian Marcellin *, de le faire condamner par Tau- 
« torité qu'avait l'évèquede Rome au-dessus des autres. » 
En recherchant de s'appuyer de cette autorité , il faisait 
sentir aux païens mêmes ce qui manquait à sa secte, et 
honorait l'Église dont les ariens s'étaient séparés : ainsi 

' Orig., contr. Cels.,lib. v, n. 59 ; tom. i, p. 623. — * Euseb., Hist. 
Eccl., lih. VII, cap. 30. — ^ Amm. Marc., lib. xxi, cap. 16. — ^ Id., lib. 
XV, cap. 7. 



SUR UHISTOIRE UNIVERSELLE. 383 

les Gentils mêmes connaissaient l'Église catholique. Si 
quelqu'un leur demandait où elle tenait ses assemblées 
et quels étaient ses évéques^ jamais ils ne s'y trom^ 
paient. Pour les hérésies^ quoi qu'elles fissent^ elles ne 
pouvaient se défaire du nom de leurs auteurs. Les sa- 
belliens^ lespaulianistes^ les ariens^ les pélagiens et les 
autres^ s'offensaient en vain du titre de parti qu'on leur 
donnait. Le monde ^ malgré qu'ils en eussent^ voulait 
parler naturellement ^ et désignait chaque secte par ce- 
lui dont elle tirait sa naissance. Pour ce qui est de la 
grande Église, de l'Église catholique et apostolique^ il 
n'a jamais été possible de lui nommer un autre auteur 
que Jésus-Christ même , ni de lui marquer les premiers 
de ses pasteurs sans remonter jusqu'aux ap6tres^ ni de 
lui donner un autre nom que celui qu'elle prenait. Ainsi, 
quoi que fissent les hérétiques, ils ne la pouvaient ca- 
cher aux païens. Elle leur ouvrait son sein par toute la 
terre; ils y accouraient en foule. Quelques-uns d'eux se 
perdaient peut-être dans les sentiers détournés; mais 
l'ÉgUse catholique était la grande voie où entraient tou- 
jours la plupart de ceux qui cherchaient JésusnChrist ; 
et l'expérience a fait voir que c'était à elle qu'il était 
donné de rassembler les Gentils. C'était elle aussi que 
les empereurs infidèles attaquaient de toute leur force, 
ûrigène nous apprend que peu d'hérétiques ont eu à 
souffrir pour la foi ^ . Saint Justin, plus ancien que lui , 
a remarqué que la persécution épai-gnait les marcionites 
et les autres hérétiques *. Les païens ne persécutaient que 
FÉglise qu'ils voyaient s'étendre par toute la terre, et 
ne connaissaient qu'elle seule pour l'Église de Jésus- 
Christ. Qu'importe qu'on lui arrachât quelques bran- 

* Orig., cont. Gels., lib. vir, n. 40, tom. i, p. 722. — * Just., Apol. ir, 
nttnc 1, n. 26, p. 59. 



3S4 DISCOURS 

ches? sa bonne sève ne se perdait pas' pour cela : elle 
poussait par d'autres endroits^ et le retranchement du- 
bois superflu ne faisait que rendre ses fruits meilleurs. 
En effet, si on considère l'histoire de l'ÉgUse, on verra 
que toutes les fois qu-une hérésie l'a diminuée^ elle a 
réparé ses pertes y et en s'étendant au dehors , et en aug- 
mentant au dedans la lumière et la piété, pendant 
qu'on a vu sécher en des coins écartés les branches cou- 
pées. Les œuvres des hommes ont péri, malgré l'enfer 
qui les soutenait : l'œuvre de Dieu a subsisté; l'Église a 
triomphé de l'idolâtrie et de toutes les erreurs. 



CHAPITRE XXVII. 

RfUleilons générales sur la miite de U religion , et flor le raiHMirt <|a*U y a eoire 

les livres de l'Écriture. 

Cette Église toujours attaquée , et jamais vaincue , est 
un miracle perpétuel, et un témoignage éclatant de 
l'immutabilité des conseils de Dieu. Au milieu de l'agi- 
tation des choses humaines, elle se soutient toujours 
avec une force invincible; en sorte que, par une suite 
non interrompue depuis près de dix-sept cents ans,' 
nous la voyons remonter jusqu'à Jésus-Christ, dans. le- 
quel eUe a recueilli la succession de l'ancien peuple, et 
se trouve réunie aux prophètes et aux patriarches. 

Ainsi tant de miracles étonnants, que les anciens Hé- 
breux ont vus de leurs yeux, servent encore aujourd'hui 
à confirmer notre foi. Dieu , qui les a faits pour rendre 
témoignage à son unité et à sa toute-puissance, que 
pouvait-il faire de plus authentique pour en conserver 
la mémoire , que de laisser entre les mains de tout un 
grand peuple les actes qui les^ attestent, rédigés par 
l'ordre des temps? C'est ce que nous avons encore dans 



SUR L HISTOIRE UNIVERSELLE. 385 

les livres de l'Ancien Testament, c'est-à-dire dans les 
livres les plus anciens qui soient au monde ; dans les 
livres qui sont les seuls de l'antiquité où la connais- 
sance du vrai Dieu soit enseignée, et son service or- 
donné j dans les livres que le peuple juif a toujours si 
religieusement gardés , et dont il est encore aujourd'hui 
l'inviolable porteur par toute la terre. 

Après cela, faut-il croire les fables extravagantes des 
auteurs profanes sur Torigine d'un peuple si noble et si 
ancien ? Nous avons déjà remarqué * que l'histoire de sa 
naissance et de son empire finit où commence Thistoire 
grecque; en sorte qu'il n'y a rien à espérer de ce côté-là 
pour éclaircir les affaires des Hébreux. Il est certain que 
les Juifs et leur religion ne furent guère connus des Grecs 
qu'après que leurs livres sacrés eurent été traduits en 
cette langue, et qu'ils furent eux-mêmes répandus dans 
les viUes grecques, c'est-à-dire deux à trois cents ans 
avant Jésus-Christ. L'ignorance de la Divinité était alors 
si profonde parmi les Gentils, que leurs plus habiles écri- 
vains ne pouvaient pas même comprendre quel Dieu 
adoraient les Juifs. Les plus équitables leur donnaient 
pour Dieu les nues et le ciel, parce qu'ils y levaient sou- 
vent les yeux, comme au lieu où se déclarait le plus 
hautement la toute-puissance de Dieu , et où il avait éta- 
bli son trône. Au reste, la religion judaïque était si sin- 
gulière et si opposée à toutes les autres; les lois, les 
sabbats, les fêtes et toutes les mœurs de ce peuple 
étaient si particulières, qu'ils s'attirèrent bientôt la ja- 
lousie et la haine de ceux parmi lesquels ils vivaient. 
On les regardait comme une nation qui condamnait 
toutes les autres. La défense qui leur était faite de 
communiquer avec les Gentils en tant de choses, les 



Époque vin, an de Komc 305. 

BOSS. — IIIST. UNIV. 23 



386 DISCOURS 

rendait aussi odieux qu'ils paraissaient méprisables. 
L'union qu'on voyait entre eux , la relation qu'ils entre- 
tenaient tous si soigneusement avec le chef de leur reli- 
gion^ c'est-à-dire Jérusalem^ son temple et ses pontifes, et 
les dons qu'ils y envoyaient de toutes parts, les rendaient 
suspects; ce qui, joint à l'ancienne haine des Égyp- 
tiens contre ce peuple si maltraité de leurs rois et délivré 
par tant de prodiges de leur tyrannie, fit inventer des 
contes inouïs sur son origine , que chacun cherchait à sa 
fantaisie, aussi bien que les interprétations de leurs cé- 
rémonies, qui étaient si particulières, et qui parais- 
saient si bizarres lorsqu'on n'en connaissait pas le fond 
et les sources. La Grèce , comme on sait, était ingénieuse 
à se tromper et à s'amuser agréablement elle-même; et 
de tout cela sont venues les fables que l'on trouve dans 
Justin> dans Tacite, dans Diodore de Sicile, et dans les 
autres de pareille date qui ont paru curieux dans les 
affaires des Juifs , quoiqu'il soit plus clair que le jour 
qu'ils écrivaient sur des bruits confus, après une 
longue suite de siècles interposés , sans connaître leurs 
lois , leur religion , leur philosophie , sans avoir entendu 
leurs livres , et peut-être sans les avoir seulement ou- 
verts. 

Cependant, malgré Tignorance et la calomnie, il de- 
meura pour constant que le peuple juif est le seul qui 
ait connu* dès son origine le Dieu créateur du ciel et de 
la terre ; le seul par conséquent qui devait être le dépo- 
sitaire des secrets divins, il les a aussi conservés avec 
vue religion qui n'a point d'exemple. Les livres que les 
Égyptiens et les autres peuples appelaient divins sont 

' Var. Page 385, ligne 6 : gardés, et dont il est encore, etc.» le seul 
qui ait connu, etc. Addition nouvelle. V édition de 1681 porte : gardés. 
11 est certain que ce peuple est le seul qui ait connu , etc. La troisihne 
édition a seulement : gardés. Ce peuple est le seul ^ etc. 



SUR L'HISTOIRK UNIVERSELLE. 3dT 

perdus il y a long-temps , et à peine nous en reste-t-il 
quelque mémoire confuse dans l'es histoires anciennes. 
Les livres sacrés des Romains , où Numa, auteur de leur 
religion , en avait écrit les mystères , ont péri par les 
mains des Romains mèmes^ et le sénat les fit brûler 
comme tendants à renverser la religion *. Ces mêmes Ro- 
mains ont à la fin laissé périr les livres sibyllins , si long- 
temps révérés parmi eux comme prophétiques, et où 
ils voulaient qu'on crût qu'ils trouvaient les décrets des 
dieux immortels sur leur empire , sans pourtant en avoir 
jamais montré au public , je ne dis pas un seul volume^ 
mais un seul oracle. Les Juife ont été les seuls dont les 
Écritures sacrées ont été d'autant plus en vénération, 
qu'elles ont été plus connues. De tous les peuples an- 
ciens , ils sont le seul qui ait conservé les monuments 
primitifs de sa religion , quoiqu'ils fussent pleins des 
témoignages de leur infidélité et de celle de leurs ancê- 
tres. Et aujourd'hui encore ce même peuple reste sur 
la terre pour porter à toutes les nations où il a été 
dispersé, avec la suite de la religion, les miracles et 
les prédictions qui la rendent inébranlable. 

Quand Jésus^hrist est venu, et qu'envoyé par son 
Père pour accomplir les promesses de la loi, il a con- 
firmé sa mission et celle de ses disciples par des miracles 
nouveaux, ils ont été écrits avec la même exactitude. 
Les, actes en ont été publiés à toute la terre; les circons- 
tances des temps , des personnes et des lieux ont rendu 
l'examen facile à quiconque a été soigneux de son salut. 
Le monde s'est informé; le monde a cru; et, si peu 
qu'on ait considéré les anciens monuments de l'Église , 
on avouera que jamais affaire n'a été jugée avec plus 
de réflexion et de connaissance. 

* Tit. Liv., lib. xl, cap. 29; Varr., lib. de Cultu Deor. ; apud Aug., de 
Civ. Dci, lib. vir, cap. 34 ; tom. vu, col. 187. 

25. 



388 DISCOURS 

Mais dans le rapport qu'ont ensemble les livres des 
deux Testaments , il y a une différence à considérer : 
c'est que les livres de Tancien peuple ont été composés 
en divers temps. Autres sont les temps de Moïse ^ autres 
ceux de Josué et des Juges ^ autres ceux des Rois; autres 
ceux où le peuple a été tiré d'Egypte, et où il a reçu la 
loi ; autres ceux où il a conquis la terre promise ; autres 
ceux où il a été rétabli par des miracles visibles. Pour 
convaincre l'incrédulité d'un peuple attaché aux sens. 
Dieu a pris une longue étendue de siècles durant les- 
quels il a distribué ses miracles et ses prophètes , afin 
de renouveler souvent les témoignages sensibles par 
lesquels il attestait ses vérités saintes. Dans le Nouveau 
Testament il a suivi une autre conduite. Il ne veut plus 
rien révéler de nouveau à son Église après Jésus-Christ. 
En lui est la perfection et la plénitude ; et tous les livres 
divins qui ont été composés dans la nouvelle alliance 
Tout été au temps des apôtres. 

C'est-à-dire que le témoignage de Jésus-Christ, et de 
ceux que Jésus-Christ même a daigné choisir pour té- 
moins de sa résurrection, a suffi à l'Église chrétienne. 
Tout ce qui est venu depuis l'a édifiée; mais elle n'a re- 
gardé comme purement inspiré de Dieu que ce que les 
apôtres ont écrit, ou ce qu'ils ont confirmé par leur au- 
torité. 

Mais, dans cette différence qui se trouve entre les Uvres 
des deux Testaments, Dieu a toujours gardé cet ordre 
admirable, de faire écrire les choses dans le temps qu'el- 
les étaient arrivées, ou que la mémoire en était récente. 
Ainsi ceux qui les savaient les ont écrites; ceux qui les 
savaient ont reçu les livres qui en rendaient témoignage ; 
les uns et les autres les ont laissés à leurs descendants 
comme un héritage précieux; et la pieuse postérité les 
a conservés. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 889 

C'est ainsi que s'est formé le corps des Écritures saintes 
tant de TAncien que du Nouveau Testament : Écritures 
qu'on a regardées, dès leur origine, comme véritables 
en tout, comme données de Dieu même, et qu'on a aussi 
conservées avec tant de religion, qu'on n'a pas cru pou- 
voir sans impiété y altérer une seule lettre. 

C'est ainsi qu'elles sont venues jusqu'à nous, toujours 
saintes, toujours sacrées, toujours inviolables; conser- 
vées les unes par la condition constante du peuple juif, 
et les autres par la tradition du peuple chrétien, d'autant 
plus certaine, qu'elle a été confirmée par le sang et par 
le martyre tant de ceux qui ont écrit ces livres divins, 
que de ceux qui les ont reçus. 

Saint Augustin et les autres Pères demandent sur la 
foi de qui nous attribuons les livres profanes à des 
temps et à des auteurs certains *. Chacun répond aussi- 
tôt que les livres sont distingués par les différents rap- 
ports qu'ils ont aux lois, aux eoutumes, aux histoires 
d'un certain temps, par le style même qui porte im- 
primé le caractère des âges et des auteurs particuliers; 
plus que tout cela, par la foi pid)lique, etpar une tradi- 
tion constante. Toutes ces choses concourent à établir les 
livres divins, à en distinguer les temps, à en marquer 
les auteurs; et plus il y a eu de religion à les conserver 
dans leur entier, plus la tradition qui nous les conserve 
est incontestable*. 

Aussi a-t-elle toujours été reconnue, non-seulement 
par les orthodoxes, mais encore par les hérétiques, et 

' Aug., cont. Faust.^ lib. xi, cap, 2 , xxxu, 21 ; xxxiii, 6; tom. viii, 
col. 218, 462 et seq. — * Iren., adv. Haeres., lib. iii, c. 1, 2, p. 173, etc.; 
TèrtuU , adv. Marc, lib. iv, c. 1, 4, 5; Aug., de (Jtilit. cred., cap. 3, 17, 
n. 5, 35; tom. viii, col. 48, 68; Cont. Fauetum Manichœum, lib. xxii,. 
cap. 79 ; xxviii, 4 ; xxxii, xxxiii ; ibid , col. 409, 439 et seq.; Cont. adv. 
Leg. et Proph.rlib. i, cap. 20, n. 39, etc.; ibid., col. 570. 



300 DISCOURS 

même par le$ infidèles. Moïse a toujours passé dans tout 
l'Orient, et ensuite dans tout Tunivers, pour le légis- 
lateur des Juifs, et pour Fauteur des livres qu'ils lui at- 
tribuent. Les Samaritains, qui les ont reçus des dix tri- 
Jius séparées, les ont conservés aussi religieusement que 
Jes Juifs; leur tradition et leur histoire est constante^ et 
il ne faut que repasser sur quelques endroits de la pre- 
4[nière partie pour en voir toute la suite *. 

Deux peuples si opposés n'ont pas pris V un de Tau- 
tre ces livres divins; tous les deux' les ont reçus de leur 
origine commune, dès les temps de Salomon et de David, 
tes anciens caractères hébreux, que les Samaritains re- 
tiennent encore , montrent assez qu'ils n'ont pas suivi 
Elsdras, qui les a changés. Ainsi le Pentateuque des Sa- 
maritains et celui des Juifs sont deux originaux complets, 
indépendants Tun de lautre. La parfaite conformité 
qu'on y voit dans la substance du texte justifie la bonne 
foi des deux peuples. Ge sont des témoins fidèles qui 
conviennent sans s'être entendus, ou, pour mieux dire, 
qui conviennent malgré leurs inimitiés, et que la seule 
tradition imoiémoriale de pairt et d^autre a unis dans la 
même pensée. 

Ceux donc qui ont voulu dire, quoique sans aucune 
raison, que ces livres étant perdus, ou n'ayant jamais 
été, ont été ou rétablis, ou composés de nouveau, ou al- 
térés par Esdras ; outre qu'ils sont démentis par Esdras 
même * , le sont aussi par le Pentateuque, qu'on trouve 

' Var. Édition de 1681 : que les Juife. Voujs avez vu leur tradition et 
luur histoire. 

^ Voy. ci-dessus , V^ part., Époques vu, viii, ix, an du. mond^ 3000, 
H de Rome 218, 305, 604, 624, etc. 

^ Var. Édition de 1681 ; Doux peuples si opposes ne les ont pas pris 
Tun de Tautre ; mais tous les deux , etc. 

* Var. Édition de 1681 : par Esdras môme, commo on Ta purt- 
maniuer par la suite de son liistoiro, le sont aussi, cte. - 



SUR ^HISTOIRE UNIVERSELLE. 391 

encore aujourd'hui entre les mains des Samaritains tel 
que Favaient lu, dans les premiers siècles, Eusèbe de 
Césarée, saint Jérôme, et les autres auteurs ecclésiasti- 
ques ; tel que ces peuples l'avaient conservé dès leur 
origine : et une secte si faible semble ne durer si long- 
temps que pour rendre ce témoignage à Tantiquité de 
Moïse. 

Les auteurs qui ont écrit les quatre Évangiles ne re- 
<^oivent pas un témoignage moins assuré du consente- 
ment unanime des fidèles, des païens et des hérétiques. 
Ce grand nombre de peuples divers, qui ont reçu et 
traduit ces livres divins aussitôt qu'ils ont été faits, con- 
viennent tous de leur date et de leurs auteurs. Les 
païens n'ont pas contredit cette tradition. Ni Celse, qui 
aattaqué ces livres sacrés presque dansForigine du chris- 
tianisme; ni Julien l'Apostat, quoiqu'il n'ait rien ignoré 
ni rien omis de ce qui pouvait les décrier ; ni aucun au- 
tre païen ne les a jamais soupçonnés d'être supposés : 
au contraire, tous leur ont donné les mêmes auteurs que 
les chrétiens. Les hérétiques, quoique accablés par l'au- 
torité de ces livres, n'osaient dire qu'ils ne fussent pas 
des disciples de Notre-Seigneur. 11 y a eu pourtant de ces 
hérétiques qui ont vu les commencements de l'Église, 
et aux yeux desquels ont été écrits les livres de l'Évan- 
gile. Ainsi la fraude, s'il y en eût pu avoir, eût été éclai- 
rée de trop près pour réussir. Il est vrai qu'après les apô- 
tres, et lorsque l'Église était déjà étendue par toute la 
terre, Marcion et Manès, constamment les plus téméraires 
et les plus ignorants de tous les hérétiques, malgré la 
tradition venue des apôtres, continuée par leurs disciples 
et par les évêques, à qui ils avaient laissé leur chaire et 
la conduite des peuples, et reçue unanimement par toute 
l'Église chrétienne, osèrent dire que trois Évangiles 
étaient sui>posés, et que celui de saint Luc, qu'ils préfé- 



392 DISCOURS 

raient aux autres, on ne sait pourquoi, puisqu'il n'était 
pas venu par une autre voie, avait été falsifié. Mais 
quelles preuves en donnaient-ils? de pures visions, nuls 
faits positifs. Ils disaient, pour toute raison, que ce qui 
était contraire à leurs sentiments devait nécessairement 
avoir été inventé par d^autres que par les apôtres, et al- 
léguaient pour toute preuve les opinions mêmes qu'on 
leur contestait; opinions d'ailleurs si extravagantes, et si 
manifestement insensées, qu'on ne sait encore comment 
elles ont pu entrer dans l'esprit humain. Mais certaine- 
ment ^ pour accuser la bonne foi de l'Église, il fallait 
avoir en main des originaux différents des siens , ou 
quelque preuve constante. Interpellés d'en produii*e 
eux et leurs disciples, ils sont demeurés muets*, et ont 
laissé par leur silence une preuve indubitable qu'au se — 
cond siècle du christianisme, où ils écrivaient, il n'^y 
avait pas seulement un indice de fausseté, ni la moim. — 
dre conjecture qu'on put opposer à la tradition de Tl 
glise. 

Que dirai-je du consentement des livres de TÉcritui 
et du témoignage admirable que tous les temps du pô 
pie de Dieu se donnent les uns aux autres? Les teni. 
du second temple supposent ceux du premier, et ne» 
ramènent à Salomon. La paix n'est venue que par 3.es 
combats; et les conquêtes du peuple de Dieu nous fon^ 
remonter jusqu'aux Juges, jusqu'à Josué, et jusqu'à- la 
sortie d'Egypte. En regardant tout un peuple sortir d'un 
royaume où il était étranger, on se souvient comment 
il y était entré. Les douze patriarches paraissent aussi- 
tôt ; et un peuple qui ne s'est jamais regardé que comme 
une seule famille nous conduit naturellement à Abra- 



* Yar. Édition de 1681 : Mais certes. 

* Ipcn., Tertull., Aug., k»f. cit. 



SUR LHISTOIRE UNIVERSELLE. a93 

ham^ qui en est la tige. Ce peuple est-il plus sage et 
moins porté à l'idolâtrie après le retour de Babylone? 
c'était l'effet naturel d'un grand châtiment , que ses 
fautes passées lui avaient attiré. Si ce peuple se glorifie 
d'avoir vu durant plusieurs siècles des miracles que les 
autres peuples n'ont jamais vus, il peut aussi se glorifier 
d'avoir eu la connaissance de Dieu, qu'aucun autre peu- 
ple n'avait. Que veut-on que signifie la Circoncision, 
et la fête des Tabernacles, et la Pâque, et les autres fêtes 
célébrées dans la nation de temps immémorial , sinon 
les choses qu'on trouve marquées dans le livre de Moïse? 
Qu'un peuple distingué des autres par une religion et 
par des mœurs si particulières, qui conserve dès son 
origine, sur le fondement de la création et sur la foi 
de la Providence, une doctrine si suivie et si élevée, une 
mémoire si vive d'une longue suite de faits si nécessai- 
rement enchaînés, des cérémonies si réglées et des cou- 
tumes si universelles, ait été sans une histoire qui lui 
marquât soç origine, et sans une loi qui lui prescrivit 
ses coutumes pendant mille ans qu'il est demeuré en 
état; et qu'Esdras ait commencé à lui vouloir donner 
tout à coup sous le nom de Moïse, avec l'histoire de ses 
antiquités, la loi qui formait ses mœurs , quand ce peu- 
ple, devenu captif, a vu son ancienne monarchie renr 
versée de fond en comble : quelle fable plus incroyable 
pourraitron jamais inventer? et peut-on y donner 
créance, sans joindre l'ignorance au blasphème ? 

Pour perdre une telle loi quand on Ta une fois reçue, 
il faut qu'un peuple soit exterminé , ou que par divers 
changements il en soit venu à n'avoir plus qu'une idée 
confuse de son origine , de sa religion , et de ses cou- 
tumes. Si ce malheur est arrivé au peuple juif , et que 
la loi si connue sous Sédécias se soit perdue soixante 
ans après, malgré les soins d'un Ézéchiel, d'un Jércmie, 



394 DISCOURS 

d'un Baruch, d'un Daniel, qui ont un recours perpétuel 
i\ cette loi^ comme à Tunique fondement de la religion 
et de la police de leur peuple; si, dis-je, la loi s'est per- 
due malgré ces grands hommes, sans compter* les au- 
tres, et dans le temps que la même loi avait ses martyrs, 
comme le montrent les persécutions de Daniel et des 
trois enfants; si cependant, malgré tout cela, elle s'est 
perdue en si peu de temps, et demeure si profondément 
oubliée qu'il soit permis à Esdras de la rétablir à sa fan- 
taisie : ce n'était pas le seul livre qu'il lui fallait fabri- 
quer. Il lui fallait composer en même . temps tous les 
prophètes anciens et nouveaux, c'est-à-dire ceux qui 
avaient écrit et devant et durant la captivité; ceux que 
le peuple avait vu écrire , aussi bien que ceux dont il 
conservait la mémoire; et non-seulement les prophètes, 
mais encore les livres de Salomon, et les Psaumes de 
David, et tous les livres d'hi«toire; puisqu'à peine se 
trouvera-tril dans toute cette histoire un seul fait con- 
sidérable, et dans tous ces autres livres un seul chapitre 
qui, détaché de Moïse, tel que nous l'avons, puisse sub- 
sister un seul moment. Tout y parle de Hoï^e, tout y est 
fondé sur Moïse; et la chose devait être ainsi, puisque 
Moïse et sa loi, et l'histoire qu'il a écrite, était,- en effet, 
dans le peuple juif tout le fondement de sa conduite pu- 
blique et particulière. C'était en vérité à Esdras une 
merveilleuse entreprise, et bien nouvelle danslemonde,^ 
de faire parler en même temps avec Moïse tant d'hom- 
mes de caractère et de style différent, et chacun d'une 
manière uniforme et toujours semblable à elle-même; 
et faire accroire tout à coup à tout un peuple que ce sont 
là leé livres anciens qu'il a toujours révérés, et les nou- 



'■ Vah. Ligne 1 : d'un Daniel, qui ont un recours... grands bomm<s, 
sans compter, etc. Édition d« 1681 : d'un Daniel , sans compter, etc. 



SUR L'HISTOIRE UJNIVERSKLLE. 395 

veaux qu'il a vus faire, comme s'il n'avait jamais ouï 
parler de rien, et que la connaissance du temps présent, 
aussi bien que celle du temps passé, fût tout à coup 
abolie ; tels sont les prodiges qu'il faut croire, quand 
on ne veut pas croire les miracles du Tout-Puissant, ni 
recevoir le témoignage par lequel il est constant qu'on 
a dit à tout un grand peuple qu'il les avait vus de ses 
yeux. 

Mais si ce peuple est revenu de Babylone dans la terre 
de ses pères si nouveau et si ignorant, qu'à peine se sou- 
vint-il qu'il eût été, en sorte qu'il ait reçu sans exa- 
miner tout ce qu'Esdras aura voulu lui donner; com- 
ment donc voyons-nous dans le livre qu'Esdras a écrit*, 
et dans celui de Néhémias son contemporain, tout ce 
qu'on y dit des livres divins? Qui aurait pu les ouïr par- 
ler de la loi de Moïse en tant d'endroits, et publique- 
ment, comme d'une choçe connue de tout le monde, et 
que tout le monde avait entre ses mains? Eussent-ils osé 
régler par là les fêtes, les sacrifices, les cérémonies., la 
forme de l'autel rebâti, les mariages, la police, et en un 
mot toutes choses, en disant sans cesse que tout se fai- 
sait a selon qu'il était écrit dans la loi de Moïse, servi- 
<c teur de Dieu'? » 

Ësdras y est nommé' comme « docteur en la loi que 



* I Esdr., III, vu, IX, X ; H Esdr., v, viii, ix, x, xii, xu\. — » I Esdr., 
III, 2;nÉsd., vm, xni, etc. 

' YATi. Ligne 15 : divins? Qui aurait pu... « serviteur de Dieu?» 
Première édition : divins? Avec quoi front Esdras et Néhémias oscnt-ils 
parler de la loi de Jtfoïse en tant d'endroits, et publiquement, commo 
d'une cliose connue de tout le monde, et que tout le monde avait entre 
ses mains ? Le reste manque, 

•* Var. Esdras y est nomme... jusque page 397 , ligne 3 : en consé- 
quence de celte loi, etc. Addition nouvelle. Les éditions antérieures à celle 
de 1819 portent seulement ; Comment voit-on tout le peuple agir natu- 
rellement en conséiiuence de cette loi , comme Payant eue toujours pre- 



396 DISCOURS 

a Dieu avait donnée à Israël par Holse; » et c'est suivant 
cette loi^ comme par la règle qu'il avait entre ses mains, 
qu'Artaxerxe lui ordonne de visiter, de régler et de ré- 
former le peuple en toutes choses. Ainsi Ton voit que 
les Gentils mêmes connaissaient la loi de Moïse, comme 
celle que tout le peuple et tous ses docteurs regardaient 
de tout temps comme leur règle. Les prêtres et les lévites 
sont disposés par les villes; leurs fonctions et leur rang 
sont réglés « selon qu'il était écrit dans la loi de Hoisc. » 
Si le peuple fait pénitence, c'est des transgressions qu'il 
avait commises contre cette loi : s'il renouvelle l'al- 
liance avec Dieu par une souscription expresse de tous 
les particuliers, c'est sur le fondement de la même loi, 
qui pour cela est « lue hautement, distinctement, et in- 
c( telligiblement, soir et matin durant plusieurs jours, à 
« tout le peuple assemblé exprès, » comme la loi de 
leurs pères; tant hommes que femmes entendant pen- 
dant la lecture, et reconnaissant les préceptes qu'on 
leur avait appris dès leur enfance. Avec quel front Es- 
dras aurait-il fait lire à tout un grand peuple, comme 
connu, un livre qu'il venait de forger ou d'acconunoder 
à sa fantaisie, sans que personne y remarquât la moin- 
dre erreur ou le moindre changement? Toute l'histoire 
des siècles passés était répétée depuis le livre de la Ge- 
nèse jusqu'au temps où l'on vivait. Le peuple, qui si 
souvent avait secoué le joug de cette loi, se laisse char- 
ger de ce lourd fardeau sans peine et sans résistance, 
convaincu par expérience que le mépris qu'on en avait fait 
avait attiré tous les maux où on se voyait plongé . Les usu- 
res sont réprimées selon le texte de la loi , les propres ter- 
mes en étaient cités; les mariages contractés sont cassés,. 



sente? Ce qui suit jusque page 397, lig. 10, la nation? ne se trouve pas 
dans l'édition de 1681. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 397 

sans que personne réclamât. Si la loi eût été perdue, ou 
en tout cas oubliée, *aurait-on vu tout le peuple agir na- 
turellement en conséquence de cette loi, comme Tayant 
eue toujours présente? Comment est-ce que tout ce peu- 
ple pouvait écouter Aggée, Zacharie et Malachie, qui 
prophétisaient alors, qui, comme les autres prophètes 
leurs prédécesseurs, ne leur prêchaient que a Moïse, et 
a la loi que Dieu lui avait donnée en Horeb* : » et cela 
comme une chose connue otde tout temps e;Q vigueur dans 
la nation ? Mais comment dit-on dans le même temps , 
et dans le retour. du peuple, que tout ce peuple admira 
l'accomplissement de Toracle de Jérémie touchant les 
soixante-dix ans de captivité*? Ce Jérémie, qu'Esdras 
venait de forger avec tous les autres prophètes, comr 
ment a-t-il tout d'un coup trouvé créance? Par quel ar- 
tifice nouveau a-t-on pu persuader à tout un peuple, et 
aux vieilliards qui avaient vu ce prophète, qu'ils avaient 
toujours attendu la délivrance miraculeuse qu'il leur 
avait annoncée dans ses écrits? Mais tout cela sera en- 
core supposé; Esdras et Néhémias n'auront point écrit 
l'histoire de leur temps, quelque autre l'aura faite sous 
leur nom; et ceux qui ont fabriqué tous les autres livres 
de l'Ancien Testament auront été si favorisés de la pos- 
térité, que d'autres faussaires leur en auront' supposé à 
eux-mêmes, pour donner créance à leur imposture. 

On aura honte sans doute de tant d'extravagances; et 
au lieu de dire qu'Esdras ait fait tout d'un coup paraître 
tant de livres si distingués les uns des autres par les ca- 
ractères du style et du temps, on dira qu'il y aura pu 
insérer les miracles et les prédictions qui les font passer 
pour divins : erreur plus grossière encore que la précé- 
dente, puisque ces miracles et ces prédictions sont tel- 

" Mal., IV, 4. — MI Par., xxxvi, 21, 22; I Esdr., i, 1. 



398 DISCOURS 

lement répandus dans tous Ces livres , sont tellement 
inculqués et répétés si souvent, avec tant de tours di- 
vers et une si grande variété de fortes figures, en un 
mot en font tellement tout le corps, qu'il faut n'avoir 
jamais seulement ouvert ces saints livres, pour ne voir 
pa5 qu'il est encore plus aisé de les refondre pour ainsi 
dire tout à fait, que d'y insérer les choses que les in- 
crédules sont si fâchés d'y trouver. Et quand même on 
leur aurait accordé tout ce qu'ils demandent, le mira-- 
culeux et le divin est tellement le fond de ces livres, 
qu'il s'y retrouverait encore, malgré qu on en eût. 
Qu'Esdras, si on veut, y ait ajouté après coup les pré- 
dictions des choses déjà arrivées de son temps : celles 
qui se sont accomplies depuis, par exemple sous An- 
tiochns et les Machabées, et tant d'autres que l'on a vues, 
qui les aura ajoirtées^? Dieu aura peut-être donné à 
Ësdras le don de prophétie, afin que l'imposture d'Es- 
dras fût plus vraisemblable; et on aimera mieux qu'un 
faussaire soit prophète, -qu'Isaïe, ou que Jérémie, 
ou que Daniel; ou bien chaque siècle aura porté un 
faussaire heureux, que tout le peuple en aura cru; et 
de nouveaux imposteurs, par un zèle admirable de re- 
ligion, auront sans cesse ajouté aux livres divins, après 
même que le Canon en aura été clos, qu'ils se se- 
ront répandus avec les Juifs par toute la terre, et 
qu'on les aura traduits en tant de hmgues étrangères. 
N'eût-ce pas été, à force de vouloir établir la religion, 
la détruire par les fondements? Tout un peuple laisse- 
t-il donc changer si facilement ce qu'il croit être divin, 
soit qu'il le croie par raison ou par erreur? Quelqu'un 
peut-il espérer de persuader aux chrétiens, ou même 

' Var. Ligne 14, accomplies depuis, par exemple... que Ton a vues, 
qui les aura ajoutées? Édition de 1681 : accomplies depuis, que vous avez 
vues en si grand nombre , qui les aura ajoutées? 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSKLLE. 399 

aux Turcs, d'ajouter un seul chapitre ou à l'Évangile, 
ou à TAlcoran? Mais peut-être que les Juifs étaient plus 
dociles que les autres peuples, ou qu'ils étaient moins 
religieux à conserver leurs saints livres ? Quels mons- 
tres d'opinions se faut-il mettre dans l'esprit, quand on 
veut secouer le joug de l'autorité divine^ et ne régler 
ses sentiments, non plus que ses mœurs, que par sa 
raison égarée! 



CHAPITRE XXVHP. 

Les difficultés qu'on forme contre rÉcriture sont aisées à vaincre par les hommes 

de bon sens et de bonne foi. 

Qu'on ne dise pas que la discussion de ces faits est 
embarrassante; car quand elle le serait, il faudrait ou 
s'en rapporter à l'autorité de l'Église et à la tradition 
de tant de siècles, ou pousser l'examen jusqu'au bout, 
et ne pas croire qu'on en fût quitte pour dire qu'il de- 
mande plus de temps qu'on n'en veut donner à son sa- 
lut. Mais au fond, sans remuer avec un travail infini les 
livres des deux Testaments, il ne faut que lire les livres 
des Psaumes, où sont recueillis tant d'anciens cantiques 
du peuple de Dieu, pour y voir, dans la plus divine 
poésie qui fut jamais, des monuments immortels de 
l'histoire de Moïse, de celle des Juges, de celle des Rois, 
imprimés par le chant et par la mesure dans la mémoire 
des hommes. Et pour le Nouveau Testament, les seules 
Épi très de saint Paul, si vives, si originales, si fort du 
temps, des affaires et des mouvements qui étaient alors, 
et enfin d'un caractère si marqué; ces Épitres, dis-je, 
reçues par les Églises auxquelles elles étaient adressées, 
et de là communiquées aux autres Éghses, suffiraient 

> Le titre du chapitre a été ajouté dans la troisième édition. 



400 DISCOURS 

pour convaincre les esprits bien faits que tout est sin- 
cère et original dans les Écritures que les apôtres nous 
onir laissées. 

Aussi se soutiennent-elles les unes les autres avec une 
force invincible. Les Actes des Apôtres ne font que 
continuer TÉvangile; leurs Épltres le supposent néces- 
sairement : mais afin que tout soit d'accord, et les 
Actes, et les Épltres, et les Évangiles, réclament par- 
tout les anciens livres des Juifs *. Saint Paul et les autres 
apôtres ne cessent d'alléguer ce que Moïse a dit, ce 
qu'il a écrit * , ce que les prophètes ont dit et écrit après 
Moïse. Jésus-Christ appelle en témoignage la loi de 
Moïse j les prophètes^ et les Psaumes^, comme des témoins 
qui déposent tous de la même vérité. S'il veut expliquer 
ses mystères, il commence par Moïse et par les prophè- 
tes^; et quand il dit aux Juifs que Moïse a écrit de lui ', 
il pose pour fondement ce qu'il y avait de plus constant 
parmi eux, et les ramène à la source même de leurs 
traditions. 

Voyons néanmoins ce qu'on oppose à une autorité si 
reconnue, et au consentement de tant de siècles : car, 
puisque de nos jours on a bien osé publier en toute 
sorte de langues des livres contre l'Écriture , il ne faut 
point dissimuler ce qu'on dit pour décrier ses antiqui- 
tés. Que dit-on donc pour autoriser la supposition du 
Pentateuque, et que peut-on objecter à une tradition de 
trois mille ans, soutenue par sa propre force et par la 
suite des choses? Rien de suivi, rien de positif, rien 
dUmportant; des chicanes sur des nombres, sur des 
lieux, ou sur des noms : et de telles observations, qui 
dans toute autre matière ne passeraient tout au plus que 



• Act. m, 22; VII, 22, etc. — * Rom., \, 5, 19. — ^ Luc, xxiv, 4i. 
— * Ibid., 27. — '' Joan., v, 40, 47. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 401 

pour de vaines curiosités incapables de donner atteinte 
au fond des choses^ iif|î^ sont ici alléguées comme fai- 
sant la décision de l'affaire la plus sérieuse qui fut ja- 
mais. 

Il y a, ditron^ des difficultés dans l'histoire de l'É- 
criture. Il y en a sans doute qui n'y seraient pas si le 
livre était moins ancien^ ou s'il avait été supposé, comme 
on l'ose dire, par un homme habile et industrieux; si 
l'on eût été moins religieux à le donner tel qu'on le 
trouvait, et qu'on eût pris la liberté d'y corriger ce qui 
faisait de la peine. Il y a les difficultés que fait un long 
temps, lorsque les lieux ont changé de nom ou d'état, 
lorsque les dates sont oubliées, lorsque les généalogies 
ne sont plus connues, qu'il n'y a plus de remède aux 
fautes qu'une copie tant soit peu négligée introduit si 
aisément en de telles choses, ou que des faits échappés 
à la mémoire des hommes laissent de l'obscurité dans 
quelque partie de l'histoire. Mais enfin cette obscurité 
est-elle dans la suite même, ou dans le fond de l'af- 
faire? Nullement : tout y est suivi ; et ce qui reste d'obs- 
cur ne sert qu'à faire voir dans les livres saints une an- 
tiquité plus vénérable. 

Hais il y a des altérations dans le texte : les ancien- 
nes versions ne s'accordent pas ; l'hébreu en divers en- 
droits est différent de lui-même; et le texte des Sama- 
ritains^ outre le mot qu'on les accuse d'y avoir changé 
exprès * en faveur de leur temple de Garizim, diffère en- 
core en d'autres endroits de celui des Juifs. Et de là que 
conclura-tron? que les Juifs ou Esdras auront supposé 
le Pentateuque au retour de la captivité? C'est juste- 
ment tout le contraire qu'il faudrait conclure. Les dif- 
férences du Samaritain ne servent qu'à confirmer ce que 



< Dout, XKVll, 4. 
DOfiS. — HIST. UNIT. 96 



402 DISCOURS 

nous avons déjà établi^ que leur texte est indépendant 
de celui des Juifs. Loin qu^oJÉ^uisse s'imaginer que 
ces schismatiques aient pris quelque chose des Juifs et 
d'Esdras^ nous avons vu^ au contraire, que c'est en haine 
des Juifs et d'Esdras , et en haine du premier et du se- 
cond temple, qu'ils ont inventé leur chimère de Ga- 
rizim. Qui ne voit donc qu'ils auraient plutôt accusé les 
impostures des Juifs que de les suivre? Ces rebelles, 
qui ont méprisé Esdras et tous les prophètes des Juifs, 
avec leur temj^e et Salomon qui Pavait b&ti, aussi 
bien que David qui en avait désigné le lieu, qu'ont-ils 
respecté dans leur Pentateuque, sinon une antiquité 
supérieure non^seulement à celle d'Esdras et des pro- 
phètes, mais encore à celle de Salomon et de David; 
en un mot, l'antiquité de Moïse, dont les deux peuples 
conviennent? Combien donc est incontestable Tautorité 
de Moïse et du Pentateuque, que toutes les objections 
ne font qu'affermir ! 

Mais * d'où viennent ces variétés des textes et des ver- 
sions? D'où viennent-elles en effet, sinon de l'antiquité 
du livre même, qui a passé par les mains de tant de 
copistes depuis, tant de siècles que la langue dans la- 
quelle il est écrit a cessé d'être commune? Mais laissons 
les vaines disputes, et tranchons en un mot la difficulté 
par le fond. Qu'on me dise s'il n'est pas constant que 
de toutes les versions et de tout le texte quel qu'il soit, 
a en reviendra tonjours les mêmes lois, les mêmes mi- 
racles, les mêmes prédictions, la même suite d'histoire, 
le même corps de doctrine, et enfin la même substance. 
En quoi nuisent après cela les diversités des textes? Que 
nous fallait-il davantage que ce fond inaltérable des 
livres sacrés, et que pouvions-nous demander de plus à 

' Var. Édition de 1681 : Mais enfin, d'où viennent, etc. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 403 

la divine Providence? Et pour ce qui est des versions, 
est-ce une marque de supposition ou de nouveauté, que 
lalangne de rÉcriture soit si ancienne qu'on en ait perdu 
les délicatesses, et qu'on se trouve empêché à en rendre 
toute l'élégance ou toute la force dans la dernière ri- 
gueur? N'est-ce pas plutôt une preuve de la plus grande 
antiquité? Et si on veut s'attacher atix petites choses, 
qu'on me dise si, de tant d'endroits où il y a de l'em- 
barras, on en a jamais* rétabli un seul par raisonne- 
ment ou par conjecture. On a suivi la foi des exemplai- 
res; et comme la tradition n'a jamais permis que la 
saine doctrine pût être altérée, on a cru que les autres 
fautes, s'il y en restait, ne serviraient qu'à prouver 
qu'on n'a rien ici innové par son propre esprit. 

Mais enfin, et voici le fort de l'objection, n'y a-t-il pas 
des choses ajoutées dans le texte de Moïse; et d'où vient 
qu'on trouve sa mort à la fin du livre qu'on lui attri* 
bue? Quelle merveille que ceux qui ont continué son 
histoire aient ajouté sa fin bienheureuse au reste de ses 
actions, afin de faire du tout un même corps? Pour les 
autres additions, voyons ce que c'est. Est-<^e quelque 
loi nouvelle, ou quelque nouvelle cérémonie, quelque 
dogme, quelque miracle, quelque prédiction? On n'y 
songe seulement pas ; il n'y en a pas le moindre soup- 
çon ni le moindre indice ; c'eût été ajouter à l'œuvre de 
Dieu : la loi l'avait défendu * , et le scandale qu'on eût 
causé eût été horrible. Quoi donc! on aura continué 
peut-être une généalogie commencée, on aura peut-être 
expliqué un nom de ville changé par le temps; à Toc- 
casi<m de la manne dont le peuple a été nourri durant 
quarante ans , on aura marqué le temps où cessa cette 
noorritare céleste, et ce fait, écrit depuis dans un au- 

' Var. Éditionde 1681 : on en a rétabli. 

* Deut.y IV, 2 ; xii, 32. Voy. ci-dessus", II* part. 

26. 



404 DISCOURS 

tre livre ^ y sera demeuré par remarque^ dans celui de 
Moïse ^y comme un fait constant et public dont tout le 
peuplé était témoin : quatre ou cinq remarques de cette 
nature^ faites par Josué ou par Samuel^ ou par quelque 
autre prophète d'ime pareille antiquité y parce qu'elles 
ne regardaient que des faits notoires^ et où constamment 
il n'y avait point de difficulté^ auront naturellement 
passé dans le texte; et la même tradition nous les aura 
apportées avec tout le reste : aussitôt tout sera perdu; 
Esdras sera accusé^ quoique le Samaritain^ où ces re- 
marques se trouvent^ nous montre qu'elles ont une anti- 
quité non-seulement au-dessus d'Esdras^ mais encore 
au-dessus du schisme des dix tribus t N'importe^ il faut 
que tout retombe sur Esdras. Si ces remarques venaient 
de plus haut^ le Pentateuque serait encore plus ancien 
qu'il ne faut^ et on ne pourrait assez révérer l'antiquité 
d'un livre dont les notes mêmes auraient un si grand 
âge. Esdras aura donc tout fait; Esdras aura oublié 
qu'il voulait faire parlei^ Moïse ^ et lui aura fait écrire si 
grossièrement comme déjà arrivé ce qui s'est passé aprte 
lui. Tout un ouvrage sera convaincu de supposition par 
ce seul endroit; l'autorité de tant de siècles et la foi 
publique ne lui servira plus de rien : comme si, au 
' contraire^ on ne voyait pas que ces remarques dont on 
se prévaut sont une nouvelle preuve de sincérité et de 
bonne foi^ non-seulement dans ceux qui les ont faites^ 
mais encore dans ceux qui les ont transcrites. A4-on 
jamais jugé de l'autorité^ je ne dis pas d'un livre divin, 
mais de quelque livre que ce soit, par des raisons si 
légères? Mais c'est que l'Écriture est un livre ennemi 
du genre humain ; il veut obliger les hommes à sou- 
mettre leur esprit à Dieu, et à réprimer leurs paissions 

' Jos., V, 12. — ^ Exod., XVI, 35. 



sua L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 405 

déréglées : il faut qu'il périsse; et, à quelque prix que 
ce soit, il doit être sacrifié au libertinage. 

Au reste, ne croyez pas que Timpiété s'engage sans 
nécessité dans toutes les absurdités que vous avez vues> 
Si, contre le témoignage du genre humain et contre 
toutes les règles du bon sens, elle s'attache à ôter au 
Pentateuque et aux prophéties leurs auteurs toujours re- 
connus, et à leur contester leurs dates, c'est que les dates 
font tout en cette matière, pour deux raisons : premiè- 
rement, parce que des livres pleins de tant de faits mi- 
raculeux, qu'on y voit revêtus de leurs circonstances les 
plus particulières, et avancés non-seulement comme 
publics, mais encore comme présents, s'ils eussent pu 
être démentis, auraient porté avec eux leur condamna- 
tion; et, au lieu qu'ils se soutiennent de leur propre 
poids , ils seraient tombés par eux-mêmes il y a long- 
temps; secondement, parce que leurs dates étant une 
fois fixées, on ne peut plus effacer la marque infaillible 
d'inspiration divine qu'ils portent empreinte dans le 
grand nombre et la longue suite des prédictions mé- 
morables dont on les trouve remplis. 

C'est pour éviter ces miracles et ces prédictions, que 
les impies sont tombés dans toutes les absurdités qui 
vous ont surpris. Mais qu'ils ne pensent pas échapper à 
Dieu : il a réservé à son Écriture une marque de divi- 
nité qui ne souffre aucune atteinte. C'est le rapport des 
deux Testaments. On ne dispute pas du moins que tout 
l'Ancien Testament ne soit écrit devant le Nouveau. Il 
n'y a point ici de nouvel Esdras qui ait pu persuader 
aux Jui& d'inventer ou de falsifier leur Écriture en fa- 
veur des chrétiens qu'ils persécutaient. Il n'en faut 
pas davantage. Par le rapport des deux Testaments, on 
prouve que l'un et l'autre est divin. Ils ont tous deux le 
même dessein et la même suite : l'un prépare la voie à 



406 DISCOURS 

la perfection que l'autre montre à découvert; Tun pose 
le fondement^ et l'autre achève l'édifice; en un mot, 
Tun prédit ce que l'autre fait voir accompli. 

Ainsi tous les temps sont unis ensemble > et un des- 
sein éternel de, la divine Providence nous est révélé. 
La tradition du peuple juif et celle du peuple chrétien 
ne font ensemble qu'une même suite de religion , et les 
Écritures des deux Testaments ne font aussi qu'un même 
corps et un même livre. 



CHAPITRE XXIX*. 

Moyen fiu:ile de reoionter è la aource de la reli|^ou , et d'en trouver la vérité 

dans son principe. 

Ces choses seront évidentes à qui voudra les considé- 
rer avec attention. Mais comme tous les esprits ne sont 
pas également capables d'un raisonnement suivi ^ pre- 
nons par la main les plus infirmes^ et menons-les douce- 
ment jusqu'à l'origine. 

Qu'ils considèrent d'un côté les institutions chrétien- 
nes^ et de l'autre celles des Juifs ; qu'ils en recherchent 
la source^ en commençant par les nôtres^ qui leur sont 
plus familières^ et qu'ils regardent attentivement les lois 
qui règlent nos mœurs; qu'ils regardent nos Écritures, 
c'est-à-dire les quatre Évangiles y les Actes des Apôtres , 
les Épitres apostoliques^ et l'Apocalypse; nos sacrements, 
notre sacrifice, notre culte; et parmi les sacrements, le 
baptême , où ils voient la consécration du chrétien sous 
l'invocation expresse de la Trinité; l'Eucharistie, c'est- 
à-dire un sacrement établi pour conserver la mémoire 
de la mort de Jésus-Christ, et de la rémission des péchés 

' Tout ce chapitre est une addition nouvelle. 



SUR L HISTOIRE UNIVERSELLE 407 

qui y est attachée : qu'ils joignent à toutes ces choses 
le gouvernement ecclésiastique y la société de l'Église 
chrétienne en général^ les églises particulières^ les évè- 
ques^ les prêtres^ les diacres préposés pour les gouver- 
ner. Des choses si nouvelles^ si singulières^ si univer- 
selles, ont sans doute une origine. Hais quelle origine 
peut-on leur donner, sinon Jésus-Christ et ses disciples; 
puisqu'en remontant par degrés et de siède en siècle y 
ou pour mieux dire d'année en année y on les trouve ici 
et non pas plus haut /et que c'est là que commencent 
non-seulement ces institutions^ mais encore le nom 
même de chrétien? Si nous avons un baptême > une Eu- 
charistie, avec les circonstances que nous avons vues, 
c'est Jésu9-Ghrist qui en est l'auteur. C'est lui qui a 
laissé à ses disciples ces caractères de leur profession , 
ces mémoriaux de ses œuvres , ces instruments de sa 
grâce. Nos saints livres se trouvent tous publiés dès le 
temps des apôtres , ni plus tôt , ni plus tard ; c'est en 
leur personne que nous trouvons la source de l'épisco- 
pat. Que si, parmi nos évoques, il y en a un premier, on 
voit aussi une primauté parmi les apôtres; et celui qui 
est le premier parmi nous est reconnu dès l'origine 
du christianisme pour le successeur de celui qui était 
déjà le premier sous Jésus-Christ même, c'est^è-dire de 
Pierre. J'avance hardiment ces faits , et même le dernier 
comme constant, parce qu'il ne peut jamais être con- 
testé* de bonne foi, non plus que les autres, comme il se- 
rait aisé de le faire voir par ceux mêmes qui, par igno- 
rance ou par esprit de contradiction, ont le plus 
chicané là-dessus. 

Nous voilà donc à l'origine des institutions chrétien- 
nes. Avec la même méthode remontons à l'origine de 
celles des Juifs. Commelà nous avons trouvé Jésus-Christ, 
sans qu'on puisse seulement songer à remonter plus 



408 DTSœUKS 

haut ; ici^ par les mêmes voies et par les mêmes raisons^ 
nous serons obligés de nous arrêter à Holse^ ou de re- 
monter aux origines que Moïse nous a marquées. 

Les Juifs avaient comme nous^ et ont encore en par- 
tie, leiu*s lois, leurs obse^ances, leurs sacrements, leurs 
Écritures, leur gouvernement, leurs pontifes, leur sa- 
cerdoce, le service de leur temple. Le sacerdoce était 
établi dans la famille d'Aaron , frère de Moïse. D'Aaron 
et de ses enfants venait la distinction des familles sacer- 
dotales : chacun reconnaissait sa tige, et tout venait de la 
source d'Aaron, sans qu'on pût remonter plus haut. La 
Pàque ni les autres fêtes ne pouvaient venir de moins 
loin. Dans la P&que , tout rappelait à la nuit où le peu- 
ple avait été affranchi de la servitude d'Egypte , et où 
tout se préparait à sa sortie. La Pentecôte ramenait 
aussi jour pour jour le temps où la loi avait été donnée, 
c'est-à-dire la cinquantième journée après la sortie d'E- 
gypte. Un même nombre de jours séparait encore ces 
deux solennités. Les tabernacles, ou les tentes de feuil- 
lages verts, où de temps immémorial le j^euple demeu- 
rait tous les ans sept jours et sept nuits entières, étaient 
l'image du long campement dans le désert durant qua- 
rante ans; et il n'y avait, parmi les Juifs, ni fête, ni 
sacrement, ni cérémonie qui n'eût été instituée ou con- 
firmée par Moïse, et qui ne portât encore, pour ainsi 
dire , le nom et le caractère de ce grand législateur. 

Ces religieuses observances n'étaient pas toutes de 
même antiquité. La circoncision, la défense de manger 
du sang, le sabbat même, étaient plus anciens que 
Moïse et que la loi , comme il parait par l'Exode* ; mais 
le peuple savait toutes ces dates, et Moïse les avait maiv 
quées. I^ circoncision menait à Abraham, à l-origine 

' Exad., XVI, 23. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 409 

de la nation ; à la promesse de Talliance^ La défense 
de manger du sang menait & Noé et au déluge ' ; et les 
révolutions du sabbat^ à la création de Tunivers et au 
septième jour béni de Dieu , où il acheva ce grand ou- 
vrage ^. Ainsi tous les grands événements qui pouvaient 
servir à Tinstruction des fidèles avaient leur mémorial 
parmi les Juifs ; et ces anciennes observances , mêlées 
avec celles que Moïse avait établies , réunissaient dans 
le j)euple de Dieu toute la religion des siècles passés. 

Une partie de ces observances ne paraissent plus à 
présent dans le peuple juif. Le temple n'est plus , et avec 
lui devaient cesser les sacrifices , et même le sacerdoce 
de la loi. On ne connaît plus parmi les Juifs d'enfants 
d'Aaron^ et toutes les familles sont confondues. Mais 
puisque tout cela était encore en son entier lorsque Jé- 
sus-Christ est venu , et que constamment il rapportait 
tout à Moïse ^ il n'en faudrait pas davantage pour de- 
meurer convaincu qu'une chose si établie venait de bien 
loin^ et de l'origine môme de la nation. 

Qu'ainsi ne soit; remontons plus haut^ et parcourons 
foutes les dates où l'on nous pourrait arrêter. D'abord 
on ne peut aller moins loin qu'Esdras. Jésus-Christ a 
paru dans le second temple, et c'est constamment du 
temps d'Esdras qu'il a été rebâti. Jésus-Christ n'a cité 
de livres que ceux que les Juifs avaient mis dans leur 
Canon ; mais , suivant la tradition constante de la nation, 
ce Canon a été clos et comme scellé du temps d'Esdras, 
sans que jamais les Juifs aient rien ajouté depuis ; et c'est 
ce que personne ne révoque en doute. C'est donc ici une 
double date , une époque , si vous voulez l'appeler ainsi, 
bien considérable pour leur histoire , et en particulier 
pour celle de leur Écriture. Mais il nous a paru plus clair 

' Gen., XVII, 11. — * Ibid., ix, 4. — ^ Ibid., ii, 3. 



410 DISœURS 

que le jour qu'il n'était pas possible de s'arrdter là^ puis- 
que là môme tout est rapporté à une autre source. Moïse 
est nommé partout comme celui dont les livres , révé- 
rés par tout le peuple^ par tous les prophètes^ par ceux 
qui vivaient «lors^ par ceux qui les avaient précédés , fai- 
saient l'unique fondement de la religion judaïque. Ne re- 
gardons pas encore ces prophètes comme des hcMmmes 
inspirés : qu'ils scnent seulement^ si l'on veut^ des hoia- 
mes qui avaient paru en divers temps et sous divers rois^ 
et que Ton ait écoutés comme les interprètes de la reli- 
gion ; leur seule succession^ j ointe à celle de ces rois dont 
l'histoire est liée avec la leur^ nous mène manifestement 
à la source de Moïse. Malachie^ Aggée, Zacharie^ Es- 
draSy qui regardent la loi de Moïse comme établie de 
tout temps^ touchent les temps de Daniel^ où il parait dai- 
rement qu'elle n'était pas moins reconnue. Daniel touohe 
à Jérémie et à Ézéchiel y où Ton ne voit autre chose que 
Molse^ l'alliance faite sous lui^ les cominandemeiits qu'il 
alaissés^ les menaces etlos punitions pour lesavoir trans- 
gressés * : tous parlent de cette loi comme l'ayant goûtée 
dès leur enfance ; et non-seulement ils l'aU^ucot oom- 
me reçue, mais encore ils ne font aucune action ^^ ils se 
disent pas un mot qui n'ait avec elle de secrets xappoits. 
Jérémie nous mène au temps du roi lo9i»$, ik>us le- 
quel il a commencé à prophétiser. La loi de NoIiiq était 
donc alors aussi connue et aussi célèbre que les éorits 
de ce prophète y que tout le peuple lisait de ses yeux^ 
et que ses prédications^ que chacun écoutait de ses 
oreilles. En effets en quoi esirce que la piété de ce prinee 
est recommandable dans l'histoire sainte^ d ce n'est 
pour avoir détruit dès son enfonce tous les temples et 



■ Jer., XI, 1, etc. ; Bar., ii, 2 ; Ezech., xi, 12 ; xviii, xxii, xxiii, etc. ; 
Malach., iv, 4. 



SUR LUISTOiftE UNIVERSELLE. 411 

tous les autels que cette loi défeadait^ pour avoir oéàé- 
bré avec un soin particulier les fêtes qu'elle comman- 
dait ^ par exemple celle de Pàque^ avec toutes les ob- 
servances qu'on trouve encore écrites de mot i mot dans 
la loi ^ ; enfin^ pour avoir tremblé avec tout son peuple 
à la vue des transgressions qu'eux ^t leurs pères avaient 
commises contre cette loi^ et contre Dieu qui en était 
l'auteur*? Mais il n'en faut pas demeurer là. Éseéchias^ 
son aïeul ^ avait célébré une Pftque aussi ^ennelle^ 
et avec les mêmes cérémonies^ et avec la même atten- 
tion à suivre la loi de Moïse. Isale ne cessait de la prê- 
cher avec les autres prophètes^ non-seulement sous le 
règne d'Ézéchias , mais encore durant un long temps 
sous les règnes de ses prédécesseurs. Ce fut en vertu de 
cette loi qu'Ozias^ le bisaïeul d'Ézéchias^ étant devenu 
lépreux^ fut non-seulement chassé du temple^ mais 
«acore séparé du peuple avec toutes les précautions 
que cette loi avait prescrites '. Un exemple à. mémora- 
ble en la personne d'un roi^ et d'un si grand roi^ mar- 
que la loi trop présente et trop connue de tout le peu- 
^e pour ne venir pas de plus haut. Il n'est pas moins 
aisé de remonter par Amasias» par Josaphat^ par Asa^ 
par Abia^ par Roboam^ à Salpmoa père du dernier^ 
qui recommande si hautement la loi de ses pères par 
ces paroles des Proverbes ^ : « Garde ^ mon fils^ les pré^ 
<c ceptes de ton père; n'oublie pas la loi de ta mère. 
« Attache les commandements de cette loi à ton cceur ; 
tf fais-en un collier autour de ton cou : quand tu maiw 
« cheras^ qu'ils te suivent; qu'ils te gardent dans ton 
« sommeil : et incontinent après ton réveil^ entretiens- 



' n Par., XXXV. — » IV Reg., xxii, xxiii ; Il Par., xxxit. ^ ^ IV Reg., 
XV, 5; II Parai., xxvi, 19, etc.; Lev., xiii ; Num., v, 2. — < Prov., vi, 
20, 21,22, 23. 



412 DISCOURS 

toi avec eux^ parce que le commandement est un flam^ 
a beau^ et la loi une lumière^ et la voie de la vie une 
c< correction et une instruction salutaire. » En quoi il 
no fait que répéter ce que son père David avait chûité ^ : 
«La loi du Seigneur est sans tache; elle convertit les 
a âmes : le témoignage du Seigneur est sincère^ et 
a rend sages les petits enfants : les justices du Seigneur 
fi sont droites^ et réjouissent les cœurs; ses préceptes 
a sont pleins de lumière^ ils éclairent les yeux. y> Et 
tout cela^ qu'est-ce autre chose que la répétition et 
Texécution de ce que disait la loi elle-même * : a Que 
a les préceptes que je te donnerai aujourd'hui soient 
a dans ton cœur : raconte-les à tés enfants^ et ne cesse 
« de les méditer^ soit que tu demeures dans ta maison^ 
« ou que tu marches dans les chemins; quand tu te 
c( couches le soir^ ou le matin quand tu te lèves. Tu les 
« lieras à ta main comme un signe; ils seront mis et se 
« remueront dans des rouleaux devant tes yeux^ et tu 
« les écriras à l'entrée sur la porte de ta maison. » Et on 
voudrait qu'une loi qui devait être si familière^ et si 
fort entre les mains de tout le monde, pût venir par des 
voies cachées^ ou qu'on put jamais l'oublier^ et que ce 
fût une illusion qu'on eût faite à tout le peuple^ que de 
lui persuader que c'était la loi de ses pères^ sans qu'il 
en eût vu de tout temps des monuments incontestables! 
Enfin y puisque nous en sommes à David et à Salo- 
mon, leur ouvrage le plus mémorable^ celui dont le 
souvenir ne s'était jamais effacé dans la nation^ c'était 
le Temple. Mais qu'ont fait, après tout, ces deux grands 
rois , lorsqu'ils ont préparé et construit cet édifice in- 
comparable? qu'ont-ils fait que d'exécuter la loi de 
Moïse, qui ordonnait de choisir un lieu où l'on célébrât 

' l»s., XVIII, 8, 9. — * Deul.. VI, 6, 7, 8, 9. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 413 

le service de toute la nation ' , où s'offrissent les sacri- 
fiées que Moïse avait prescrits, où Ton retirai l*arche 
qu'il avait construite dans le désert, dans lequel enfin 
on mit en grand le tabernacle que Moïse avait fait bâtir 
pour être le modèle du temple futur? de sorte qu^il n'y 
a pas un seul moment où Moïse et sa loi n'ait été vi- 
vante; et la tradition de ce célèbre législateur remonte 
de règne to règne, et presque d'année en année, jus- 
qu'à lui-même. 

Avouons que la tradition de Moïse est trop manifeste 
et trop suivie pour donner le moindre soupçon de faus- 
seté, et que les temps dont est composée cette succes- 
sion se touchent de trop près pour laisser la moindre 
jointure et le moindre vide où la supposition pût être 
placée. Mais pourquoi nommer ici la supposition? il n'y 
faudrait pas seulement penser, pour peu qu'on eût de 
bon sens. Tout est rempli, tout est gouverné, tout est, 
pour ainsi dire, éclairé de la loi et des livres de Moïse. 
On ne peut les avoir oubliés un seul moment; et il n'y 
aurait rien de moins soutenalile que de vouloir s'ima- 
giner que l'exemplaire qui en fut trouvé dans le temple 
par Helcias, souverain pontife *, à la dix-huitième an- 
née de Josias, et apporté à ce prince, fût le seul qui 
restât alors. Car qui aurait détruit les autres? Que se- 
raient devenues les Bibles d'Osée, d'Isaïe, d'Amos, de 
Michée et des autres, qui écrivaient immédiatement de- 
vant ce temps , et de tous ceux qui les avaient suivis 
dans la pratique de la piété? Où est-ce que Jérémie au- 
rait appris l'Écriture sainte, lui qui commença à pro- 
phétiser avant cette découverte, et dès la treizième an- 
née de Josias? Les prophètes se sont bien plaints que 
l'on transgressait la loi de Moïse, mais non pas qu'on en 

» Deut., XII, 5; xiv, 23; xv, 20; xvi, 2, etc. — » IVRog.,xxii, lo: 
11 Par., xxxiv, 14. 



414 DISCOURS 

eût perdu jusqu'aux livres. On ne lit point, ni qu'A- 
chas, ni que Manassès, ni qu^Amon^ ni qu^aucun de 
ces rois impies qui ont précédé Josias , aient tâché de 
les supprimer. Il y aurait eu autant de folie et dlmpos^ 
sibilité que dlmpiété dans cette entreprise^ et la mé- 
moire d'un tel attentat ne se serait jamais effacée : et 
quand ils auraient tenté la suppression de ce divin livre 
dans le royaume de Juda, leur pouvoir ne s'étendait 
pas sur les terres du royaume d'Israël, où il s^est trouvé 
conservé. On voit donc bien que ce livre, que le sou- 
verain pontife fit apporter à Josias, ne peut avoir été 
autre chose qu'un exemplaire plus correct et plus au- 
thentique, fait sous les rois précédents et déposé dans le 
temple, ou plutôt, sans hésiter, l'original de Moïse, que 
ce sage législateur avait « ordonné qu'on mit A côté de 
« l'Arche, en témoignage contre tout le peuple ^ » Ces! 
ce qu'insinuent ces paroles de l'histoire sainte t « Le 
ik pontife Helcias trouva dans le temple le livre de la loi 
a de Dieu, par la main de Moïse *. » Et, de quelque sorte 
qu'on entende ces paroles, il est bien certain que rien 
n'était plus capable de réveiller le peuple endormi , et 
de ranimer son zèle à la lecture de la loi, peui-ètre alors 
trop négligée, qu'un original de cette importance laissé 
dans le sanctuaire par les soins et par l'ordre de Moïse, 
en témoignage contre les révoltes et les transgressions 
du peuple, sans qu'il soit besoin de se figurer la chose 
du monde la plus impossible, c'est-à-dire la loi de 
Dieu oubliée ou réduite à un exemplaire. Au contraire, 
on voit clairement que la découverte de ce livre n'ap- 
prend rien de nouveau au peuple, et ne fait que l'exciter 
à prêter une oreille plus attentive à une voix qui lui était 
déjà connue. C'est ce qui fait dire au roi : « Allez, et 

« Deut., XXXI, 26. — » 11 Parai., xxxiv, 14. 



SUR L HISTOIRE UNIVERSELLE. 415 

a priez le Seigneur pcnir moi et pour les restes d'Israël 
ce et de Juda^ afin que la colère de Dieu ne s'élève point 
(c contre nous au sujet des paroles écrites dans ce livre, 
« puisq[u'il est arrivé de si grands maux à nous et à nos 
« pères, pour ne les avoir point observées *. » 

Après cela, il ne faut plus se donner la peine d'exar 
miner en particulier tout ce qu'ont imaginé.les incré- 
dules, les faux savants, les faux critiques, sur la sup- 
position des livres de Moïse. Les mêmes impossibilités 
qu'on y trouvera en quelque temps que ce soit, pax* 
exemple, dans celui d'Esdras, régnent partout. On 
trouvera toujours également dans le peuple une répu- 
gnance invincible à regarder comme ancien ce dont il 
n^aura jamais entendu parler, et comme venu de Moïse, 
et déjà connu et établi, ce qui viendra de leur être mis 
tout nouvellement entre les mains. 

U faut encore se souvenir de ce qu'on ne peut jamais 
assez remarquer, des dix tribus séparées. €'est la date 
la plus remarquable dans Fhistoire de la nation , puisr 
que c'est lors qu'il se forma un nouveau royaume, et 
que celui de David et de Salomon fut divisé en deux* 
Mais puisque les livres de Moïse sont demeurés dans les 
deux partis ennemis comme un héritage commun, ils 
venaient par conséquent des pères communs avant la 
séparation; par conséquent aussi ils venaient de Salo- 
mon, de David, de Samuel qui l'avait sacré; d'HéC, 
sous qui Samuel, encore enfant, avait appris le culte 
de Dieu et Tobservance de la loi; de cette loi que David 
célébrait dans ses Psaumes chantés de tout le monde, et 
Salomon dans ses Sentences, que tout le peuple avait 
entre les mains. De cette sorte, si haut qu'on remonte, 
on trouve toujours la loi de Moïse établie, célèbre, uni- 
versellement reconnue , et on ne se peut reposer qu'en 

' Parai., xxxiv, 2i . 



416 DISCOURS 

Moïse même; comme dans les archives chrétiennes on 
ne peut se reposer que dans les temps de Jésus-Christ et 
des apôtres. 

Hais là que trouverons-nous? que trouverons-nous 
dans ces deux points fixes de Holse et de Jésus-Christ^ 
sinon, comme nous Tavons déjà vu, des miracles visi- 
bles et incontestables, en témoignage de la mission de 
l'un et de l'autre? D'un côté, les plaies de TÉgypte, le 
passage de la mer Rouge, la loi donnée sur le mont 
Sinal, la terre entr'ou verte, et toutes les autres mer- 
veilles dont on disait à tout le peuple qu'il avait été lui- 
même le témoin ; et, de Tautre, des guérisons sans nom- 
bre, des résurrections de morts, et celle de Jésu&-Christ 
même attestée par ceux qui l'avaient vue, et soutenue 
jusqu^à la mort, c'est-à-dire tout ce qu'on pouvait sou- 
haiter pour assurer la vérité d'un fait; puisque Dieu 
même, je ne craindrai pas de le dire, ne pouvait rien 
faire de plus clair pour établir la certitude du fait, que 
de le réduire au témoigoage des sens, ni une épreuve 
plus forte pour établir la sincérité des témoins^ que 
celle d'une cruelle mort. 

Mais après qu'en remontant des deux côtés, je veux 
dire du côté des Juifs et de celui des chrétiens, on a 
trouvé une origine si certainement miraculeuse et di- 
vine, il restait encore, pour achever l'ouvrage, de faire 
voir la liaison de deux institutions si manifestement 
venues de Dieu; car il faut qu'il y ait un rapport entre 
ses œuvres, que tout soit d'un même dessein, et que la 
loi chrétienne, qui se trouve la dernière, se trouve air 
tachée à l'autre. C'est aussi ce qui ne peut être nié. On 
ne doute pas que les Juifs n'aient attendu et n'attendent 
encore un Christ; et les prédictions dont ils sont les 
porteurs ne permettent pas de douter que ce Christ pro- 
mis aux Juifs ne soit celui que nous croyons. 



SUR L HISTOIRE UNIVERSELLE, 417 

CHAPITRE XXX ^ 

Les prédictions réduites à trois faits palpables : parabole da Fils de Diea qui en 

établit la liaison. 

Et à cause que la discussion des prédictions particu- 
lières, quoiqu'en soi pleine de lumière, dépend de beau- 
coup de faits que tout le monde ne peut pas suivre éga- 
lement. Dieu en a choisi quelques-uns qu'il a rendus 
sensibles aux plus ignorants. Ces faits iUustres, ces faits 
éclatants dont tout Tunivers est témoin, sont les faits* 
que j'ai tàcbé jusques ici de vous faire suivre, c'est-à- 
dire la désolation du peuple juif et la conversion des 
Gentils arrivées ensemble, et toutes deux précisément 
dans le même temps que TÉvangile a été prêché, et que 
Jésus-Christ a paru. 

Ces trois choses , unies dans l'ordre des temps, Té- 
taient encore beaucoup davantage dans Tordre des con- 
seils de Dieu. Vous les avez vues marcher ensemble 
dans les anciennes prophéties; mais Jésus-Christ, fidèle 
interprète des prophéties et des volontés de son Père, 
nous a encore mieux expliqué cette liaison dans son 
Évangile. Il le fait dans la parabole de la vigne • , si 
familière aux prophètes. Le père de famille avait planté 
cette vigne, c'est-à-dire la religion véritable fondée sur 
son alliance, et Tavait donnée à cultiver à des ouvriers, 
c'esiràrdire aux Juifs. Pour en recueillir les fruits, il en- 
voie à diverses fois ses serviteurs, qui sont les prophètes. 
Ces ouvriers infidèles les font mourir. Sa bonté le porte 
à leur envoyer son propre fils. Us le traitent encore plus 
mal que les serviteurs. A la fin, il leur ôte sa vigne , et 

' Le titre du chapitre a été ajouté dans la troisième édition. 
* Var. Édition de 1681 : sont, Monseigneur, les faits, etc. 
^ Matth., X.XI, 33 et seq. 

BOSS. — BIST. UNIV. 27 



418 DISCOURS 

la donno à d'aulres ouvriers : il leur ôte la grâce île 
son alliance, pour la donner aux Gentils. 

Ces trois choses devaient donc concourir ensemble : 
l'envoi du Fils de Dieu, la réprobation des Juifs, et la 
vocation des Gentils. Il ne faut plus de commentaire à 
la parabole que l'événement a interprétée. 

Vous avez vu que les Juifs avouent que le royaume 
de Juda et l'état de leur république a commencé à tom- 
ber dans le temps d'Hérode, et lorsque Jésus-Christ est 
venu au monde. Mais si les altérations qu'ils faisaient à 
la loi de Dieu leur ont attiré une diminution si visible 
de leur puissance, leur dernière désolation , qui dure 
encore, devait être la punition d'un plus grand crime. 

Ce crime est visiblement leur méconnaissance envers 
leur Messie, qui venait les instruire et les aflranchir. 
C'est aussi depuis ce temps qu'un joug de fer est sur 
leur tète ; et ils en seraient accablés , si Dieu ne les r*> 
servait à servir un jour ce Messie qu'ils ont crucifié. 

Voilà donc déjà un fait avéré et public; c'est la ruine 
totale de l'état du peuple juif dans le temps de Jésus- 
Christ. La conversion des Gentils, qui devait arriver 
dans le même temps, n'est pas moins avérée. En même 
temps que l'ancien culte est détruit dans Jérusalem avec 
le temple, l'idolâtrie est attaquée de tous côtés; et les 
peuples, qui depuis tant de milliers d'années avaient 
oublié leur Créateur, se réveillent d'un si long assoupis- 
sement. 

Et, afin que tout convienne, les promesses spirituelles 
sont développées parla prédication de l'Evangile, dans 
le temps que le peuple juif, qui n'en avait reçu que de 
temporelles, réprouvé manifestement pour son incré- 
dulité, et captif par toute la terre, n'a plus de grandeur 
humaine à espérer. Alors le ciel est promis à ceux qui 
souffrent persécution pour la justice; les secrets de la 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 419 

vio future sontprècliés, et la vraie béatitude est montrée 
loin de ce séjour où règne la mort, où abondent le pé- 
ché et tous les maux. 

Si on ne découvre pas ici un dessein toujours soutenu 
et toujours suivi; si on n'y voit pas un même ordre des 
conseils de Dieu, qui prépare dès Torigine du monde 
ce qu'il achève à la fin des temps, et qui, sous divers 
états, mais avec une succession toujours constante, per- 
l^étue aux yeux de tout Tunivers la sainte société où il 
veut être servi , on mérite de ne rien voir, et d'être livré 
à son propre endurcissement, comme au plus juste et 
au plus rigoureux de tous les supplices. 

Et afin que cette suite du peuple de Dieu fût claire aux 
moins clairvoyants. Dieu la rend sensible et palpable 
par des faits que personne ne peut ignorer, s'il ne ferme 
volontairement les yeux à la vérité. Le Messie est at- 
tendu par les Hébreux; il vient, et il appelle les Gentils, 
comme il avait été prédit. Le peuple qui le reconnaît 
comjne venu çst incorporé au peuple qui l'attendait, 
sans qu'il y ait entre deux un seul moment d'interrup- 
tion ; ce peuple est répandu par toute la terre; les Gen- 
tils ne cessent de s'y agréger, et cette Église que Jé- 
sus-Christ a établie sur la pierre, malgré les efforts de 
l'enfer, n'a jamais été renversée. 

CHAPITRE XXXP. 

Suite de ri({glise catholique, et sa victoire manifeste sur. toutes les sectes. 

Quelle consolation aux enfants de Dieu ! mais quelle 
conviction de la vérité, quand ils voient que d'Inno- 
cent XI, qui remplit aujourd'hui * si dignement le pre- 

' Le titre (lu chapitre a été ajouté dans la troisième édition . 

^ En 1C81 , époque delà première édition de cet ouvrage. ( Édit. de 

VcrsaiUes. ) 

27. 



420 DISCOURS 

mier siège de TÉglise^ on remonte sans interruption 
jusqu'à saint Pierre, établi par Jésus-Christ prince des 
apôtres ; d*où, en reprenant les pontifes qui ont servi 
sous la loi, on va jusqu'à Aaron et jusqu'à Moïse; de là 
jusqu'aux patriarches, et jusqu'à l'origine du nionde! 
Quelle suite, quelle tradition, quel enchaînement mer^ 
veiUeux ! Si notre esprit naturellement incertain, et de- 
venu par ses incertitudes le jouet de ses propres rai- 
sonnements, a besoin, dans les questions où il y va du 
salut, d'être fixé et déterminé par quelque autorité cer- 
taine, quelle plus grande autorité que celle de l'Église 
catholique, qui réunit en elle-même toute l'autorité des 
siècles passés, et les anciennes traditions du genre hu- 
main jusqu'à sa première origine? 

Ainsi la société que Jésus-Christ, attendu durant tous 
les siècles passés, a enfin fondée sur la pierre, et où 
saint Pierre et ses successeurs doivent présider par ses 
ordres, se justifie elle-même par sa propre suite ^ et 
porte dans son éternelle durée le caractère de la main 
de Dieu. 

C'est aussi cette succession que nulle hérésie, nuUe 
secte, nulle autre société que la seule Église de Dieu, tfa 
pu se donner. Les fausses religions ont pu imiter l'Église 
en beaucoup de choses, et surtout elles l'imitent en di- 
sant, comme elle, que c'est Dieu qui les a fondées ; mais 
ce discours en leur bouche n'est qu'un discours en l'air. 
Car si Dieu a créé le genre humain; si, le créant à son 
image, il n'a jamais dédaigné de lui enseigner le moyen 
dé le servir et de lui plaire, toute secte qui ne montre 
pas sa succession depuis l'origine du monde n'est pas 
de Dieu. 

Ici tombent aux pieds de l'Église toutes les sociétés et 
toutes les sectes que les hommes ont établies au dedans 
ou au dehors du christianisme. Par exemple, lefauxpro- 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 421 

phète des Arabes a bien pu se dire envoyé de Dieu, et, 
après avoir trompé des peuples souverainement igno^ 
rants, il a pu profiter des divisions de son voisinage, 
pour y étendre par les armes une religion toute sen- 
suelle ; mais il n'a ni osé supposer qu'il ait été attendu, 
ni enfin il n'a pu donner, ou à sa personne ou à sa reli- 
gion, aucune liaison réelle ni apparente avec les siècles 
passés. L'expédient qu'il a trouvé pour s'en exempter est 
nouveau. De peur qu'on ne voulût rechercher dans les 
Écritures des chrétiens des témoignages de sa mission, 
semblables à ceux que Jésus-Christ trouvait dans les 
Écritures des Juifs, il a dit que les chrétiens et les Juifs 
avaient falsifié tous leurs livres. Ses sectateurs ignorants 
l'en ont cru sur sa parole, six cents ans après Jésus- 
Christ; et il s'est annoncé lui-même, non-seulement sans 
aucun témoignage précédent, mais encore sans que ni 
lui ni les siens aient osé ou supposer ou promettre au- 
cun miracle sensible qui ait pu autoriser sa mission. De 
même, les hérésiarques qui ont fondé des sectes nou- 
velles parmi les chrétiens ont bien pu rendre la foi plus 
facile S 6t en même temps moins soumise , en niant les 
mystères qui passent les sens. Us ont bien pu éblouir 
les hommes par leur éloquence et par une apparence de 
piété, les remuer par leurs passions, les engager par 
leurs intérêts, les attirer par la nouveauté et par le li- 
bertinage, soit par celui de l'esprit, soit même par celui 
des sens ; en un mot, ils ont pu facilement, ou se trom- 
per, ou tromper les autres, car il n'y a rien de plus hu- 
main : mais outre qu'ils n'ont pas pu même se vanter 
d'avoir fait aucun miracle en public, ni réduire leur re- 
ligion à des faits positifs dcmt leurs sectateurs fussent té- 
moins, il y a toujours un fait malheureux pour eux, que 

' Vaa. Édition de 1681 : facile, en niant, etc. 



422 DISCOURS 

jamais ils n'ont pu couvrir : c'est celui de leur nou- 
veauté, n paraîtra toujours aux yeux de tout l'univers 
<iu'eux et la secte qu'ils ont établie se sera détachée de 
ce grand corps et de cette Église ancienne que Jésus- 
Christ a fondée , où saint Pierre et ses successeurs te- 
naient la première place, dans laquelle toutes les sec- 
tes les ont trouvés établis. Le moment de la séparation 
sera toujours si constant, que les hérétiques eux-mêmes 
ne le pourront désavouer, et qu'ils n'oseront pas seu- 
lement tenter de se faire venir de la source par une 
suite qu'on n'ait jamais vue s'interrompre. C'est le fai- 
ble inévitable de toutes les sectes que les hommes ont 
établies. Nul ne peut changer les siècles passés^ ni se 
donner des prédécesseurs , ou faire qu'il les ait trouvés 
en possession. La seule Église catholique remplit tous 
les siècles précédents par une suite qui ne lui peut ètitî 
contestée. La loi vient au-devant de l'Évangile; la suc- 
cession de Moïse et des patriarches ne fait qu'une même 
suite avec celle de Jésus-Christ : être attendu, venir, être 
reconnu par une postérité qui dure autant que le monde, 
c'est le caractère du Messie en qui nous croyons. « Jésus- 
« Christ est aujourd'hui, il était hier, et il est aux siè- 
« clés des siècles V » 

Ainsi, outre l'avantage qu'a l'Église de Jésus-Christ, 
d'être seule fondée sur des faits miraculeux et divins 
qu'on a écrits hautement, et sans crainte d'être démenti, 
dans le temps qu'ils sont arrivés , voici , en faveur de 
ceux qui n'ont pas vécu dans ces temps, un miracle 
toujours subsistant, qui confirme la vérité de tous les 
autres : c'est la suite de la religion toujours victorieuse 
des erreurs qui ont tAché de la détruire. Vous y pouvez 
joindre encore une autre suite^ et c'est la suite visible 

* Ui'br., XIII, s. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 423 

d'un continuel châtiment sur les Juifs qui n'ont pas reçu 
le Christ promis à leurs pères. 

Ils l'attendent néanmoins encore, et leur attente tou- 
jours frustrée fait une partie de leur supplice. Us Tat- • 
tendent, et font voir en l'attendant qu'il a toujours été 
attendu. Condamnés par leurs propres livres, ils assu- 
rent la vérité de la religion ; ils en portent , pour ainsi 
dire, toute la suite écrite sur leur front : d'un seul re- 
gard on voit ce qu'ils ont été , pourquoi ils sont comme 
on les voit, et à quoi ils sont réservés. 

Ainsi quatre ou cinq faits authentiques, et plus clairs 
que la lumière du soleil, font voir notre religion aussi 
ancienne que le monde. Us montrent, par conséquent, 
qu'eUe n'a point d'autre auteur que celui qui a fondé 
l'univers, qui, tenant tout en sa main, a pu seul et com- 
mencer et conduire un dessein où tous les siècles sont 
compris. 

U ne faut donc plus s'étonner, comme on fait ordinai- 
rement, de ce que Dieu nous propose à croire tant de 
choses si dignes de lui, et tout ensemble si impénétra- 
bles à l'esprit humain : mais plutôt il faut s'étonner de 
ce qu'ayant établi la foi sur une autorité si ferme et si 
manifeste, il reste encore dans le monde des aveugles et 
des incrédules. 

Nos passions désordonnées, notre attachement à nos 
sens, et notre orgueil indomptable, en sont la cause. 
Nous aimons mieux tout risquer, que de nous contrain- 
dre ; nous aimons mieux croupir dans notre ignorance, 
que de l'avouer ; nous aimons mieux satisfaire une vaine 
curiosité, et nourrir dans notre esprit indocile la liberté 
Je penser tout ce qu'il nous plaît, que de ployer sous le 
joug de l'autorité divine. 

De là vient qu'il y a tant d'incrédules; et Dieu le per- 
met ainsi pour l'instruction de ses enfants. Sans les aveU'* 



424 DISCOURS 

gles, sans les sauvages, sans les infidèles qui restent^ et 
dans le sein même du christianisme^ nous ne connaî- 
trions pas assez la corruption profonde de notre nature^ 
* ni l'abîme d'où Jésus-Christ nous a tirés. Si sa sainte 
vérité n'était contredite, nous ne verrions pas la mer- 
veille qui l'a fait durer parmi tant de contradiclions^ et 
nous oublierions à la fin que nous sommes sauvés par 
la grâce. Maintenant l'incrédulité des uns humilie les 
autres ; et les rebelles qui s'opposent aux desseins de Dieu 
font éclater la puissance par laquelle, indépendam- 
ment de toute autre chose, il accomplit les promesses 
qu'il a faites à son Église . 

Qu^attendons-nous donc à nous soimiettre? Atten- 
dons-nous que Dieu fasse toujours de nouveaux mira- 
cles; qu'il les rende inutiles en les continuant; qu'il y 
accoutume nos yeux comme ils le sont au cours du so- 
leil et à toutes les autres merveilles de la nature? Ou 
bien attendons-nous que les impies et les opiniâtres se 
taisent; que les gens de bien et les libertins rendent un 
égal témoignage â la vérité ; que tout le nionde, d'un 
commun accord , la préfère à sa passion ; et que la fausse 
science , que la seule nouveauté fait admirer, cesse de 
surprendre les hommes? N'est-ce pas assez que nous 
voyions qu'on ne peut combattre la religion sans mon- 
trer, par de prodigieux égarements, qu'on a le sens ren- 
versé, et qu'on ne se défend plus que par présomption 
ou par ignorance ? L'Église , victorieuse des siècles et 
des erreurs, ne pourra-t-elle pas vaincre dans nos es- 
prits les pitoyables raisonnements qu'on lui oppose; et 
les promesses divines, que nous voyons tous les jours 
s'y accompHr, ne pourront-elles nous élever au-dessus 
des sens? 

Et qu'on ne nous dise pas que ces promesses demeu- 
rent encore en suspens, et que, comme elles s'étendent 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 425 

jusqu'à la fin du monde, ce ne sera qu'à la lin du 
inonde que nous pourrons nous vanter d'en avoir vu 
l'accomplissement. Car^ au contraire^ ce qui s'est passé 
nous assure de l'avenir; tant d'anciennes prédictions , 
si visiblement accomplies^ nous font voir qu'il n'y aura 
rien qui ne s'accomplisse; et que l'Église, contre qui 
l'enfer, selon la promesse du Fils de Dieu, ne peut ja- 
mais prévaloir, sera toujours subsistante jusqu'à la con- 
sommation des siècles , puisque Jésus-Cluist , véritable 
en tout, n'a point donné d'autres bornes à sa durée. 

Les mêmes promesses nous assurent la vie future. 
Dieu, qui s'est montré si fidèle en accomplissant ce qui 
regarde le siècle présent, ne le sera pas moins à accom- 
plir ce qui regarde le siècle futur, dont tout ce que 
nous voyons n'est qu'une préparation; et l'Eglise sera 
sur la terre toujours immuable et invincible, jusqu'à 
ce que ses enfants étant ramassés, elle soit tout entière 
transportée au ciel, qui est son séjour véritable. 

Pour ceux qui seront exclus de cette cité céleste, une 
rigueuréternelleleurest réservée; et, après avoir perdu 
par leur faute une bienheureuse éternité, il ne leur res- 
tera plus qu'une éternité malheureuse. 

Ainsi les conseils de Dieu se terminent par un état 
immuable; ses promesses et ses menaces sont égale- 
ment certaines; et ce qu'il exécute dans le temps assure 
ce qu'il nous ordonne ou d'espérer ou de craindre dans 
l'éternité. 

Voilà ce que vous apprend la suite de la religion 
mise en abrégé devant vos yeux. Par le temps, elle vous ' 
condfdt à l'éternité. Vous voyez un ordre constant dans 
tous les desseins de Dieu, et une marque visible de sa 
puissance dans la durée perpétuelle de son peuple. Vous 
reconnaissez que TÉglise a une tige toujours subsis- 
tante, dont on ne peut se séparer sans se perdre; et que 



426 DISCOURS 

ceii.^ qui, étant mis à cette racine, font des œuvres di- 
g-nes de leur foi, s'assurent la vie éternelle. 

Étudiez donc. Monseigneur^, avec une attention par- 
ticulière, cette suite deTÉglise, qui vous assure si daire- 
menttoutesles promesses de Dieu. Tout cequi romptcette 
chaîne, tout ce qui sort de cette suite, tout ce qui s'élève 
de soi-même, et ne vient pas en vertu des promesses fai- 
tes à rÉglise dès l'origine du monde , vous doit faire 
horreur. Employez toutes vos forces à rappeler dans cette 
unité tout ce qui s'en est dévoyé, et à faire écouter l'É- 
glise par laquelle le Saint-Esprit prononce ses oracles. 

La gloire de vos ancêtres est non-seulement de ne l'a- 
voir jamais abandonnée , mais de l'avoir toujours sou- 
tenue, et d'avoir mérité par là d'être appelés ses Fils 
aines, qui est sans doute le plus glorieux de tous leurs 
titres. 

' Je n'ai pas besoin de vous parler de Clovis, de Char- 
lemagne, ni de saint Louis. Considérez seulement le 
temps où vous vivez, et de quel père Dieu vous a fait 
naître. Un roi si grand en tout se distingue plus par sa 
foi que par ses autres admirables qualités. 11 protège la 
religion au dedans et au dehors du royaume, et jus- 
qu'aux extrémités du monde. Ses lois sont un des plus 
fermes remparts de l'Église. Son autorité, révérée au- 
tant par le mérite de sa personne que par la majesté de 
son sceptre , ne se soutient jamais mieux que lorsqu'elle 
défend la cause de Dieu. On n'entend plus de blas- 
phème ; l'impiété tremble devait lui ; c'est ce roi mar- 
qué par Salomon, qui dissipe tout le mal par ses re- 
gards*. S'il attaque l'hérésie par tant de moyens, et 
plus encore que n'ont jamais fait ses prédécesseurs, ce 

* Var. Édition de 1681 : Étudiez donc, Monseigneur, mais étudiez 
avec attention, cette suite, etc. 

* l*rov., XX, 8. 



SUR L'HiSTOIRE UNIVERSELLE. 427 

n'est pas qu'il craigne pour son trône ; tout est tran- 
quille à ses pieds, et ses armes sont redoutées par toute 
la terre : mais c'est qu'il aime ses peuples, et que, se 
voyant élevé par la main de Dieu à une puissance que 
rien ne peut égaler dans l'univers, il n'en connaît point 
de plus bel usage que de la faire servir à guérir les 
plaies de l'Église. 

Imitez, MoAseigneur, un si bel exemple, et laissez-le 
à vos descendants. Recommandez-leur TÉglise encore 
plus que ce grand empire que vos ancêtres gouvernent 
depuis tant de siècles. Que votre auguste maison, la 
première en dignité qui soit au monde, soit la première 
à défendre les droits de Dieu, et à étendre par tout l'u- 
nivers le règne de Jésus-Christ, qui la fait régner avec 
tant de gloire. 



TROISIÈME PARTIE 



LES EMPIRES. 



CHAPITRE PREMIER. 

Les révolutions des empires sont réglées par la Providence , et senrent à humilier 

les princes. 

. Quoiqu'il n'y ait rien de comparable à cette suite de 
la vraie Église que je vous ai représentée, la suite des 
empires, qu'il faut maintenant vous remettre devant les 
yeux, n'est guère moins profitable*, je ne dirai pas 
seulement aux grands princes comme vous, mais en- 
core aux particuliers qui contemplent dans ces grands 
objets les secrets de la divine Providence. 

Premièrement, ces empires ont pour la plupart une 
liaison nécessaire avec l'histoire du peuple de Dieu. 
Dieu s'est servi des Assyriens et des Babyloniens pour 
châtier ce peuple; des Perses, pour le rétablir; d'A- 
lexandre et de ses premiers successeurs, pour le proté- 
ger; d'Antiochus riUustre et de ses successeurs^ pour 
l'exercer;, des Romains, pour soutenir sa liberté contre 
les rois de Syrie , qui ne songeaient qu'à le détruire. 
Les Juifs ont duré jusqu'à Jésus-Christ sous la puissance 
des mêmes Romains. Quand ils l'ont méconnu et cru- 
cifié, ces mêmes Romains ont prêté leurs mains, sans y 
penser, à la vengeance divine, et ont exterminé ce peuple 
ingrat. Dieu, qui avait résolu de rassembler dans le même 
temps le peuple nouveau, de toutes les nations, a pre- 
mièrement réuni les terres et les mers sous ce même em- 

< Var. Édition de 1681 : Troisième partie de ce discours. 

' Var. Au lieu de ; n*est guère moins profitable , je ne dirai... la di- 
vine Providence, l'édition de 1681 porte : guère moins profitable aux 
gi^ands princes comme vous. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 429 

pire. Le commerce de tant de peuples divers, autrefois 
étrangers les uns aux autres, et depuis réunis sous la 
domination romaine, a été un des plus puissants moyens 
dont la Providence se soit servie pour donner cours à 
l'Évangile. Si le même empire romain a persécuté du- 
rant trois cents ans ce peuple nouveau qui naissait de 
tous côtés dans son enceinte, cette persécution a con- 
firmé l'Église chrétienne, et a fait éclater sa gloire avec 
sa foi et sa patience. Enfin l'empire romain a cédé; et 
ayant trouvé quelque chose de plus invincible que lui, 
il a reçu paisiblement dans son sein cette Église à la- 
quelle il avait fait une si longue et si cruelle guerre. 
Les empereurs ont employé leur pouvoir à faire obéir 
rÉglise ; et Rome a été le chef de l'empire spirituel que 
Jésus-Christ a voulu étendre par toute la terre. 

Quand le temps a été venu que la puissance romaine 
devait tomber, et que ce grand empire, qui s'était vaine- 
ment promis l'éternité, devait subir la destinée de tous 
les autres , Rome, devenue la proie des Barbares, a con- 
servé par la religion son ancienne majesté. Les nations 
qui ont envahi l'empire romain y ont appris peu à peu 
la piété chrétienne, qui a adouci leur barbarie; et leurs 
rois, en se mettant chacun dans sa nation à la place des 
empereurs, n'ont trouvé aucun de leurs titres plus 
glorieux que celui de protecteurs de l'Église. 

Mais il faut ici vous découvrir les secrets jugements 
de Dieu sur l'empire romain et sur Rome même ; mys- 
tère que le Saint-Esprit a révélé à saint Jean, et que ce 
grand homme, apôtre, évangéliste et prophète, a ex- 
pliqué dans l'Apocalypse. Rome, qui avait vieilli dans 
le culte des idoles, avait une peine extrême à s'en dé- 
faire, même sous les empereurs chrétiens; et le sénat se 
faisait un honneur de défendre les dieux de Romulus, 
auxquels il attribuait toutes les victoires de l'ancienne 



430 DISCOURS 

république*. Les empereurs étaient fatigués des dépu- 
tations de ce grand corps, qui demandait le rétablisse- 
ment de ses idoles, et qui croyait que corriger Rome 
de ses vieilles superstitions était faire injure au nom 
romain. Ainsi cette compagnie, composée de ce que 
l'empire avait de plus grand, et une immense multitude 
de peuple où se trouvaient presque tous les plus puis- 
sants de Rome, ne pouvaient être retirées de leurs er- 
reurs, ni par la prédication de l'Évangile, ni par un si 
visible accomplissement des anciennes prophéties, ni 
par la conversion presque de tout le reste de l'empire, 
ni enfin par celle des princes dont tous les décrets au- 
torisaient le christianisme. Au contraire, ils continuaient 
à charger d'opprobres l'Église de Jésus-Christ^ qu'ils ac- 
cusaient encore, à l'exemple de leurs pères, de tous les 
malheurs de l'empire, toujours prêts à renouveler les 
anciennes persécutions , s'ils n'eussent ét^ réprimés par 
les empereurs. Les choses étaient encore en cet état au 
quatrième siècle de l'Église, et cent ans après Constan- 
tin , quand Dieu enfin se ressouvint de tant de sanglants 
décrets du sénat contre les fidèles, et tout ensemble des 
cris furieux dont tout le peuple romain , avide du sang 
chrétien, avait si souvent fait retentir l'amphithéâtre. 
Il livra donc aux Barbares cette ville enivrée du sang 
des martyrs , comme parle saint Jean *. Dieu renouvela 
sur elle les terribles châtiments qu'il avait exercés sur 
Babylone : Rome même est appelée de ce nom. Cette 
nouvelle Babylone^ imitatrice de l'ancienne, comme 
elle enflée de ses victoires, triomphante dans ses délices 
et dans ses richesses , souillée de ses idolâtries , et per^ 

: » Zozim., lîb. iv; Orat. Symm., apud Ambr., toni. v, lib. v; Kp. xxx, 
minr xvii, tom. ii, col. 89.8 et soq.; Aug., do Civit. Doi, lib. i, c. i, ct-c., 
lom. VII. — * Apoc, XVII, G. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSFXLE 431 

sécutrice du peuple de Dieu , tombe aussi comme elle 
d'une grande chute , et sçiint Jean chante sa ruine '. La 
gloire de ses conquêtes, qu'elle attribuait à ses ^ieux, 
lui est ôtée : elle est en proie aux Barbares, prise trois 
et quatre fois, pillée, saccagée, détruite. Le glaive des 
Barbares ne pardonne qu'aux chrétiens. Une autre Rome 
toute chrétienne sort des cendres de la première; et 
c'est seulement après Tinondation des Barbares que s'a-r 
chève entièrement la victoire de Jésus-Christ sur les 
dieux romains, qu'on voit non-seulement détruits, mais 
encore oubliés*. 

C est ainsi que les empires du monde ont servi à la re- 
ligion et à la conservation du peuple de Dieu : c'est 
pourquoi ce même Dieu , qui a fait prédire à ses pror 
phètes les divers états de son peuple , leur a fait pré- 
dire aussi la succession des empires. Vous avez vu les 
endroits où Nabuchodonosor a été marqué comme celui 
qui devait venir pour punir les peuples superbes, et 
surtout le peuple juif, ingrat envers son auteur. Vous 
avez entendu nommer Cyrus deux cents ans avant sa 
naissance, comme celui qui devait rétablir le peuple de 
Dieu et punir Torgueil de Babylone. La ruine de Ninive 
n'a pas été prédite moins clairement. Daniel, dans ses 
admirables visions , a fait passer en un instant devant 
vos yeux l'empire de Babylone, celui des Mèdes et des 
Perses , celui d'Alexandre et des Grecs. Les blasphèmes 
et les cruautés d'un Antiochus ITllustre y ont été pro- 
phétisés, aussi bien que les victoires miraculeuses du 
peuple de Dieu sur un si violent persécuteur. On y voit 
ces fameux empires tomber les uns après les autres ; et 
le nouvel empire que Jésus-Christ devait établir y est 

' Apoc, XVII, XVIII. 

* Var. Èûxiionde 1681 ; mais oubliés. 



4S5 DISCOURS 

marqué si expressément par ses propres caractères^ 
qu'il n'y a pas moyen de le méconnaître. C'est l'em- 
pire des saints du Très-Haut^ c'est l'empire du Fils de 
] 'homme : empire qui doit subsister au milieu de la 
ruine de tous les autres^ et auquel seul l'éternité est 
promise. 

Les jugements de Dieu sur le plus grand de tous les 
empires de ce monde, c'est-à-dire sur l'empire romain, 
ne nous ont pas été cachés. Vous les venez d'apprendre 
de la bouche de saint Jean. Rome a senti ^ la main de 
Dieu, et a été comme les autres un exemple de sa jus- 
tice. Hais son sort était plus heureux que celui des au- 
tres villes. Purgée par ses désastres des restes de l'ido- 
lâtrie, elle ne subsiste plus que par le christianisme 
qu'elle anjionce à tout l'univers. 

Ainsi tous les grands empires que nous avons vus sur 
la terre ont concouru par divers moyens au bien de la 
religion et à la gloire de Dieu, conune Dieu même l'a 
déclaré par ses prophètes. 

Quand vous lisez si souvent dans leurs écrits que les 
rois entreront en foule dans l'Église, et qu'ils en seront 
les protecteurs et les nourriciers, vous reconnaissez à 
ces paroles les empereurs et les autres princes chré- 
tiens; et comme les rois vos ancêtres se sont signalés 
plus que tous les autres en protégeant et en étendant 
l'Église de Dieu, je ne craindrai point de vous assurer 
que c'est eux qui, de tous les rois, sont prédits le plus 
clairement dans ces illustres prophéties. 

Dieu donc, qui avait dessein de se servir des divers 
empires pour châtier, ou pour exercer, ou pour éten- 
dre, ou pour protéger son peuple, voulant se faire con- 
naître pour l'auteur d'un si admirable conseil, en a dé- 

■ Var. ÉdiHon de 1681 : a senti clle-mômo la main, etc. 



SUR L'HTSTOIRE UNIVERSELLE. 433 

couvert le secret à ses prophètes, et leur a fait prédire 
ce qu'il avait résolu d'exécuter. C'est pourquoi, comme 
les empires entraient dans l'ordre des desseins de Dieu 
sur le peuple qu'il avait choisi, la fortune de ces em- 
pires se trouve annoncée par les mêmes oracles du Saint- 
Esprit qui prédisent la succession du peuple fidèle. 

Plus vous vous accoutumerez à suivre les grandes 
choses et à les rappeler à leurs principes , plus vous se- 
rez en admiration de ces conseils de la Providence. Il 
importe que vous en preniez de bonne heure les idées, 
qui s'éclairciront tous les jours de plus en plus dans 
votre esprit , et que vous appreniez à rapporter les cho- 
ses humaines aux ordres de cette sagesse éternelle dont 
elles dépendent. 

Dieu ne déclare pas tous les jours ses volontés par 
ses prophètes touchant les rois et les monarchies qu'il 
élève pu qu'il détruit. Mais l'ayant fait tant de fois dans 
ces grands empires dont nous venons de parler, il nous 
montre, par ces exemples fameux, ce qu'il fait dans 
tous les autres; et il apprend aux rois ces deux vérités 
fondamentales : premièrement, que c'est lui qui forme 
les royaumes pour les donner à qui il lui plaît; et se- 
condement, qu'il sait les faire servir, dans les temps et 
dans Tordre qu'il a résolu , aux desseins qu'il a sur son 
peuple. 

C'est ' ce qui doit tenir tous les princes dans une en- 
tière dépendance, et les rendre toujours attentifs aux 
ordres de Dieu, afin de prêter la main à ce qu'il médite 
pour sa gloire dans toutes les occasions qu'il leur en 
présente. 

Mais cette suite des empires, même à la considérer 
plus humainement, a de grandes utilités, principale- 

* Var. Édmon de 1681 : C'est Monseigneur, ce qui , etc. 

BOfiS. — nWT. UNIV ^ 



434 DISCOURS 

ment pour les princes^ puisque rarrogance^ compagne 
ordinaire d'une condition si éminente^ est si fortement 
rabattue par ce spectacle* Car^ si les hommes appren- 
nent à se modérer en voyant mourir les rois, combien 
plus seront-ils frappés en voyant mourir les royaumes 
mêmes ; et où peui-on recevoir une plus belle leçon de 
la vanité des grandeiu*s humaines? 

Ainsi, quand vous voyez passer comme en un instant 
devant vos yeux, je ne dis pas les rois et les empereurs, 
mais ces grands empires qui ont fait trembler tout l'u- 
nivers; quand vous voyez les Assyriens anciens et nou- 
veaux, les Hèdes, les Perses, les Grecs, les Romains, se 
présenter devant vous successivement, et tomber, pour 
ainsi dire , les uns sur les autres : ce fracas effroyable 
vous fait sentir qu'il n'y a rien de solide parmi les hom- 
mes, et que l'inconstance et l'agitation est le propre par- 
tage des choses humaines. 



CHAPITRE II. 

Les rt^volotions des empires ont des causes particulières que les princes doivent 

étudier. 

Hais ^ ce qui rendra ce spectacle plus utile et plus 
agréable, ce sera la réflexion que vous ferez, non-seu- 
lement sur l'élévation et sur la chute des empires, mais 
encore sur les causes de leur progrès et sur celles de 
leur décadence. 

Car * ce même Dieu qui a fait l'enchaînement de l'uni- 
vers, et qui, tout-puissant par lui-même, a voulu, pour 
établir l'ordre, que les parties d'un si grand tout dépen- 
dissent les unes des autres; ce même Dieu a voulu aussi 

> Var. Édition de 1681 : Mais, Monseigneur, ce qui, etc. 
^ Var. Édition dg 1681 : Car,' Monseigneur, ce même etc. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 435 

que le cours ded choses humaines eût sa suite et ses pro- 
portions : je veux dire que les hommes et les nations ont 
eu des qualités proportionnées à l'élévation à laquelle ils 
étaient destinés; et qu'à la réserve de certains coups 
extraordinaires^ où Dieu voulait que sa main parut toute 
seule, il n'est point arrivé de grand changement qui 
n'ait eu ses causes dans les siècles précédents. 

Et comme dans toutes les affaires il y a ce qui les pré- 
pare, ce qui détermine à les entreprendre et ce qui les 
fait réussir, la vraie science de l'histoire est de remar- 
quer dans chaque temps ces secrètes dispositions qui 
ont préparé les grands changements, et les conjonctures 
importantes qui les ont fait arriver. 

En effet, il ne suffit pas de regarder seulement de- 
vant ses yeux, c*es1>-à-dire de considérer ces grands évé- 
nements qui décident tout à coup de la fortune des em- 
pires. Qui veut entendre à fond les choses humaines, 
doit les reprendre de plus haut; et il lui faut observer 
les inclinations et les mœurs, ou, pour dire tout en un 
mot, le caractère tant des peuples dominants en général 
que des princes en particulier, et enfin de tous les hom- 
mes extraordinaires qui, par l'importance du person- 
nage qu'ils ont eu à faire dans le monde, ont contribué, 
en bien ou en mal, au changement des États et à la for- 
tune publique. 

J'ai tâché de vous préparer à ces importantes réflexions 
dans la première partie de ce discours ; vous y aurez 
pu observer le génie , des peuples et celui des grands 
hommes qui les ont conduits. Les événements qui ont 
porté coup dans la suite ont été montrés; et, afin de vous 
tenir attentif à l'enchaînement des grandes affaires du 
monde, que je voulais principalement vous faire enten- 
dre, j'ai omis beaucoup de faits particuliers, dont les 
suites n'ont pas été si considérables. Mais parce qu'en 



20. 



436 DISCOURS 

nous attachant à la suite^ nous avons passé trop vite sur 
beaucoup de choses pour pouvoir faire les réflexions 
qu'elles méritaient^ vous devez maintenant vous y at- 
tacher avec une attention plus particulière , et accoutu- 
mer votre esprit à rechercher les effets dans leurs cau- 
ses les plus éloignées. 

Par là ' vous apprendrez ce qu'il est si nécessaire que 
vous sachiez : qu'encore qu'à ne regarder que les ren- 
contres particulières^ la fortune semble seule décider de 
l'établissement et de la ruine des empires^ à tout pren- 
dre il en arrive à peu près comme dans le jeu, où le 
plus habile l'emporte à la longue. 

En effet; dans ce jeu sanglant où les peuples ont dis- 
puté de l'empire et de la puissance, qui a prévu de plus 
loin, qui s'est le plus appliqué , qui a duré le plus long- 
temps dans les grands travaux, et enfin qui a su le mieux 
ou pousser ou se ménager suivant la rencontre , à la fin 
a eu l'avantage ; et a fait servir la fortune même à ses 
desseins? 

Ainsi, ne vous lassez point d'examiner les causes des 
grands changements, puisque rien ne servira jamais 
tant à votre instruction; mais recherchez-les surtout 
dans la suite des grands empires, où la grandeur des 
événemetits les rend plus palpables. 



CHAPITRE III. 

Les Scythes, les Éthiopiens , et les Eg^-ptiens. 

Je ne compterai pas ici parmi les grands empires celui 
de Bacchus, ni celui d'Hercule, ces célèbres vainqueurs 
des Indes et de l'Orient. Leurs histoires n'ont rien de 

' Var. Èdïtionde 1681 : Par là , Monseigneur, vous apprendrez , etc. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 487 

certain ; leurs conquêtes n'ont rien de suivi : il les faut 
laisser célébrer aux poètes^ qui en ont. fieLit le plus grand 
sujet de leurs fables. 

Je ne parlerai pas non plus de l'empire que le Hadyes 
d'Hérodote * , qui ressemble assez à Tlndathyrse de Mé- 
gasthène * , et au Tanatls de Justin • , établit pour un peu 
de temps dans la grande Asie. Les Scythes^ que ce prince 
menait à la guerre ^ ont plutôt fait des courses que des 
conquêtes. Ce ne fut que par rencontre, et en poussant 
les CimmérienS; qu'ils entrèrent dans la Hédie, batti- 
rent les Mèdes, et leur enlevèrent cette partie de l'Asie 
où ils avaient établi leur domination. Ces nouveaux 
conquérants n'y régnèrent que vingt-huit ans. Leur 
impiété, leur avarice et leur brutalité la leur fit perdre; 
et Cyaxare, fils de Phraorte, sur lequel ils l'avaient 
conquise , les en chassa. Ce fut plutôt par adresse que 
par force. Réduit à un coin de son royaume que les 
vainqueurs avaient négligé, ou que peut-être ils n'a- 
vaient pu forcer, il attendit avec patience que ces con- 
quérants brutaux eussent excité la haine publique, et 
se défissent eux-mêmes par le désordre de leur gouver- 
nement. 

Nous trouvons encore dans Strabon * , qui l'a tiré du 
même Mégasthène, un Tearcon, roi d'Ethiopie : ce doit 
être le Tharaca de l'Écriture ^ , dont les armes furent 
redoutées du temps de Sennachérib, roi d'Assyrie. Ce 
prince pénétra jusqu'aux colonnes d'Hercule, apparem- 
ment le long de la côte d'Afrique, et passa jusqu'en 
Europe. Hais que dirai-je d'un homme dont nous ne 
voyons dans les historiens que quatre ou cinq mots, et 
dont la domination n'a aucune suite ? 



* Hepod., lib. i, c. 103. —- » Strab., init., lib. xv. — ^ Justin., lib. i, 
c. I. — ^ Lib. XV, init. — ^ IV Keg., xix, 9; Is., xxxvii, 9. 



438 DISCOURS 

Les Éthiopiens, dont il était roi, étaient, selon Héro- 
dote *, les mieux faits de tous les hommes, et de la plus 
belle taille. Leur esprit était vif et ferme; mais ils pre- 
naient peu de soin de le cultiver, mettant leur confiance 
dans leurs corps robustes et dans leurs bras nerveux. 
Leurs rois étaient électifs, et ils mettaient sur le trône le 
plus grand et le plu3 fort. On peut juger de leur hu- 
meur par une action que nous raconte Hérodote. Lors- 
que Cambyse leur envoya, pour les surprendre, des 
ambassadeurs et des présents tels que les Perses les 
donnaient, de la pourpre, des bracelets d'or, et des com- 
positions de parfums, ils se moquèrent de ses présents, 
où ils ne voyaient rien d'utile à la vie, aussi bien que 
de ses ambassadeurs, qu'ils prirent pour ce qu'ils étaient, 
c'est-àrdire pour des espions. Mais leur roi voulut aussi 
faire un présent à sa mode au roi de Perse; et, prenant 
en main un arc qu'un Perse eût à peine soutenu, loin 
de le pouvoir tirer, il le banda en présence des ambas- 
sadeurs , et leur dit : « Voici le conseil que le roi d'É- 
<( thiopie donne au roi de Perse : Quand les Perses se 
« pourront servir aussi aisément que je viens de faire 
« d'un arc de cette grandeur et de cette force, qu'ils 
i< viennent attaquer les Éthiopiens, et qu'ils amènent 
(( plus de troupes que n'en a Cambyse. En attendant, 
a qu'ils rendent grâces aux dieux, qui n'ont pas mis 
(( dans le cœur des Éthiopiens le désir de s'étendre 
« hors de leur pays. » Cela dit, il débanda l'arc, et le 
donna aux ambassadeurs. On ne peut dire quel eût été 
Tévénement de la guerre. Cambyse, irrité de cette ré- 
ponse, s'avança vers l'Ethiopie comme un insensé, sans 
ordre, sans convois, sans discipline; et vit périr son ar- 



' Herod., lib. m, cap. 20. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 439 

niée, faute de vivres, au milieu des sables, avant que 
d'approcher l'ennemi. 

Ces peuples d'Ethiopie n'étaient pourtant pas si justes 
qu'ils s'en vantaient, ni si renfermés dans leur pays. 
Leurs voisins les Égyptiens avaient souvent éprouvé 
leurs forces. Il n'y a rien de suivi dans les conseils de 
ces nations sauvages et mal cultivées : si la nature y 
commence souvent de beaux sentiments, elle ne les 
achève jamais. Aussi n'y voyons-nous que peu de choses 
à apprendre et à imiter. N'en parlons pas davantage, et 
venons aux peuples policés. 

Les Égyptiens sont les premiers où l'on ait su les rè- 
gles du gouvernement. Cette nation grave et sérieuse 
connut d'abord la vraie fin de la politique, qui est de 
rendre la vie commode et les peuples heureux. La tem- 
pérature toujours uniforme du pays y faisait les esprits 
solides et constants. Comme la vertu est le fondement 
de toute la société, ils l'ont soigneusement cultivée. 
Leur principale vertu a été la reconnaissance. La gloire 
qu'on leur a donnée, d'être les plus reconnaissants de 
tous les hommes , fait voir qu'ils étaient aussi les plus 
sociables *. Les bienfaits sont le lien de la concorde pu- 
blique et particulière. Qui reconnaît les grâces, aime à 
en faire; et, en bannissant l'ingratitude, le plaisir de 
faire du bien demeure si pur, qu'il n'y a plus moyen 
de n'y être pas sensible. Leurs lois étaient simples, 
pleines d'équité, et propres à unir entre eux les citoyens. 
Celui qui, pouvant sauver un homme attaqué, ne le fai- 
sait pas, était puni de mort aussi rigoureusement que 
l'assassin *. Que si on ne pouvait secourir le malheureux, 
il fallait du moins dénoncer l'auteur de la violence ; et 
il y avait des peines établies contre ceux qui manquaient 

* Diod., lib. 1, sect. 2, n. 22 et seq. ^— ' Ibid., n, 27. 



440 DISCOURS 

à ce devoir. Ainsi les citoyens étaient à la garde les uns 
des autres^ et tout le corps de TÉtat était uni contre les 
méchants. Il n'était pas permis d'être- inutile à l'État : 
la loi assignait à chacun son emploi^ qui se perpétuait 
de père en fils ^ On ne pouvait ni en avoir deux^ ni 
changer de profession; mais aussi toutes les professions 
étaient honorées. Il fallait qu'il y eût des emplois et des 
personnes plus considérables > comme il faut qu'il y ait 
des yeux dans le corps : leur éclat ne fait pas mépriser 
les pieds ^ ni les parties les plus basses. Ainsi^ parmi les 
Égyptiens ; les prêtres et les soldats avaient des mar- 
ques d'honneur particulières : mais tous les métiers, 
jusqu'aux moindres, étaient en estime; et on ne croyait 
pas pouvoir sans crime mépriser les citoyens dont lei^ 
travaux, quels qu'ils fussent, contribuaient au bien pu- 
blic. Par ce moyen tous les arts venaient à leur per^ 
fection : l'honneur qui les nourrit s'y mêlait partout : 
on faisait mieux ce qu'on avait toujours vu faire^ et à 
quoi on s'était uniquement exercé dès son enfance. 

Mais il y avait une occupation qui devait être com- 
mune : c'était l'étude des lois et de la sagesse* L'igno- 
rance de la religion çt de la police du pays n'était ex- 
cusée en aucun état. Au reste, chaque profession avait 
son canton qui lui était assigné. Il n'en arrivait aucune 
incommodité dans un pays dont la largeur n'était pas 
grande; et, dans un si bel ordre, les fainéants ne sa- 
vaient où se cacher. 

Parmi de si bonnes lois, ce qu'il y avait de meilleur, 
c'est que tout le monde était nourri dans l'esprit de les 
observer. Une coutume nouvelle était un prodige en 
Egypte * ; tout s'y faisait toujours de même; et l'exacti- 

* Diod., lib. I, sect. 2, n. 25. — » Herod., lib. ii , c. 91 ; Diod., lib. i, 
sect. 2, n. 22 ; Plat., de Leg., lib. ii. 



SUR L HISTOIRE UNIVERSELLE. 441 

tude qu'on y avait à garder les petites choses maintenait 
les grandes. Aussi n'y eut-il jamais de peuple qui ait 
conservé plus longtemps ses usages et ses lois. L'ordre 
des jugements servait à entretenir cet esprit. Trente ju- 
ges étaient tirés des principales villes, pour composer la 
compagnie qui jugeait tout le royaume ^ On était ac- 
coutmné à ne voir dans ces places que les plus honnêtes 
gens du pays et les plus graves. Le prince leur assignait 
certains revenus , afin qu'affranchis des embarras do- 
mestiques, ils pussent donner tout leur temps à faire 
observer les lois. Ils ne tiraient rien des procès, «t on 
ne s'était pas encore avisé de faire un métier de la jus- 
tice. Pour éviter les surprises, les affaires étaient trai- 
tées par écrit dans cette assemblée. On y craignait la 
fausse éloquence , qui éblouit les esprits et émeut les 
passions. La vérité ne pouvait être expliquée d'une ma- 
nière trop sèche. Le président du sénat portait un col- 
lier d'or et de pierres précieuses, d'où pendait une figure 
sans yeux, qu'on appelait la Vérité. Quand il la prenait, 
c'était le signal pour commencer la séance ". Il l'appli- 
quait au parti qui devait gagner sa cause, et c'était la 
forme de prononcer les sentences. Un des plus beaux 
artifices des Égyptiens pour conserver leurs anciennes 
maximes, était de les revêtir de certaines cérémonies 
qui les imprimaient dans les esprits. Ces cérémonies 
s'observaient avec réflexion ; et l'humeur sérieuse des 
Égyptiens ne permettait pas qu'elles tournassent en sim- 
ples formules. Ceux qui n'avaient point d'affaires, et 
dont la vie était innocente, pouvaient éviter l'examen de 
ce sévère tribunal. Mais il y avait en Egypte une espèce 
de jugement tout à fait extraordinaire, dont personne 
n'échappait. C'est une consolation en mourant de laisser 

* Diod., lib. I, séct. 2, n-, 26. — * Ibid. 



443 DISCOURS 

son nom en estime parmi les honmies^ et do tous les 
biens humains c'est le seul que la mort ne nous peut 
ravir. Mais il n'était pas permis en Egypte de louer in-^ 
différemment tous les morts : il fallait avoir cet honneur 
psgr un jugement public *. Aussitôt qu'un homme était 
mort, on Tamenait en jugement. L'accusateur public 
était écouté. S'il prouvait que la conduite du mort eût 
été mauvaise, on en condamnait la mémoire, et il était 
privé de la sépulture. Le peuple admirait le pouvoir des 
lois, qui s'étendait jusqu'après la mort, et chacun, tou- 
ché de l'exemple , craignait de déshonorer sa mémoire 
et sa famille. Que si le mort n'était convaincu d'aucune 
faute, on l'ensevelissait honorablement : on faisait son 
panégyrique, mais sans y rien mêler de sa naissance. 
Toute l'Egypte était noble, et d'ailleurs on n'y goûtait 
de louanges que celjes qu'on s'attirait par son mérite. 

Chacun sait combien curieusement les Égyptiens con- 
servaient les corps morts. Leurs momies se voient en- 
core. Ainsi leur reconnaissance envers leurs parents 
était immortelle : les enfants, en voyant les corps de 
leurs ancêtres, se souvenaient de leurs vertus que le 
public avait reconnues , et s'excitaient à aimer les lois 
qu'ils leur avaient laissées. 

Pour empêcher les emprunts, d'où naissent la fainéan- 
tise, les fraudes et la chicane, l'ordonnance du roi Asy- 
chis ne permettait d'emprunter qu'à condition d'enga- 
ger le corps de son père à celui dont on empruntait *. 
C'était une impiété et une infamie tout ensemble de ne 
pas retirer assez prompteilient un gage si précieux; et 
celui qui mourait sans s'être acquitté de ce devoir était 
privé de la sépulture. 

' Diog., Ub. I, scct. 2, n. 26. — * Herod., lib. ii, c. 136 ; Diod., lib. i, 
sect. 2, n. 34. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 443 

Le royaume était héréditaire ; mais les rois étaient obli- 
gés plus que tous les autres à vivre selon les lois. Ils en 
^ avaient de particulières qu'un roi avait digérées, et qui 
faisaient une partie des livres sacrés * . Ce n'est pas qu'on 
disputât rien aux rois, ou que personne eût droit de les 
contraindre; au contraire, on les respectait comme des 
dieux : mais c'est qu'une coutume ancienne avait toui 
réglé, et qu'ils ne s'avisaient pas de vivre autrement 
que leurs ancêtres. Ainsi ils souffraient sans peine non- 
seulement que la qualité des viandes et la mesure du 
boire et du manger leur fût marquée ( car c'était une 
chose ordinaire en Egypte, où tout le monde était so- 
bre, et où l'air du pays inspirait la frugalité"), mais 
encore que toutes leurs heures fussent destinées *. En 
s' éveillant au point du jour, lorsque l'esprit est le plus 
net et les pensées les plus pures > ils lisaient leurs let- 
tres, pour prendre une idée plus droite et plus véri- 
table des affaires qu'ils avaient à décider. Sitôt qu'ils 
étaient habillés, ils allaient sacrifier au temple. Là, 
environnés de toute leur cour, et les victimes étant à 
l'autel, ils assistaient à une prière pleine d'instruction, 
où le pontife priait les dieux de donner au prince toutes 
les vertus royales, en sorte qu'il fût religieux envers les 
dieux, doux envers les hommes, modéré, juste, ma- 
gnanime, sincère, et éloigné du mensonge, libéral, 
maître de lui-même, punissant au-dessous du mérite, 
et récompensant au-dessus. Le pontife parlait ensuite 
des fautes que les rois pouvaient commettre; mais il 
supposait toujours qu'ils n'y tombaient que par sur- 
prise ou par ignorance, chargeant d'imprécations les 
ministres qui leur donnaient de mauvais conseils, et leur 



' Diod., lib. I, sect. 2,n. 22. — * Herod., lib. ii. — ^ Diod., lib. i,sect. 2, 
n. 22. 



444 DISCOURS 

déguisaient la vérité. Telle était la manière d'instruire 
les rois. On croyait que les reproches ne fetisaient qu'ai- 
grir leurs esprits ^ et que le moyen le plus efficace de 
leur inspirer la vertu était de leur marquer leur devoir 
dans des louanges conformes aux lois^ et prononcées 
gravement devant les dieux. Après la prière et le sor 
crifice^ on lisait au roi^ dans les saints livres^ les con- 
seils et les actions des grands hommes^ afin qu'il gou- 
vernât son État par leurs maximes^ et maintint les lois 
qui avaient rendu ses prédécesseurs heureux aussi bien 
que leurs sujets. 

Ce qui montre que ces remontrances se faisaient et 
s'écoutaient sérieusement^ c'est qu'elles avalent leur 
effet. Parmi les Tbébains^ c'est-à-dire dans la dynastie 
principale^ celle où les lois étaient en vigueur^ et qui 
devint à la fin la maîtresse de toutes les autres^ les plus 
grands hommes ont été les rois. Les deux Hercures au- 
teurs des sciences et de toutes les institutions des Égyp- 
tiens^ l'un voisin des temps du déluge^ et l'autre qu'ils 
ont appelé le Trismégiste ou le trois fois grande con- 
temporain de Moïse ^ ont été tous deux rois de Thèbes. 
Toute l'Egypte a profité de leurs lumières, et Thèbes 
doit à leurs instructions d'avoir eu peu de mauvais prin- 
ces. Ceux-ci étaient épargnés pendant leur vie, le repos 
public le voulait ainsi : mais ils n'étaient pas exempts 
du jugement qu'il fallait subir après la mort*. Quel- 
ques-uns ont été privés de la sépulture, mais on en voit 
peu d'exemples; et, au contraire, la plupart des rois 
ont été si chéris des peuples, que chacun pleurait leur 
mort autant que celle de son père ou de ses enfants. 

Cette coutume de juger les rois après leur mort parut 
si sainte au peuple de Dieu, qu'il l'a toujours pratiquée. 

' Diod., lib. I, sect. 2, n. 23. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 445 

Nous voyons dans rÉcriture que les méchants rois étaient 
privés de la sépulture de leurs ancêtres; et nous appre- 
nons de Josèphe ^ que cette coutume durait encore du 
temps des Asmonéens. Elle faisait entendre aux rois que 
si leur majesté les met au-dessus des jugements hu- 
mains pendant leur vie ^ ils y reviennent enfin quand 
la mort les a égalés aux autres hommes. 

Les Égyptiens avaient l'esprit inventif^ mais ils le 
tournaient aux choses utiles. Leurs Mercures ont rempli 
rÉgypte d'inventions merveilleuses, et ne lui avaient 
presque rien laissé ignorer de ce qui pouvait rendre la 
vie commode et tranquille. Je ne puis laisser aux Égyp- 
tiens la gloire qu'ils ont donnée à leur Osiris, d'avoir 
inventé le labourage"; car on le trouve de tout temps 
dans les pays voisins de la terre d'où le genre humain 
s'est répandu, et on ne peut douter qu'il ne fût connu 
dès l'origine du monde. Aussi les Égyptiens donnent- 
ils eux-mêmes une si grande antiquité à Osiris, qu'on 
voit bien qu'ils ont confondu son temps avec celui des 
commencements de l'univers, et qu'ils ont voulu lui at- 
tribuer les choses dont l'origine passait de bien loin 
tous les temps connus dans leur histoire. Mais si les 
Égyptiens n'ont pas inventé l'agriculture , ni les autres 
arts que nous voyons devant le déluge, ils les ont telle- 
ment perfectionnés, et ont pris un si grand soin de les 
rétablir parmi les peuples où la barbarie les avait fait 
oublier, que leur gloire n'est guère moins grande'que 
s'ils en avaient été les inventeurs. 

Il y en a même de très-importants dont on ne peut 
leur disputer l'invention. Comme leur pays était uni, et 
leur ciel toujours pur et sans nuage, ils ont été les pre- 

' An(., lib. XIII, c. 23, al. 15. — * Diod., lib. i, sect. 1, n. 8 ; Plut, de 
Isid. et Osir. 



44C DlSœURS 

miers à observer le cours des astres ^ Ils ont aussi les 
premiers réglé l'année. Ces observations les ont jetés 
naturellement dans raritboiétique; et s'il est vrai, ce 
que dit Platon * , que le soleil et la lune aieqt enseigné 
aux hommes la science des nombres, c'est-àrdire qu'on 
ait commencé les comptes réglés par celui des jours, 
des mois et des ans, les Égyptiens sont les premiers 
qui aient écouté ces merveilleux maîtres. Les planètes 
et les autres astres ne leur ont pas été moins connus; et 
ils ont trouvé cette grande année qui ramène tout le 
ciel à son premier point. Pour reconnaître leurs terres 
tous les ans couvertes par le débordement du Nil, ils 
ont été obligés de recourir à Tarpentage, qui leur a 
bientôt appris la géométrie '. Ils étaient grands obser- 
vateurs de la nature, qui, dans un air si serein et sous 
un ciel si ardent, était forte et féconde parmi eux ^. C'est 
aussi ce qui leur a fait inventer ou perfectionner la mé- 
decine. Ainsi toutes les sciences ont été en grand hon- 
neur parmi eux. Les inventeurs des choses utiles rece- 
vaient, et de leur vivant et après leur mort, de dignes 
récompenses de leurs travaux. C'est ce qui a consacré 
les livres de leurs deux Mercures, et les a fait regarder 
comme des livres divins. Le premier de tous les peuples 
où on voie des bibliothèques est celui d'Egypte. Le titre 
qu'on leur donnait inspirait l'envie d'y entrer, et d'en 
pénétrer les secrets : on les appelait le trésor des remè- 
des de l'âme *. Elle s'y guérissait de l'ignorance, la plus 
dangereuse de ses maladies, et la source de toutes les 
autres. 

Une des choses qu'on imprimait le plus fortement 
dans l'esprit des Égyptiens était l'estime et l'amour de 

' Plat., Epin.; Diod., lib. i, sect. 2, n. 8 ; Hérod., lib. u, c. 4. — 
» Plat., in Tim. — ^ Diod., lib. i, sect. 2, n. 29. — ^ Diod., lib. i, sect. 2, 
u. 29 et 30; Herod., lib. n, cap. 4. — ^ Diod., lib. i, sect. 2, n. 5. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 447 

leur patrie. Elle était^ disaient-ils^ le séjour des dieux : 
ils y avaient régné durant des milliers infinis d'années. 
Elle était la mère des hommes et des animaux^ que la terre 
d'Egypte, arrosée du Nil, avait enfantés pendant quet le 
reste de la nature était stérile *. Les prêtres, qui com- 
posaient rhistoire d'Egypte de cette suite immense de 
siècles, qu'ils ne remplissaient que de fables et des gé- 
néalogies de leurs dieux ^ le faisaieïiSt pour imprimer 
dans l'esprit des peuples l'antiquité et la noblesse de 
leur pays. Au resfe, leur vraie histoire était renfermée 
dans des bornes raisonnables; mais ils trouvaient beau 
de se perdre dans un abîme infini de temps qui semblait 
les approcher de l'éternité. 

Cependant l'amour de la patrie avait des fondements 
plus solides. L'Egypte était, en effet, le plus beau pays 
de Tunivers, le plus abondant par la nature, le mieux 
cultivé par l'art, le plus riche, le plus commode, et le 
plus orné par les soins et la magnificence de ses rois. 

Il n'y avait rien que de grand dans leurs desseins et 
dans leurs travaux. Ce qu'ils ont fait du Nil est incroya- 
ble. Il pleut rarement en Egypte; mais ce fleuve, qui 
l'arrose toute par ses débordements réglés, lui apporte 
les pluies et les neiges des autres pays. Pour multiplier 
un fleuve si bienfaisant, l'Egypte était traversée d'une 
infinité de canaux d'une longueur et d'une largeur in- 
croyable". Le Nil portait partout la fécondité avec ses 
eaux salutaires, unissait les villes entre elles, et la 
grande mer avec la mer Rouge; entretenait le com- 
merce au dedans et au dehors du royaume, et le forti- 
fiait contre l'ennemi; de sorte qu'il était tout ensemble 
et le nourricier et le défenseur de l'Egypte. On lui aban- 

« 

* Plat., in Tim. ; Diod., lib. i, sdet. i, n. 5. — * Herod., lib. ii, c. 108 ; 
Diod., lib. 1, sect. 2, n. 10, 14. 



448 DISCOURS 

donnait la campagne; mais les villes^ rehaussées avec 
des travaux immenses, et s^élevant comme des lies au 
milieu des eaux, regardaient avec joie, de cette hau- 
teur, toute la plaine inondée et tout ensemble fertilisée 
par le Nil. Lorsqu'il s'enflait outre mesure, de grands 
lacs, creusés par les rois, tendaient leur sein aux eaux 
répandues. Ils avaient leurs décharges préparées; de 
grandes écluses les ouvraient ou les fermaient, selon le 
besoin; et les eaux ayant leur retraite ne séjournaient 
sur les terres qu'autant qu'il fallait pour les engraisser. 

Tel était l'usage de ce grand lac, qu'on appelait le lac 
de Myris ou de Hœris : c'était le nom du roi qui l'avait 
fetit faire*. On est étonné quand on lit ( ce qui néan- 
moins est certain ) qu'il avait de tour environ cent 
quatre-vingts de nos lieues. Pour ne point perdre trop 
de bonnes terres en le creusant, on l'avait étendu prin- 
cipalement du côté de la Libye. La pèche en valait au 
prince des sommes immenses; et ainsi, quand la terre 
ne produisait rien, on en tirait des trésors en la cou- 
vrant d'eaux. Deux pyramides, dont chacune portait 
sur un trône deux statues colossales, l'une de Myris, et 
l'autre de sa femme, s'élevaient de trois cents pieds au 
milieu du lac, et occupaient sous les eaux un pareil es- 
pace. Ainsi elles faisaient voir qu'on les avait érigées 
avant que le creux eût été rempli, et montraient qu'un 
lac de cette étendue avait été fait de main d'homme 
sous un seul prince. 

Ceux qui ne savent pas jusques à quel point on peut 
ménager la terre, prennent pour fable ce qu'on raconte 
du nombre des villes d'Egypte ". La richesse n'en était 

pas moins incroyable. Il n'y en avait point qui ne fût 

» 

' Herod., lib., ii, c toi, 149; Diod., lib. i, sect. 2, n. 8. — * Ilerod., 
)ib. Il, c. 177 ; Diod., lib. i, sect. 2, n. 6 etseq. 



SUR UHISTOIRE UNIVERSELLE. ^49 

remplie de temples magnifiques et de superbes palais ' . 
L'architecture y montrait partout cette noble simplicité 
et cette grandeur qui remplit Fesprit. De longues gale- 
ries y étalaient des sculptures que la Grèce prenait pour 
modèles. Thèbes le pouvait disputer aux plus belles vil- 
les de l'univers '. Ses cent portes , chantées par Homère, 
sont connues de tout le monde. Elle n'était pas moins 
peuplée qu'elle était vaste; et on a dit qu'elle pouvait 
faire sortir ensemble dix mille combattants par chacune 
de ses portes •. Qu'il y ait, si l'on veut, de l'exagération 
dans ce nombre, toujours est-il assuré que son peuple 
était innombrable. Les Grecs et les Romains ont célébré 
sa magnificence et sa grandeur*, encore qu'ils n'en 
eussent vu que les ruines : tant les restes en étaient 
augustes. 

Si nos voyageurs avaient pénétré jusqu'au lieu où 
cette ville était bâtie, ils auraient sans doute encore 
trouvé quelque chose d'incomparable dans ses ruines; 
car les ouvrages des Égyptiens étaient faits pour tenir 
contre le temps. Leurs statues étaient des colosses; leurs 
colonnes étaient immenses *. L'Egypte visait au grand, 
et voulait frapper les yeux de loin, mais toujours en 
les contentant par la justesse des proportions. On a dé- 
couvert dans le Sayd ( vous savez bien que c'est le nom 
de la Thébaïde } des temples et des palais presque en- 
core entiers, où ces colonnes et ces statues sont innom- 
brables *. On y admire surtout un palais dont les restes 
semblent n'avoir subsisté que pour effacer la gloire de 
tous les plus grands ouvrages. Quatre allées à perte de 
vue, et bornées de part et d'autre par des sphinx d'une 

' Herod., lib. n, c. 148, 153, etc. — * Diod., ibid., n. 4. — ^ Pomp. 
Mêla, lib. i, cap. ix. — ^ Strab., lib. xvii ; Xacit., Annal., lib. ii, c. 60. 
— 5 Herod. et Diod., loc. cit. — ^ Voyages du Levant, par M. Theve- 
iiot, liv. 11 , chap. 5. 

BOSS. -- HIST. UNIV. 29 



4o0 DISCOURS 

matière aassi rare que leur grandeur est remarquable^ 
servent d'avenues à quatre portiques dont la hauteur 
étonne les yeux. Quelle magnificence et quelle étendue! 
Encore ceux qui nous ont décrit ce prodigieux édifice 
n'ont-ils pas eu le temps d'en faire le tour, et ne sont 
pas même assurés d'en avoir vu la moitié; mais tout ce 
qu'ils y ont vu était surprenant. Une salle, qui appa- 
remment faisait le milieu de ce superbe palais^ était 
soutenue de six vingts colonnes de six brassées de gros- 
seur, grandes à proportion, et entremêlées d'obélis- 
ques que tant de siècles n'ont pu abattre. Les couleurs 
même, c'est^-dire ce qui éprouve le plus tôt le pou- 
voir du temps, se soutiennent encore parmi les ruines 
de cet admirable édifice, et y conservent leur vivacité : 
tant l'Egypte savait imprimer le caractère d'immortalité 
à tous ses ouvrages. Maintenant que le nom du roi pé- 
nètre aux parties du monde les plus inconnues, et que 
ce prince étend aussi loin les recherches qu'il fait faire 
des plus beaux ouvmges de la nature et de l'art, ne 
serait-ce pas un digne objet de cette noble curiosité, de 
découvrir les beautés que la Thébaîde renferme dans 
ses déserts, et d'enrichir notre architecture des inven- 
tions de l'Egypte? Quelle puissance. et quel art a pu 
faire d'un tel pays la merveille de l'univers? Et quelles 
beautés ne trouverait-on pas si on pouvait aborder la 
ville royale, puisque si loin d'elle on découvre des choses 
si merveilleuses? 

Il n'appartenait qu'à l'Egypte de dresser des monu- 
ments pour la postérité. Ses obélisques font encore au- 
jourd'hui, autant par leur beauté que par leur hauteur, 
le principal ornement de Rome ; et la puissance romaine, 
désespérant d'égaler les Égyptiens, a cru faire assez 
pour sa grandeur d'emprunter les monuments de leurs 
rois. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 4Si 

L'Egypte n'avait point encore vu de grands édifices 
que la tour de Babel^ quand elle imagina ses pyrami- 
des^ qui^ par leur figure autant que par leur gran- 
deur, triomphent du temps et des Barbares. Le bon 
goût des Égyptiens leur fit aimer dès lors la solidité et la 
régularité toute nue. N'est-ce point que la nature porte 
d'elle-même à cet air simple, auquel on a tant de peine 
à revenir quand le goût a été gâté par des nouveautés 
et des hardie^es bizarres? ^uoi qu'il en soit, les Égyp- 
tiens n'ont aimé qu'une hardiesse réglée : ils n'ont cher- 
ché le nouveau et le surprenant que dans la variété in- 
finie delà nature, et ils se vantaient d'être les seuls 
qui avaient fait, conmoe les dieux, des ouvrages im- 
mortels. Les inscriptions des pywunides n'étaient pas 
moins nobles que l'ouvrage : elles parlaient aux spec- 
tateurs*. Une de ces pyramides, bâtie de brique, aver- 
tissait par son titre qu'on se gardât bien de la comparer 
aux autres, et <c qu'elle était autant au-dessus de toutes 
« les pyramides que Jupiter était au-dessus de tous les 
« dieux. » 

Mais quelque effort que fassent les honunes, leur néant 
parait partout. Ces pyramides étaient des tombeaux'; 
encore les rois qui les ont bâties n'ont-ils pas eu le pou- 
voir d'y être inhumés, et ils n'ont pas joui de leur sé- 
pulcre. 

Je ne parlerais pas de ce beau palais qu'on appelait 
le Labyrinthe', si Hérodote, qui l'a vu, ne nous assurait 
qu'il était plus surprenant que les pyramides. On l'avait 
bâti sur le bord du lac de Hyris, et on lui avait donné 
une vue proportionnée â sa grandeur. Au reste, ce n'é- 
tait pas tant un seul palais qu'un magnifique amas de 

' Herod., lib. ii, c. 136. — * Herod., ibid. ; Diod., lib. i, sect. 2, n. If), 
le, 17. — 3 Herod., lib. ii, c. 148; Diod., lib. ii, sect. 2, u. 13. 

20. 



452 DISCOURS 

douze palais disposés régulièrement^ et qui communi- 
quaient ensemble. Quinze cents chambres mêlées de 
terrasses s'arrangeaient autour de douze salles, et ne lais- 
saient point de sortie à ceux qui s'engageaient à les vi- 
siter. Il y avait autant de bâtiments par-dessous terre. 
Ces bâtiments souterrains étaient destinés à la sépul- 
ture des rois; et encore (qui le pourrait dire sans honte 
et sans déplorer Taveuglement de Fesprit humain?) à 
nourrir les crocodiles sacrés, dont une nation d'ailleurs 
si sage faisait ses dieux. 

Vous vous étonnez de voir tant de magnificence dans 
les sépulcres de l'Egypte. C'est qu'outre qu'on les éri- 
geait comme des monuments sacrés^ pour porter aux 
siècles futiu*s la mémoire des grands princes^ on les re- 
gardait encore comme des demeures étemelles \ Les 
maisons étaient appelées des hôtelleries^ où Ton n'était 
qu'en passant, et pendant une vie trop courte pour ter- 
miner tous nos desseins : mais les maisons véritables 
étaient les tombeaux, que nous devions habiter durant 
des siècles infinis. 

Au reste, ce n'était pas sur les choses inanimées que 
l'Egypte travaillait le plus. Ses plus nobles travaux et 
son plus bel art consistait à former les hommes. La 
Grèce en était si persuadée, que ses plus grands hom- 
mes, un Homère, un Pythagore, un Platon, Lycurgne 
même et Solon, ces deux grands législateurs, et les au- 
tres qu'il n'est pas besoin de nommer, allèrent appren- 
dre la sagesse en Egypte " . Dieu a voulu que Moïse même 
fût instruit dans toute la sagesse des Égyptiens : c'est par 
là qu'il a commencé à être puissant en paroles et en cbu- 
vres^. La vraie sagesse se sert de tout; et Dieu ne veut pas 

' Diod,, lib. I, sect. 2, n° 13. — ' Id., ibid., n. 36; Plut., de Isid., 

C. 5. — ^ Act., VII, 22. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 453 

que ceux qu'il inspire négligent les moyens humains^ 
qui viennent aussi de lui à leur manière. 

Ces sages d'Egypte avaient étudié le régime qui fait 
les esprits solides, les corps robustes, les femmes fécon- 
des, et les enfants vigoureux. Par ce moyen, le peuple 
croissait en nombre et en forces. Le pays était sain na- 
turellement; mais la philosophie leur avait appris que 
la nature veut être aidée. Il y a un art de former les 
corps aussi bien que les esprits. Cet art, que notre non- 
chalance nous a fait perdre, était bien connu des anciens^ 
et rÉgypte Tavait trouvé. Elle employait principalement 
à ce beau dessein la frugalité et les exercices *. Dans un 
gmnd champ de bataille, qui a été vu par Hérodote", 
les crânes des Perses aisés à percer, et ceux des Égyptiens 
plus durs que les pierres auxquelles ils étaient mêlés , 
montraient la moUessedes uns, et la robuste constitution 
qu'une nourriture frugale et de vigoureux exercices 
donnaient aux autres. La course à pied, la course à cheval, 
la course dans les chariots, se pratiquait en Egypte avec 
une adi'esse admirable; et il n'y avait point dans tout 
l'univers de meilleurs hommes de cheval que les Égyp- 
tiens. Quand Diodore nous dit qu'ils rejetaient la lutte ' 
comme un exercice qui donnait une force dangereuse 
et peu durable, il a dû l'entendre de la lutte outrée des 
athlètes, que la Grèce elle-même, qui la couronnait dans 
ses jeux, avait blâmée, comme peu convenable aux per- 
sonnes Ubres : mais, avec une certaine modération, eUe 
était digne des honnêtes gens; et Diodore lui-même nous 
apprend* que le Mercure des Égyptiens en avait inventé 
les règles, aussi bien que l'art de former les corps. U 
faut entendre de même ce que dit encore cet auteur 

" Diod., lib. I, sect. 2, n. 29. — * Herod., lib. ut, c. 12. — ^ Diod., 
lib. I, sect. 2, n. 29. — ^ Id.> ibid., sect. I,n. 8. 



454 DISCOURS 

touchant la musique ^ Celle qu'il fait mépriser aux 
Égyptiens, comme capable de ramollir les courages, 
était sans doute cette musique molle et efféminée qui 
n'inspire que les plaisirs et une fausse tendresse. Car 
pour cette musique généreuse, dont les nobles accords 
élèvent l'esprit et le cœur, les Égyptiens n^avaient garde 
de la mépriser, puisque, selon Diodpre même ', leur Mer- 
cure Favait inventée, et avait aussi inventé le plus grave 
des instruments de musique. Dans la procession solen- 
nelle des Égyptiens , où Ton portait en cérémonie les livres 
deTrismégiste, on voit marcher àlatête le chantre tenant 
en main un symbole de la musique (je ne sais pas ce que 
c'est) et le livre des hymnes sacrés^ . Enfin l'Egypte n'ou- 
bliait rien pour pohr l'esprit, ennoblir le cœur, et fortifier 
le corps. Quatre cent mille soldats qu'elle entretenait 
étaient ceux de ses citoyens qu'elle exerçait avec plus de 
soin. Les lois de la milice se conservaient aisément, et 
comme par elles-mêmes, parce que les pères les appre- 
naient à leurs enfants : caria profession de la guerre pas- 
sait de père en fils comme les autres; et après les famil- 
les sacerdotales, celles qu'on estimait les plus iQustres 
étaient, comme parmi nous , les familles destinées aux 
armes. Je ne veux pas dire pourtant que l'Egypte ait été 
guerrière. On a beau avoir des troupes réglées et entre- 
tenues, on a beau les exercer à l'ombre dans les travaux 
militaires et parmi les images des combats, il n'y a jamais 
quelaguerreetlescombats effectifs qui fassent les hom- 
mes guerriers. L'Egypte aimait la paix, parce qu'elle ai- 
maitla justice, et n'avait des soldats que pour sa défense. 
Contente de son pays, où tout abondait, elle ne songeait 
point atix conquêtes. Elle s'étendait d'une autre sorte , 

» Diod., lib. I, soct. 2, n. 29. — ^ Id., ibid., sect. 1, n. 8. — ^ Clem. 
Alex., Strom., lib. vi, p. 633. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 455 

en envoyant ses colonies par toute la terre, et avec elles 
la politesse etles lois. Les villes les plus célèbres venaient 
apprendre en Egypte leurs antiquités, ei la source de 
leurs plus belles institutions ^ On la consultait de tous 
côtés sur les règles de la sagesse. Quand ceux d'ÉJide 
eurent établi les jeux olympiques, les plus illustres de 
la Grèce, ils recherchèrent par une ambassade solen- 
nellel'approbation desÉgyptiens, et apprirent d'eux de 
nouveaux moyens d'encourager les combattants'. L'E- 
gypte régnait par ses conseils j et cet empire d'esprit lui 
ipaïut plus noble et plus glorieux que celui qu'on établit 
par les armes. Encore que les rois de Thèbes fussent sans 
comparaison les plus puissants de tous les rois de l'E- 
gypte, jamais ils n'ont entrepris sur les dynasties voi- 
sines, qu'ils ont occupées seulement quand elles eurent 
été envahies par les Arabes ; de sorte qu'à vrai dire ils 
les ont plutôt enlevées aux étrangers, qu'ils n'ont voulu 
dominer sur les naturels du pays. Mais quand ils se sont 
mêlés d'être conquérants, ils ont surpassé tous les autres. 
Je ne parle point d'Osiris vainqueur des Indes ; appa- 
remment c'est Baechus, ou quelque autre héros aussi 
fabuleux. Le père de Sésostris (les doctes veulent que ce 
soit Aménophis, autrement Memnon), ou par instinct, 
ou par humeur, ou, comme le disent les Égyptiens, par 
l'autorité d'un oracle, conçut le dessein de faire de son 
fils un conquérant'. 11 s'y prit à la manière des Égyp- 
tiens, c'est-à-dire avec de grandes pensées. Tous les en- 
fants qui naquirent le même jour que Sésostris furent 
amenés à la cour par ordre du roi. Il les fit élever comme 
ses enfants, et avec les mêmes soins que Sésostris, près 
duquel ils étaient nourris. Il ne pouvait lui donner de 

' Plat., inTinL — * Herod., lib- ii, c. l&o. — * Diod., lib. î, sect. 2, 
n- 9. 



456 DïSœURS 

plus fidèles ministres^ ni des compagnons plus zélés de 
ses combats. Quandilfut un peu avancé en &ge, il lui fit 
faire son apprentissage par une guerre contre les Ara- 
bes. Ce jeune prince y apprit à supporter la faim et la 
soif^ et soumit cette nation jusqu'alors indomptable. Ac- 
coutumé aux travaux guerriers par cette conquête y son 
père le fit tourner vers Toccident de TÉgypte : il attaqua 
la Libye, et la plus grande partie de cette vaste région 
fut subjuguée. En ce temps son père mourut^ et le laissa 
en état de tout entreprendre. Il ne conçut pas un moin- 
dre dessein que celui de la conquête du monde : mais, 
avant que de sortir de son royaume, il pourvut à la sû- 
reté du dedans, en gagnant le cœur de tous ses peuples 
par la libéralité et par la justice, et réglant au reste le 
gouvernement avec une extrême prudence*. Cependant 
il faisait ses préparatifs : il levait des troupes, et leur 
donnait pour capitaines les jeunes gens que son père 
avait fait nourrir avec lui. Il y en avait dix-sept cents^ 
capables de répandre dans toute l'armée le courage, 
la discipline, et l'amour du prince. Cela fait, il entra 
dans rÉthiopie, qu'il se rendit tributaire. Il continua 
ses victoires dans l'Asie. Jérusalem fut la première à sen- 
tir la force de ses armes. Le téméraire Roboam ne put 
lui résister, et Sésostris enleva les richesses de Salomon. 
Dieu, par un juste jugement, les avait livrées entre ses 
mains. Il pénétra dans les Indes plus loin qu'Hercule 
ni que Bacchus, et plus loin que ne fit depuis Alexan- 
dre, puisqu'il soumît le pays au delà du Gange. Jugez 
par là si les pays plus voisins lui résistèrent. Les Scythes 
obéirent jusqu'au Tanaïs : l'Arménie et la Cappadoce 
lui furent sujettes. Il laissa une colonie dans Tancien 
royaume de Colchos, où les mœurs d'Egypte sont tou- 

^ Diod., lib. 1, sect. 2, n. 9. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 457 

jours demeurées depuis, Hérodote a vu dans l'Asie mi- 
neure, d'une mer à Tautre, les monuments de ses vic- 
toires, avec les superbes inscriptions de Sésostris, roi des 
rois et seigneur des seigneurs. Il y en avait jusque dans 
la Thrace, et il étendit son empire depuis le Gange jus- 
qu'au Danube. La difficulté des vivres Tempêcha d'en- 
trer plus avant dans l'Europe. Il revint après neuf ans, 
chargé des dépouiUes de tous les peuples vaincus. Il y 
en eut qui défendirent courageusement leur liberté : 
d'autres cédèrent sans résistance. Sésostris eut soin de 
marquer dans ses monuments la différence de ces peu- 
ples en figures hiéroglyphiques, à la manière des Égyp- 
tiens. Pour décrire son empire, il inventa les cartes de 
géographie. Cent temples fameux, érigés en action de 
grâces aux dieux tutélaires de toutes les villes, furent 
les premières aussi bien que les plus beUes marques de 
ses victoires; et il eut soin de pubUer, par les inscrip- 
tions, que ces grands ouvrages avaient été achevés sans 
fatiguer ses sujets K II mettait sa gloire à les ménager, 
et à ne faire travaiUer aux monuments de ses victoires 
que les captifs. Salomon lui en avait donné l'exemple. 
Ce sage prince n'avait employé que les peuples tribu- 
taires dans les grands ouvrages -qui ont rendu son rè- 
gne immortel*. Les citoyens étaient attachés à de plus 
nobles exercices : ils apprenaient à faire la guerre et à 
commander. Sésostris ne pouvait pas se régler sur un 
plus parfait modèle. Il régna trente-trois ans, et jouit 
longtemps de ses triomphes^ beaucoup plus digne de 
gloire si la vanité ne lui eût pas fait traîner son. char 
par les rois vaincus'* Il semble qu'il ait dédaigné de 
mourir comme les autres hommes. Devenu aveugle dans 

' Herod., lib. ii, cap. 102 et seq.; Diod., lib. i, sect. 2, n. 10. — * Il 
Pari, viij, 9. — ^ Diod., lib. i, sect. 2, u. 10. 



458 DISCOURS 

sa vieillesse^ il se donna la mort à lui-même^ et laissa 
l'Egypte riche à jamais. Son empire pourtant ne passa 
pas la quatrième génération. Mais il restait encore, du 
temps de Tibère, des monuments magnifiques, qui en 
marquaient retendue et la quantité des tributs*. L'E- 
gypte retourna bientôt à son. humeur pacifique. On a 
même écrit que Sésostris fut le premier à ramollir, après 
ses conquêtes, les mœurs de ses Égyptiens, dans la 
crainte des révoltes*. S'il le faut croire, ce ne pouvait 
être qu'une précaution qu'il prenait pour ses successeurs; 
car pour lui , sage et absolu comme il était, on ne voit 
pas ce qu'il pouvait craindre de ses peuples, qui l'ado- 
raient. Au reste, cette pensée est peu digne d'un si 
grand prince; et c'était mal pourvoir à la sûreté de ses 
conquêtes, que de laisser affaiblir le courage de ses su- 
jets. Il est vrai aussi que ce grand empire ne dura guère. 
Il faut périr par quelque endroit. La division se mit 
en Egypte. Sous Any sis Taveugle, l'Éthiopien Sabacon 
envahit le royaume ' : il en traita aussi bien les peuples, 
et y fit d'aussi grandes choses qu'aucun des rois natu- 
rels. Jamais on ne vit une modération pareille à la 
sienne, puisque, après cinquante ans d'un règne heu- 
reux , il retourna en Ethiopie, pour obéir à des avertis- 
sements qu'il crut divins. Le royaume abandonné tomba 
entre les mains de Sethon, prêtre de Vulcain, prince 
religieux à sa mode, mais peu guerrier, et qui acheva 
d'énerver la milice en maltraitant les gens de guerre. 
Depuis ce temps l'Egypte ne se soutint plus que par des 
milices étrangères. On trouve une espèce d'anarchie. 
On trouve douze rois choisis par le peuple, qui parta- 
gèrent entre eux le gouvernement du royaume. C'est eux 

* Tactî, Annal., lib. ii, cap. 60. — ^ Nymphodor., lib. xin Rer. Bar- 
bar., inExcerpt., post Herodot. — ^ Herod., lib. ii, cap. 137 ; Diod., lib. i, 
sect. 2, n. 18. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 459 

qui ont bâti ces douze palais qui composaient le La- 
byrinthe. Quoique TÉgypte ne pût oublier ses magnifi- 
cences, elle fut faible et divisée sous ces douze princes. 
Un d'eux (ce fut Psammitique) se rendit le maître par 
le secours des étrangers. L'Egypte se rétablit , et de- 
meura assez puissante pendant cinq ou six règnes. En- 
fin cet ancien royaume, après avoir duré environ seize 
cents ans, affaibli parles rois de Babylone et par Cyrus, 
devint la proie de Cambyse, le plus insensé de tous les 
princes. 

Ceux qui ont bien connu Thumeur de FÉgypte ont 
reconnu qu'elle n'était pas belliqueuse * : vous en avez 
vu les raisons. Elle avait vécu en paix environ treize 
cents ans quand elle produisit son premier guerrier, 
qui fut Sésostris. Aussi, malgré sa milice si soigneuse- 
ment entretenue, nous voyons sur la fin que les troupes 
étrangères font toute sa force, qui est un des plus grands 
défauts que puisse avoir un État. Mais les choses hu- 
maines ne sont point parfaites, et il est malaisé d'avoir 
ensemble dans la perfection les arts de la paix avec les 
avantages de la guerre. C'est une assez belle durée d'a- 
voir subsisté seize siècles. Quelques Éthiopiens ont régné 
à Thèbes dans cet intervalle, entre autres Sabacon, et, 
à ce qu'on croit, Tharaca. Mais l'Egypte tirait cette uti- 
lité de l'excellente constitution de son état, que les étran- 
gers qui la conquéraient entraient dans ses mœurs plu- 
tôt que d'y introduire les leurs : ainsi, changeant de 
maîtres, elle ne changeait pas de gouvernement. Elle 
eut peine à souffrir les Perses, dont elle voulut souvent 
secouer le joug. Mais elle n'était pas assez belliqueuse 
pour se soutenir par sa propre force contre une si grande 
puissance; et les Grecs qui la défendaient, occupés ail- 

' Strab., lib. xvii. 



460 DISCOURS 

leurs ^ étaient contraints de Tabandonner : de sorte 
qu'elle retombait toujours sous ses premiers maîtres^ 
mais toujours opiniâtrement attachée à ses anciennes 
coutumes^ et incapable de démentir les maximes de ses 
premiers rois. Quoiqu'elle en retint beaucoup de cho- 
ses sous les Ptolomées, le mélange des mœurs grecques 
et asiatiques y fut si grand, qu'on n'y reconnut pres- 
que plus l'ancienne Egypte. 

Il ne faut pas oublier que les temps des anciens rois 
d'Egypte sont fort incertains, même dans l'histoire des 
Égyptiens. On a peine à placer Osymanduas, dont nous 
voyons de si magnifiques monuments dans Diodore *, et 
de si belles marques de ses combats. Il semble que les 
Égyptiens n'aient pas connu le père de Sésostris, qu'Hé- 
rodote et Diodore n'ont pas nommé. Sa puissance est 
encore plus marquée par les monuments qu'il a laissés 
dans toute la terre, que par les mémoires de son pays; 
et ces raisons nous font voir qu'il ne faut pas croire, 
comme quelques-uns, que ce que l'Egypte publiait de 
ses antiquités ait toujours été aussi exact qu'elle s'en 
vantait, puisqu'elle-même est si incertaine des temps 
les plus éclatants de sa monarchie. 



CHAPITRE IV. 

Les Assyriens anciens et nouveaux, les Mèdes et Cyrus. 

Le grand empire des Égyptiens est comme détaché 
de tous les autres, et n'a pas, comme vous voyez, une 
longue suite. Ce qui nous reste à dire est plus soutenu, 
et a des dates plus précises. 

Nous avons néanmoins encore très-peu de choses cer- 

* Diod., lib. 1, sect. 2, n. 5. 



Sim UHlSTOffiE UNIVERSELLE. 4«i 

taines touchant le premier empire des Assyriens; mais 
enfin ^ en cpielque temps qu'on en veuille placer les 
commencements^ selon les diverses opinions des his- 
toriens, vous verrez que lorsque le monde était partagé 
en plusieurs petits États, dont les princes songeaient 
plutôt à se conserver qu'à s'accroître, Ninus, plus en- 
treprenant et plus puissant que ses voisins, les accabla 
les uns après les autres, et poussa bien loin ses conquêtes 
du côté de Torient*. Sa femme Sémiramis, qui joignit 
^ l'ambition assez ordinaire à son sexe un courage et 
une suite de conseils qu'on n'a pas accoutumé d'y trou- 
ver, soutint les vastes desseins de son mari, et acheva 
de former cette monarchie. 

Elle était grande sans doute ; et la grandeur de Ninive, 
qu'on met au-dessus de celle de Babylone*, le montre 
assez. Mais comme les historiens les plus judicieux ' ne 
font pas cette monarchie si ancienne que les autres nous 
la représentent, ils ne la font pas non plus si grande. 
On voit durer trop longtemps les petits royaumes * dont 
il la faudrait composer, si elle était aussi ancienne et 
aussi étendue que le fabuleux Ctésias, et ceux qui l'en 
ont cru sur sa parole, nous la décrivent. 11 est vrai que 
Platon*, curieux observateur des antiquités, fait le 
royaume de Troie, du temps de Priam, une dépendance 
de l'empire des Assyriens. Mais on n'en voit rien dans 
Homère, qui, dans le dessein qu'il avait de relever la 
gloire de la Grèce, n'aurait pas oublié cette circons- 
tance; et on peut croire que les Assyriens étaient peu 
connus du côté de l'Occident, puisqu'un podte si savant, 
et si curieux d'orner son poôme de tout ce qui appar- 
tenait à son sujet, ne les y fait point paraître. 

• Diod., lib. II, c. 2; Jusi, lib. i, c. 1.— * Strab., lib. xvi. — 3 Herod., 
lib. I, c. 178, etc. ; Dion. Hal., Ant. rom., lib. i; Praef. App., PrsBf. op. 
— < Gen., XIV, 1, 2; Jud., m, 8. — ^ Plat., de Leg., lib. in. 



4G2 DISCOURS 

Cependant, selon la supputation que nous avons ju- 
gée la plus raisonnable, le temps du siège de Troie 
était le beau temps des Assyriens, puisque c'est celui 
des conquêtes de Sémiramis; mais c'est qu'elles s'éten- 
dirent seulement vers l'Orient*. Ceux qui la flattent le 
plus lui font tourner ses armes de ce côté-là. Elle avait 
eu trop de part aux conseils et aux victoires de Ninus 
pour ne pas suivre ses desseins, si convenables d'ail- 
leurs à la situation de son empire; et je ne crois pas 
qu'on puisse douter que Ninus ne se soit attaché à l'O- 
rient, puisque Justin même, qui le favorise autant qu'il 
peut, lui fait terminer aux frontières de la Libye les 
entreprises qu'il fit du côté de l'Occident. 

Je ne sais donc plus en quel temps Ninive aurait poussé 
ses conquêtes jusqu'à Troie, puisqu'on voit si peu d'ap- 
parence que Ninus et Sémiramis aient rien entrepris de 
* semblable ; et que tous leurs successeurs, à commencer 

depuis leur fils Ninyas, ont vécu dans une telle mollesse 
et avec si peu d'action, qu'à{)èineleur nom est>-il venu jus- 
qu'à nous, et qu'il faut plutôt s'étonner que leur empire 
ait pu subsister, que de croire qu'il ait pu s'étendre. 

11 fut sans doute beaucoup diminué par les conquêtes 
de Sésostris; mais comme elles furent de peu de durée, 
et peu soutenues par ses successeurs, il est à croire que 
les pays qu'elles enlevèrent aux Assyriens, accoutumés 
dès longtemps à leur domination, y retournèrent natu- 
rellement : de sorte que cet empire se maintint en grande 
puissance et en grande paix, jusqu'à ce qu'Arbace ayant 
découvert la mollesse de ses rois, si longtemps cachée 
dans le secret du palais, Sardanapale, célèbre par ses 
infamies, devint non-seulement méprisable, mais encore 
insupportable à ses sujets 

» Just, lib. i, cap. 1 ; Diod., lib. ii, cap. 12. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 463 

Vous avez vu les royaumes qui sont sortis du débris 
de ce premier empire des Assyriens, entre autres celui 
de Ninive et celui de Babylone. Les rois de Ninive re- 
tinrent le nom de rois d'Assyrie, et furent les plus puis- 
sants. Leur orgueil s'éleva bientôt au delà de toutes 
bornes par les conquêtes qu'ils firent, parmi lesquelles 
on compte celle du royaume des Israélites ou de Sama^ 
rie. Il ne fallut rien moins que la main de Dieu, et un 
miracle visible, pour les empêcher d'accabler la Judée 
sous Ézéchias; et on ne sut plus quelles bornes on pour- 
rait donner à leur puissance, quand on leur vit envahir 
un peu après dans leur voisinage le royaume de Baby- 
lone, où la famille royale était défaillie. . 

Babylone semblait être née pour commander à toute 
la terre. Ses peuples étaient pleins d'esprit et de cou- 
rage. De tout temps la philosophie régnait parmi eux 
avec les beaux-arts , et l'Orient n'avait guère de meil- 
leurs soldats que les Chaldéens^ L'antiquité admire 
les riches moissons d'un pays que la négligence de ses 
habitants laisse maintenant sans culture; et son abon- 
dance le fit regarder, sous les anciens rois de Perse, 
comme la troisième partie d'un si grand empire *. Ainsi 
les rois d'Assyrie, enflés d'un accroissement qui ajou- 
tait à leur monarchie une ville si opulente, conçurent 
de nouveaux desseins. Nabuchodonosor 1" crut son em- 
pire indigne de lui, s'il n'y joignait tout l'univers. Na- 
buchodonosor II, superbe plus que tous les rois ses pré- 
décesseurs, après des succès inouïs et des conquêtes 
surprenantes, voulut plutôt se faire adorer comme un 
dieu, que commander comme un roi. Quels ouvrages 
n'entreprit-il point dans Babylone 1 Quelles murailles, 
quelles tours, quelles portes et quelle enceinte y vit^on 

» Xen., Cyropaed., lib. m, iv. — » Herod., llb. i, c. 192. 



464 DISCOURS 

paraître! 11 semblait que l'ancienne tour de Babel all&t 
être renouvelée dans la hauteur prodigieuse du tem- 
ple de Bel^ et que Nabuchodonosor voulût de nouveau 
menacer le ciel. Son orgueil ^ quoique abattu par la 
main de Dieu^ ne laissa pas de revivre dans ses succes- 
seurs. Ils ne pouvaient souffrir autour d'eux aucune 
domination; et^ voulant tout mettre sous le joug^ ils 
devinrent insupportables aux peuples voisins. Cette ja- 
lousie réunit contre eux^ avec les rois de Médie et les 
rois de Perse, une grande partie des peuples d'Orient. 
L'orgueil se tourne aisément en cruauté. Comme les rois 
de Babylone traitaient inhumainement leurs sujets , des 
peuples entiers, aussi bien que des principaux seigneurs 
de leur empire, se joignirent à Cyrus et aux Hèdes^ 
Babylone, trop accoutumée à commander et à vaincre, 
pour craindre tant d'ennemis ligués contre elle, pen- 
dant qu'elle se croit invincible, devient captive des Mê- 
des qu'elle prétendait subjuguer, et périt enfin par son 
orgueil. 

La destinée de cette ville fut étrange, puisqu'elle périt 
par ses propres inventions. L'Euphrate faisait à peu près 
dans ses vastes plaines le même effet que le Nil dans 
celles d'Egypte : mais, pour le rendre commode , il fal- 
lait encore plus d'art et plus de travail que l'Egypte n'en 
employait pour le Nil. L'Euphrate était droit dans son 
cours, et jamais ne se débordait *. Il lui fallut faire dans 
tout le pays un nombre infini de canaux, afin qu'il en 
pût arroser les terres, dont la fertilité devenait incom- 
parable par ce secours. Pour rompre la violence de ses 
eaux trop impétueuses, il fallut le faire couler par mille 
détours, et lui creuser de grands lacs, qu'une sage 
reine revêtit avec une magnificence incroyable. Nito- 

' Xeii., Cyrop., lib. m, iv. — * llorod., lib. i, c. 193. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 465 

cris, mère de Labynithe, autrement nommé Nabonide 
ou Baltasar, dernier roi de Babylone> fit ces grands ou- 
vrages. Mais cette reine entreprit un travail bien plus 
merveilleux : ce fut d'élever sur TEuphrate un pont de 
pierre , afin que les deux côtés de la ville , que l'im- 
mense largeur de ce fleuve séparait trop, pussent com- 
muniquer ensemble. Il fallut donc mettre à sec une ri- 
vière si rapide et (^profonde, en détournant ses eaux 
dans un lac immense que la reine avait fait creuser. En 
même temps on bâtit le pont, dont les solides matériaux 
étaient préparés, et on revêtit de brique, les deux bords 
du fleuve jusqu'à une hauteur étonnante, en y laissant 
des descentes revêtues de même, et d'un aussi bel ou- 
vrage que les murailles de la ville. La diligence du tra- 
vail en égala la grandeur * . Mais une reine si prévoyante 
ne songea pas qu'elle apprenait à ses ennemis à prendre 
sa ville. Ce fut dans le même lac qu'elle avait creusé 
que Cyrus détourna TEuphrate, quand, désespérant 
de réduire Babylone ni par force ni par famine, il s'y 
ouvrit des deux côtés de la ville le passage que nous 
avons vu tant marqué par les prophètes. 

Si Babylone eût pu croire qu'elle eût été périssable 
comme toutes les choses humaines, et qu'une confiance 
insensée ne l'eût pas jetée dans l'aveuglement, non-seu- 
lement elle eût pu prévoir ce que fit Cyrus, puisque la 
mémoire d'un travail semblaljle était récente, mais eur 
core, en gardant toutes les descentes, elle eût accablé 
les Perses dans le lit de la rivière où ils passaient. Mais 
on ne songeait qu'aux plaisirs et aux festins : il n'y 
avait ni ordre ni commandement réglé. Ainsi périssent 
non-seulement les plus fortes places , mais encore les 
plus grands empires. L'épouvante se mit partout; le roi 



' Hcrod., lib. u, c. 185 et seq. 

BOSS. — UIST. UNIV. . SO 



466 DISCOURS 

impie fut tué; et Xénophon^ qui donne ce titre au der- 
nier roi de Babylone * , semble désigner par ce mot les 
sacrilèges de Baltasar^ que Daniel nous.fait voir puni 
par une chute si surprenante. 

Les Mèdes, qui avaient détruit le premier empire des 
Assyriens, détruisirent encore le second; comme si 
cette nation eût dû être toujours fatale à la grandeur 
assyrieiine. Mais à cette dernière fois la valeur et le 
grand nom de Cyrus fit que les Perses ses sujets eurent 
la gloire de cette conquête. 

En effet, elle est due entièrement à ce héros, qui, 
ayant été élevé sous une discipline sévère et régulière, 
selon la coutume des Perses , peuples alors aussi modé- 
rés que depuis ils ont été voluptueux, fut accoutumé 
dès son enfance à une vie sobre et militaire *. Les Mèdes, 
autrefois si laborieux et si guerriers * , mais à la fin ra- 
mollis par leur abondance, comme il arrive toujours, 
avaient besoin d'un tel général. Cyrus se servit de leurs 
richesses et de leur nom, toujours respecté en, Orient; 
mais il mettait l'espérance du succès dans les troupes 
qu'il avait amenées de Perse. Dès la première bataille 
le roi de Babylone fut tué, et les Assyriens mis en dé- 
route *. Le vainqueur offrit le duel au nouveau roi ; et, 
en montrant son courage, il se donna la réputation 
d'un prince clément qui épargne le sang des sujets. Il 
joignit la politique à la valeur. De peur de ruiner un si 
beau pays, qu'U regardait déjà comme sa conquête, il 
fit résoudre que les laboureurs seraient épargnés de part 
et d'autre *. Il sut réveiller la jalousie des peuples voisins 
contre l'orgueilleuse puissance de Babylone, qui allait 
tout envahir; et enfin la gloire qu'il s'était acquise, au- 

' Xenoph., CyropsBd., lib. vu, c. 5. — ' Id., ibid., lib. i. — ^ Polyb., 
liv. V, c. 44; lib. x, c. 24. — * Xen., Cyropaed., lib. iv, v. — ^ Id., 
ibid., lib. v. 



SUR L'fflSTOIRE UNIVERSELLE. 4«7 

tant par sa générosité et par sa justice que par le bon- 
heur de ses armes , les ayant tous réunis sous ses éten- 
dards f avec de si grands secours il soumit cette vaste 
étendue de terre dont il composa son empire. 

C'est par là que s'éleva cette monarchie. Cyrus la ren- 
dit si puissante^ qu'elle ne pouvait guère manquer de 
s'accroître sous ses successeurs. Mais pour entendre ce 
qui l'a perdue^ il nue faut que comparer les Perses et les 
successeurs de Cyrus avec les Grecs et leurs généraux, 
surtout avec Alexandre. 



CHAPITRE V. 

LeB Perses, les Grecs et Alexandre. 

Cambyse^ fils de CyruS^ fut celui qui corrompit les 
mœurs des Perses *. Son père, si bien élevé parmi les 
soins de la guerre, n'en prit pas assez de donner au 
successeur d'un si grand empire une éducation sem- 
blable à la sienne; et, par le sort ordinaire des choses 
humaines, trop de grandeur nuisit à la vertu. Darius, 
fils d'Hystaspe, qui d'une vie privée fut élevé sur le 
trône, apporta de meilleures dispositions à la souve- 
raine puissance, et fit quelques efforts pour réparer les 
désordres. Mais la corruption était déjà trop universelle ; 
l'abondance avait introduit trop de dérèglement dans 
les mœurs; et Darius n'avait pas lui-même conservé as- 
sers de force pour être capable de redresser tout à fait 
les autres. Tout dégénéra sous ses successeurs, et le 
luxe des Perses n'eut plus de mesure. 

Mais encore que ces peuples devenus puissants eussent 
beaucoup perdu de leur ancienne vertu en s'abandon- 

^ Plat.,,deLeg.,lib. m. 

30. 



408 DISCOURS 

nant aux plaisirs^ ils avaient toujours conservé quelque 
chose de grand et de noble. Que peut-on voir de plus 
noble que Thorreup qu'ils avaient pour le mensonge *, 
qui passa toujours parmi eux pour un vice honteux et 
bas ? Ce qu'ils trouvaient le plus lâche , après le men- 
songe , était de vivre d'emprunt. Une telle vie leur pa- 
raissait fodnéante^ honteuse ^ servile , et d'autant plus 
méprisable qu'elle portait à mentir. Par une générosité 
naturelle à leur nation^ ils traitaient honnêtement les 
rois vaincus. Pour peu que les^ enfants de ces princes 
fussent capables de s'accommoder avec les vainqueurs, 
ils les laissaient commander dans leur pays avec presque 
toutes les marques de leur ancienne grandeur*. Les 
Perses étaient honnêtes, civils, libéraux envers les étran- 
gers, et ils savaient s'en servir. Les gens de mérite étaient 
connus parmi eux, et ils n'épargnaient rien pour les 
gagner. Il est vrai qu'ils ne sont pas arrivés à la con- 
naissance parfaite de cette sagesse qui apprend à bien 
gouverner. Leur grand empire fut toujours régi avec 
quelque confusion. Ils ne surent jamais trouver ce- bel 
art, depuis si bien pratiqué par les Romains, d'unir tou- 
tes les parties d'un grand État, et d'en faire un tout par- 
fait. Aussi n'étaienirils presque jamais sans révoltes 
considérables. Us n'étaient pourtant pas sans politi- 
que. Les règles de la justice étaient connues parmi eux; 
et ils ont eu de grands rois qui les faisaient observer 
avec une admirable exactitude. Les crimes étaient sévè- 
rement punis'; mais avec cette modération, qu'en paiv 
donnant aisément les premières fautes, on réprimait les 
rechutes par de rigoureux châtiments. Ils avaient beau- 
coup de bonnes lois, presque toutes venues de Cyrus et 

» Plat., Alcib., I ; Herod., lib. i, c. 138. — » Herod., lib. m, c. 15. — 
^ Id., lib. i,c. 137. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 46VI 

de Darius» fils d'Hystaspe'. Ils avaient des maximes de 
gouvernement, des conseils réglés pour les maintenir*, 
et une grande subordination dans tous les emplois. 
Quand on disait que les grands qui composaient le con- 
seil étaient' les yeux et les oreilles du prince', on aver- 
tissait tout ensemble, et le prince, qu'il avait ses minis- 
tres comme nous avons les organes de nos sens, non pas 
pour se reposer, mais pour agir par leur moyen; et les 
ministres, qu'ils ne devaient pas agir pour eux-mêmes, 
mais pour le prince qui était leur chef, et pour tout le 
corps de TÉtat. Ces ministres devaient être instruits des 
anciennes maximes de la monarchie *. Le registre qu'on 
tenait des choses passées* servait de règle à la postérité. 
On y marquait les services que chacun avait rendus , de 
peur qu'à la honte du prince, et au grand malheur de 
l'État, ils ne demeurassent sans récompense. C'était une 
belle manière d'attacher les particuliers au bien public, 
que de leur apprendre qu'ils ne devaient jamais sacri- 
fier pour eux seuls, mais pour le roi et pour tout TÉtat, 
où chacun se trouvait avec tous les autres. Un des pre- 
miers soins du prince était de faire fleurir l'agriculture ; 
et les satrapes dont le gouvernement était le mieux cul- 
tivé avaient la plus grande part aux grâces *. Comme il 
y avait des charges établies pour la conduite des armes, 
il y en avait aussi pour veiUer aux travaux rustiques : 
c'était deux charges semblables, dontrune prenait soin 
de garder le pays, et l'autre de le cultiver. Le prince les 
protégeait avec une affection presque égale, et les faisait 
concourir au bien public. Après ceux qui avaient rem- 
porté quelque avantage à la guerre, les plus honorés 
étaient ceux qui avaient élevé beaucoup d'enfants \ Le 

' Plat., de Leg., lib. m. — * Esth., i, 13. — ^ Xenoph., Cyropaed., 
lib. VIII. — < Esth., 1, 13. — ^ Ibid., vi, 1. — • ^ Xenoph., OBconam. — 
^ Herod., hb. i, c. 136. 



470 Disœims 

respect qu'on inspirait aux Perses^ dès leur eniance^ 
pour Tautorité royale, allait jusqu'à l'excès, puisqu'ils 
y mêlaient de Tadoration , et paraissaient plutôt des es- 
claves que des suiets soumis par raison à un empire lé- 
gitime : c'était l'esprit des Orientaux; et peuirétre que 
le naturel vif et violent de ces peuples demandait un 
gouvernement plus ferme et plus absolu. 

La manière dont on élevait les enfants des rois est ad- 
mirée par Platon *, et proposée aux Grecs comme le mo- 
dèle d'une éducation parfaite. Dès l'âge de sept ans on 
les tirait des mains des eunuques, pour les faire monter 
à cheval, et les exercer à la chasse. A l'âge de quatorze 
ans, lorsque l'esprit commence à se former, on leur 
donnait pour leur instruction quatre hommes des plus 
vertueux et des plus sages de l'État. Le premier, dit Pla- 
ton, leur apprenait la magie, c'est-à-dire, dans leur lan- 
gage, le culte des dieux selon les anciennes maximes et 
selon les lois de Zoroastre, fils d'Oromase. Le second les 
accoutumait à dire la vérité, et à rendre la justice. Le 
troisième leur enseignait à ne se laisser pas vaincre par 
les voluptés, afin d'être toujours libres et vraiment 
rois, maîtres d'eux-mêmes et de leurs désirs. Le qua- 
trième fortifiait leur courage contre la crainte, qui en 
eût fait des esclaves , et leur eût été la confiance si né- 
cessahe au commandement. Les jeunes seigneurs étaient 
élevés à la porte du roi avec ses enfants ' . On prenait un 
soin particulier qu'ils ne vissent ni n'entendissent rien de 
malhonnête. On rendait compte au roi de leur conduite. 
Ce compte qu'on lui en rendait était suivi, par son or- 
dre, de châtiments et de récompenses. La jeunesse, qui 
les voyait, apprenait de bonne heure, avec la vertu, la 
(Science d'obéir et de commander. Avec une si belle msti-* 

' IMat, Alcib., i. — * Xcuoph., de Exped. Cyri jun., Ub. i. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 471 

tution, que ne devait-on pas espérer des rois de Perse et 
de leur noblesse ^ si on eût eu autant de soin de les bien 
condiiire dans le progrès de leur âge, qu'on en avait de 
les bien instruire dans leur enfance? Mais les mœurs 
corrompues de la nation les entraînaient bientôt dans les 
plaisirs, contre lesquels nulle éducation ne peut tenir. 
11 faut pourtant confesser que, malgré cette mollesse 
des Perses, malgré le soin qu'ils avaient de leur beauté 
et de leur parure , ils ne manquaient pas de valeur, Us 
s'en sont toujours piqués, et ils en ont donné d'illustrtjs 
maiYjues. L'art militaire avait parmi eux la préférence 
qu'il méritait, comme celui à l'abri duquel tous les au- 
tres peuvent s'exercer en repos'. Mais jamais ils n'en 
connurent le fond , ni ne surent ce que peut dans une 
armée la sévérité, la discipline, l'arrangement des trou- 
pes, l'ordre des marches et des campements, et enfin 
une certaine conduite qui fait remuer ces grands corps 
sans confusion et à propos. Us croyaient avoir tout fait 
quand ils avaient ramassé sans choix un peuple im- 
mense, qui allait aucombat assez résolument, mais sans 
ordre , et qui se trouvait embarrassé d'une multitude 
iniinie de personnes inutiles que le roi et les grands 
traînaient après eux seulement pour le plaisir. Car leur 
moUesse était si grande , qu'ils voulaient trouver dans 
Tarmée la même magnificence et les mêmes délices que 
dans les lieux où la cour faisait sa demeure ordinaire ; 
de sorte que les rois marchaient accompagnés de leurs 
femmes, de leurs concubines, de leurs eunuques, et de 
tout ce qui servait à leurs plaisirs. La vaisseUe d'or et 
d'argent, et les meubles précieux, suivaient dans une 
abondance prodigieuse, et enfin tout l'attirail que de- 
mande une teUevie. Une armée composée de cette sorte, 

* Xenoph . , OKconum . 



472 DISCOURS 

et déjà embarrassée de la multitude excessive de ses 
soldats^ était surchargée par le nombre démesuré 4e 
ceux qui ne combattaient point. Dans cette confusion^ on 
ne pouvait se mouvoir de concert ; les ordres ne venaient 
jamais à temps ; et dans une action tout allait comme à 
l'aventure^ sans que personne fût en état de pourvoira 
ce désordre '. Joint encore qu'il fedlait avoir fini bientôt^ 
et passer rapidement dans un pays : car ce corps im- 
mense^ et avide non-seulement de ce qui était néc^saire 
pour la vie 9 mais encore de ce qui servait au plaisir^ 
consumait tout en peu de temps; et on a peine à com- 
prendre d'où il pouvait tirer sa subsistance. 

Cependant^ avec ce grand appareil^ les Perses éton- 
naient les peuples qui ne savaient pas mieux la guerre 
qu'eux. ,Ceu2f mêmes qui la savaient se trouv^i^ent ou 
affaiblis par leurs propres divisions^ ou accablés par la 
multitude de leurs ennemis : et c'est par là que l'Egypte^ 
toute superbe qu'elle était ^ et de son antiquité, et de 
ses sages institutions^ et des conquêtes de son Sésostris, 
devint sujette des Perses. 11 ne leur fut pas malaisé de 
dompter l'Asie mineure^ et même les colonies grecques, 
que la mollesse de l'Asie avait corrompues. Mais quand 
ils vinrent à la Grèce méme^ ils trouvèrent ce qu'ils n'a- 
vaient jamais VU; une milice réglée^ des chefs entendus^ 
des soldats accoutumés à vivre de peu^ des corps endur^ 
cis au travail ^ que la lutte et les autres exercices or- 
dinaires dans ce pays rendaient adroits; des armées 
médiocres à la vérité^ mais semblables à ces corps vigou- 
reux où il semble que tout soit nerf ^ et où tout est plein 
d'esprits; au reste^ si bien commandées et si souples aux 
ordres de leurs généraux, qu'on eût cru que les soldats 

■ Var. Édition de 1681 : et dans une action tout allait comme il pou- 
vait, sans que personne fût en état d'y pourvoii!. 



SUR LHISTOIRE UNIVERSELLE. 473 

n'avaient tous qu'une même àme^ tant on voyait de con- 
cert dans leurs mouvements. 

Mais ce que la Grèce avait de plus grand était une po- 
litique ferme et prévoyante^ qui savait abandonner^ ha- 
sarder et défendre ce qu'il fallait; et, ce qui est plus 
grand encore^ un courage que Tamour de la liberté et 
celui de la patrie rendait invincible. 

Les Grecs^ naturellement pleins d'esprit et de courage^ 
avaient été cultivés de bonne heure par des rois et des 
colonies venues d'Egypte, qui, s'étant établies dès les 
premiers temps en divers endroits du pays , avaient ré- 
pandu partout cette excellente police des Égyptiens. 
C'est de là qu'ils avaient appris les exercices du corps, 
la lutte, la course à pied, la course à cheval et sur des 
chariots, et les autres exercices qu'ils mirent dans leur 
perfection par les glorieuses couronnes des jeux olym- 
piques. Mais ce que les Égyptiens leur avaient appris 
de meilleur était à se rendre dociles , et à se laisser for- 
mer par les lois pour le bien public. Ce n'était pas des 
particuliers qui ne songent qu'à leurs affaires, et ne 
sentent les maux de l'État qu'autant qu'ils en souffrent 
eux-mêmes, ou que le repos de leur famille en est trou- 
blé : les Grecs étaient instruits à se regarder, et à regar- 
der leur famille, comme partie d'un plus grand corps, 
qui était le Corps de l'État. Les pères nourrissaient leurs 
enfants dans cet esprit; et les enfants apprenaient dès le 
berceau à regarder la patrie comme une mère commune, 
à qui ils appartenaient plus encore qu'à leurs parents. Le 
mot de civilité ne signifiait pas seulement parmi les Grecs 
la douceur et la déférence mutuelle qui rend les hommes 
sociables : l'homme civil n'était autre chose qu'un bon 
citoyen, qui se regarde toujours comme membre de 
l'État, qui se laisse conduire par les lois, et conspire 
avec elles au bien public , sans rien entreprendre sur 



\ 



474 DISCOURS 

personne. Les anciens rois que la Grèce avait eus eu di- 
vers payS; unHinos^ un Cécrops^ un Thésée^ un Godras^ 
un Temène y un Cresphonte , un Eurysthène , un Patro- 
cles , et les autres semblables , avaient répandu cet es- 
prit dans toute la nation ^ Ils furent tous populaires^ 
non point en flattant le peuple ^ mais en procurant son 
bien^ et en faisant régner la loi. 

Que dirai-je de la sévérité des jugements? Quel plus 
grave tribunal y eut-il jamais que celui de TAréopage^ 
si révéré dans toute la Grèce^ qu'on disait que les dieux 
mêmes y avaient comparu? 11 a été célèbre dès les pre- 
miers temps ^ etCécrops apparemment l'avait fondé sur 
le modèle des tribunaux de TÉgyple. Aucune compa- 
gnie n'a conservé si longtemps la réputation de son an- 
cienne sévérité^ et l'éloquence trompeuse en a toujours 
été bannie. i 

Les Grecs ainsi policés peu à peu se crurent capables 
de se gouverner eux-mêmes, et la plupart des villes se 
formèrent en républiques. Mais de sages législateurs 
qui s'élevèrent en chaque pays, un Thaïes, un Pytha- 
gore, un Pittacus, im Lycurgue, un Solon, unPhilolas, 
et tant d'autres que l'histoire marque, empêchèrent que 
la liberté ne dégénérât en licence. Des lois simplement 
écrites, et en petit nombre, tenaient les peuples dans 
le devoir, et les faisaient concourir au bien commun du 
pays. 

L'idée de liberté, qu'une telle conduite inspirait^ était 
admirable. Car la liberté que se figuraient les Grecs 
était une liberté soumise à la loi, c'iest-àrdire à la raison 
même reconnue par tout le peuple. Ils ne voulaient 
pas que les hommes eussent du pouvoir parmi eux. Les 
magistrats , redoutés durant le temps de leur ministère, 

^ Plafc., de Lcg., lib. m. 



SUR L'HISTOIUE UNIVERSELLE. 475 

redevenaient des particuliers qui ne gardaient d'auto- 
rité qu'autant que leur en donnait leur expérience. La 
loi était regardée comme la maltresse : c'était elle qui 
établissait les magistrats^ qui en réglait le pouvoir^ et 
qui enfin châtiait leur mauvaise administration. 

il n'est pas ici question d'examiner si ces idées sont 
aussi solides que spécieuses. Enfin la Grèce en était char- 
mée^ et préférait les inconvénients de la liberté à ceux 
de la sujétion légitime^ quoiqu'en effet beaucoup moin- 
dres. Mais comme chaque forme de gouvernement a ses 
avantages^ celui que la Grèce tirait du sien était que 
les citoyens s'affectionnaient d'autant plus à leur pays, 
qu'ils le conduisaient en commun y et que chaque par^ 
ticulier pouvait parvenir aux premiers honneurs. 

Ce que fit la philosophie^ pour conserver l'État de la 
Grèce, n'est pas croyable. Plus ces peuples étaient libres, 
plus il était nécessaire d'y établir par de bonnes raisons 
les règles des mœurs et celles de la société. Pythagore, 
Thaïes, Anaxagore, Socrale, Archytas, Platon, Xéno- 
phon, Aristote, et une infinité d'autres, remplirent la 
Grèce de ces beaux préceptes. 11 y eut des extravagants 
qui prirent le nom de philosophes : mais ceux qui étaient 
suivis étaient ceux qui enseignaient à sacrifier l'intérêt 
particulier, et même la vie , à l'intérêt général et au sa- 
lut de rËtat; et c'était la maxime la plus commune des 
philosophes, qu'il fallait ou se retirer des affaires pu- 
bliques, ou n'y regarder que le bien public. 

Pourquoi parler des philosophes? Les poëtes mêmes, 
qui étaient dans les mains de tout le peuple, les instrui* 
saient plus encore qu'ils ne les divertissaient. Le plus 
renommé des conquérants regardait Homère comme un 
maître qui lui apprenait à bien régner. Ce grand poëte 
n'apprenait pas moins à bien obéir, et à être bon ci- 
toyen. Lui et tant d'autres poëtes, dont les ouvrages ne 



476 DISCOURS 

sont pas moins graves qu'ils sont agréables ^ ne célè- 
brent que les arts utiles à la vie humaine y ne respirent 
que le bien public^ la patrie , la société^ et cette admi- 
rable civilité que nous avons expliquée. 

Quand la Grèce ainsi élevée regardait les Asiatiques 
avec leur délicatesse^ avec leur parure et leur beauté 
semblable à celle des femmes^ elle n'avait que du mé- 
pris pour eux. Mais leur forme de gouvernement^ qui 
n'avait pour règle que la volonté du prince , maltresse 
de toutes les lois et même des plus sacrées ^ lui inspirait 
de l'horreur, et Tobjel le plus odieux qu'eût toute la 
Grèce étaient les Barbares*. 

Cette haine était venue aux Grecs dès les premiers 
temps, et leur était devenue comme naturelle. Une des 
choses qui faisait aimer la poésie d'Homère, est qu'il chanr 
tait les victoires et les avantages de la Grèce sur l'Asie. 
Du côté de l'Asie était Vénus, c'est-à-dire les plaisirs, les 
folles amours et la moUesse : du côté de la Grèce était 
Junon, c'est-à-dire la gravité avec l'amour conjugal; 
Mercure avec l'éloquence, Jupiter et la sagesse politique. 
Du côté de l'Asie était Mars impétueux et brutal , c'estrà- 
dire la guerre faite avec fureur : du côté de la Grèce 
était Pallas, c'est-à-dire l'art militaire, et la valeur conr 
duite par l'esprit. La Grèce, depuis ce temps, avait tou- 
jours cru que l'intelligence et le vrai courage était son 
partage naturel. Elle ne pouvait souffrir que l'Asie pen- 
sât à la subjuguer; et en subissant ce joug, elle eût cru 
assujettir la vertu à la volupté, l'esprit au corps, et le 
véritable courage à une force insensée qui consistait seu- 
lement dans la multitude. 

La Grèce était pleine de ces sentiments , quand eDe 
fut attaquée par Darius, fils d'Hystaspe, et par Xerxès, 

' Isoc, Paneg. 



SUR LHISTpIRE UNIVERSELLE. 477 

avec des armées dont la grandeur parait fabuleuse^ 
tant elle est énorme. Aussitôt chacun se prépare à dé- 
fendre sa liberté. Quoique toutes les villes de Grèce fis- 
sent autant de républiques^ Tintérèt commun les réunit, 
et il ne s'agissait entre elles que de voir qui ferait le 
plus pour le bien public. Il ne coûta rien aux Athéniens 
d'abandonner leur ville au pillage et à l'incendie; et, 
après qu'ils eurent sauvé leurs vieilla,rds et leurs femmes 
avec leurs enfants, ils mirent sur des vaisseaux tout ce 
qui était capable de porter les armes. Pour arrêter quel- 
ques jours l'armée persienne à un passage difficile, et 
pour lui faire sentir ce que c'était que la Grèce , une 
poignée de Lacédémoniens courut avec son roi à une 
mort assurée, contents en mourant d'avoir immolé à 
leur patrie un nombre infini de ces Barbares, et d'a- 
voir laissé à leurs compatriotes l'exemple d'une har^ 
diesse inouïe. Contre de telles armées et une telle con- 
duite, la Perse se trouva faible, et éprouva plusieurs 
fois, à son dommage, ce que peut la discipline conti*e la 
multitude et la confusion, et ce que peut la valeur con- 
duite avec art contre une impétuosité aveugle. 

Il ne restait à la Perse, tant de fois vaincue, que de 
mettre la division parmi les Grecs ; et l'état même où ils 
se trouvaient par leurs victoires rendait cette entreprise 
facile *. Comme la crainte les tenait unis, la victoire et la 
confiance rompit l'union. Accoutumés à combattre et à 
vaincre , quand ils crurent n'avoir plus à craindre la 
puissance des Perses, ils se tournèrent les uns contre 
les autres. Mais il faut expliquer un peu davantage cet 
état des Grecs > et ce secret de la politique persienne. 

Parmi toutes les républiques dont la Grèce était com- 
posée, Athènes et Lacédémone étaient, sans comparai- 

' Plat, deLeg.ylib. m. 



478 DISCOURS 

son^ les principales. On ne peut avoir plus d'esprit qu'on 
en avait à Athènes, ni plus de force qu'on en avait à Lar 
cédémone. Athènes voulait le plaisir : la vie de Laoédé- 
mone était dure et laborieuse. L'une et l'autre aimait la 
gloire et la liberté : mais^ à Athènes^ la liberté tendait 
naturellement à la licence ; et , contrainte par des lois 
sévères à Lacédémone^ plus elle était réprimée au de* 
dans^ plus elle cherchait à s'étendre en dominant au de* 
hors. Athènes voulait aussi dominer^ mais par un autre 
principe. L'intérêt se mêlait à la gloire. Ses citoyens ex- 
cellaient dans l'art de naviger; et la mer^ où elle ré* 
gnait^ l'avait enrichie. Pour demeurer seule maltresse 
de tout le commerce^ il n'y avait rien qu'elle ne voulût 
assujettir; et ses richesses^ qui lui inspiraient ce désir^ 
lui fournissaient le moyen de le satisfaire. Au contraire^ 
à Lacédémone, l'argent était méprisé. Comme toutes 
ses lois tendaient à en faire une république guerrière ^ 
la gloire des armes était le seul charme dont les esprits 
de ses citoyens fussent possédés. Dès là natu^Uement 
elle voulait dominer; et plus elle était au-dessus de l'in- 
térêt^ plus elle s'abandonnait à l'ambition. 

Lacédémone^ par sa \ie réglée^ était ferme dans ses 
maximes et dans ses desseins. Athènes» était plus vive^ et 
le peuple y était trop maître. La philosophie et les lois 
faisaient^ à la vérité^ de beaux: effets dans des naturels 
si exquis; mais la raison toute seule n'était peus capable 
de les retenir. Un sage Athénien S et qui connaissait ad- 
mirablement le naturel de son pays» nous apprend que 
la crainte était nécessaire à ces esprits trop vifs et trop 
libres^ et qu'il n'y eut plus moyen de les gouvemcp 
quand la victoire de Salamine les eut rassurés contre 
les Perses. 

• Plat., de Leg., lib. lu. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 479 

Alors deux choses les perdirent : la gloire de leurs bel- 
les actions^ et la sûreté où ils croyaient être. Les magis- 
trats n'étaient plus écoutés; et comme la Perse était af« 
fligée par une excessive sujétion^ Athèneç^ dit Platon, 
ressentit les maux d'une liberté excessive» 

Ces deux grandes républiques, si contraires dans leurs 
mœurs et dans leur conduite, s'embarrassaient l'une 
l'autre dans le dessein qu'elles avaient d'assujettir toute 
la Grèce; de sorte qu'elles étaient toujours ennemies, 
plus encore par la contrariété de leurs intérêts que par 
l'incompatibilité de leurs humeurs. 

Les villes grecques ne voulaient la domination ni de 
Tune ni de l'autre; car, outre que chacun souhaitait 
pouvoir conserver sa liberté, elles trouvaient l'empire 
de ces deux républiques trop fâcheux. Celui de Lacédé- 
mone était dur. On remarquait dans son peuple je ne 
sais quoi de farouche. Un gouvernement trop rigide et 
une vie trop laborieuse y rendait les esprits trop fiers , 
trop austères, et trop impérieux*; joint qu'il fallait se 
résoudre à n'être jamais en paix sous l'empire d'une 
ville qui, étant formée pour la guerre, ne pouvait se 
conserver qu'en la oontinuant^sans relâche*. Ainsi les 
Lacédémoniens voulaient commander, et tout le monde 
craignait qu'ils ne commandassent'. Les Athéniens 
étaient naturellement plus doux et plus agréables. Il 
n'y avait rien de plus délicieux à voir que leur ville, 
où les fêtes et les jeux étaient perpétuels; où l'esprit, 
où la liberté et les passions donnaient tous les jours de 
nouveaux spectacles*. Mais leur conduite inégale dé- 
plaisait à leurs alliés, et était encore plus insupportable 
à leurs sujets. Il fallait essuyer les bizarreries d'un peu- 
ple flatté, c'est-à-dire, selon Platon, quelque chose de 

' Arist., Polit., lib. viii, c. 4. — * Id., ibid., Mb. vu, c. 14. •— ' Xg- 
noph., de Rep. Lac. — 4 Plat., de Rep., lib. viii. 



480 DISCOURS 

plus dangereux que celles d'un prince gâté par la flat- 
terie. 

Ces deux villes ne permettaient point à la Grèce de 
demeurer en repos. Vous avez vu la guerre du Pélo- 
ponnèse et les autres toujours causées ou entretenues 
par les jalousies de Lacédémone et d'Athènes; mais ces 
mêmes jalousies , qui troublaient la Grèce ^ la soute- 
naient en quelque façon y et Tempèchaient de tomber 
dans la dépendance de Tune ou de l'autre de ces ré- 
pubUques. 

Les Perses aperçurent bientôt cet état de la Grèce : 
ainsi tout le secret de leur politique était d'entretenir 
ces jalousies, et de fomenter ces divisions. Lacédémone^ 
qui était la plus ambitieuse , fut la première à les faire 
entrer dans les querelles des Grecs. Ils y entrèrent, dans 
le dessein de se rendre maîtres de toute, la nation; et, 
soigneux d'affaiblir les Grecs les uns par les autres, ils 
n'attendaient que le moment de les accabler tous en- 
semble. Déjà les villes de Grèce ne regardaient dans 
leurs guerres que le roi de Perse, qu'elles appelaient le 
grand Roi*, ou le Roi par excellence, comme si elles se 
fussent déjà comptées pdur sujettes : mais il n'était pas 
possible que Tancien esprit de la Grèce ne se réveillât, 
à la veille de tomber dans la servitude, et entre les mains 
des Barbares. De petits rois grecs entreprirent de s'op- 
poser à ce grand roi, et de ruiner son empire. Avec une 
petite armée , mais nourrie dans la discipline que nous 
avons vue, Agésilas, roi de Lacédémone, fit tremblerles 
Perses dans l'Asie mineure *, et montra qu'on les pou- 
vait abattre. Les seules d^isions de la Grèce arrêtèrent 
ses conquêtes; mais il arriva dans ces temps-là que le 
jeime Cyrus, frère d'Artaxerxe, se révolta contre lui. 

• Plat., de Leg., lib. i:i ; Isoc., Paneg., etc. — ' Polyb., lib. ui, c. «. 



SUR UHISTOmE UNIVERSELLE. 481 

Il avait dix mille Grecs dans ses troupes , qui seuls ne 
purent être rompus dans la déroute universelle de son 
armée. Il fut tué dans la bataille, et de la main d*Ar- 
taxerxe, à ce qu'on dit. Nos Grecs se trouvaient sans pro- 
tecteur au milieu des Perses et aux environs de Ba- 
bylone. Cependant Artaxerxe victorieux ne put ni les 
obliger à poser volontairement les armes, ni les y forcer. 
Ils conçurent le hardi dessein de traverser en corps d'ar- 
mée tout son empire pour retourner en leur pays, et ils 
en vinrent à bout. C'est la belle histoire qu'on trouve si 
bien racontée par Xénophon, dans son livre de la. Re- 
traite des dix mille, ou de V Expédition du jeune CynAsK 
Toute la Grèce vit alors, plus que jamais, qu'elle nour- 
rissait une milice invincible à laquelle tout devait cé- 
der, et que ses seules divisions la pouvaient soumettre 
à un ennemi trop faible pour lui résister quand elle se- 
rait unie. Philippe, roi de Macédoine, également habile 
et vaillant, ménagea si bien les avantages que lui don- 
nait, contre tant de villes et de républiques divisées, 
un royaume petit, à la vérité, mais uni, et où la puis- 
sance royale était absolue, qu'à la fin, moitié par adresse 
et moitié par force, il se rendit le plus puissant de la 
Grèce, et obligea tous les Grecs à marcher sous ses éten- 
dards contre l'ennemi commun. Il fut tué dans ces con- 
jonctures : mais Alexandre, son fils, succéda à son 
royaume et à ses desseins. 

11 trouva les Macédoniens non-seulement aguerris , 
mais encore triomphants, et devenus, par tant de suc- 
cès , presque autant supérieurs aux autres Grecs en va- 
leur et en discipline, que les autres Grecs étaient au-des- 
sus des Perses et de leurs semblables. 



* Var. C'est la belle liLstoire... du jeune Cyrus. Ceci n*est pas dans 
r édition de 1681. 

BOSS. — BIST. UNIV. 31 



482 DISCOURS 

Darius, qui régnait en Perse de son temps, était juste, 
vaillant, généreux, aimé de ses peuples, etnemanquait 
ni d'esprit ni de vigueur pour exécuter ses desseins. 
Mais si vous le comparez avec Alexandre; son esprit avec 
ce génie perçant et sublime ; sa valeur avec la hauteur 
et la fermeté de ce courage invincible, qui se sentait 
animé par les obstacles ; avec cette ardeur inmiense d'ac- 
croître tous les jours son nom, qui lui faisait préférer à 
tous les périls, à tous les travaux, et à mille morts, le 
moindre degré de gloire; enfin, avec cette confiance 
qui lui faisait sentir au fond de son cœur que tout lui 
devait céder comme à un homme que sa destinée ren- 
dait supérieur aux autres, confiance qu'il inspirait non- 
seulement à ses chefs, mais encore aux moindres de ses 
soldats, qu'il élevait par ce moyen au-dessus des dif- 
ficultés, et au-dessus d'eux-mêmes : vous jugerez aisé- 
ment auquel des deux appartenait la victoire. Et si vous 
joignez à ces choses les avantages des Grecs et des Ma- 
cédoniens au-dessus de leurs ennemis , vous avouerez 
que la Perse, attaquée par un tel héros et par de telles 
armées , ne pouvait plus éviter de changer de maître. 
Ainsi vous découvrirez en même temps ce qui a ruiné 
l'empire des Perses, et ce qui a élevé celui d'Alexandre. 
Pour lui faciliter la victoire , il arriva que la Perse 
perdit le seul général qu'elle pût opposer aux Grecs : 
c'était Memnon, Rhodien*. Tant qu'Alexandre eut en 
tète un si fameux capitaine, il put se glorifier d'avoir 
vaincu un ennemi digne de lui. Au lieu de hasarder 
contre les Grecs une bataille générale, Memnon voulait 
qu'on leur disputât tous les passages, qu'on leur coui>âl 
les vivres, qu'on les allât attaquer chez eux, et que |Kir 
une attaque vigoureuse on les forçât à venir défendre 

' Diod., lib. XVII , seet. i , n. &. 



SUR L'HlSTOmE UiNlVERSELLE. 483 

leur pays. Alexandre y avait pourvu, et les troupes qu'il 
avait laissées à Autipater suffisaient pour garder la 
Grèce. Mais sa bonne fortune le délivra tout d'un coup 
de cet embarras. Au commencement d'une diversion qui 
déjà inquiétait toute la Grèce, Memnon mourut, et 
Alexandre mit tout à ses pieds. 

Ce prince fit son entrée dans Babylone avec un éclat 
qui surpassait tout ce que l'univers avait jamais vu; et 
après avoir vengé la Grèce, après avoir subj ugiié avec une 
promptitude incroyable toutes les terres de la domina- 
tion persienne, pour assurer de tous côtés son nouvel 
empire, ou plutôt pour contenter son ambition , et ren- 
dre son nom plus fameux que celui de Bacchus, il entra 
dans les Indes, où il poussa ses conquêtes plus loin que 
ce célèbre vainqueur. Mais celui que les déserts , les 
fleuves et les montagnes n'étaient pas capables d'arrê- 
ter, fut contraint de céder à ses soldats rebutés , qui lui 
demandaient du repos. Réduit à se contenter des super- 
bes monuments qu'il laissa sur le bord de l'Araspe, il 
ramena son armée par une autre route que celle qu'il 
avait tenue, et dompta tous les pays qu'il trouva sur son 
passage. 

Il revint à Babylone craint et respecté, non pas comme 
un conquérant, mais comme un dieu. Mais cet empire 
formidable qu'il avait conquis ne dura pas plus long- 
temps que sa vie, qui fut fort courte. A l'âge de trente- 
trois ans, au milieu des plus vastes desseins qu'un 
bomme eût jamais conçus, et avec les plus justes espé- 
rances d'un heureux succès, il mourut sans avoir eu le 
loisir d'établir solidement ses affaires, laissant un frère 
imbécile et des enfants en bas ége, incapables de sou- 
tenir un si grand poids. Mais ce qu'il y avait de plus 
funeste pour sa maison et pour son empire, est qu'il lais- 
sait des capitaines à qui il avait appris à ne respirer que 

31. 



484 DISCOURS 

Tambition et la guerre. Il prévit à quels excès ils 8e 
porteraient quand il ne serait plus au monde : pour les 
retenir, et de peur d'en être dédit, il n'osa nommer ni 
son successeur, ni le tuteur de ses enfants. Il prédit 
seulement que ses amis célébreraient ses funérailles avec 
des batailles sanglantes; et il expira dans la fleur de son 
âge, plein des tristes images de la confusion qui devait 
suivre sa mort. 

En effet, vous avez vu le partage de son empire et la 
ruine affreuse de sa maison. La Macédoine, son ancien 
royaume , tenu par ses ancêtres depuis tant de siècles, 
fut envahi de tous côtés comme une succession vacante; 
et, après avoir été longtemps la proie du plus fort, il 
passa enfin à une autre famille. Ainsi ce grand conqué- 
rant, le plus renommé et le plus illustre qui fut jamais, 
a été le dernier roi de sa race. S'il fût demeuré paisible 
dans la Macédoine, la grandeur de son empire n'aurait 
pas tenté ses capitaines, et il eût pu laisser à ses enfants 
le royaume de ses pères. Mais parce qu'il avait été trop 
puissant, il fut cause de la perte de tous les siens; et 
voilà le fruit glorieux de tatnt de conquêtes. 

Sa mort fut la seule cause de cette grande révolution. 
Car il faut dire, à sa gloire, que si jamais homme a été 
capable de soutenir un si vaste empire, quoique nouvel- 
lement conquis, c'a été sans doute Alexandre, puisqu'il 
n'avait pas moins d'esprit que de courage. Il ne faut 
donc point imputer à ses fautes, quoiqu'il en ait fait de 
grandes, la chute de sa famille, mais à là seule morta- 
lité ; si ce n'est qu'on veuille dire qu'un homme de son 
humeur, et que son ambition engageait toujours à en- 
treprendre, n'eût jamais trouvé le loisir d'établir les 
choses. 

Quoi qu'il en soit , nous voyons , par son exemple , 
qu'outre les fautes que les hommes pourraient corriger. 



SUR LHISTOIRE^NIVERSELLE. 485 

c*est-à-dire celles qu'ils font par emportement ou par 
ignorance^ il y a un faible irrémédiable inséparablement 
attaché aux desseins humains; et c'est lamortaUté. Tout 
peut tomber en un moment par cet endroit-là : ce qui 
nous force d'avouer que comme le vice le plus inhérent, 
si je puis parler de la sorte, et le plus inséparable des 
choses humaines, c'est leur propre caducité; celui qui 
sait conserver et affermir un État a trouvé un plus haut 
point de sagesse que celui qui sait conquérir et gagner 
des batailles. 

Il n'est pas besoin que je vous raconte en détail ce qui 
fit périr les royaumes formés du débris de l'empire d'A- 
lexandre, c'est-à-dire celui de Syrie, celui de Macédoine, 
et celui d'Egypte. La cause commune de leur ruine est 
qu'ils furent contraints de céder à une plus grande puis- 
sance, qui fut la puissance romaine. Si toutefois nous 
voulions considérer le dernier état de ces monarchies, 
nous trouverions aisément les causes immédiates de leur 
chute, et nous verrions, entre autres choses, que la plus 
puissante de toutes, c'est-à-dire celle de Syrie, après 
avoir été ébranlée par la mollesse et le luxe de la na- 
tion, reçut enfin le coup mortel par la division de ses 
princes. 



CHAPITRE VI. 

L*empire romain *, et, en passant, celui de Carthage, et sa maoYaiae oonstitation. 

Nous sommes enfin venus à ce grand empire qui a en- 
glouti tous les empires de l'univers, d'où sont sortis les 
plus grands royaumes du monde que nous habitons, 
dont nous respectons encore les lois , et que nous de- 
vons par conséquent mieux connaître que tous les autres 

« Var. V Édition de 1631 porte seulement : L'empire romain. 



4S6 DISCOURS 

« 

empires. Vous entendez bien * que je parle de Tempire 
romain. Vous en avez vu la longue et mémorable histoire 
dans toute sa suite. Mais pour entendre parfaitement les 
causes de T élévation de Rome^ et celles des grands chan- 
gements qui sont arrivés dans son état, considérez at- 
tentivement , avec les mœurs des Romains , les temps 
d'où dépendent tous les mouvements de ce vaste em- 
pire. 

De tous les peuples du monde le plus fier et le plus 
hardi , mais tout ensemble le plus réglé dans ses con- 
seils, le plus constant dans ses maximes, le plus avisé, 
le plus lfiJK)i4eux^ et enfin le plus patient, a été le peu- 
1 pie romain. 

\ De tout cela s'est formée la meilleure miUce et la po- 

litique la plus prévoyante, la plus ferme et la plus suivie 
qui fut jamais. 

Le fond d'un Romain, pour ainsi parler, était Tsmiour 
de sa liberté et de sa patrie. Une de ces choses lui fiEÙsait 
aimer l'autre ; car, parce qu'il aimait sa liberté, il aimait 
aussi sa patrie comme une mère qui le nourrissait dans 
des sentiments également généreux et libres. 

Sous ce nom de liberté, les Romains se figuraient, avec 
les Grecs, un état où personne ne fût sujet que de la loi, 
et où la loi fût plus puissante que les hommes. 

Au reste , quoique Rome fût née sous un gouverne- 
ment royal, elle avait, même sous ses rois, une liberté 
qui ne convient guère à une monarchie réglée. Car ou- 
tre que les rois étaient électifs, et que Vélection s'en fai- 
sait par tout le peuple , c'était encore au peuple assem- 
blé à confirmer les lois, et à résoudre la paix ou la guerre. 
Il y avait même des cas particuUers où les rois déféraient 
au peuple le jugement souverain : témoin TuUus Hos- 

» Var. Édition de 1681 : Vous entendez bien. Monseigneur, etc. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 487 

tilius, qui, n'osant ni condamner ni absoudre Horace, 
comblé tout ensemble, et d'honneur pour avoir vaincu 
les Curiaces, et de honte pour avoir tué sa sœur, 
le fit juger par le peuple. Ainsi les rois n'avaient pro- 
prement que le commandement des armées , et l'auto- 
rité de convoquer les assemblées légitimes, d'y propo- 
ser les affaires, de maintenir les lois, et d'exécuter les 
décrets publics. 

Quand Servius Tullius conçut le dessein que vous avez 
vu de réduire Rome en république, il augmenta dans 
un peuple déjà si libre l'amour de la liberté ; et de là 
vous pouvez juger combien les Romains en furent ja- 
loux quand ils l'eurent goûtée tout entière sous leurs 
consuls. 

On frémit encore en voyant dans les histoires la triste 
fermeté du consul Brutus, lorsqu'il fit mourir à ses yeux 
ses deux enfants, qui s'étaient laissé entraîner aux sour- 
des pratiques que les Tarquins faisaient dans Rome pour 
y rétablir leur domination. Combien fut affermi dans 
l'amour de la liberté un peuple qui voyait ce consul sé- 
vère immoler à la liberté sa propre famille ! Il ne faut 
plus s'étonner si on méprisa dans Rome les efforts des 
peuples voisins, qui entreprirent de rétablir les Tar- 
quins bannis ^ Ce fut en vain que le roi Porsena les prit 
en sa protection. Les Romains, presque affamés, lui firent 
connaître, par leur fermeté, qu'ils voulaient du moins 
mourir libres. Le peuple fut encore plus ferme que le 
sénat; et Rome entière fit dire à ce puissant roi, qui ve- 
nait de la réduire à l'extrémité, qu'il cessât d'intercéder, 
pour les Tarquins, puisque, résolue de tout hasarder 
pour sa liberté^ elle recevrait plutôt ses ennemis que 
ses tyrans*. Porsena, étonné de la fierté de ce peuple 

• Dion, liai., Ant. Rom., lib. v, c. 1. — ' Tit. Liv., lib. ii, c. 13, 15. 



488 DISCOURS 

et de la hardiesse plus qu'humaine de quelques parti- 
culiers^ résolut délaisser les Romainsjouir en paix d'une 
liberté qu'ils savaient si bien défendre. 

La liberté leur était donc un trésor qu'ils préféraient 
à toutes les richesses de l'univers. Aussi avez-vous vu 
que dans leurs commencements^ et même bien avant 
dans leurs progrès, la pauvreté n'était pas un mal pour 
eux : au contraire, ils la regardaient comme un moyen 
de garder leur liberté plus entière , n'y ayant rien de 
plus libre ni de plus indépendant qu'un honmie qui sait 
vivre de peu, et qui, sans rien attendre de la protection 
ou de la libéralité d'autrui, ne fonde sa subsistance que 
sur son industrie et sur son travail. 

C'est ce que faisaient les Romains. Nourrir du bétail, 
labourer la terre, se dérober à eux-mêmes tout ce quils 
pouvaient, vivre d'épargne et de travail : voilà quelle 
était leur vie; c'est de quoi ils soutenaient leur famille, 
qu'ils accoutumaient à de semblables travaux. 

Tite-Live a raison de dire qu'il n'y eut jamais de peu- 
ple où la frugalité, où l'épargne, où la pauvreté, aient 
été plus longtemps en honneur. Les sénateurs les plus 
illustres, à n'en regarder que l'extérieur, différaient peu 
des paysans, et n'avaient d'éclat ni de majesté qu'en pu- 
blic et dans le sénat. Du reste, on les trouvait occupés 
du labourage et des autres soins de la vie rustique, 
quand on les allait quérir pour commander les armées. 
Ces exemples sont fréquents dans l'histoire romaine. 
Curius et Fabrice, ces grands capitaines qui vainquirent 
Pyrrhus, un roi si riche, n'avaient que de la vaisselle 
de terre ; et le premier, à qui les Samnites en offraient 
d'or et d'argent, répondit que son plaisir n'était point 
d'en avoir, mais de commander à qui en avait. Après 
avoir triomphé, et avoir enrichi la république des dé- 
pouilles de ses ennemis, ils n'avaient pas de quoi se faire 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE- 489 

enterrer. Cette modération durait encore pendant les 
guerres puniques. Dans la première, on voit Régulus, 
général des armées romaines^ demander son congé au 
sénat pour aller cultiver sa métairie, abandonnée pen- 
dant son absence * . Après la ruine de Carthage , on voit 
encore de grands exemples de la première simplicité. 
iEmilius Paulus, qui augmenta le trésor public par le 
riche trésor des rois de Macédoine, vivait selon les règles 
de l'ancienne frugalité , et mourut pauvre. Hummius , 
en ruinant Corinthe, ne profita que pour le public des 
richesses de cette ville opulente et voluptueuse'. Ainsi 
les richesses étaient méprisées : la modération et l'in- 
nocence des généraux romains faisaient Tadmiration des 
peuples vaincus. 

Cependant, dans ce grand amour de la pauvreté, les 
Romains n'épargnaient rien pour la grandeur et pour 
la beauté de leur ville. Dès leurs commencements, les 
ouvrages publics furent tels, que Rome n'en rougit 
jias depuis même qu'elle se vit maltresse du monde. 
Le Capitole, bâti par Tarquin le Superbe, et le tem- 
ple qu'il éleva à Jupiter dans cette forteresse, étaient 
dignes dès lors de la majesté du plus grand des dieux , 
et de la gloire future du peuple romain. Tout le reste ré- 
pondait à cette grandeur. Les principaux temples, les 
marchés, les bains , les places publiques, les grands 
chemins, les aqueducs, les cloaques mêmes et les égouts 
de la ville, avaient une magnificence qui paraîtrait in- 
croyable, si elle n'était attestée par tous les historiens^, 
et confirmée par les restes que nous en voyons. Que 
dirai-jede la pompe des triomphes, des cérémonies de 

* Tit. Liv., Epit., lib. xviii. — * Cic, de Offic, lib. ii, c. 22, n. 76. 
— ^ Tit. Liv., lib. i, c. 53, 55 ; lib. vi, c. 4 ; Dion. Halicarn., Ant. Rotn., 
lib. iir, ç. 20, 21 ; lib. iv, c. 13 ; Tacit., Ilis*., lib. m, c. 72 ; Plin., Hist. 
natur., lib. xxxvj, cap. 15. 



490 DISCOURS 

la religion , des jeux et des spectacles qu'on donnait au 
peuple * ? En un mot, tout ce qui servait au public, tout 
ce qui pouvait donner aux peuples une grande idée de 
leur commune patrie , se faisait avec profusion autant 
que le temps le pouvait permettre. L'épargne régnait 
seulement dans les maisons particulières. Celui qui aug- 
mentait ses revenus et rendait ses terres plus fertiles 
par son industrie et par son travail, qui était le meil- 
leur économe, et prenait le plus sur lui-même, s'estimait 
le plus libre, le plus puissant , et le plus heureux. 

Il n'y a rien de plus éloigné d'une telle vie que la 
mollesse. Tout tendait plutôt à l'autre excès, je veux 
dire à la dureté. Aussi les mœurs des Romains avaient- 
elles naturellement quelque chose, non-seulement de 
rude et de rigide, mais encore de sauvage et de farou- 
che. Mais Us n'oubhèrent rien pour se réduire eux- 
mêmes sous de bonnes lois; et le peuple le plus jaloux 
de sa liberté que l'univers ait jamais vu se trouva en 
même temps le plus soumis à ses magistrats et à la puis- 
sance légitime. 

La milice d'un tel peuple ne pouvait manquer d'être 
admirable, puisqu^on y trouvait, avec des courages fer- 
mes et des corps vigoureux, une si prompte et si exacte 
obéissance. 

Les lois de cette milice étaient dures, mais nécessaires. 
La victoire était périlleuse, et souvent mortelle à ceux qui 
la gagnaient contre les ordres. Il y allait de la vie, non- 
seulement à fuir, à quitter ses armes, à abandonner son 
rang, mais encore à se remuer, pour ainsi dire, et à 
branler tant soit peu, sans le commandement du géné- 
ral. Qui mettait les armes bas devant l'ennemi , qui ai- 
mait mieux se laisser prendre que de mourir glorieuse- 

' Dion. liai., lib. vu, cap. 13. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 491 

mentpoup sa patrie, étaitjugéindignede toute assistance. 
Pour l'ordinaire on ne comptait plus les prisonniers 
parmi les citoyens, et on les laissaitaux ennemis comme 
des membres retranchés de la république. Vous avez 
vu, dans Florus et dans Cicéron', l'histoire deRégulus, 
qui persuada au sénat, aux dépens de sa propre vie, 
d'abandonner les prisonniers aux Carthaginois. Dans 
la guerre d'Annibal, et après la perte de la bataille de 
Cannes, c'est-à-dire dans le temps où Rome, épuisée par 
tant de pertes, manquait le plus de soldats, le sénat 
aima mieux armer, contre sa coutume , huit mille es- 
claves, que de racheter huit mille Romains qui ne lui 
auraient pas plus coûté que la nouvelle milice qu'il fal- 
lut lever*. Mais, dans la nécessité des affaires, on établit 
plus que jamais, comme une loi inviolable, qu'un soldat 
romain devait ou vaincre ou mourir. 

Par cette maxime , les armées romaines , quoique dé- 
faites et rompues, combattaient et se ralliaient jusqu'à 
la dernière extrémité; et, comme remarque Salluste',il 
se trouve parmi les Romains plus de gens punis pour 
avoir combattu sans en avoir ordre, que pour avoir lâché 
le pied et quitté son poste : de sorte que le courage avait 
plus besoin d'être réprimé, que la lâcheté n'avait besoin 
d'être excitée. 

Ils joignirent à la valeur l'esprit et l'invention. Outre 
qu'ils étaient par eux-mêmes appliqués et ingénieux , 
ils savaient profiter admirablement de tout ce qu'ils 
voyaient dans les autres peuples de commode pour les 
campements, pour les ordres de bataille , pour le genre 
même des armes , en un mot, pour faciliter tant Fattaque 
que la défense. Vous avez vu, dans Salluste et dans les 

* Cic.,deOffic., lib. in, c. 23, n. 110; Florus, lib. ii, c. 2. — " Po 
lyb., lib. VI, c. 56; Tit. Liv., lib. xxii, c. 57, 58; Gic, de Offic, lib. ii , 
c. 26, n. ITi. — ^ Sallust., de Bello Calil., n. 9. 



492 DISCOURS 

autres auteurs^ ce que les Romains ont appris de leurs 
voisins et de leurs ennemis mêmes. Qui ne sait qu'ils 
ont appris des Carthaginois l'invention des galères^ par 
lesquelles ils les ont battus^ et enfin qu'ils ont tiré de 
toutes les nations qu'ils ont connues de quoi les sur- 
monter toutes? 

En effet, il est certain, de leur aveu propre, que les 
Gaulois les surpassaient en force de corps, et ne leur cé- 
daient pas en courage. Polybe nous fait voir qu'en une 
rencontre décisive, les Gaulois, d'ailleurs plus forts en 
nombre, montrèrent plus de hardiesse que les Romains, 
quelque déterminés qu'ils fussent * ; et nous voyons tou- 
tefois, en cette même rencontre, ces Romains, inférieurs 
en tout le reste , l'emporter sur les Gaulois, parce qu'ils 
savaient choisir de meilleures armes , se ranger dans un 
meilleur ordre , et mieux profiter du temps dans la mê- 
lée. C'est ce que vous -pourrez voir quelque jour plus 
exactement dans Polybe ; et vous avez souvent remarqué 
vous-même, dans les Commentaires de César, que les 
Romains commandés par ce grand homme ont subjugué 
les Gaulois plus encore par les adressés de l'art militaire 
que par leur valeur. 

Les Macédoniens , si jaloux de conserver l'ancien ordre 
de leur milice formée par Philippe et par Alexandre, 
croyaient leur phalange invincible , et ne pouvaient se 
persuader que l'esprit humain fût capable de trou- 
ver quelque chose de plus ferme. Cependant le même 
Polybe, etTite-Live après lui*, ont démontré qu'à con- 
sidérer seulement la nature des armées romaines et de 
celles des Macédoniens , les dernières ne pouvaient man- 
quer d'être battues à la longue, parce que la phalange 

' Polyb., lib. II, c. 28 et seq. — > Id., lib. xvii, in Excerpt, c. 24 et 
seq.; Tifc. Liv., lib. ix, c. 19; lib. xxxi, c. 39, etc. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 408 

macédonienne , qui n'était qu'un gros bataillon carré , 
fort épais de toutes parts , ne pouvait se mouvoir que tout 
d'une pièce; au lieu que l'armée romaine, distinguée 
en petits corps, était plus prompte et plus disposée à 
toute sorte de mouvements. 

Les Romains ont donc trouvé, ou ils ont bientôt appris 
Tart de diviser les armées en plusieurs bataillons et es- 
cadrons , et de former les corps de réserve , dont le mou- 
vement est si propre à pousser ou à soutenir ce qui s'é- 
branle de part et d'autre. Faites marcher contre des 
troupes ainsi disposées la phalange macédonienne : cette 
grosse et lourde machine sera terrible, à la vérité, à 
une armée sur laquelle elle tombera de tout son poids; 
mais, comme parle Polybe, elle ne peut conserver long- 
temps sa propriété naturelle, c'est-à-dire sa solidité et 
sa consistance, parce qu'il lui faut des lieux propres, et 
pour aiasi dire faits exprès, et qu'à faute de les trouver, 
elle s'embarrasse elle-même, ou plutôt elle se rompt par 
son propre mouvement; joint qu'étant une fois enfoncée, 
elle ne sait plus se rallier. Au lieu que l'armée romaine, 
divisée en ses petits corps, profite de tous les lieux, et 
s'y accommode : on l'unit et on la sépare comme on veut; 
elle défile aisément, et se rassemble sans peine; elle est 
propre aux détachements, aux ralliements , à toute sorte 
de conversions et d'évolutions, qu'elle fait ou tout entière 
ou en partie , selon qu'il est convenable ; enfin elle a 
plus de mouvements divers, et par conséquent plus d'ac- 
tion et plus de force que la phalange. Concluez donc, 
avec Polybe, qu'il fallait que la phalange lui cédât, et 
que la Macédoine fût vaincue. 

Il y a plaisir. Monseigneur, à vous parler de ces choses 
dont vous êtes si bien instruit par d'excellents maîtres , et 
que vous voyez pratiquées, sous les ordres de Louis le 
Grand, d'une manière si admirable, que je ne sais si la 



494 DISCOURS 

milice romaine ajamais rien eu de plus beau. Mais^ sans 
voulpir ici la mettre aux mains avec la milice française , 
je me contente que vous ayiez vu que la milice romaine, 
soit qu'on regarde la science môme de prendre ses avan- 
tages, ou qu'on s'attache à considérer son extrême sévé- 
rité à faire garder tous les ordres de la guerre , a surpassé 
de beaucoup tout ce qui avait paru dans les siècles pré- 
cédents. 

Après la Macédoine , il ne faut plus vous parler de la 
Grèce : vous avez vu que la Macédoine y tenait le dessus, 
et ainsi elle vous apprend à juger du reste. Athènes n'a 
plus rien produit depuis les temps d'Alexandre. Les 
Étoliens , qui se signalèrent en diverses guerres , étaient 
plutôt indociles que libres , et plutôt brutaux que vail- 
lants. Lacédémone avait fait son dernier effort pour la 
guerre en produisant Gléomène ; et la ligue des Achéens, 
en produisant Philopœmen. Rome n'a point combattu 
contre ces deux grands capitaines; mais le dernier, qui 
vivait du temps d' Annibal et de Scipion , à voir agir les 
RomainsdanslaMacédoine, jugea bien que la liberté de 
la Grèce allait expirer, et qu'il ne lui restait plus qu'à 
reculer le moment de sa chute*. Ainsi les peupjes les 
plus belUqueux cédaient aux Romains. Les Romains ont 
triomphé du courage dans les Gaulois, du courage et 
de Tart dans les Grecs, et de tout cela soutenu de la con- 
duite la plus raffinée, en triomphant d'Annibal; de sorte 
que rien n'égala jamais la gloire de leur milice. 

Aussi n'ont-ils rien eu , dans tout leur gouvernement , 
dont ils se soient tant vantés que de leur discipline mili- 
taire. Ils l'ont toujours considérée comme le fondement 
de leur empire, La discipline militaire est la chose qui a 
paru la première dans leur État, et la dernière qui s'y est 

' Plut., in Philop. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 495 

jKîpdue, tant elle était attachée à la constitution de leur 
république. 

Une des plus belles parties de la milice romaine était 
qu'on n'y louait point la fausse valeur. Les maximes du 
faux honneur, qui ont fait périr tant de monde parmi 
nous, n'étaient pas seulement connues dans une nation 
si avide de gloire. On remarque de Scipion * et de César, 
les deux premiers honmies de guerre et les plus vaillants 
qui aient été parmi les Romains , qu'ils ne se sont jamais 
exposés qu'avec précaution, et lorsqu'un grand besoin 
le demandait. On n'attendait rien de bon d'un général 
qui ne savait pas connaître le soin qu'il devait avoir de 
conserver sa personne • ; et on réservait pour le vrai ser- 
vice les actions d'une hardiesse extraordinaire. Les Ro- 
mains ne voulaient point de batailles hasardées mal à 
propos , ni de victoires qui coûtassent trop de sang ; de 
sorte qu'il n'y avait rien de plus hardi , ni tout ensem- 
ble de plus ménagé, qu'étaient les armées romaines. 

Mais comme il ne suffit pas d'entendre la guerre, si 
on n'a un sage conseil pour l'entreprendre à propos, et 
tenir le dedans de l'État dans un bon ordre, il faut en- 
core vous faire observer la profonde politique du sénat 
romain. A le prendre dans les bons temps de la répu- 
blique, il n'y eut jamais d'assemblée où les affaires fus- 
sent traitées plus mûrement, ni avec plus de secret, 
ni avec une plus longue prévoyance, ni dans un plus 
grand concours, et avec un plus grand zèle pour le 
bien public. 

Le Saint-Esprit n'a pas dédaigné de marquer ceci 
dans le livre des Machabées', ni de louer la haute pru- 
dence et les conseils vigoureux de cette sage compagnie , 

* Polyb., lib. X, c. 13. — * Ibid., lib. x, c. 29. — ^ I Machab., viii, 
15, 16. 



496 DISCOURS 

où personne ne se donnait de l'autorité que par la rai- 
son y et dont tous les membi'es conspiraient à l'utilité 
publique sans partialité et sans jalousie. 

Pour le secret, Tite-Live nous en donne un exemple 
illustre*. Pendant qu'on méditait la guerre contre Per- 
sée, Eumènes, roi de Pergame, ennemi de ce prince, 
vint à Rome, pour se liguer contre lui avec le sénat. Il y 
fit ses propositions en pleine assemblée , et l'affaire fut 
résolue par les suffrages d'une compagnie composée de 
trois cents hommes. Qui croirait que le secret eût été 
gardé, et qu'on n'ait jamais rien su de la délibération 
que quatre ans après, quand la guerre fut achevée? Mais 
ce qu'il y a de plus surprenant est que Persée avait à 
Rome ses ambassadeurs pour observer Eumènes. Toutes 
les viUes de Grèce et d'Asie, qui craignaient d'être en- 
veloppées dans cette querelle, avaient aussi envoyé les 
leurs, et tous ensemble tâchaient à découvrir une afEaire 
d'une telle conséquence. Au milieu de tant d'habiles 
négociateurs, le sénat fut impénétrable. Pour faire gar- 
der le secret, on n'eut jamais besoin de supplices, ni de 
défendre le commerce avec les étrangers sous des pei- 
nes rigoureuses. Le secret se recommandait comme tout 
seul, et par sa propre importance. 

C'est une chose surprenante dans la conduite de 
Rome, d'y voir le peuple regarder presque toujours le 
sénat avec jalousie, et néanmoins lui déférer tout dans les 
grandes occasions, et surtout dans les grands périls. 
Alors on voyait tout le peuple tourner les yeux sur cette 
sage compagnie, et attendre ses résolutions comme au- 
tant d'oracles. 

Une longue expérience avait appris aux Romains que 
de là étaient sortis tous les conseils qui avaient sauvé 

■ Tit. Liv., lib. xlu, cap. 14. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE, 497 

l'État. C'était dans le sénat que se conservaient les an- 
ciennes maximes^ et Tesprit, pour ainsi parler, de la 
république. C'était laque se formaientles desseins qu'on 
voyait se soutenir par leur propre suite; et ce qu'il y 
avait de plus grand dans le sénat, est qu'on n'y prenait 
jamais des résolutions plus vigoureuses que dans les 
plus grandes extrémités. 

Ce fut au plus triste état de la république , lorsque, 
faible encore et dans sa naissance, elle se vit tout en- 
semble et divisée au dedans par les tribuns, et pressée 
au dehors par les Volsques, que Coriolan irrité menait 
contre sa patrie * ; ce fut, dis-je, en cet état que le sénat 
parutle plus intrépide *. Les Volsques, toujours battus par 
les Romains, espérèrent de se venger, ayant à leur tète 
le plus grand homme de Rome , le plus entendu à la 
guerre , le plus libéral, le plus incompatible avec l'in- 
justice ; mais le plus dur, le plus difficile «t le plus ai- 
gri. Ils voulaient se faire citoyens par force; et, après de 
grandes conquêtes, maîtres de la campagne et du pays, 
ils menaçaient de tout perdre si on n'accordait leur de- 
mande« Rome n'avait ni armée ni chrfs , et néanmoins 
dans ce triste état, et pendant qu'elle avait tout à crain- 
dre, on vit sortir tout à coup ce hardi décret du sénat, 
qu'on périrait plutôt que de rien céder à l'ennemi armé , 
et qu'on lui accorderait des conditions équitables après 
qu'il aurait retiré ses armes. 

La mère de Coriolan, qui fut envoyée pour le fléchir, 
lui disait entre autres raisons * : « Ne connaissez-vous 
a pas les Romains? Ne savez-vous pas, mon fils, que 
a vous n'en aurez rien que par les prières, et que vous 

' Var. Edition de 1)581 : que Coriolan irrité menait contre sa patrie. 
Les Volsques , etc. 

» Dion. Hal., lib. viii, c. 6 ; Tite Liv., lib. ii,.c. 39. — ^Dion. Hal., 
lib. vui, c. 7. 

BOSS. — BIST. VNIY. 32 



498 DISCOURS 

tt n'en obtiendrez ni grande ni petite chose par la 

a force? » Le sévère Cioriolan se laissa vaincre : il lui 
en coûta la vie , et les Volsques choisirent d'autres géné- 
raux : mais le sénat demeura ferme dans ses maximes ; 
et le décret qu'il donna ^ de ne rien accorder par force , 
passa pour une loi fondamentale de la politique romaine^ 
dont il n'y a pas un seul exemple que les Romains se 
soient départis dans tous les temps de la république \ 
Parmi eux^ dans les états les plus tristes ^ jfimiais les 
faibles conseils n'ont été seulement écoutés. Ils étaient 
toujours plus traitables victorieux que vaincus : tant le 
sénat savaitmaintenir les anciennes maximes de la répu- 
blique^ et tant il y savait confirmer le reste des citoyens. 

De ce même esprit sont sorties les résolutions prises 
tant de fois dans le sénat ^ de vaincre les ennemis pai* la 
force ouverte , sans y employer les ruses ou les artifices, 
même ceux qui sont permis à la guerre : ce que le sénat 
ne faisait ni par un faux point d'honneur , ni pour avoir 
ignoré les lois de la guerre, mais parce qu'il ne jugeait 
rien de plus efficace pour abattre un ennemi orgueilleux 
que de lui ôter toute opinion qu'il pourrait avoir de ses 
forces, afin que, vaincu jusque dans le cœur, il ne vit 
plus de salut que dans la clémence du vainqueur. 

C'est ainsi que s'établit pai* toute la terre cette haute 
opinion des armes romaines. La créance répandue par- 
tout que rien ne leur résistait, faisait tomber les armes 
des mains à leurs ennemis, et donnait à leurs alliés un 
invincible secours. Vous voyez ce que fait dans toute 
l'Europe une semblable opinion des armes françaises ; et 
le monde, étonné des exploits du roi , confesse qu'il n'ap- 
partenait qu'à lui seul de donner des bornes à ses con- 
quêtes. 

' Polyb., lib. VI, cap. 56; Excerpt., de Légat., cap. 69; Dion. Haï., 
lib. VIII, c. 5. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 499 

La conduite du sénat romain, si f oFte contre les enne- 
mis, n'était pas moins admirable dans la conduite du 
dedans. Ces sages sénateurs avaient quelquefois pour le 
peuple une juste condescendance, comme lorsque, dans 
une extrême nécessité , non-seulement ils se taxèrent 
eux-mêmes plus haut que les autres, ce qui leur était 
ordinaire, mais encore qu'ils déchargèrent le menu 
peuple de tout impôt, ajoutant que « les pauvres 
<c payaient un assez grand tribut à la république, en 
« nourrissant leurs enfants* .» 

Le sénat montra, par cette ordonnance, qu'il savait 
en quoi consistaient les vraies richesses d'un État; et 
un si beau sentiment, joint aux témoignages d'une 
bonté paternelle, fit tant d'impression dans l'esprit des 
peuples , qu'ils devinrent capables de soutenir les der- 
nièi»es extrémités pour le salut de leur patrie. 

Mais quand le peuple méritait d'être blâmé, le sénat 
le faisait aussi avec une gravité et une vigueur digne de 
cette sage compagnie, comme il arriva dans le démêlé 
entre ceux d'Ardée et d'Aricie. L'histoire en est mémo- 
rable, et mérite de vous être racontée* Ces deux peuples 
étaient en guerre pour des terres que chacun d'eux pré- 
tendait'. Enfin, las de combattre, ils convinrent de se 
rapporter au jugement du peuple romain, dont l'équité 
était révérée par tous les voisins. Les tribus furent as* 
semblées; et le peuple ayant connu, dans la discussion, 
que ces terres prétendues par d'autres lui appartenaient 
de droit, se les adjugea. Le sénat, quoique convaincu 
que le peuple dans le fond avait bien jugé, ne put souf-^ 
frir que les Romains eussent démenti leur générosité 
naturelle, ni qu'ils eussent lâchement trompé l'espérance 
de leurs voisins qui s'étaient soumis à leur arbitrage. Il 



' Tit. Liv., lib. ii, cap. 9. - * Ibid., lib. m, c. 71 ; lib. iv, c. 7, 9, 10. 

32. 



500 DISCOURS 

n'y eiil rien que ne fit cette compagnie pour empêcher 
un jugement d'un si pernicieux exemple, où les juges 
prenaient pour eux les terres contestées par les parties. 
Après que la sentence eut été rendue^ ceux d'Ârdée^ 
dont le droit était le plus apparent, indignés d'un juge- 
ment si inique, étaient prêts à s'en venger par les armes. 
Le sénat ne fit point de difficulté de leur déclarer pu- 
bliquement qu'il était aussi sensible qu'eux-mêmes à 
l'injure qui leur avait été faite; qu'à la vérité il ne pou- 
vait pas casser un décret du peuple, mais que si, après 
cette offense, ils voulaient bien se fier à la compagnie 
de la réparation qu'ils avaient raison de prétendre, le 
sénat prendrait un tel soin de leur satisfaction, qu'il ne 
leur resterait aucun sujet de plainte. Les Ârdéates se 
fièrent à cette parole. 11 leur arriva une affaire capable 
de ruiner leur ville de fond en cpmble. Ils reçurent un 
si prompt secours par les ordres du sénat, qu'ils se cru- 
rent trop bien payés de la terre qui leur avait été ôtée, 
et ne songeaient plus qu'à remercier de si fidèles amis. 
Mais le sénat ne fut pas content, jusqu'à ce qu'en leur 
faisant rendre la terre que le peuple romain s'était ad- 
jugée , il abolit la mémoire d'un si infâme jugement. 

Je n'entreprends pas ici de vous dire eombienle sénat 
a fait d'actions semblables; combien il a livré aux enne- 
mis de citoyens parjures qui ne voulaient pas leur tenir 
parole, ou qui chicanaient sur leurs serments ; combien 
il a condamné de mauvais conseils qui avaient eu d'heu- 
reux succès * : je vous dirai seulement que cette auguste 
compagnie n'inspirait rien que de grand au peuple ro- 
main, et donnait en toutes rencontres une haute idée de 
ses conseils , persuadée qu'elle était que la réputation 
était le plus ferme appui des États. 

» Polyb., Tit. Liv. ; Cic, de Off., lib. m, c. 25, 26, etc. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 50 1 

On peut croire que^ dans un peuple à, sagement dirigé^ 
les récompenses et les châtiments étaient ordonnés avec 
grande considération. Outre que le service et le zèle au 
bien de TÉtat étaient le moyen le plus sûr pour s'avancer 
dans les charges , les actions militaires avaient mille 
récompenses qui ne coûtaient rien au public, et qui 
étaient infiniment précieuses aux particuliers, parce 
qu'on y avait attaché la gloire, si chère à ce peuple bel- 
liqueux. Une couronne d'or très^mince , et le plus sou- 
vent une couronne de feuilles de chêne, ou de laurier, 
ou de quelque herbage plus vil encore, devenait inesti- 
mable parmi les soldats, qui ne connaissaient point de 
plus belles marques que celles de la vertu, ni de plus 
noble distinction que celle qui venait des actions glo- 
rieuses. 

Le sénat , dont l'approbation tenait lieu de récom- 
pense, savait louer et blàîner quand il f^ait. Inconti- 
nent après le combat, les consuls et les autres généraux 
donnaient publiquement aux soldats et aux officiers la 
louange ou le blâme qu'ils méritaient : mais eux-mêmes 
ils attendaient en suspens le jugement du sénat, qui 
jugeait de la sagesse des conseils, sans se laisser éblouir 
par le bonheur des événements. Les louanges étaient 
précieuses, parce qu'elles se donnaient avec connais- 
sance : le blâme piquait au vif les cœurs généreux, et 
retenait les plus faibles dans le devoir. Les châtiments 
qui suivaient les mauvaises actions tenaient les soldats 
en crainte, pendant que les récompenses et la gloire 
bien dispensée les élevait au-dessus d'eux-mêmes. 

Qui peut mettre dans l'esprit des peuples la gloire, la 
patience dans les travaux, la grandeur de la nation, et 
l'amour de la patrie, peut se vanter d'avoir trouvé la 
constitution d'État la plus propre à produire de grands 
hommes. C'est sans doute les grands hommes qui font 



502 DISCOURS 

la force d'un empire. La' nature ne manque pas de faire 
naître dans tous les pays des esprits et des courages éle- 
vés, mais il faut lui aider à les former. Ce qui les forme, 
ce qui les achève, ce sont des sentiments forts et de nobles 
impressions qui se répandent dans tous les esprits, et 
passent insensiblement de Tun à l'autre. Qu'est-ce qui 
rend notre noblesse si fière dans les combats^ et si har- 
die dans les entreprises? c'est Topinion reçue dès Fen- 
fance, et établie par le sentiment unanime delà nation, 
qu'un gentilhomme sans cœur se dégrade lui-même, et 
n'est plus digne de voirie jour. Tous les Romains étaient 
nourris dans ces sentiments, et le peuple disputait avec 
la noblesse à qui agirait le plus par ces vigoureuses 
maximes. Durant les bons temps de Rome, l'enfance 
même était exercée par les travaux : on n'y entendait 
parler d'autre chose que de la grandeur du nom romain. 
Il fallait aller à la guerre quand la république Tordon- 
nait, et là travailler sans cesse, camper hiver et été, 
obéir sans résistance, mourir ou vaincre. Les pères qui 
n'élevaient pas leurs enfants dans ces maximes, et comme 
il fallaitpour les rendre capables de servir l'Ëtat, étaient 
appelés en justice par les magistrats, et jugés coupables 
d'un attentat envers le public. Quand on a commencé à 
prendre ce train, les grands hommes se font les uns les 
autres ; et si Rome en a plus porté qu'aucune autre ville 
qui eût été avant elle, ce n'a point été par hasard; mais 
c'est que l'État romain , constitué de la manière que nous 
avons vu, était, pour ainsi parler, du tempérament qui 
devait être le plus fécond en héros. 

Un État qui se sent ainsi formé se sent aussi en même 
temps d'une force incomparable, et ne se croit jamais sans 
ressource. Aussi voyons-nous que les Romains n'ont ja- 
mais désespéré de leurs affaires, ni quand Porsena, roi 
d'Étrurie, les affamait dans leurs murailles; ni quand 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 503 

les Gaulois, après avoir brûlé leur ville, inondaient tout 
leur pays, et les tenaient serrés dans le Gapitole; ni 
quand Pyrrhus , roi des Épirotes , aussi habile qu'entre- 
prenant, les effrayait par]ses éléphants, et défaisait toutes 
leurs armées ; ni quand Annibal, déjà tant de fois vain- 
queur, leur tua encore plus de cinquante mille hommes 
et leur meilleure milice dans la bataille de Cannes. 

Ce fut alors que le consul Terentius Varro, qui venait 
de perdre par sa faute une si grande bataille, fut reçu à 
Rome comme s'il eût été victorieux, parce seulement que 
dans un si grand malheur il n'avait point désespéré 
des affaires de la république. Le sénat l'en remercia pu- 
bliquement; et dès lors on résolut, selon les anciennes 
maximes, de n'écouter dans ce triste état aucune propo- 
sition de paix. L'ennemi fut étonné; le peuple reprit 
cœur, et crut avoir des ressources que le sénat connais- 
sait par sa prudence. 

En effet, cette constance du sénat, au milieu de tant 
de malheurs qui arrivaient coup sur coup, ne venait pas 
seulement d'une résolution opiniâtre de ne céder ja- 
mais à la fortune, mais encore* d'une profonde con- 
naissance des forces romaines et des forces ennemies. 
Rome savait par son cens, c'esi-à-dire par le rôle de ses 
citoyens , toujours exactement continué depuis Servius 
Tullius; elle savait, dis-je, tout ce qu'elle avait de ci- 
toyens capables de porter les armes , et ce qu'elle pou- 
vait espérer de la jeunesse qui s'élevait tous les jours. 
Ainsi elle ménageait ses forces contre un ennemi qui ve- 
nait des bords de l'Afrique; que le temps devait détraire 
tout seul dans un pays étranger, où les secours étaient 
si tardifs ; et à qui ses victoires mêmes, qui lui coûtaient 
tant de sang, étaient fatales. C'est pourquoi, quelque 

•* Var. Édition de 1681 : mais d'une profonde , etc. 



504 DISCOURS 

perte qui fût arrivée, le sénat, toujours instruit de ce 
qui lui restait de bons soldats, n'avait qu'à temporiser, 
et ne se laissait jamais abattre. Quand, par la défaite de 
Cannes et par les révoltes qui suivirent, il vit les forces 
de la république tellement diminuées qu'à peine ei\t-on 
pu se défendre si les ennemis eussent pressé^ il se sou- 
tint par courage; et, sans se troubler de ses pertes, il 
se mit à regarder les démarches du vainqueur. Aussitôt 
qu'on eut aperçu qu'Ânnibal, au lieu de poursuivre sa 
victoire, ne songeait durant quelque temps qu'à en jouir, 
le sénat se rassura, et vit bien qu'un ennemi capable de 
manquer à sa fortune , et de se laisser éblouir par ses 
grands succès, n'était pas né pour vaincre les Romains. 
Dès lors Rome fit tous les jours de plus grandes entre- 
prises; et Annibal, tout habile, tout courageux, tout 
victorieux qu'il était , ne put tenir contre elle. 

Il est aisé de juger, par ce seul événement, à qui de- 
vait enfin demeurer tout l'avantage. Annibal, enflé de 
ses grands succès, crut la prise de Rome trop aisée , et 
se relâcha. Rome, au milieu de ses malheurs, ne perdit 
ni le courage ni la confiance, et entreprit de plus grandes 
choses que jamais. Ce fut incontinent après la défaite 
de Cannes qu'elle assiégea Syracuse et Capoue, l'une in- 
fidèle aux traités, et l'autre rebelle. Syracuse ne put se 
défendre , ni par ses fortifications, ni par les inventions 
d'Archimède . L'armée victorieuse d' Annibal vint vai- 
nement au secours de Capoue. Mais les Romains firent 
lever à ce capitaine le siège de Noie. Un peu après, les 
Carthaginois défirent et tuèrent en Espagne les deux 
Scipions. Dans toute cette guerre , il n'était rien arrivé 
de plus sensible ni de plus funeste aux Romains. Leur 
perte leur fit faire les derniers efforts : le jeune Scipion, 
fils d'un de ces généraux, non content d'avoir relevé les 
affaires de Rome en Espagne, alla porter la guerre aux 



SUR L'HISTOmE UNIVERSELLE, 506 

Carthaginois dans leur propre ville, et donna le dernier 
coup à leur empire. 

L'état de cette ville ne permettait pas que Scipion y 
trouvât la même résistance qu'Ânnibal trouvait du côté 
de Rome; et vous en serez convaincu, si peu que vous 
regardiez la constitution de ces deux villes. 

Rome était dans sa force; et Carthage , qui avait com- 
mencé de baisser, ne se soutenait plus que par Annibal *. 
Rome avait son sénat uni, et c'est précisément dans ces 
temps que s'y est trouvé ce concert tant loué dans le livre 
des Machabées. Le sénat de Carthage était divisé par 
de vieilles factions irréconciliables ; et la perte d'Annibal 
eût fait la joie de la plus notable partie des grands sei- 
gneurs. Rome encore pauvre, et attachée à Tagriculture, 
nourrissait une milice admirable, qui ne respirait que 
la gloire, et ne songeait qu'à agrandir le nom romain. 
Carthage, enrichie par son trafic, voyait tous ses citoyens 
attachés à leurs richesses, et nullement exercés dans la 
guerre. Au lieu que les armées romaines étaient presque 
toutes composées de citoyens, Carthage, au contraire, 
tenait pour maxime de n'avoir que des troupes étran- 
gères, souvent autant à craindre à ceux qui les payent 
qu'à ceux contre qui on les emploie. 

Ces défauts venaient en partie de la première institu- 
tion de la république de Carthage, et en partie s'y étaient 
introduits avec le temps. Carthage a toujours aimé les 
richesses ; et Aristote l'accuse d'y être attachée jusqu'à 
donner lieu à ses citoyens de les préférer à la vertu*. 
Par là une république toute faite pour la guerre, comme 
le remarque le même Aristote, à la fin en a négligé 
l'exercice. Ce philosophe ne la reprend pas de n'avoir 
que des milices étrangères; et il est à croire qu'elle n'est 

' Polyb., lib. I, in, vi, c. 49, etc. — » Arist., Polit., lib. ii, cil. 



506 DISCOURS 

tombée que longtemps après dans ce défaut. Mais les ri- 
chesses y mènent naturellement une république mar- 
chande : on veut jouir de ses biens^ et on croit tout trou- 
ver dans son argent. Carthage se croyait forte, parce 
qu'elle avait beaucoup de soldats, et n'avait pu appren- 
dre, par tant de révoltes* arrivées dans les derniers 
temps, qu'il n'y a rien de plus malheureux qu'un État 
qui ne se soutient que par les étrangers, où il ne trouve 
ni zèle, ni sûreté, ni obéissance. 

Il est vrai que le grand génie d'Ânnibal semblait avoir 
remédié aux défauts de sa république. On regarde 
comme un prodige que dans un pays étranger, et du- 
rant seize ans entiers, il n'ait jamais vu, je ne dis pas 
de sédition, mais de murmure, dans une armée toute 
composée de peuples divers, qui, sans s'entendre entre 
eux, s'accordaient si bien à entendre les ordres de leur 
général*. Mais l'habileté d'Annibal ne pouvait pas sou- 
tenir Carthage, lorsque, attaquée dans ses murailles par 
un général comme Scipion, elle se trouva sans forces. 
Il fallut rappeler Ânnibal, à qui il ne restait plus que 
des troupes affaiblies, plus parleurs propres victoiresque 
par celles desRomains, etqui achevèrent de se ruiner par 
la longueur du voyage. Ainsi Anmbalfut battu ; et Car- 
thage, autrefois maltresse de toute l'Afrique, de la mer 
Méditerranée, et de tout le commerce de l'univers, fut 
contrainte de subir le joug que Scipion lui imposa* 

Voilà le fruit glorieux de la patience romaine. Des peu- 
ples qui s'enhardissaient et se fortifiaient par leurs mal* 
heurs avaient bien raison de croire qu'on sauvait tout^ 
pourvu qu'on ne perdit pas l'espérance; et Polybe a très* 
bien conclu que Carthage devait à la fin obéir à Rome, 
par la seule nature des deux républiques. 

' Var. Édition de 1681 : révoltes qu'elle avait vues arriver, etc. 
' rolyl)., lib. i,c. 17. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 507 

Que si les Romains* s'étaient servis de ces grandes 
qualités politiques et militaires seulement pour con- 
server leur État en paix, ou pour protéger leurs alliés 
opprimés, comme ils en faisaient le semblant, il faudrait 
autant louer leur équité que leur valeur et leur pru- 
dence. Mais quand ils eurent goûté la douceur de la vic- 
toire, ils voulurent que tout leur cédât, et ne préten- 
dirent à rien moins qu'à mettre premièrement leurs 
voisins, et ensuite tout l'univers, sous leurs lois. 

Pour parvenir à ce but, ils surent parfaitement con- 
server leurs alliés, les unir entre eux, jeter la division et 
la jalousie parmi leurs ennemis, pénétrer leurs conseils , 
découvrir leurs intelligences, et prévenir leurs entre- 
prises. 

Ils n'observaient pas seulement les démarches de leurs 
ennemis, mais encore tous les progrès de leurs voisins ; 
curieux surtout, ou de diviser ou de contre-balancer 
par quelque autre endroit les puissances qui devenaient 
trop redoutables, ou qui mettaient de trop grands obs- 
tacles à leurs conquêtes. 

Ainsi les Grecs avaient tort de s'imaginer, du temps 
de Polybe, que Rome s'agrandissait plutôt par hasard 
que par conduite*. Ils étaient trop passionnés pour leur 
nation, et trop jaloux des peuples qu'ils voyaient s'é- 
lever au-dessus d'eux : ou peut-être que, voyant de loin 
l'empire romain s'avancer si vite, sans pénétrer les con- 
seils qui faisaient mouvoir ce grand corps, ils attri- 
buaient au hasard, selon la coutume des hommes, les 
effets dont les causes ne leur étaient pas connues. Mais 
Polybe, que son étroite familiarité avec les Romains fai- 
sait entrer si avant dans le secret des affaires , et qui ob- 
servait de si près la politique romaine durant les guerres 

' Polyb., lib. I, c. 63. 



508 DISCOURS 

puniques^ a été plus équitable que les autres Grecs ^ 
et a vu que les conquêtes de Rome étaient la suite d'un 
dessein bien entendu. Car il voyait les Romains^ du mi- 
lieu de la mer Méditerranée^ porter leurs regards par- 
tout aux environs jusqu'auxEspagnes et jusqu'en Syrie; 
observer ce qui s'y passait^ s'avancer régulièrement et 
de proche en proche ; s'affermir avant que de s'étendre ; 
ne se point charger de trop d'affaires ; dissimuler quel- 
que temps, et se déclarer à propos; attendre qu'Anni- 
bal fût vaincu, pour désarmer Philippe , roi de Macé- 
doine, qui l'avait favorisé; après avoir commencé l'af- 
faire, n'être jamais las ni contents jusqu'à ce que tout fût 
fait; ne laisser aux Macédoniens aucun moment pour se 
reconnaître ; et, après les avoir vaincus, rendre, par un 
décret public, à la Grèce si longtemps captive, la liberté 
à laquelle elle ne pensait plus; par ce moyen répandre 
d'un côté la terreur, et de l'autre la vénération de leur 
nom : c'en était assez pour conclure que les Romains ne 
s'avançaient pas à la conquête du monde par hasard, mais 
par conduite. 

C'est ce qu'a vu Polybe dans le temps des progrès de 
Rome. Denys d'Halicarnasse, quia écrit après l'établis- 
sement de l'empire, et du temps d'Auguste, a conclu la 
même chose *, en reprenant dès leur origine les ancien- 
nes institutions de la république romaine, si propres de 
leur nature à former un peuple invincible et dominant. 
Vous en avez assez vu pour entrer dans ks sentiments 
de ces sages historiens, et pour condamner Plutarqpie, 
qui, toujours trop i^assionné pour ses Grecs, attribue à 
la seule fortune la grandeur romaine, et à la seule vertu 
celle d'Alexandre*. 



' Dion. Hal., Ant. Rom.,lib. i, ii. — * Plut., lib. de fort. Alex, et de 
fort. Rom. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 509 

Mais plus ces hiâtof iens font voir de deissein dans les 
conquêtes de Rome, plus ils y montrent d'injustice : ce 
vice est inséparable du désir de dominer, qui aussi, pour 
cette raison, est justement condamné par les règles de 
rÉvangile. Mais la seule philosophie suffit pour nous 
faire entendre que la force nous est donnée pour conser- 
ver notre bien, et non pas pour usurper celui d'autrui. 
Cicéron Ta reconnu; et les règles qu'il a données pour 
faire la guerre* sont une manifeste condamnation de la 
conduite des Romains. 

Il est vrai qu'ils parurent assez équitables au com- 
mencement de leur république. Il semblait qu'ils vou- 
lussent eux-mêmes modérer leur humeur guerrière > 
en la resserrant dans les bornes que l'équité prescrivait. 
Qu'y a-t-il de plus beau ni de plus saint que le collège 
des f éciaux, soit que Numa en soit le fondateur, comme 
le dit Denys d'Halicarnasse*, ou que ce soit Ancus Mar- 
tius , comme le veut Tite-Live ^1 Ce conseil était établi 
pour juger si une guerre était juste : avant que le sé- 
nat la proposât, ou que le peuple la résolût, cet exa- 
men d'équité précédait toujours. Quand la justice de la 
guerre était reconnue, le sénat prenait ses mesures pour 
l'entreprendre; mais on envoyait, avant toutes choses, 
redemander dans les formes à l'usurpateur les choses 
injustement ravies, et on n'en venait aux extrémités 
qu'après avoir épuisé les voies de douceur. Sainte ins- 
titution s'il en fut jamais, et qui fait honte aux chré- 
tiens, à qui un Dieu venu au monde pour pacifier toutes 
choses n'a pu inspirer la charité et la paix. Mais que 
servent les meilleures institutions, quand enfin elles 
dégénèrent en pures cérémonies? La douceur de vaincre 



* Cic, de Off., lib. i, cap. 11, 12 ; lib. ni , c. 25. — * Dion. Hal., Ant. 
Rom., lib. II, c. 19. — ^ Tit. Liv., lib. i, c. 32. 



610 DISCOURS 

et de dominer corrompit bientôt dans les Romains ce 
que l'équité naturelle leur avait donné de droiture. 
Les délibérations des féciaux ne furent plus parnû eux 
qu'une formalité inutile; et encore qu'ils exerçassent en- 
vers leurs plus grands ennemis des actions de grande 
équité^ et même de grande clémence^ l'ambition ne 
permettait pas à la justice de régner dans leurs con- 
seils* 

Au reste ; leurs injustices étaient d'autant plus dan- 
gereuses^ qu'ils savaient mieux les couvrir du prétexte 
spécieux de Téquité^ et qu'ils mettaient sous le joug 
insensiblement les rois et Les nations, sous couleur 
de les protéger et de les défendre. 

Ajoutons encore qu'ils étaient cruels à ceux qui leur 
résistaient : autre qualité assez naturelle aux conqué- 
rantS; qui savent que l'épouvante fait plus de la moitié 
des conquêtes. Faut-il dominer à ce prix; et le comman- 
dement est-il si doux^ que les hommes le veuillent ache- 
ter par des actions si inhumaines? Les Romains, pour 
répandre partout la terreur, affectaient de laisser dans 
les villes prises des spectacles terribles de cruauté^ ^ et 
de paraître impitoyables à qui attendait la force, sans 
même épargner les rois, qu'ils faisaient mourir inhu- 
mainement, après les avoir menés en triomphe chargés 
de fers, et traînés à des chariots comme des esclaves. 

Mais s'ils étaient cruels et injustes pour conquérir, ils 
gouvernaient avec équité les nations subjuguées. Us t&- 
chaient de faire goûter leur gouvernement aux peuples 
soumis, et croyaient que c'était le meilleur moyen de 
s'assurer leurs conquêtes. Le sénat tenait en bride les 
gouverneurs , et faisait j ustice aux peuples. Cette com- 
pagnie était regardée comme l'asile des oppressés : aussi 

' Polyb., lib. X, c. 15. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 5n 

les concussions et les violences né furent-elles connues 
parmi les Romains que dans les derniers temps de la 
république, et, jusqu'à ce temps * , la retenue de leurs 
magistrats était Tadmiration de toute la terre. 

Ce n'était donc pas de ces conquérants brutaux et 
avares, qui ne respirent que le pillage, ou qui établis- 
sent leur domination sur la ruine des pays vaincus. Lès 
Romains rendaient meilleurs tous ceux qu'ils prenaient, 
en y faisant fleurir la justice, l'agriculture, le com- 
merce, les arts môme, et les sciences, après qu'ils les 
eurent une fois goûtées. 

C'est ce qui leur a donné l'empire le plus florissant et 
le mieux établi , aussi bien que le plus étendu qui fut 
jamais. Depuis l'Euphrate et le Tanaïs jusqu'aux Colon- 
nes d'Hercule et à la mer Atlantique, toutes les terres et 
toutes les mers leur obéissaient : du milieu et comme 
du centre delà mer Méditei*ranée, ils embrassaient toute 
l'étendue de cette mer, pénétrant au long et au large 
tous les Etats d'alentour, et la tenant entre deux pour 
faire la communication de leur empire. On est encore 
effrayé quand on considère que les nations qui fout à 
présent des royaumes si redoutables, toutes les Gaules, 
toutes les Espagnes, la Grande-Bretagne presque tout 
entière, Tlllyrique jusqu'au Danube, Ja Germanie jus- 
qu'à l'Elbe, l'Afrique jusqu'à ses déserts affreux et im- 
pénétrables, la Grèce, la Thrace, la Syrie, l'Egypte, 
tous les royaumes de l'Asie mineure, et ceux qui sont 
enfermés entre le Pont-Euxin et la mer Caspienne, et les 
autj^es que j'oublie peut-être , ou que je ne veux pas rap- 
porter, n'ont été durant plusieurs siècles que des pro- 
vinces romaines. Tous les peuples de notre monde, jus- 
qu'aux plus barbares, ont respecté leur puissance ; et 

* Var. ÉdHion d^ 1681 : et la retenue, etc. _ 



512 DISCOURS 

les Romains y ont établi presque partout, avec leur 
empire, les lois et la politesse. 

C'est une espèce de prodige que dans un si vaste em- 
pire, qui embrassait tant donations et tant de royaumes, 
les peuples aient été si obéissants et les révoltes si rares. 
La politique romaine y avait pourvu par divers moyens 
qu'il faut vous expliquer en peu de mots. 

Les colonies romaines, établies de tous côtés dans 
l'empire, faisaient deux effets admirables : l'un , de dé- 
charger la ville d'un grand nombre de citoyens, et la 
plupart pauvres; l'autre, de garder les postes princi- 
paux, et d'accoutumer peu à peu les peuples étrangers 
aux mœurs romaines. 

Ces colonies, qui portaient avec elles leurs privilèges, 
demeuraient toujours attachées au corps de la répu- 
blique, et peuplaient tout l'empire de Romains. 

Mais outre les colonies , un grand nombre de villes 
obtenaient pour leurs citoyens le droit de citoyens ro- 
mains; et, unies par leur intérêt au peuple dominant, 
elles tenaient dans le devoir les villes voisines. 

Il arriva à la fin que tous les sujets de l'empire se cru- 
rent Romains. Les honneurs du peuple victorieux peu k 
peu se communiquèrent aux peuples vaincus : le sénat 
leur fut ouvert, et ils pouvaient aspirer jusqu'à l'em- 
pire. Ainsi, par la clémence romaine, toutes les nations 
n'étaient plus qu'une seule nation , et Rome fut regardée 
comme la commune patrie. 

Quelle facUité n'apportait pas à la navigation et au 
commerce cette merveilleuse union de tous les peuples 
du monde sous un même empire? La société romaine 
embrassait tout; et, à la réserve de quelques frontières 
inquiétées quelquefois par les voisins , tout le reste de 
l'univers jouissait d'une paix profonde. Ni la Grèce , ni 
TAsie mineure, ni la Syrie, ni l'Egypte, ni enfin la 



. SUR ^HISTOIRE UNIVERSELLE. 513 

plupart (les autres provinces , n'ont jamais été sans 
guerre que sous renjpire romain; et il est aisé d'enten- 
dre qu'un commerce si agréable des nations servait à 
maintenir dans tout le corps de l'empire la concorde 
et l'obéissance. 

Les légions, distribuées pour la garde des frontières, 
en défendant le dehors, affermissaient le dedans. Ce n'é- 
tait pas la coutume des Romains d'avoir des citadelles 
dans leurs places , ni de fortifier leurs frontières ; et je ne 
vois guère commencer ce soin que sous Valentinien I". 
Auparavant on mettait la force et la sûreté de l'empire 
uniquement dans les troupes, qu'on disposait de manière 
qu'elles se prêtaient la main les unes les autres. Au reste, 
comme l'ordre était qu'elles campassent toujours, les 
villes n'en étaient point incommodées; et la discipline 
ne permettait pas aux soldats de se répandre dans la 
campagne. Ainsi les armées romaines ne troublaient ni 
le commerce ni le labourage ; elles faisaient dans leur 
camp comme une espèce de villes, qui ne différaient 
des autres que parce que les travaux y étaient conti- 
nuels, la discipline plus sévère, et le commandement 
plus ferme. Elles étaient toujours prêtes pour le moin- 
dre mouvement; et c'était assez pour tenir les peuples 
dans le devoir, que de leur montrer seulement dans le 
voisinage cette milice invincible. 

Mais rien ne maintenait tant la paix de l'empire que 
l'ordre de la justice. L'ancienne république l'avait éta- 
bli ; les empereurs et les sages l'ont expliqué sur les 
mêmes fondements; tous les peuples, jusqu'aux plus 
barbares , le regardaient avec admiration , et c'est par là 
principalement que les Romains étaient jugés dignes 
d'être les maîtres du monde. Au reste, si les lois ro- 
maines ont paru si saintes que leur majesté subsiste en- 
core malgré la ruine de l'empire, c'est que le bon sens, 

BOSS. — BIST. UNIV. 33 



514 DISCOURS 

qui est le maître de la vie humaine, y règne partout, et 
qu'on ne voit nulle part une plus belle application des 
principes de l'équité naturelle. 

Malgré cette grandeur du nom romain , malgré la po- 
litique profonde et toutes les belles institutions de cette 
fameuse république, elle portait en son sein la cause de 
sa ruine, d&^ns la jalousie perpétuelle du peuple contre 
le sénat, ou plutôt des plébéiens contre les patriciens. 
Romulus avait établi cette distinction ^ 11 fallait bien que 
les rois eussent des gens distingués qu'ils attachassent à 
leur personne par des liens particuUers, et par lesquels 
ils gouvernassent le reste du peuple. C'est pour cela que 
Romulus choisit les Pères, dont il forma le corps du sé- 
nat. On les appelait ainsi à cause de leur dignité et de 
leur âge; et c'est d'eux que sont sorties* les familles pa- 
triciennes. Au reste, quelque autorité que Romulus eût 
réservée au peuple, il avait mis les plébéiens en plusieurs 
manières dans la dépendance des patriciens; et cette 
subordination nécessaire à la royauté avait été con- 
servée non-seulement sous les rois, mais encore dans la 
république. C'était parmi les patriciens qu'on prenait 
toujours les sénateurs : aux patriciens appartenaient les 
emplois, les commandements, les dignités, même celle 
du sacerdoce ; et les Pères , qui avaient été les auteurs 
de la liberté, n'abandonnèrent pas leurs prérogatives. 
Hais la jalousie se mit bientôt entre les deux ordres : car 
je n'ai pas besoin de parler ici des chevaliers romains^ 
troisième ordre comme mitoyen entre les patriciens et 
le simple peuple, qui prenait tantôt un parti et tantôt 
l'autre. Ce fut donc entre ces deux ordres que se mit la 
jalousie : elle se réveillait en diverses occasions; mais 

' Dion. Hal., lib. ii, c. 4. 

' Var. Édition de 1681 : sonb sorties dans la suite tes fiamiUes patri- 
ciennes. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 515 

la cause profonde qui l'entretenait était l'amour de la 
liberté. 

La maxime fondamentale de la république était de 
regarder la liberté comme une chose inséparable du nom 
romain. Un peuple nourri dans cet esprit, disons plus, 
un peuple qui se croyait né pour commander aux autres 
peuples, et que Virgile, pour cette raison, appelle si 
rioblemient un peuple-roi , ne voulait recevoir de loi que 
de lui-même. 

L'autorité du sénat était jugée nécessaire pour modé- 
rer les conseils publics, qui, sans ce tempérament , eus- 
sent été trop tumultueux. Mais, au fond, c'était au 
peuple à donner les commandements , à établir les lois , 
à décider de la paix et de la guerre. Un peuple qui jouis- 
sait des droits les plus essentiels de la royauté entrait en 
quelque sorte dans l'humeur des rois. Il voulait bien 
être conseillé, mais non pas forcé par le sénat. Tout ce 
qui paraissait trop impérieux, tout ce qui s'élevait au- 
dessus des autres , en un mot tout ce qui blessait ou 
semblait blesser l'égalité que demande un État libre , 
devenait suspect à ce peuple délicat. L'amour de la li- 
berté, celui de la gloire et des conquêtes, rendait de 
tels esprits difficiles à manier; et cette audace, qui leur 
faisait tout entreprendre au dehors, ne pouvait manquer 
de porter la division au dedans. 

Ainsi Rome, si jalouse de sa liberté, par cet amour de 
la liberté qui était le fondement de son État, a vu la di- 
vision se jeter entre tous les ordres dont elle était com- 
posée. De là ces jalousies furieuses entre le sénat et le 
peuple , entre les patriciens et les plébéiens ; les uns al- 
léguant toujours que la liberté excessive se détruit enfin 
elle-même; et les autres craignant, au contraire , que 
l'autorité , qui de sa nature croit toujours, ne dégéné- 
rât enfin en tyrannie. 

33. 



516 DISCOURS 

Entre ces deux extrémités^ un peuple d'ailleurs si sage 
ne put trouver le milieu. L'intérêt particulier, qui liait 
que de part ou d'autre on pousse plus loin qu'il ne faut 
même ce qu'on a commencé pour le bien public , ne per* 
mettait pas qu'on demeurât dans des conseils modérés. 
Les esprits ambitieux et remuants excitaient les jalou- 
sies pour s'en prévaloir; et ces jalousies, tantôt plus 
couvertes et tantôt plus déclarées , selon les temps, mais 
toujours vivantes dans le fond des cœurs, ont enfin 
causé ce grand changement qui arriva du temps de Cé- 
sar, et les autres qui ont suivi. 



CHAPITRE VIL 

9 

La suite des cbaiigements de Rome esf expliquée. 

Il VOUS sera aisé d'en découvrir toutes les causes, 
si, après avoir bien compris l'humeur des Romains et 
la constitution de leur république, vous prenez soin 
d'observer un certain nombre d'événements principaux, 
qui, quoique arrivés en des temps assez éloignés, ont 
une liaison manifeste. Les voici ramassés ensemble , pour 
une plus grande facilité. 

Romulus, nourri dans la guerre, et réputé le fils de 
Mars , bâtit Rome , qu'il peupla de gens ramassés , ber- 
gers, esclaves, voleurs, qui étaient venus chercher la 
franchise et l'impunité dans l'asile qu'il avait ouvert à 
tous venants : il en vint aussi quelques-uns plus qualifiés 
et plus honnêtes. 

Il nourrit ce peuple farouche dans l'esprit de tout en- 
treprendre par la force ; et ils eurent par ce moyen jus- 
qu'aux femmes qu'ils épousèrent. 

Peu à peu il établit Tordre, et réprima les esprits par 
des lois très-saintes. Il commença par la religion , qu'il 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 517 

regarda comme le fondement des États Mlla fit aussi sé- 
rieuse , aussi grave et aussi modeste que les ténèbres de 
l'idolâtrie le pouvaient permettre. Les religions étran- 
gères, et les sacrifices qui n'étaient pas établis par les 
coutumes romaines, furent défendus. Dans la suite, on 
se dispensa de cette loi; mais c'était l'intention de Ro- 
mulus qu'elle fût gardée, et on en retint toujours quel- 
que chose. 

Il choisit parmi tout le peuple ce qu'il y avait de meil- 
leur, pour en former le conseil public, qu'il appela le 
sénat. Il le composa de deux ou trois cents* sénateurs, 
dont le nombre fut encore après augmenté; et de là sor- 
tirent les familles nobles , qu'on appelait patriciennes. 
Les autres s'appelaient les plébéiens, c'est-à-dire le 
commun peuple. 

Le sénat devait diriger et proposer toutes les affaires : 
il en réglait quelques-unes souverainement avec le roi; 
mais les plus générales étaient rapportées au peuple, 
qui en décidait. 

Romulus, dans une assemblée où il survint tout à 
coup un grand orage, fut mis en pièces par les sénateurs, 
qui le trouvaient trop impérieux ; et l'esprit d'indépen- 
dance commença dès lors à paraître dans cet ordre. 

Pour apaiser le peuple, qui aimait son prince, et don- 
ner une grande idée du fondateur de la ville, les séna- 
teurs publièrent que les dieux l'avaient enlevé au ciel , 
et lui firent dresser des autels. 

Numa Pompilius , second roi , dans une longue et pro- 
fonde paix, acheva de former les mœurs, et de régler la 
religion sur les mêmes fondements que Romulus avait 
posés. 



■ Dion. Haï., lib. ii, c. 16. 

• Var. Édition de 1681 : deux cents. 



518 DISœURS 

TuUus Hostilius établit par de sévères règlements la 
discipline militaire , et les ordres de la guerre , que son 
successeur Ancus Martius accompagna de cérémonies sa- 
crées , afin de rendre la milice sainte et religieuse. 

Après lui^ Tarquin F Ancien^ pour se faire des créar 
tures^ augmenta le nombre des sénateurs jusqu'au 
nombre de trois cents ^ où ils demeurèrent fixés durant 
plusieurs siècles^ et commença les grands ouvrages qni 
devaient servir à la commodité publique. 

Servius TuUius projeta l'établissement d'une répu- 
blique sous le commandement de deux magistrats an- 
nuels qui seraient choisis par le peuple. 

En haine de Tarquin le Superbe^ la royauté fut abo- 
lie^ avec des exécrations horribles contre tous ceux qui 
entreprendraient de la rétablir ; et Brutus fit jurer au 
peuple qu'il se maintiendrait éternellement dans sa li- 
berté. 

Les mémoires de Servius TuUius furent suivis dans 
ce changement. Les consuls^ élus par le peuple entre les 
patriciens^ étaient égalés aux rois^ à la réserve qu'ils 
étaient deux qui avaient entre eux un tour réglé pour 
commander^ et qu'ils changeaient tous les ans. 

CoUatin^ nommé consul avec Brutus^ oonmie ayant 
été avec lui Fauteur de la liberté , quoique mari de Lu- 
crèce^ dont la mort avait donné lieu au changement, et 
intéressé plus que tous les autres à la vengeance de 
Toutrage qu'elle avait reçu, devint suspect, parce qu'il 
était de la famille royale , et fut chassé. 

Yalère substitué à sa place , au retour d'une expé- 
dition où il avait délivré sa patrie des Véientes et des 
Étruriens, fut soupçonné par le peuple d'affecter la 
tyrannie, à cause d'une maison qu'il faisait b&tir sur 
une éminence. Non-seulement il cessa de bâtir; mais, 
devenu tout populaire , quoique patricien, il établit la 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 519 

loi qui permet d'appeler au peuple, et lui attribue en 
certains cas le jugement en dernier ressort. 

Par cette nouvelle loi , la puissance consulaire fut 
affaiblie dans son origine, et le peuple étendit ses 
droits. 

A l'occasion des contraintes qui s'exécutaient pour 
dettes par les riches contre les pauvres, le peuple sou- 
levé contre la puissance des consuls et du sénat , fil cette 
retraite fameuse au mont Aventin. 

Il ne se parlait que de liberté dans ces assemblées ; et 
le peuple romain ne se crut pas libre, s'il n'avait des voies 
légitimes pour résister au sénat \ On fut contraint de lui 
accorder des magistrats particuliers, appelés tribuns du 
peuple, qui pussent l'assembler, et le secourir contre 
l'autorité des consuls, par opposition , ou par appel. 

Ces magistrats, pour s'autoriser, nourrissaient la di- 
vision entre les deux ordres, et ne cessaient de flatter le 
peuple , en proposant que les terres des pays vaincus , ou 
le prix qui proviendrait de leui* vente, fût partagé entre 
les citoyens. 

Le sénat s'opposait toujours constamment à ces lois 
ruineuses à TÉtat, et voulait que le prix des terres fût 
adjugé au trésor public. 

Le peuple se laissait conduire à ses magistrats sédi- 
tieux , et conservait néanmoins assez d'équité pour ad- 
mirer la vertu des grands hommes qui lui résistaient. 

Contre ces dissensions domestiques , le sénat ne trou- 
vait point de meilleur remède que de faire naître con- 
tinuellement des occasions de guerres étrangères. Elles 
empêchaient les divisions d'être poussées à l'extrémité , 
et réunissaient les ordres dans la défense de la patrie. 

Pendant que les guerres réussissent, et que les con- 
quêtes s'augmentent , les jalousies se réveillent. 

*' Dion. Hal., lib. vi, cap. 8 et seq. 



520 DISCOURS 

Les deux partis, fatigués de tant de divisions qui me- 
naçaient rÉtat de sa ruine, conviennent de faire des lois 
pour donner le repos aux uns et aux autres, et établir 
l'égalité qui doit être dans une ville libre. 

Chacun des ordres prétend que c'est à lui qu'appar- 
tient rétablissement de ces lois. 

La jalousie , augmentée par ces prétentions, fait qu'on 
résout d'un commun accord une ambassade en Grèce 
pour y rechercher les institutions des villes de ce pays, 
et surtout les lois de Solon qui étaient les plus popu- 
laires. Les lois des Douze Tables sont établies; mais * les 
décemvirs, qui les rédigèrent, furent privés du pouvoir 
dont ils abusaient. 

Pendant* que tout est tranquille, et que des lois si 
équitables semblent établir pour jamais le repos publie, 
les dissensions se réchauffent par les nouvelles préten- 
tions du peuple , qui aspire aux honneurs et au consu- 
lat , réservé jusqu'alors au premier ordre. 

La loi pour les y admettre est proposée. Plutôt que de 
rabaisser le consulat , les Pères consentent à la création 
de trois nouveaux magistrats, qui auraient l'autorité des 
consuls sous le nom de tribuns militaires ; et le peuple 
est admis à cet honneur. 

Content d'établir son droit, il use modérément de sa 
victoire , et continue quelque temps à donner le com- 
mandement aux seuls patriciens. 

Après de longues disputes, on revient au consulat, 
et peu à peu les honneurs deviennent communs entre 
les deux ordres, quoique les patriciens soient toujours 
plus considérés dans les élections. 

Les guerres continuent , et les Romains soumettent , 

*■ Var. Édition de 1681 : et les décomvirs, 

* Var. Édition de 1081 : Pondant qu'on voit tout tranquillement, etc. 



SUR L HISTOIRE UNIVERSELLE. 521 

après cinq cents ans, les Gaulois cisalpins leurs princi- 
paux ennemis^ et toute Tltalie *. 

Là commencent les guerres puniques ; et les choses en 
viennent si avant, que chacun de ces deux peuples ja- 
loux croit ne pouvoir subsister que par la ruine de l'autre . 

Rome, prête à succomber, se soutint principalement, 
durant ses malheurs, par la constance et par la sagesse 
du sénat. 

A la fin, la patience romaine l'emporte : Annibal est 
vaincu, et Carthage subjuguée par Scipion TAfricain. 

Rome victorieuse s'étend prodigieusement, durant 
deux cents ans, par mer et par terre, et réduit tout l'u- 
nivers sous sa puissance. 

En ces temps, et depuis la ruine de Carthage, les char- 
ges, dont la dignité aussi bien que le profit s'augmen- 
'tait avec l'empire , furent briguées avec fureur. Les pré- 
tendants ambitieux ne songèrent qu'à flatter le peuple ; 
et la concorde des ordres, entretenue par l'occupation 
des guerres puniques, se troubla plus que jamais. Les 
Gracques mirent tout en confusion, et leurs séditieuses 
propositions furent le commencement de toutes les 
guerres civiles. 

Alors on commença à porter des armes, et à agir par 
la force ouverte dans les assemblées du peuple romain, 
oii chacun auparavant voulait l'emporter par les seules 
voies légitimes, et avec la liberté des opinions*. 

La sage conduite du sénat et les grandes guerres sur- 
venues modérèrent les brouilleries. 

Marins, plébéien, grand homme de guerre, avec son 
éloquence militaire et ses harangues séditieuses, où il 
ne cessait d'attaquer Torgueil de la noblesse, réveilla la 
jalousie du peuple, et s'éleva par ce moyen aux plus 
grands honneurs. 

* A pp. prajf. op. — * Voll. Paterc, lib. ii, cap. 3. 



522 DISCOURS 

Sylla , patricien , se mit à la tête du parti contraire , 
et devint l'objet de la jalousie de Marins. 

Les brigues et la corruption peuvent tout dans Rome. 
L'amour de la patrie et le respect des lois s'y éteint. 

Pour comble de malheurs, les guerres d'Asie appren- 
nent le luxe aux Romains, et augmentent Tavarice. 

En ce temps, les généraux commencèrent à s'attacher 
leurs soldats, qui ne regardaient en eux jusqu'alors que 
le caractère de l'autorité publique. 

SyUa, dans la guerre contre Hithridate, laissait en- 
richir ses soldats pour les gagner. 

Marins, de son côté, proposait à ses partisans des 
partages d'argent et de terre. 

Parce moyen, maîtres de leurs troupes, l'un sous 
prétexte de soutenir le sénat, et l'autre sous le nom du 
peuple, ils se firent une guerre furieuse jusque dans 
l'enceinte de la ville. 

Le parti de Marius et du peuple fut tout à fait abattu, 
et Sylla se rendit souverain sous le nom de dictateur. 

Il fit des carnages effroyables, et tmita durement le 
peuple, et par voie de fait et de paroles, jusque dans 
les assemblées légitimes. 

Plus puissant et mieux établi que jamais , il se ré- 
duisit de lui-même à la vie privée, mais après avoir fait 
voir que le peuple romain pouvait souffrir un maître. 

Pompée, que Sylla avait élevé, succéda aune grande 
partie de sa puissance. Il flattait tantôt le peuple et tantôt 
le sénat pour s'établir : mais son inclination et son inté- 
rêt l'attachèrent enfin au dernier parti. 

Vainqueur des pirates, des Espagnes et de tout l'O- 
rient, il devient tout-puissant dans la république, et 
principalement dans le sénat. 

César, qui veut du moins être son égal , se tourne du 
côté du peuple ; et, imitant dans son consulat les tribuns 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 523 

les plus séditieux^ il propose, avec des partages de terre, 
les lois les plus populaires qu'il put inventer. 

La conquête des Gaules porte au plus haut point la 
gloire et la puissance de César. 

Pompée et lui s'unissent par intérêt, et puis se brouil- 
lent par jalousie. La guerre civile s^allume. Pompée croit 
que son seul nom soutiendra tout, et se néglige. César, 
actif et prévoyant, remporte la victoire, et se rend le 
maître. 

Il fait diverses tentatives pour voir si les Romains 
pourraient s'accoutumer au nom de roi : elles ne servent 
qu'à le rendre odieux. Pour augmenter la haine publi- 
que, le sénat lui décerne des honneurs jusqu'alors inouïs 
dans Rome : de sorte qu'il est tué en plein sénat comme 
un tyran. 

Antoine, sa créature , qui se trouva consul au temps 
de sa mort, émut le peuple contre ceux qui l'avaient tué, 
et tâcha de profiter des brouilleries pour usurper l'auto- 
rité souveraine. Lépidus, qui avait aussi un grand com- 
mandement sous César, tâcha de le maintenir. Enfin le 
jeune César, à l'âge de dix-neuf ans, entreprit de venger 
la mort de son père, et chercha l'occasion de succéder à 
sa puissance. 

Il sut se servir, pour ses intérêts, des ennemis de sa 
maison, et même de ses concurrents. 

Les troupes de son père se donnèrent à lui , touchées 
du nom de César, et des largesses prodigieuses qu'il 
leur fit. 

Le sénat ne peut plus rien : tout se fait par la force et 
par les soldats, qui se hvrent à qui plus leur donne. 

Dans cette funeste conjoncture, le triumvirat abattit 
tout ce que Rome nourrissait de plus courageux et de 
plus opposé à la tyrannie. César et Antoine défirent Bru- 
tus et Cassius : la liberté expira avec eux. Les vainqueurs. 



524 DISCOURS 

après s'être défaits du faible Lépide, firent diversate- 
cords et divers partages, où César, comme plus ha- 
bile, trouvant toujours le moyen d'avoir la meilleure 
part, mit Rome dans ses intérêts, et prit le dessus. An- 
toine entreprend en vain de se relever, et la bataille Ac- 
tiaque soumet tout Tempire à la puissance d'Auguste 
César. 

Rome, fatiguée et épuisée par tant de guerres civiles, 
pour avoir du repos, est contrainte de renoncer à sa li- 
berté. 

La maison des Césars, s'attachant, sous le grand nom 
d'empereur, le commandement des armées , exerce une 
puissance absolue. 

Rome, sous les Césars, plus soigneuse de se conserver 
que de s'étendre, ne fait presque plus de conquêtes que 
pour éloigner les Barbares qui voulaient entrer dans 
l'empire. 

A la mort de Caligula , le sénat, sur le point de réta- 
blir la liberté et la puissance consulaire, en est empê- 
ché par les gens de guerre , qui veulent un chef perpé- 
tuel, et que. leur chef soit le maître. 

Dans les révoltes causées par les violences de Néron , 
chaque armée élit un empereur; et les gens de guerre 
connaissent qu'ils sont maîtres de donner l'empire. 

Us s'emportent jusqu'à le vendre publiquement au 
plus offrant, et s'accoutument à secouer le joug. Avec 
l'obéissance, la discipline se perd. Les bons princes 
s'obstinent en vain à la conserver; et leur zèle pour 
maintenir l'ancien ordre de la milice romaine ne sert 
qu'à les exposer à la fureur des soldats. 

Dans les changements d'empereur, chaque armée en- 
treprenant de faire le sien, il arrive des guerres civiles 
et des massacres effroyables. 

Ainsi l'empire s'énerve par le relâchement de la dis- 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 525 

cipline , et tout ensemble il s* épuise partant de guerres 
intestines. 

Au milieu de tant de désordres , la crainte et la ma- 
jesté du nom romain diminue. Les Parthes, souvent 
vaincus, deviennent redoutables du côté de l'Orient, 
sous l'ancien nom de Perses qu'ils reprennent. Les na- 
tions septentrionales, qui habitaient des terres froides 
et incultes, attirées par la beauté et par la richesse de 
celles de Tempire , en tentent l'entrée de toutes parts. > 

Un seul homme ne suffit plus à soutenir le fardeau 
d'un empire si vaste et si fortement attaqué. 

La prodigieuse multitude des guerres, et l'humeur 
des soldats , qui voulaient voir à leur tête des empereurs 
et des césars, oblige à les multiplier. 

L'empire même étant regardé comme un bien héré- 
ditaire, les empereurs se multiplient naturellement par. 
la multitude des enfants des princes. 

Marc-Aurèle associe son frère à l'empire. Sévère fait 
ses deux enfants empereurs. La nécessité des affaires 
oblige Dioclétien à partager l'Orient et l'Occident entre 
lui et Maxiraien : chacun d'eux, surchargé, se soulage en 
élisant deux césars. 

Par cette multitude d'empereurs et de césars, l'État 
est accablé d'une dépense excessive, le corps de l'em- 
pire est désuni, et les guerres civiles se multiplient. 

Constantin, fils de l'empereur Constantius Chlorus , 
partage Tempire comme un héritage entre ses enfants : 
la postérité suit ces exemples , et on ne voit presque plus 
un seul empereur. 

La mollesse d'Honorius,.et celle de Valentinien III, 
empereurs d'Occident, fait tout périr. 

L'Italie et Rome même sont saccagées à diverses fois, 
et deviennent la proie des Barbares. 

Tout l'Occident esta l'abandon. L'Afrique est occu- 



626 DISCOURS 

pée par les Vandales^ l'Espagne par les Visigottis^ la 
Gaule par les Francs, la Grande-Bretagne par les Saxons, 
Rome et l'Italie même par les Hérules, et ensuite par les 
Ostrogoths. Les empereurs romains se renferment dans 
rOrient, et abandonnent le reste, même Rome et l'Italie. 

L'empire reprend quelque force sous Justinien, par 
la valeur de Bélisaire et de Narsès. Rome, souvent prise 
et reprise, demeure enfin aux empereurs. Les Sarrasins, 
devenus puissants par la division de leurs voisins , et 
par la nonchalance des empereurs, leur enlèvent la 
plus grande partie de l'Orient, et les tourmentent telle- 
ment de ce côté-là, qu'ils ne songent plus à l'Italie. Les 
Lombards y occupent les plus belles et les plus riches 
provinces. Rome, réduite à l'extrémité par leurs entre- 
prises continuelles, et demeurée sans défense du c6té de 
ses empereurs, est contrainte de se jeter entre les bras 
des Français. Pépin, roi de France, passe les monts, 
et réduit les Lombards. Charlemagne, après en avoir 
éteint la domination, se fait couronner roi dltalie, où sa 
seule modération conserve quelques petits restes aux 
successeurs des Césars ; et en Tan 800 de Notre-Seigneur, 
élu empereur par les Romains, il fonde le nouvel empire. 

Il est * maintenant aisé de connaître les causes de Fé- 
lévation et de la chute de Rome. 

Vous voyez que cet État fondé sur la guerre, et par là 
naturellement disposé à empiéter sur ses voisins , a mis 
tout Tunivers sous le joug, pour avoir porté au plus haut 
point la politique et l'art militaire. 

Vous voyez les causes des divisions de la république, 
et finalement de sa chute, dans les jalousies de ses ci- 
toyens, et dansTamour de la liberté, poussé jusqu'à un 
excès et une délicatesse insupportables. 

' Var. Édition de 1681 : Il vous est maintenant aisé, etc. 



SUR ^HISTOIRE UNIVERSELLE. 527 

Vous n avez plus de peine à distinguer tous les temps 
de Rome, soit que vous vouliez la considérer en elle- 
même, soit que vous la regardiez par rapport aux autres 
peuples; et vous voyez les changements qui devaient 
suivre la disposition des affairés en chaque temps. 

En elle-même vous la voyez au commencement dans 
un état monarchique établi selon ses lois primitives, 
ensuite dans sa liberté, et enfin soumise encore une 
fois au gouvernement monarchique , mais par force et 
par violence. 

Il est * aisé de concevoir de quelle sorte s'est formé 
rÉtat populaire, ensuite des commencements qu'il avait 
dès les temps de la royauté; et vous ne voyez pas dans 
une moindre évidence comment, dans la liberté, s'éta- 
blissaient peu à peu les fondements de la nouvelle mo- 
narchie. 

Car de même que vous avez vu le projet de république 
dressé dans la monarchie par Servius Tullius, qui donna 
comme un premier goût delà liberté au peuple romain, 
vous avez aussi observé que la tyrannie de Sylla, quoique 
passagère, quoique courte, a fait voir que Rome, mal- 
gré sa fierté , était autant capable de porter le joug que 
les peuples qu'elle tenait asservis. 

Pour connaître ce qu'a opéré successivement cette ja- 
lousie furieuse entre les ordres , vous n'avez qu'à dis- 
tinguer les deux temps que je vous ai expressément 
marqués : l'un , où le peuple était retenu dans certaines 
bornes par les périls qui l'environnaient de tous côtés ; 
et l'autre, où , n'ayant plus rien à craindre au dehors, 
il s'est abandonné sans réserve à sa passion . 

Le caractère essentiel de chacun de ces deux temps 
est que dans l'un l'amour de la patrie et des lois retenait 

' Var. Édition de 1681 : Il vous est aisé, etc. 



528 DISCOUBS 

les esprits; et que dans l'autre tout se décidait par Tin- 
térêt et par la force. 

De là s'ensuivait encore que, dans le premier de ces 
deux temps , les hommes de commandement, qui aspi- 
raient aux honneurs par les moyens légitimes, tenaient 
les soldats en bride et attachés à la république ; au lieu 
que dans Vautre temps, où la violence emportait tout, ils 
ne songeaient qu'à les ménager, pour les faire entrer 
dans leurs desseins malgré Tautorité du sénat. 

Par ce dernier état la guerre était nécessairement dans 
Rome, et par le génie de la guerre le commandement 
venait naturellement entre les mains d'un seul chef: 
mais * parce que dans la guerre , où les lois ne peuvent 
plus rien, la seule force décide, il fallait que le plus 
fort demeurât le maltne ; par conséquent que l'empire 
retournât en la puissance d'un seul. 

Et les choses s'y disposaient tellement par elles-mêmes, 
que Polybe, qui a vécu dans le temps le plus florissant 
de la république, a prévu, par la seule disposition des 
affaires, que l'État de Rome, à la longue, reviendrait à 
la monarchie*. 

La raison de ce changement est que la division entre 
les ordres n'a pu cesser parmi les Romains que par l'aur 
torité d'un maître absolu, et que d'ailleurs la liberté 
était trop aimée pour être abandonnée volontairement. 
Il fallait donc peu à peu l'affaiblir par des prétextes 
spécieux, et faire par ce moyen qu'elle put être ruinée 
parla force ouverte. 

La tromperie, selon Aristote', devait commencer en 



' Var. Édition de 1681 : Par ce dernier état la guerre était nécessaire 
dans Rome ; et parce que , etc. 
' Polyb., lib. VI, c. 1 et seq., c. 41 et seq. 
* Polit., lib. V, c. 4. 



SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 529 

flattant le peuple, et devait naturellement être suivie de 
la violence. 

Mais de là on devait tomber dans un autre inconvé- 
nient par la puissance des gens de guerre, mal inévi- 
table à cet état. 

En effet, cette monarchie que formèrent les Césars 
s'étant érigée par les armes , il fallait qu'elle fût toute 
militaire; et c'est pourquoi elle s'établit sous le nom 
d'empereur, titre propre et naturel du commandement 
des armées. 

Par là vous avez pu voir que comme la république 
avait son faible inévitable, c'est-à-dire la jalousie entre 
le peuple et le sénat , la monarchie des Césars avait aussi 
le sien; et ce faible était la licence des soldats qui les 
avaient faits. -• 

Car il n'était pas possible que les gens de guerre, qui 
avaient changé le gouvernement et établi les empereurs, 
fussent longtemps sans s'apercevoir que c'était eux en 
effet qui disposaient de Tempire. 

Vous pouvez maintenant ajouter aux temps que vous 
venez d'observer, ceux qui vous marquent l'état et le 
changement de la mUice ; celui où elle est soumise et 
attachée au sénat et au peuple romain; celui où elle 
s'attache à ses généraux; celui où elle les élève à la 
puissance absolue, sous le titre militaire d'empereurs; 
celui où, maîtresse en quelque façon de ses propres em- 
pereurs, qu'elle créait, elle les fait et les défait à sa 
fantaisie. De là le relâchement; de là les séditions et les 
guerres que vous avez vues; de là enfin la ruine de la 
milice avec celle de l'empire. 

Tels sont les temps remarquables qui nous marquent 
les changements de l'état de Rome considérée en elle- 
même : ceux qui nous la font connaître par rapport aux 
autres peuples ne sont pas moins aisés à discerner. 

BOSS. — BIST. UNIT. ôH 



530 DISCOURS 

Il y a le temps où elle combat contre ses égaux ^ et où 
elle est en péril. Il dure un peu plus de cinq cents ans, 
et finit à la ruine des Gaulois en Italie > et de l'empire 
des Carthaginois. 

Celui où elle combat, toujours plus forte et sans pé- 
ril, quelque grandes que soient les guerres qu'elle en- 
treprenne. Il dure deux cents ans, et va jusqu'à réta- 
blissement de Tempire des Césars. 

Celui où elle conserve son empire et sa majesté. Il 
dure quatre cents ans, et finit au règne de Théodose le 
Grand. 

Celui enfin où son empire , entamé de toutes parts , 
tombe peu à peu. Cet état , qui dure aussi quatre cents 
ans, commence aux enfants de Théodose, et se ternûne 
enfin à Charlemagne. 

. Je n'ignore pas. Monseigneur, qu'on ppurrait ajouter 
aux causes de la ruine de Rome beaucoup d'incidents 
particuliers. Les rigueurs des créanciers sur leurs dé- 
biteurs ont excité de grandes et de fréquentes révoltes. 
La prodigieuse quantité de gladiateurs et d'esclaves dont 
Rome et l'Italie était surchargée ont causé d'effroyables 
violences, etmème des guerres sanglantes. Rome, épuisée 
par tant de guerres civiles et étrangères, se fit tant de 
nouveaux citoyens, ou par brigue ou par raison, qu'à 
peine pouvait-elle se reconnaître elle-même parmi tant 
d'étrangers qu'elle avait naturalisés. Le sénat se rem- 
plissait de Barbares; le sang romain se mêlait : l'amour 
de la patrie, par lequel Rome s'était élevée au-dessus 
de tous les peuples du monde , n'était pas naturel à ces 
citoyens venus de dehors ; et les autres se gâtaient par 
le mélange. Les partialités se multipliaient avec cette 
prodigieuse multiplicité de citoyens nouveaux; et les 
esprits turbulents y trouvaient de nouveaux moyens de 
brouiller et d'entreprendre. 



SUR LHISTOIRE UNIVERSELLE. 531 

Cependant le nombre des pauvres s'augmentait sans 
fin parle luxe^ parles débauches, et parla fainéantise qui 
s'introduisait. Ceux qui se voyaient ruinés n'avaient de 
ressource que dans les séditions, et en tout cas se sou- 
ciaient peu que tout périt après eux. On sait * que c'est 
ce qui fit la conjuration de Catilina. Les grands ambi- 
tieux, et les misérables qui n'ont rien à perdre, aiment 
toujours le changement. Ces deux genres de citoyens 
prévalaient dans Rome ; et l'état mitoyen , qui seul tient 
tout en balance dans les États populaires, étant le plus 
faible , il fallait que la république tombât. 

On peut joindre encore à ceci l'humeur et le génie par- 
ticulier de ceux qui ont causé les grands mouvements, 
je veux dire des Gracques, de Marins, de Sylla, de Pom- 
pée, de Jules César, d'Antoine et d'Auguste. J'en ai mar- 
qué quelque chose ; mais je me suis attaché principale- 
ment à vous découvrir les causes universelles et la vraie 
racine du mal , c'est-à-dire cette jalousie entre les deux 
ordres, dont il vous était important de considérer toutes 
les suites. 



CHAPITRE VIII'. 

Conclusion de tout le discours précédent , où l'on montre quMl faut tout rapporter 

à une Providence. 

Mais souvenez-vous. Monseigneur, que ce long enchaî- 
nement des causes particulières, qui font et défont les 
empires > dépend des ordres secrets de la divine Provi- 
dence. Dieu tient du plus haut des cieux les rênes de 
tous les royaumes; il a tous les cœurs en sa main : tan- 
tôt il retient les passions , tantôt il leur lâche la bride ; et 
par là il remue tout le genre humain. Veut*il faire des 

■ Var. Édition de 1681 : vous savez que, etc. 

' Le titre du chapitre est ajotdé dans la troisième édition. 

3/4. 



632 DISCOURS 

conquérants? il fait marcher Tépouvante devant eux , et 
il inspire à eux et à leurs soldats une hardiesse invin- 
cible. Veut-il faire des législateurs? il leur envoie son 
esprit de sagesse et de prévoyance; il leur fait prévenir 
les maux qui menacent les États , et poser les fondements 
de la tranquillité publique. Il connaît la sagesse hu- 
maine^ toujours courte par quelque endroit ; il Téclaire, 
il étend ses vues, et puis il Tabandonne à ses ignorances : 
il Faveugle , il la précipite , il la confond par elle-même : 
elle s'enveloppe, elle s'embarrasse dans ses propres 
subtilités, et ses précautions lui sont un piège. Dieu 
exerce par ce moyen ses redoutables jugements , selon 
les règles de sa justice toujours infaillible. C'est lui qui 
prépare les effets dans les causes les plus éloignées , et 
qui frappe ces grands coups dont le contre-coup porte 
si loin. Quand il veut lâcher le dernier et renverser les 
empires, tout est faible et irrégulier dans les conseils. 
L'Egypte, autrefois si sage , marche enivrée , étourdie et 
chancelante, parce que le Seigneur a répandu l'esprit 
de vertige dans ses conseils ; elle ne sait plus ce qu'elle 
fait, eUe est perdue. Mais que les hommes ne s'y trom- 
pent pas : Dieu redresse quand il lui plaît le sens égaré; 
et celui qui insultait à l'aveuglement des autres tombe 
lui-môme dans des ténèbres plus épaisses, sans qu'il 
faille souvent autre chose, pour lui renverser le sens, 
que ses longues prospérités. 

C est ainsi que Dieu règne sur tous les peuples* Ne par- 
Ions plus de hasard ni de fortune ; ou parlons-en seu- 
lement comme d'un nom dont nous couvrons notre 
ignorance. Ce qui est hasard à T égard de nos conseils 
incertains est un dessein concerté dans un conseil plus 
haut, c'est-à-dire dans ce conseil étemel qui renferme 
toutes les causes et tous les effets dans un même ordre. 
De cette sorte tout concourt à la même fin ; et c'est faute 



SUR UHISTOIRE UNIVERSELLE. 533 

d'entendre le tout, que nous trouvons du hasard ou de 
rirrégularité dans les rencontres particulières. 

Par là se vérifie ce que dit F Apôtre * y que « Dieu est 
« heureux , et le seul puissant , Roi des rois , et Seigneur 
« des seigueurs. » Heureux, dont le repos est inaltérable, 
qui voit tout changer sans changer lui-même , et qui fait 
tousles changements par un conseil immuable ; qui donne 
et qui ôte la puissance; qui la transporte d*un homme 
à un autre, d'une maison à une autre, d'un peuple à un 
autre, pour montrer qu'ils ne Vont tous que par emprunt, 
et qu'il est le seul en qui elle réside naturellement. 

C^est pourquoi tous ceuxqui gouvernent se sentent as- 
sujettis à une force majeure. Us font plus ou moins qu'ils 
ne pensent , et leurs conseils n'ont jamais manqué d'a- 
voir des effets imprévus. Ni ils ne sont maîtres des dis- 
positions que les siècles passés ont mises dans les af- 
faires, ni ils ne peuvent prévoir le cours que prendra 
l'avenir, loin qu'ils le puissent forcer. Celui-là seul tient 
tout en samain, qui sait le nom de ce qui est et de ce qui 
n'est pas encore , qui préside à tous les temps et prévient 
tous les conseils. 

Alexandre ne croyait pas travailler pour ses capitai- 
nes, ni ruiner sa maison par ses conquêtes. Quand Bru- 
tus inspirait au peuple romain un amour inmiense delà 
liberté, il ne songeait pas qu'il jetait dans les esprits le 
principe de cette licence effrénée par laqueUe la tyran- 
nie qu'il voulait détruire devait être un jour rétablie 
plus dure que sous les Tarquins. Quand les Césars flat- 
taient les soldats, ils n'avaient pas dessein de donner des 
maîtres à leurs successeurs et à l'empire. En un mot , il 
n'y a point de puissance humaine qui ne serve malgré 
elle à d'autres desseins que les siens. Dieu seul sait tout 
réduire à sa volonté. C'est pourquoi tout est surprenant, 
à ne regarder que les causes particulières , et néanmoins 

' Tim., VI, 15. 



584 DISCOURS SDR L'fllST. UNIVERS. 

tout s'avance avec une suite réglée. Ce Discours vous le 
fait entendre ; et , pour ne plus parler des autres empires, 
vous voyez par combien de conseils imprévus, mais 
toutefois suivis en eux-mêmes, la fortune de Rome a été 
menée depuis Romulus jusqu'à Charlemagne. 

Vous croirez peut-être. Monseigneur, qu'il aurait fallu 
vous dire quelque chose de plus de vos Français , et de 
Charlemagne, qui a fondé le nouvel empire. Mais outre 
que son histoire fait partie de celle de France que vous 
écrivez vous-même, et que vous avez déjà si fort avan- 
cée , je me réserve à vous faire un second Discours , où 
j'aurai une raison nécessaire de vous parler de la France 
et de ce grand conquérant, qui , étant égal en valeur à 
ceux que l'antiquité a le plus vantés , les surpasse en 
piété, en sagesse, et en justice. 

Ce même Discours vous découvrira les causes des pro- 
digieux succès de Mahomet et de ses successeurs. Cet 
empire, qui a commencé deux cents ans avant Charie- 
magne, pouvait trouver sa place dans ce Discours; mais 
j'ai cru qu'il valait mieux vous faire voir dans une 
même suite ses commencements et sa décadence. 

Ainsi, je n'ai plus rien à vous dire sûr la première 
partie de l'histoire universelle. Vous en découvrez tous 
les secrets , et il ne tiendra plus qu'à vous d'y remarquer 
toute la suite de la religion, et celle des grands empires 
jusqu'à Charlemagne. 

Pendant que vous les verrez tomber presqpie tous 
d'eux-mêmes, et que vous verrez la religion se soutenir 
par sa propre force, vous connaîtrez aisément quelle 
est la solide grandeur, et où un homme sensé doit 
mettre son espérance. 

FIN DU DISCOURS SUR LHISTOIKE UNIVERSELLE. 



TABLE ANALYTIQUE 

DU 

DISCOURS SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 



Aaron, frère de Motse. Son élévation, page 34. 

Abimélecht fils de Gédéon , usurpe l'autorité par le meurtre de ses frères, sa 

Abraham, Sa vocation : troisième époque de l'histoire, 29. — 11 a toujours été 
célèbre dans l'Orient, 195. — Il mène avec sa famille la vie pastorale , 30, 196. ~ 
Dieu lui promet la terre de Chanaan pour sa postérité , et qu'en lui toutes les na* 
tiens seront bénies ,29, 197. — Il rtçolt la marque de l'alliance dans la circon- 
cision , 197» — A quelles épreuves Dieu expose sa foi , en lui commandant d'im- 
molerson fils, 198. 

Achab , roi d'Israël. H périt misérablement , 41. 
^ Adam y ou la création , 23 — Comment le démon lui parla en «'adressant à 
£ve, 182. — Il goûte le fruit défendu, 183. — Il ne peut plus souffrir la présence 
de Dieu, 184. — Son supplice , savoir : le trayaU^ les habits et les injures de l'air, la 
décision de Dieu, la mort du corps, le danger de la mort étemelle, le pécbé 
originel de tous ses descendants, ibid, et suiv. 

Adrien , empereur. Ses bonnes et mauvaises qualités : il adopte Antonio le 
Pieux, 119. — Il élève des temples à J.-C. , 373. 

Aétius, gouverneur des Gaules. Sa mort, 145. 

Agésilasy roi de Lacédémone , avec une petite armée fait trembler les ^enea 
dans l'Asie Mineure , 48o. 

Aggée , prophète , annonce la gloire du second temple , 240. 

Agrippine, mère de N^éron, empoisonne Claude , 116. 

Alexandre le Grand, Ses victoires sur les Grecs et sur Darius, 81, 482. — • Il 
est changé à l'égard des Juifs, qu'il avait résolu de punir, à la vue du souverain 
pontife ,83.-11 fait son entrée dans Babylone ayec mi éclat qu'on n'avait ja- 
mais vu, 484.-> Sa mort, 483, 484.— Ses généraux se partagent son empire, 84, 484. 
— La rapidité de ses conquêtes avait été annoncée par le prophète Daniel, 253. 

Alexandre Sévère, empereur. Sous lui, Artaxerxe rétablit l'empire des Perses, 
121. — 11 honore J.-C, et voulait le mettre au nombre des dieux, 275. 

Ambroùe (sotnO-H résiste à l'impératrice Justine, 138. 

Ame. Manière admirable dont Dieu crée l'âme , 179. — Erreur des pliilosophcs 
sur sa nature, 275. 

Amilcar, pèr'e d'Annibal, passe avec lui en Espagne, y fait la guerre pendant 
neuf ans avec autant d'adresse que de valeur, et y meurt dans une bataille , 90. 

/imri, roi d'Israël , bâtit Samarie, 40. 

Ancus Marlius, roi de Rome, bâtit la ville d'Ostie, 51. — U établit les ce- 
rrmonios sacrées pour la guerre, 509. 



536 TABLE ANALYTIQUE. 

Anglais (les), peuples saxoAs, occupent la Grande-Bretagne et loi donnent 
leur nom, «44. ^ Leur conversion, 151 etsuiv. 

Ànnibai passe en Espagne «vec son père, 90. — 11 remplace Asdnibal, 9t. — 
Il met Rome à deux d(rigts de sa perte, 92. — 11 ne peut soutenir Carthage assiégée 
par Scipion, 9S. — U édiappe aux Romains par le poison, 96. 

Antinous, dont Adrien fit un dieu , couvre de honte la vie de cet encreur, 119. 

Antiochus Vlllustre entreprend de ruiner le temple et toute la nation juive . 
96, 246. — Il meurt d'une manière affreuse, 90, 247» 

Antiochus Sidétès est reconnu roi de Syrie, 102. — Ses succès contre les 
Par thés, ihid. — Il assiège et réduit à l'extrémité Jérusalem , qui est délivrée 
d'une manière admirahie , 249. — Il périt avec son armée , «07. 

Antonin le Pieux , empereur romain ^ adopte Marc-Auréle, «9. 

Arbogaste, capitaine des Francs, élève le tyran Eugène, et tue Vaientinien, 
139. — Il se tue lui-même, plutôt que d'avoir recours à la clémence de Théodose, 
ibid. 

Archontes, Leur création , 38. 

^rto. Noé les conserve, 25, 28. 

Asdrubal, successeur d'Amilcar, gouverne sa province avec beaacoap de pru- 
dence , et y bâtit Carthage-la-Neuve, qui tenait TEspagne en sujétion , 90. 

Assyriens, On a très-peu de choses certaines touchant leur premier em|fire. 
58 et suiv. 460 et suiv. — Séroiramis l'augmente, 461. — Leur secoad empire, 462. 
— Ils détruisent le royaume d'Israël, 47. Voyez Babylonk, fViRiVB. 

Athalie usurpe le trône de Juda ; sa mort , 43. 

Athanaseisaint), patriarche d'Alexandrie , fait par ses souffrances l'admira- 
tion de l'Église, 434. 

Athéniens, Leur ville fondée par Cécrops, 32. —Thésée forme leur gouver- 
nement, 37. •— Us abolissent la royanté et créent des archontes , 58. — Its répan- 
dent leurs colonies dans TAsie, ibid. — Pisistrate s'empare de l'autorité parmi 
eux, 53. — Ils chassent Hipparqne son fils, et éteignent la tyrannie , 67. — ils 
battent les Perses à Marathon, 69. — Ils font la guerre aux Lacédémoniens, 
qui, sous la conduite de Lysandre, prennent Athènes, 79. — Sont bat